Maurin des Maures

Part 17

Chapter 173,999 wordsPublic domain

La figure de Maurin eut une expression extraordinaire de terreur et d'énergie qui, sans doute, paralysa les moyens de défense de son adversaire, car, en un tour de main, Maurin, se jetant sur lui tout à coup, l'eut désarmé. Cela fait, il prit le couteau par la pointe entre le pouce et l'index, et le lança à toute volée dans les branches du pin, avec tant d'adresse qu'il y resta planté, très haut, dix fois hors d'atteinte; puis empoignant Césariot par un bras, Maurin se mit à le battre coup sur coup, à grands plats et revers de main, puis, à coups de poing et à coups de pied, sans que l'autre pût parvenir à se protéger avec son bras resté libre...

Sous cet orage de coups, le pauvre garçon, si hardi tout à l'heure, oubliant subitement toute révolte, tout orgueil, redevint un petit enfant et se mit à trembler à la fin, en répétant plusieurs fois, sur un ton touchant d'écolier pris en faute:

--Pourquoi ça? Pourquoi ça, maître Maurin?

Et entre deux maîtresses gifles, le don Juan des Maures lui répondit, d'une voix de tonnerre:

--Parce que je suis ton «péro»!

Cette révélation ne produisit pas dans l'esprit de son fils l'effet qu'en attendait Maurin; Césariot n'éprouva aucune joie. Bien au contraire!

--Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! hurlait-il, ne voulant point se résoudre à n'être pas le fils d'un ministre pour le moins, ou d'un amiral!

Et de rage et de désespoir à l'idée que Maurin pouvait dire vrai, il se mit à sangloter.

--Et maintenant que tu es mon fils, dit Maurin placide, et sans lui lâcher le bras,--marche, drôle! que je te mène où tu dois aller.

Le drôle obéit.

Le paternel Maurin ramenait Césariot à Saint-Tropez, chez ses patrons, à qui il comptait le recommander fortement.

Césariot, tout d'abord, ne desserra pas les dents. Il se soumettait à la force en rechignant. Il espérait que ce diable de Maurin finirait bien par le lâcher. Et dès qu'il aurait retrouvé sa liberté, il irait où bon lui semblait. Comment Maurin savait-il ses secrets? Cela lui paraissait surnaturel et ne laissait pas de lui inspirer du respect.

Tenter d'échapper à la forte poigne de ce diable de Maurin des Maures, il n'y songeait pas. Il éprouvait de plus en plus auprès de lui une sorte de terreur superstitieuse. Quant à l'idée d'être le fils d'un tel homme, en mieux y réfléchissant, il commençait à l'admettre, car il lui paraissait impossible qu'un Maurin eût parlé à la légère. Et puis, la correction qu'il avait reçue ne semblait acceptable à son orgueil que venue d'une autorité paternelle. Cependant, malgré la gloire du nom de Maurin, qui était un roi à sa manière, Césariot eût préféré pour père l'amiral ou le ministre qu'il avait rêvé avec sa cervelle farcie de romans-feuilletons...

Maurin, nature fruste et fine, laissait l'enfant à ses réflexions. Il avait de l'expérience, l'homme... nulle sentimentalité, un esprit clair et libre.

Il se faisait midi passé. Césariot qui, sans sa mauvaise rencontre, se fût attablé là-bas, au cabaret de la Foux, commençait à sentir les tiraillements de son estomac de matelot. Rien ne creuse comme une alerte un peu vive. Il dit tout à coup:

--Alors, de tout aujourd'hui, on ne mettra rien sous la dent, hé?

--Ça, ça serait dommage, fit doucement Maurin. A ton âge, mon homme, on a droit à la ration double. Té, entrons ici, on nous prêtera des chaises et une table où poser la bouteille et le pain que j'ai,--par précaution,--toujours au carnier.

Il poussa Césariot dans une maison de sa connaissance dont la porte s'ouvrait au bord du chemin.

--Bonjour, Capoulade. Je te demande asile.

--Tu es chez toi, Maurin, dit l'autre... Que veux-tu?

--Ta table, pour manger à notre aise le dîner que j'apporte.

--Nous autres, nous avons dîné, répliqua Capoulade. Fais à ta volonté.

Sous le manteau de l'immense cheminée brûlaient quelques troncs d'arbre. Une bouillotte chantait. Un chat ronronnait à côté de deux chiens courants, qui regardaient s'écrouler les braises.

Capoulade alla à ses occupations au dehors, laissant Maurin maître de sa maison. Maurin tira de son carnier vivres et bouteille et mit le tout sur la table.

Les deux hommes, le père et le fils, mangèrent en silence, d'un air de grand appétit. Maurin avait tiré d'une terrine deux gros morceaux de «bœuf en daube».

Voyant que Césariot cassait son pain, le père se mit à rire:

--Tu as perdu ton petit couteau, qué? dit-il de sa voix la plus flûtée. Eh bé, té, prends le mien!

Il passa au jeune gaillard son couteau, tout pareil à celui qu'il lui avait arraché des mains sous le pin Berthaud.

Après s'en être servi, Césariot voulut le lui rendre.

--Garde-le, fit gaîment Maurin, en souvenir de ton père! Où j'ai laissé le tien, j'irai le reprendre au retour. Le diable m'emporte si quelqu'un se doute qu'il y a un couteau là-haut, dans les pignes. Personne ne le ramassera, vaï!... C'était bien envoyé, qué?

Césariot ne répondit pas.

--Tu boudes? A ton aise!

Puis brusquement, avec un grand éclat de voix joyeuse:

--Ah! grande buse, va! Tu cherchais une mère, tu trouves un père, et tu n'es pas content?... bestiasse!...

Il but rasade, essuya sa bouche du revers de sa main et, avec son large rire plein de santé:

--Rappelle-toi qu'être sûr de son père c'est ce qu'il y a de plus difficile au monde, car, de mère, on n'en a jamais qu'une, pitoua!

La chaleur du repas le mettait en belle humeur:

--Té! dit-il, puisque tu es mon fils, je vais te donner une cuisse de lièvre que je me gardais pour mon déjeuner de demain.

Et, gentiment, l'œil clair et tout brillant d'on ne sait quelle tendresse paternelle de bête heureuse, Maurin poussa devant Césariot, sur un morceau de pain taillé en assiette, le cuissot de lièvre promis.

--Té! dit-il, avalo, couyoun!

L'autre, peu accoutumé à ces bombances, prit le bon morceau et se mit à le dévorer gloutonnement.

Maurin le regardait faire avec une satisfaction qui éclata dans toute sa physionomie:

--Tu es comme un petit loup de l'année! fit-il avec admiration.

Il ajouta aussitôt, en manière de réflexion philosophique:

--C'est pas l'embarras: un pin fait un pin, et un chêne fait un chêne... Tu es ma race, quoique tu me paraisses tenir un peu de ta mère pour la lecture!

Tout à coup, sa physionomie s'attrista:

--C'est dommage que tu m'as l'air de partir comme pour être une fameuse petite canaille!... Mais ça finira mieux que ça n'a commencé; Dieu t'avait abandonné, pechère! Eh bien! fit-il en se désignant du doigt, eh bien, tu le retrouves!

Puis, après un silence:

--Je ne te perdrai pas de vue, bougre d'âne! Et si tu ne marches pas droit, gare à tes côtes! Tu connais mon poignet, hein, à cette heure?... Je n'entends pas que tu finisses au bagne! ça me dérangerait beaucoup.

Césariot, en ce moment, rongeait l'os le plus résistant du lièvre.

Il le cassa tout à coup entre ses dents. Alors, Maurin s'écria, enthousiasmé:

--Ce n'est pas pour de dire, mais entre ta mère et moi, noum dé pas Dioú! nous t'avons f...ichu dans la gueule deux rangées de dents qui feraient le bonheur d'un chien, qué, mon homme!... Dommage, que d'après ce que je vois, pour le cœur, je ne sais pas de qui tu tiens, et peut-être, malheureusement, tu l'as dur comme le reste.

A ces mots: «ta mère et moi», Césariot avait relevé la tête et il regardait Maurin attentivement:

--Voui, voui, je te comprends ton genre de folie, répliqua avec indulgence le bon Maurin, à ce regard inquiet. Et je n'ai dit que ce que j'ai voulu dire... Vois-tu, triple imbécile que toi tu es, je te répète qu'on a toujours une mère et qu'il ne faut jamais lui faire contre. Eh bien! si elle ne veut pas te connaître, la tienne, soyons de bon compte: pourquoi la contrarier?

Et sentencieusement:

--Pas plus de sa mère que des femmes on n'est aimé quand on le veut, pitoua!... Quant à chercher si la tienne est riche, comme je t'ai dit, c'est une pensée de canaillette, mon fisto!... Pour moi, tu vois, je suis venu te parler en père dès que je l'ai cru nécessaire. Ni les perdreaux, ni les sangliers, ni le chasseur Maurin, entends-tu, ne laissent leurs petits sans nourriture, et je t'ai aidé, sans que tu le saches, plus d'une fois, et surveillé toujours. J'ai fait ce que j'ai cru le meilleur d'après les circonstances. On n'est pas toujours le maître des choses... Et à présent, il faut, écoute-moi bien, il faut que tu te tiennes tranquille chez ton patron Arnaud...

«Si j'ai du bon pour tes affaires je te l'apporterai, compte là-dessus, foi de Maurin! mais je ne veux pas, comprends bien, entendre mal parler de toi. Si ta mère t'a oublié, c'est, je te dis, qu'elle a ses raisons. Fais comme moi. N'y songe plus... Tu es jeune, pense aux jeunes. Aime-les toutes. N'en trompe aucune. Ne t'engage jamais à rien. Elles viendront toutes seules et tu dormiras tranquille... Sinon, le père Maurin, comme un revenant, te viendra, la nuit, tirer par les pieds... Et c'est assez de paroles. Ça suffit pour le premier jour. Té! achève la bouteille... Et en route chez maître Arnaud! Je t'ai dit pour l'heure tout ce que j'avais à te dire...

Maurin avait allumé sa pipe.

--Tu fumes, petit?

--Oui, dit l'autre.

--Alors garde aussi ma pipe, en souvenir; j'en ai trois autres dans le carnier.

C'était une pipe dont le tuyau était un roseau très fin et le fourneau un bout de racine de bruyère creusée au couteau.

--Bien entendu, celle-là, je l'ai faite moi-même, dit Maurin... mais Pastouré est plus drôle que moi pour les pipes. Il leur sculpte très bien des caricatures de singes ou des grimaces de députés.

Ils fumèrent longtemps, silencieux.

Césariot s'habituait déjà à l'idée d'avoir pour père ce fameux chasseur, dont on parlait très loin à la ronde et que tout le monde vantait.

Capoulade entra, ne les entendant plus jaser.

--Et alors, dit-il, veux-tu prendre un coup d'aïguarden, hé, Maurin?

--Ça n'est pas de refus, Capoulade. L'aïguarden est une chose bonne, quand on n'en abuse pas.

Une heure après Maurin remettait son fils au patron Arnaud.

--Je lui ai donné un père, dit-il simplement, un bon, vu que c'est moi. Et s'il se dérange encore, écrivez-moi. Voici mon adresse:

«_Monsieur Rinal, médecin de la marine en retraite, à Bormes (Var), pour remettre à Maurin des Maures._

Quand il repassa tout seul sous le pin Berthaud, Maurin leva le nez, cherchant à apercevoir parmi les pignes le couteau de son fils. Il le vit, grimpa dans l'arbre, non sans peine, et comme il était là-haut, au milieu des branches, des paysans qui traversaient la route lui crièrent:

--Eh, là-haut! que fais-tu, l'homme?

--Je cueille des pignes, parce que je n'ai pas d'allumettes; c'est pour allumer ma pipe.

--Et comment allumes-tu les pipes sans allumettes, toi?

--Je mets les pignes en tas et je leur tire un coup de fusil à bout portant... ça les allume et je m'allume... Oh! ça n'est pas la première fois. Seulement, ça coûte cher, au prix où est la poudre!

Et de rire. Et quand il fut redescendu, il contempla une bonne minute avec attendrissement le terrible couteau du marin, et il murmura:

--Quand on ne connaît pas son père, pas moins! regardez un peu à quoi on s'expose!

CHAPITRE XXXIV

D'une conversation qu'eut Antonia avec son père et de celle qu'elle eut deux jours plus tard avec deux dévotes.

Depuis quelque temps, les querelles devenaient fréquentes dans la maison du garde forestier Orsini. Ses chefs le malmenaient un peu, et il prétendait que c'était à cause de son histoire avec Maurin et Alessandri.

L'aventure s'était ébruitée en effet et ses supérieurs lui en avaient parlé sur un ton de blâme sévère.

Orsini, de mauvaise humeur, ne manquait plus aucune occasion de «mal parler» du braconnier en présence de sa fille. Elle lui rappelait inutilement le service qu'elle devait au chasseur si décrié. Elle se lamentait. Elle alla plus d'une fois jusqu'à pleurer de rage. Et de souffrir ainsi pour le beau Maurin, cela ne pouvait pas le lui faire oublier plus vite.

Un jour son père lui dit gravement:

--Viens ici, Tonia. Ecoute; je n'ai qu'une parole,--et toi aussi, j'espère, car j'ai remplacé de mon mieux ta mère morte et je t'ai élevée, non comme les femmes élèvent les femmes, mais comme un brave homme élève un brave garçon. Eh bien, je te sens sur le chemin de manquer de parole à Alessandri. Tu penses trop à l'autre... à ce bandit de Maurin. Cela me contrarie, je te laisse voir ma mauvaise humeur à toute minute; je me fâche trop souvent; tu m'en veux, tu t'irrites; cela n'arrange pas les choses... au contraire, tu n'en penses peut-être que davantage à ton mauvais sujet. C'est pourquoi j'ai résolu de te parler sérieusement et c'est ce que je fais en ce moment-ci. Si tu es ensorcelée ou près de l'être, pour l'amour de Dieu, résiste! Va voir un curé. Adresse-toi à la Madone, mais ne te laisse pas perdre. Ce Maurin est un gueux qui trompe les filles, tout le monde le sait, et qui tromperait sa femme. Et avec ce gendre-là je serais bien sûr de rester toute ma vie sans avancement, ou même d'être forcé de prendre ma retraite.

Ce discours toucha beaucoup la violente Tonia. Les colères habituelles de son père la mettaient en révolte. Cette ferme douceur, cet appel à sa raison la soumirent du premier coup.

--Hélas! répondit-elle, vous avez raison, mon père. Je me dis cela bien souvent. Et, comme vous le devinez, je me sens ensorcelée; et si, oui, la Madone ne me délivre pas, je suis sûre que les choses n'iront pas bien. Alors, pour vous obéir, je fais le serment d'aller, pieds nus, jusqu'à Notre-Dame-des-Anges, de Pignans, en m'arrêtant à chaque saint pilon, et en la priant à genoux devant chacune de ses images, afin qu'elle me délivre de ce mauvais sort.

--Je suis heureux de te voir sage, dit le père. Je vais chercher les moyens de te faire conduire jusqu'à Pignans. De là, tu monteras à Notre-Dame; puis, au jour dit, tu en redescendras de ce côté-ci, en marchant vers Collobrières, qui est proche d'ici et où je t'attendrai.

Orsini alla trouver un vieux marchand de châtaignes qui devait se rendre à Pignans en carriole, et qui, peu de jours après, prit avec lui la Corsoise. Ils passèrent par Hyères et par Pierrefeu, et ils arrivèrent à Pignans à l'hôtel _Bon Rencontre_, chez les dévotes.

Les dévotes étaient deux sœurs, vieilles filles, fort maussades, groumant sans cesse contre les voyageurs et contre tout au monde, même contre les saints et contre le bon Dieu, qui laissent aller si mal les affaires d'ici-bas. Elles avaient, sur le marbre de leur commode, la statue d'un saint Antoine qu'elles mettaient en pénitence, quand elles avaient à se plaindre de lui, ce qui arrivait souvent. Alors, elles le retournaient face au mur, en l'accablant de reproches.

Mais, malgré leur méchante humeur légendaire, leur auberge était fort bien achalandée, parce que tout y était d'une propreté méticuleuse, et la cuisine digne d'un évêque gourmand.

On avait annoncé aux dévotes la visite de Tonia.

Un jeune ami d'Orsini, passant par là deux jours auparavant, les avait priées d'être aimables pour la Corsoise et de veiller sur elle. Elles la reçurent comme si elles l'eussent toujours connue.

--Comme ça, vous allez à Notre-Dame-des-Anges? C'est un vœu? oui! Pieds nus? Oh! ne faites pas ça! Ni les saints ni le bon Dieu n'exigent qu'on se rende malade.

«Dans cette saison, un mauvais rhume est vite pris.

«Songez qu'il y a en ce moment un gros passage de bécasses et que cela est marque de grand froid... Pourquoi avez-vous fait un vœu?

«Nous vous demandons ça, mais ça n'est pas pour le savoir, pechère! ça ne nous regarde pas. C'est pour «de dire», pour parler, pour le demander enfin.

«Quelque amourette, pardi, nous connaissons ça. Mais ça passe. Les hommes n'en valent pas la peine. C'est égal, ce n'est pas du bon sens, même pour prier Dieu, de s'en aller seule dans les bois comme ça!

--Je n'ai pas peur, dit Tonia.

Elle tâtait sous les plis de son corsage son stylet corse.

--Tu n'as pas peur, mais il ne faut qu'une fois, ma belle, pour que «le malheur» arrive aux filles! Enfin, ça te regarde... Si tu avais prévenu d'avance, on aurait pu trouver quelque femme pour t'accompagner. Mais, de ce moment, elles travaillent toutes aux châtaignes. Ce soir, on te donnera la chambre près de la nôtre. En attendant, pour ton dîner, tu auras de la soupe grasse, avec des vermicelles, puis le bœuf bouilli, puis le bœuf en daube, puis des côtelettes, puis des becs-fins rôtis, puis du lièvre; nous n'avons pas davantage, pechère! Après ça, tu auras un chou farci, puis le fromage et le dessert: des figues, des châtaignes et des confitures. Et si, avec ça, tu n'as pas ton compte, c'est que tu es difficile. Et tout à se lécher les doigts!

--Il faut deux heures, n'est-ce pas, dit Tonia, pour monter à la Bonne Mère?

--Deux heures, répondit l'une des deux dévotes, sûr, deux heures au moins, déchaussée surtout. Et si tu fais des prières longues devant les piliers, tu en peux mettre quatre, d'heures, et autant que tu voudras. Songe! il y a deux douzaines de saints pilons!

--Ah! vaï! rectifia la seconde dévote avec aigreur: deux douzaines! Une, à peine, vu qu'ils sont démolis presque tous!

--Enfin, n'importe, il y a des pins marqués d'une croix, devant lesquels la prière est aussi bonne...

Le lendemain matin, Tonia se mit en marche vers Notre-Dame-des-Anges.

Avant la première pointe du jour, elle traversa la plaine.

Arrivée au pied de la colline, à l'endroit précis où le chemin se fait pierrailleux et commence à monter sous les pins et les chênes à travers les bruyères, elle s'assit sur une grosse «roque», ôta ses souliers qu'elle lia l'un à l'autre au moyen des lacets, les mit à cheval sur son bras, ôta ses bas qu'elle plaça dans ses souliers, retroussa un peu ses jupes courtes à cause des ruisseaux qui, après les pluies d'automne, traversent les chemins et débordent les ornières, et telle, le bord de sa robe pris dans sa ceinture, les chevilles nues sous le cotillon court rayé de blanc et de bleu, elle commença le pèlerinage en murmurant:

--Faites-moi oublier, Bonne Mère, sainte Vierge, ce braconnier ensorceleur afin que je devienne de bon cœur l'honnête épouse d'Alessandri!

La pauvre naïve Tonia ne se disait pas que l'aveu le plus grave de son amour, c'était d'attribuer à la seule sainte Vierge le pouvoir de le lui retirer du cœur. Et c'est le cœur plein du nom de Maurin et plein de son image, qu'elle montait le rude chemin de la colline à travers les hautes pinèdes que traversait, en les faisant toutes roses, le premier rayon de l'aurore.

L'automne finissait. Le ciel était bleu, d'un bleu uni, et, dans cet azur de couleur fraîche, la lumière était tiède comme en avril. C'était l'époque où les arbousiers sont à la fois en fleurs et en fruits. Fruits rouges, fleurs blanches. Tous les rouges-gorges du monde s'y donnent alors rendez-vous, et les emplissent de leurs petits cris d'appel, semblables à des grésillements d'étincelles... Autour des arbousiers, à terre, fruits et fleurs tombent par myriades, et l'on dirait du sang sur de la neige.

CHAPITRE XXXV

Comme quoi les belles filles faisaient quelquefois encore, au XIXe siècle, sur les rivages provençaux, la rencontre d'un pirate maure.

Elle montait en priant.

A la première heure, dans la plaine, il avait fait frisquet (petit froid aigrelet).

Maintenant, déjà un peu animée par la marche, Tonia avait chaud sur la colline. Chaude, en effet, s'annonçait la journée. Pas un souffle n'agitait les aiguilles des pins. L'appel des rouges-gorges innombrables pétillait de tous les côtés. Au-dessus de la plaine qui s'éloignait et s'abaissait derrière Tonia, des vols d'alouettes jetaient leur friselis limpide dans la limpidité du ciel parfaitement bleu. La poussée d'automne après les pluies avait été vigoureuse, et les herbes bien vertes jaillissaient çà et là entre les pierres du chemin, dans les fêlures des rochers, partout où un peu de terre et d'eau pouvait faire de la vie.

Des perdreaux qui buvaient dans un petit champ de vigne, firent sursauter la voyageuse lorsqu'ils s'enlevèrent derrière elle, avec ce bruit de vent subit qui se déchaîne... Elle les regarda se perdre sous bois devant elle, mais ne devina pas qu'un chasseur les avait fait partir... Si elle avait eu cette idée, elle aurait pu apercevoir Maurin des Maures qui, caché dans les bruyères, la suivait.

Il avait appris le projet de pèlerinage de Tonia par son ami le cantonnier, qui, lui, l'avait su par la femme de la cantine du Don, et il s'était mis en tête d'accompagner la voyageuse, sans se faire voir, afin de la protéger au besoin; mais c'était là une mauvaise excuse qu'il se donnait à lui-même. Au fond, il était jaloux; et croyant qu'elle avait un rendez-vous avec Alessandri, il voulait en avoir le cœur net. Il épiait donc Tonia depuis la veille au matin. Il avait passé la nuit à Pignans. Là, quand il sut Tonia installée chez les dévotes, il passa une nuit tranquille, mais il était persuadé qu'elle devait rencontrer le gendarme ou en route ou tout là-haut, à l'arrivée. Et c'est pourquoi il la suivait.

Les perdreaux, il s'était bien gardé de les tirer, pour ne pas se dénoncer. Il la suivait en chasseur, comme si elle eût été un perdreau elle-même; il allait en silence, le fusil sur le bras, son chien sur ses talons.

Ou encore il la guettait comme jadis les Sarrazins, ses aïeux épiaient, sur nos rivages ligures, les petites Provençales chrétiennes, pour les emporter sur leurs barques de pirates ou seulement pour les mettre à mal, sous bois; tels les satyres antiques, rapteurs de nymphes.

De fait, c'était tout cela. Et le passé était le présent, car tout se recommence.

Les saints pilons ou oratoires, gros piliers surmontés d'une niche où, sous un grillage, rêve une madone ou un saint,--sont innombrables en Provence.

Et s'il faut en croire les archéologues, ce ne sont que les anciens termes païens, les priapes transformés--mais gardant toujours, dans leur configuration générale, la pensée sacrée, celle de l'instinctif amour. Érigés maintenant pour attirer la prière mystique comme ils le furent autrefois pour honorer le désir charnel, ils sont les témoins fixes des âges changeants. Ils répètent sans fin l'idée de la vie maîtresse de tout, et, tels que des styles d'horloge solaire, ils écrivent, sur la terre féconde, avec leur ombre, le signe éternel de l'éternel recommencement des choses.

Sous le petit dôme dont ils sont coiffés, ces pilons païens portent une statuette de la Vierge chrétienne.

C'est au pied de ces termes que l'amoureuse s'agenouillait dévotement de quart en quart d'heure, ayant en elle le double amour qu'ils représentent: le volontaire appel à la chasteté et l'appel involontaire au sauvage amour...

Elle était bonne à suivre, sous bois, à cette heure et dans cette saison délicieuse. Le pas souple et léger de Maurin ne s'entendait pas. Ses espadrilles choisissaient la place muette--d'où la pierre ne se détachera point, où la branchette tombée ne craque pas. Il se retournait parfois pour mesurer,--à la fuite de la vallée, là-bas, et des villages lointains,--la distance parcourue. Et la largeur de la plaine, ouatée de brumes que frangeait la dorure du soleil, lui dilatait la poitrine. Il croyait, à chaque respiration, respirer tout l'espace. La tiédeur du sol, bossué et comme gonflé de racines puissantes, passait dans ses veines. Quelque chose fermentait en lui comme en la terre rebondie où se posait son pied. Sous sa semelle, il sentait la tiédeur mouillée de la vie automnale; elle entrait en lui et lui montait des talons à la nuque.

Il éprouvait une plénitude douce et forte. Il suivait d'assez loin la belle Tonia, mais quand le fourré lui permettait de se bien dissimuler, il se rapprochait d'elle et voyait alors, comme s'il eût pu les toucher, les pieds blancs de la fille, lavés à chaque instant par l'eau pure des petits torrents qui traversaient tous les chemins.