Part 16
«Alors, Latrinque, lui aussi, jeta sa pioche en l'air et il se mit à danser au soleil, comme un fou, au milieu des mottes dures. On eût dit qu'il foulait la vendange dans sa cuve, quoiqu'il dansât trop haut pour ça. Tout en un coup, il se mit à courir vers sa maison pour aller voir par lui-même si c'était bien vrai, mais une idée le prit en chemin; il s'arrêta près de moi, me mit le poing sous la figure, et me dit:
«--Tu te fiches de moi, _preutrêtre_?
«--Je te dis qu'il est mort, espèce d'âne!
«--Si tu me fais une farce, me dit Latrinque, nous réglerons la suite,--mais si tu as dit vérité, Magaud,--comme c'est toi qui m'as donné le conseil... et que l'héritage est beaucoup gros,--je te promets... vingt francs! tu entends bien? je te donnerai vingt francs, pas un liard de moins; et ça, je te le jure sur la tête de mes enfants et de ma pauvre mère qui est morte...»
«Magaud poussa un grand soupir. Sans doute, il exhalait, avec l'odeur de l'oignon, le regret de n'avoir pas été choisi par la Providence comme l'héritier du Canonge.
«--Et les vingt francs, monsieur,--vous me croirez si vous voulez... eh bien... il me les donna! trois jours après!»
«On sentait que ce trait d'honnêteté de Latrinque étonnait encore Magaud.
«Il remit lentement les débris de son pauvre repas dans le carnier qu'il suspendit à l'arbre, but une gorgée encore, posa, dans un creux du vieux tronc d'olivier, bien à l'ombre, sa bouteille presque vide et reprit sa pioche.
«Il revint au champ qu'il récavait, planta jusqu'aux chevilles, entre les mottes rougeâtres, ses souliers énormes, souleva par-dessus sa tête, d'un mouvement automatique, sa lourde pioche à deux dents, et, s'inclinant tout à coup, il la piqua à toute volée, dans la friche dure, qui brusquement se fendit.
«Alors, tout courbé, Magaud saisit par l'extrémité le manche de bois horizontal et, au moment de le tirer à lui, de bas en haut, il parla sans se relever:
«--Voilà pourquoi le fils de Latrinque, que vous venez de voir passer, est si fier sur sa çarette... il me dit encore bonzour quelquefois, oui, mais il ne m'aime guère.»
«Et Magaud conclut, avec le ton sourd de la sagesse qui vient des profondeurs:
«--Les gens à qui on a fait du bien, c'est toujours comme ça!»
«Magaud souleva brusquement le manche horizontal de sa pioche, et la force du levier détacha un gros bloc dentelé de cette terre pareille, pour la dureté, à de la rocaille.
«Les deux mains sur le bois luisant, Magaud, le dos voûté, le front tout courbé vers la terre, parla encore:
«--C'est égal, fit-il, il y a des gens heureux tout de même! Grâce à moi, qui ai donné le bon conseil, il a eu pourtant, ce Latrinque, cent mille francs au moins de fortune... et _rien à se reprocher!_»
M. Rinal ouvrit sa tabatière y puisa une pincée de tabac qu'il y laissa retomber, puis il referma la boîte et frappa sur le couvercle avec impatience.
Maurin secouait la tête.
--Eh bien, Maurin, que dites-vous de celle-là? interrogea M. Cabissol.
--Je dis, monsieur Cabissol, que lorsque vous nous contez des histoires d'hommes, vous nous réjouissez le cœur, mais si vous vous mettez à nous conter des histoires de cochons, alors ça ne va plus!
--Qu'appelez-vous des histoires d'hommes?
--J'entends, dit Maurin, des histoires où, même quand ils ne sont pas des saints, les hommes ne sont pas pour cela pareils à de sales bêtes.
--Eh bien, contez-nous en une, de vos histoires d'hommes.
--Ce sera, dit Maurin, une histoire de chasse au canard. Je n'ai jamais beaucoup aimé la chasse au canard, d'abord parce qu'elle se fait dans la fange des marais et que j'aime mieux, de beaucoup, le terrain sec des collines qui chante sous la semelle et d'où l'on voit tout l'horizon lointain, et souventes fois le grand large de la mer... Et puis, si je n'aime pas la chasse au canard, c'est peut-être aussi parce que mon grand-père m'a souvent conté que dans sa petite enfance, au temps des rois, tous les canards de Solliés-Pont, où il était né, avaient pris parti pour la République.
--Que nous chantez-vous là!
--La pure vérité. Vous savez que la rivière du Gapeau traverse la ville de Solliés. La ville, d'ailleurs, le lui rend bien, et elle traverse la rivière, sur un pont. Ce pont, les habitants ont eu la bonne idée de le jeter, comme les ponts de Paris, en travers de la rivière! ce qui prouve une grande sagesse, car s'ils l'avaient fait cheminer dans le sens du cours de l'eau, vous comprenez bien que jamais ils n'auraient pu passer d'une rive à l'autre.
«Il y a donc un pont à Solliés. Et sous le pont un peu d'eau et beaucoup de canards, des troupeaux de canards appartenant aux gros riches de la ville.
«--A l'époque où j'étais petit, disait mon grand-père--lequel était un républicain dans le temps où il n'y en avait pas plus de dix-huit en France--ce nombre n'est jamais dépassé de beaucoup sous les rois--à l'époque où j'étais petit, il y avait tous les jours nombre de canards sous le pont de Solliés, et quantité d'imbéciles dessus, qui occupaient leur temps à regarder les canards jouer dans l'eau.
«Or, tous les riches étaient royalistes, aussi bien et même mieux que tous les pauvres de ce temps-là, parce que les uns et les autres croyaient que c'était leur intérêt. Tous les canards de Solliés appartenaient donc à des royalistes. Alors, moi, j'eus l'idée de faire porter aux canards, à tous les canards de Solliés, les couleurs de la République. Et voici comme j'y parvins. Je préparai un tas de cordelettes, longues comme la distance du bec d'un canard à son estomac... et j'attachai à un bout de ces cordelettes un appât alléchant, lard ou vermisseau; à l'autre bout une cocarde rouge. Vous devinez ce qui arriva.
«Un beau matin, tous les canards de Solliés (ils étaient des centaines et des centaines!) apparurent avec une cocarde rouge, collée au coin du bec... ils avaient avalé l'appât, la ficelle avait suivi vivement, et la cocarde était venue, à droite ou à gauche du bec, s'appliquer elle-même comme au bord d'un bonnet de la Liberté.
«Et «coin! coin! coin!» les canards dans tout Solliés allaient de-ci et de-là, comme des fous, ne pouvant ni avaler ni détruire la cocarde, et proclamant malgré eux la République, à la barbe de tous ces imbéciles de royalistes qui s'attroupaient sur le pont, pendant que les canards se réfugiaient dessous.»
«Voilà, poursuivit Maurin, ce que me racontait mon grand-père! et c'est une des raisons qui font que je ne tire pas volontiers sur des canards: il me semble que je tire sur des amis, vu qu'ils ont proclamé la République à Solliés, quand il y avait du danger à le faire. C'était bien malgré eux, j'en conviens, mais, de cette manière, ils n'en sont que plus pareils à beaucoup d'hommes.
«Je n'aime donc pas la chasse au canard. En voici pourtant une que je vous veux conter:
«Un chasseur de la ville rentrait chez lui, sans perdreau ni lièvre dans son sac, comme de juste, bredouille enfin. Il avait de belles guêtres, un carnier à filet, fermé par une couverture reluisante, poilue comme les malles du temps passé, mais il n'avait rien tué.
«Tout en un coup, comme il arrivait près d'une ferme, il aperçut, sur une petite mare, une famille de canards privés.
«A quelques pas de là, assis sur un tronc d'arbre, pas bien loin de la bastide, où personne d'autre ne se montrait ni aux portes ni aux fenêtres qui étaient fermées, un paysan fumait tranquillement sa pipe.
«--Brave homme! lui dit le chasseur, combien ça me coûterait-il pour tuer une de ces jolies bêtes qui ressemblent à des canards sauvages?
«--Va saï pas! je n'en sais rien, répondit l'homme en regardant à peine le chasseur et en haussant les épaules.
«--Quarante sous? ça serait-il assez payé?
«--Si vous voulez! dit l'homme qui fumait sa pipe.
«--Bon! se dit le chasseur, ça n'est vraiment pas cher.»
«Il posa quarante sous sur le tronc d'arbre qui servait de banc au paysan, ajusta son canard et le tua.
«--Bonjour, l'ami.
«--Bonjour, bonjour!»
«Le paysan empochait les quarante sous quand le chasseur, qui s'éloignait, se ravisant tout à coup, revint sur ses pas...
«--Eh! l'homme! j'ai bien envie d'en tuer encore un, de ces beaux canards? ils ne sont pas chers. J'inviterai mes beaux-parents... Eh! l'homme? si j'en tuais encore un pour encore quarante sous?»
«L'homme ne répondit pas.
«--Allons, laissez-moi faire... tenez: voilà, cette fois-ci, trois francs...»
«Et il déposa trois francs à côté du paysan qui les prit et les mit en poche. Trois et deux font cinq.
«Le chasseur tua un second canard. Puis, tout aussitôt, excité par la grande facilité de cette chasse et le bon marché du gibier:
«--Je réfléchis, dit-il, qu'un troisième canard ferait bien mon affaire! je dois une politesse à un avocat qui m'a fait perdre un procès. Ça ne vous ferait rien, dites-moi, brave homme, si je vous tuais encore un de vos canards?»
«Le paysan qui se trouvait assez payé, tira de sa pipe une bonne bouffée et il la rejeta avec ces quatre paroles:
«--Que voulès qu'aco mi fouté? aqueleï canars soun pas mioú: «Que voulez-vous que ça me fasse? ces canards... ne sont pas miens...»
«Et voilà, dit Maurin en riant, une bonne histoire d'hommes! car la canaillerie qu'on y voit est petite, pas calculée à l'avance, rachetée par le plaisir qu'elle vous donne... Et l'honnêteté, à la fin, prend le dessus!...»
CHAPITRE XXXII
Où Maurin des Maures, par la façon dont il pense à se faire connaître de son bâtard Césariot, prouve bien qu'il n'est pas un héros de roman-feuilleton.
Aux yeux de Tonia, l'aventure du miracle de Saint-Martin et du _Cuou l'embaro_ grandit Maurin de mille coudées.
--Ah! pensait-elle, si Sandri en avait de pareilles!... Mais les gendarmes ne sont pas libres!
Aussi, lorsque, peu après, elle aperçut, à la cantine du Don, Maurin venu pour la revoir, elle courut à lui et lui sourit de bon cœur.
--Je n'oublie pas que c'est vous qui m'avez sauvée, Maurin, et puis, c'est à vous qu'on le doit, si ces deux malfaiteurs sont arrêtés et si l'on peut maintenant se promener dans les bois en sûreté.
--Parbleu, gallinette (petite poule), dit Maurin, si je les ai arrêtés, c'est bien pour les punir de la peur qu'ils vous avaient faite, et pour vous mettre l'esprit en repos.
Elle lui tendit la main.
--C'est gentil ça, me voilà payé, fit-il, si nous sommes amis!
Ils causaient, Maurin sur le pas de la porte du cabaret, Tonia arrêtée sur la route, aux regards de qui pouvait passer.
--J'ai bien le droit, disait Tonia, de me montrer reconnaissante envers vous; j'en ai même, pardi, le devoir.
--Entrez donc, mademoiselle.
Mais elle refusa. Et, ce qui charma Maurin, elle fit une allusion à l'histoire de l'aigle dont elle ne lui avait pas parlé encore. Il n'avait, à l'époque où il chassait l'aigle, aucun engagement envers Tonia (en avait-il à présent)? et, cependant, elle eut l'air de se plaindre de ce qu'il avait été comme qui dirait infidèle à quelque chose qui était entre eux!...
--Bon, elle est jalouse! pensa Maurin qui s'y connaissait.
Il comprit que l'amour la prenait, la pauvre, un peu davantage chaque jour. Quand il lui nomma Sandri par deux fois, elle eut un petit haussement d'épaules, et alors il affecta de ne pas parler en mal du gendarme. Il s'attacha à paraître indifférent à ce sujet; elle en fut piquée comme il y comptait bien. Et quand elle le quitta, elle se sentit toute songeuse, plus impatientée que jamais contre Sandri.
Et tout à coup, rentrant dans la cantine:
--Tenez, Maurin, dit-elle, ce qui est mal de votre part, je dois vous le dire, c'est l'affaire du cabanon où Sandri vous a trouvé avec la Margaride!
--Oh! moi, dit Maurin, j'étais libre de me trouver avec qui bon me semblait. Mais Sandri, lui, c'est différent. Il est votre fiancé. Et j'ai voulu le punir.
--Dites tout de suite que c'est pour me rendre service que vous avez recherché cette belle fille, car elle est belle, dit Tonia irritée. Vous vouliez sauver votre amie misé Secourgeon, voilà tout!
--Chut! dit Maurin en riant.
--Ah! vous êtes, dit Tonia, un fameux bandit!
Elle partit sur ce mot qui était, de toute évidence, le plus haut terme de l'admiration sur ses lèvres de Corsoise.
Quand le rusé don Juan de la forêt eut compris que la belle Tonia était en colère contre lui, il s'en alla, profondément persuadé qu'il en aurait tôt ou tard la joie, et que sur le terrain d'amour il infligerait à Alessandri la suprême défaite.
Il avait fait à peine cinq cents pas sur la route qu'il aperçut, se baignant en pleine poussière, avec de joyeux frémissements d'ailes, une compagnie de perdreaux. Hercule pointa, esquissant un arrêt sans fermeté.
--Ce sont les perdreaux de Saulnier, pensa Maurin. Quelque jour il se les fera tuer! Ah! le voici lui-même avec sa belette et son renard.
Masqué de ses larges œillères, Saulnier tapait à tour de bras sur un tas de cailloux; il était assis à terre et il frappait, frappait. Sa belette dormait entre les pattes de son renard.
--De loin, lui dit Maurin, on voit tes perdreaux avant de te voir; on te les tuera.
--Non, dit Saulnier, mon renard les garde. Quand un étranger approche il s'inquiète et grogne. J'ai compris, à sa figure, que celui qui s'avançait était un ami et les amis reconnaissent mes perdreaux. Et puis, ils savent qu'en ce moment c'est ici mon quartier de travail. J'espérais bien te voir, Maurin.
--Et de neuf, qu'y a-t-il?
--Il y a de neuf que j'ai vu passer par ici Césariot.
Césariot était le fils aîné de Maurin, celui dont il ne parlait guère, et pour cause.
--Ah! tu as vu Césariot?
--Oui. Il revenait de Toulon. Il est allé dans la mauvaise ville dépenser son argent de six mois. Et maintenant, il est retourné à Saint-Tropez en gagner encore qu'il dépensera de même. Mais cela ne serait rien, s'il n'avait pas d'autres intentions, qui ne sont guère bonnes! Je ne sais qui lui monte la tête. Si les gens connaissaient ce qu'il est pour toi, c'est-à-dire ton fils, on y regarderait à deux fois, je pense, avant de s'exposer à ta colère. On le bourre d'idées mauvaises et comme il aime l'aïguarden, cela lui fait une mauvaise tête.
--Et qui donc, répliqua Maurin en fronçant le sourcil, le bourre d'idées comme ça?
--Des gens qui lui donnent à lire toutes sortes d'histoires. C'est surtout la _liture_ (lecture) qui le perd. Il m'a conté qu'il a chez lui des papiers où l'on voit des enfants de rien perdus ou volés, qui retrouvent leur père prince et qui deviennent des rois après avoir été des mendiants, et il dit qu'il lui en arrivera autant, ou bien que, s'il ne devient pas roi, il fera sauter des rois avec des machines infernales. Il dit que, sur la terre, il faut être ou empereur pour le moins ou voleur comme plusieurs de ses amis.
--Oh! dit Maurin, je les lui ferai passer de la tête, moi, ses idées de féna (mauvais sujet), et s'il veut un père, eh bien! je lui en donnerai un, moi, de père, et qui me ressemblera comme deux gouttes d'eau. Ah! il veut le connaître, son père! Eh bien, je lui ferai faire sa connaissance!
--Il devient pire tous les jours, ton garçon. Je te dis qu'il parle de faire sauter les riches avec des coups de mine ou des bombes chargées de poudre de contrebande.
--Ah! le méchant bougre! fit Maurin. Voyez-moi ces idées: il veut être fils de roi et déteste les fils de roi parce qu'il n'est pas fils de roi! Et l'animal, si on lui donnait un gouvernement, serait plus méchant que les plus méchants! Je vois qu'il faudra lui remettre un peu et bientôt la cervelle à l'endroit. Quand on se plaint de ceux qui ont les bonnes places, ça doit être pour faire mieux qu'eux, Saulnier, le jour où on les met par terre. Lui, avec les idées que tu racontes, il ferait pire que les pires. Et quelle instruction ça a-t-il, d'abord, un jean-foutre comme ça, il me fera dire,--tout mon fils qu'il est? Quelle science a-t-il pour vouloir faire la justice à lui tout seul, lorsque tant de savants n'arrivent pas seulement à deviner où elle se trouve? Est-ce qu'il la connaît, la justice? Qui veut conduire la voiture doit savoir mener un cheval... Ah! pauvre France!
--Je lui ai dit tout ça, fit Saulnier.
--Et qu'a-t-il répondu, le gueux?
--Qu'il savait où il allait: que ça ne regardait personne... Et puis, il y a encore quelque chose de plus inquiétant...
--Quoi?
--Voilà. On lui a fait accroire à Toulon... des mauvais farceurs lui ont mis ça en tête... après l'avoir fait boire...
--Et quoi donc? fit Maurin avec impatience.
--Qu'on savait qui étaient son père et sa mère et que c'est des grands personnages.
--Et qui est-ce, d'après lui?
--Son père, à ce qu'il dit, est un grand amiral qui serait devenu gouverneur aux colonies, et sa mère, qui l'a eu quand elle était fille, a épousé, selon lui, au lieu de son père, un autre savant qui est devenu ministre par son mérite. On lui a dit qu'elle vient habiter des fois à Saint-Raphaël et il jure qu'il ira lui parler.
--Je vois, dit Maurin, que c'est un fier imbécile et qu'il est temps que je me fasse connaître à lui. Sans cela, cette tête pas finie fera quelque escooufestre (scandale) et troublera le ménage de quelque pauvre dame avec ses imaginations qu'un diable lui souffle! Je paraîtrai. Pour peu que je tarde, il se croira fils de pape!
--Tu aurais dû paraître plus tôt, fit le vieux Saulnier.
--Eh! je n'ai pas pu. C'est toute une histoire. J'ai cru bien faire en ne disant jamais rien, rapport à la mère... Mon secret n'est pas à moi... Merci, Saulnier. Tiens, voilà mon «merci».
Maurin payait de temps en temps de quelque gibier, poil ou plume, les services de son brave ami le cantonnier.
Il lui offrit, cette fois, deux lapereaux que l'autre pourrait vendre au conducteur de la diligence.
--A propos, dit Maurin en le quittant, je te ferai donner une gratification par le préfet.
Il dit cela simplement, comme un sultan qui annonce à un pauvre qu'il lui enverra son vizir, porteur d'une bourse bien garnie.
Et l'autre ne s'étonna pas.
--Merci, Maurin, dit-il, tu es brave. Un peu de protection, ça n'est jamais de refus. Tout va par protection sur la terre. Le mérite, on s'en fiche!...
Maurin s'en alla méditant, se demandant à quel jour, à quelle heure, de quelle façon, en quels termes il ferait irruption dans la vie de l'enfant perdu, en train de devenir comme il disait: «un mauvais homme.»
--Ah! Dieu t'a abandonné, mon gaillard? Eh bien! attends un peu: je vais te le rendre.
CHAPITRE XXXIII
De la rencontre qu'eurent pour la première fois Maurin des Maures et son fils Césariot sous un arbre qui est célèbre dans le Var sous le nom de _Pin Berthaud_, et comment le don Juan des bois se révéla père de famille à la romaine et à la provençale.
Décidé à avoir une conversation avec le jeune Césariot, Maurin partit un beau matin pour Saint-Tropez. Il se trouva que le même matin Césariot, muni de quelque argent que lui avaient donné ses patrons, à la suite d'une pêche miraculeuse, prenait de nouveau le chemin de Toulon, où il allait «s'amuser».
Maurin le rencontra sous le _Pin Berthaud_, pin gigantesque bien connu dans tout le golfe, mais dont la célébrité est devenue universelle, depuis que sous son ombre le roi des Maures et son dauphin de la main gauche s'y rencontrèrent pour une mémorable conversation. On le trouve, depuis, cité dans tous les guides. Il offre d'ailleurs, à tous les passants, une ombre véritable sous laquelle il est agréable de se reposer un instant.
Césariot, qui ne connaissait Maurin des Maures que pour en avoir entendu parler comme tout le monde, cheminait d'un air préoccupé, sournois, la tête basse, l'œil inquiet... Son idée fixe le tourmentait. Maurin l'arrêta d'un mot.
--C'est à toi qu'on a mis Césariot? (Cela signifie: «C'est bien toi qu'on a baptisé Césariot?»)
Il y avait dans cette tournure de phrase provençale une raillerie à l'adresse de son nom, que Césariot releva à sa manière:
--Ça vous regarde, vous? fit-il d'un ton bourru.
--Il faut bien que ça me regarde, dit Maurin, sans ça, je ne te le demanderais pas, espèce de petit âne!
La conversation s'engageait mal.
--Je n'ai pas envie de causer, dit Césariot. Est-ce que je vous demande votre nom, moi, à vous?
--Non pas, mais je vais te le dire et ça te rendra, je pense, un peu mieux parlant. Je m'appelle Maurin.
--Maurin des Maures? s'exclama l'autre, avec un respect involontaire et mêlé d'une vague inquiétude.
--Tu l'as deviné, mon garçon.
Césariot esquissa un salut:
--Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
--Je connais tes pensées, dit brusquement Maurin, entrant, sans crier gare, dans la conscience du personnage.--Eh bien, elles sont mauvaises.... Tu cherches ta mère! Tu crois que, des fois, elle vient dans ce pays-ci. Tu as tort et tu te trompes. Tu lis de mauvais livres et tu aimes des boissons mauvaises. Ça te gâte l'esprit et l'estomac; prends-y garde.
--Je vous respecte, dit Césariot baissant son front têtu, mais tout ça, c'est mes affaires!
Maurin reprit posément:
--Je vais te donner un bon conseil.
--Je n'en demande pas!
--Si ta mère ne t'a pas avoué, quelle qu'elle soit, celle-là, c'est sûrement, mon garçon, parce qu'elle n'a pas voulu, ou qu'elle n'a pas pu... C'est trop clair... Si elle l'avait pu, si elle le pouvait, je m'imagine qu'elle le ferait. Comprends-tu? Alors, de la rechercher malgré elle, c'est agir avec bêtise...
On touchait à l'idée fixe de Césariot. Il fit mine de se dérober.
--C'est agir avec bêtise! reprit Maurin, en le retenant par le bras, à moins que ce soit par canaillerie!...
Et avec une expression finaude qui plissait sa tempe:
--Tu voudrais d'elle de l'argent, _preutrêtre_?
--Et quand ça serait ça! dit Césariot avec un mauvais regard.
--Ah! le bougre! fit Maurin, d'un air plus ironique qu'irrité et d'une voix fluette et câline. Je vois, clair comme le jour, la petite canaille que toi tu es!
Sa voix redevint forte et se fit sévère:
--Eh bien! écoute, coquin! Tu vas rallier chez tes patrons. C'est moi, Maurin, qui t'en donne l'ordre. Et dans ton affaire, c'est moi, Maurin, qui y regarderai à partir d'à présent; je m'en charge... Et si tu files de Saint-Tropez, c'est moi, Maurin, qui t'irai chercher par les oreilles.
--J'irai où je voudrai, gronda Césariot. Lâchez-moi, à la fin! Il n'y a pas de Maurin qui tienne! Les hommes sont libres... Je veux aller chez mes patrons si je veux et n'y pas aller si je ne veux pas.
--Vé! fit Maurin d'une voix satisfaite; il a du sang, le drôle!
Puis, de sa voix de commandement et de colère:
--Tu vas me promettre d'obéir, bougre de gamin! Tu n'es qu'un gamin et qu'un polisson, en train de préparer une action de bêtise et de mauvaiseté: et je t'empêcherai, sûr comme je m'appelle Maurin!
--Vous m'empêcherez! vous! et de quel droit? hurla Césariot.
--Du droit de ceci, répliqua Maurin.
Il avait saisi le «pitoua» par la cravate et il le secouait en le poussant devant lui. Le jeune homme, qui reculait d'un pas à chaque saccade, vint s'adosser au tronc énorme du pin centenaire.
Hercule, voyant qu'il y avait bataille, voulut en être et sauta aux jambes de Césariot.
--Couché, Hercule! ne me l'abîme pas! cria Maurin.
Hercule obéit. Césariot râlait dans sa cravate.
--Promets-tu? demanda Maurin.
L'autre, sans répondre, chercha sournoisement à sa ceinture, dans la gaine de cuir, un de ces couteaux de marin qui ne se ferment pas.
En voyant luire la lame, Maurin eut un de ces mouvements d'exaspération durant lesquels un homme a le temps de faire un grand malheur.
--Ah! fils de garce! murmura-t-il... Que ta mère me pardonne!
Son adversaire, qui était vigoureux, échappa, d'une secousse brusque, à son étreinte; son gilet s'était déboutonné; un lambeau de sa chemise était resté aux mains de Maurin. Et le don Juan des Maures tout à coup demeura stupéfait, saisi d'une émotion terrible, en présence de son fils armé.
Maurin, immobile, pâle, regardait Césariot qui, également immobile, demeurait prêt à reprendre la lutte avec son large couteau luisant au soleil.