Maurin des Maures

Part 15

Chapter 153,965 wordsPublic domain

--Allons! espèce d'âne, debout! on ne demande jamais rien à genoux, apprends ça de Maurin!... Et vous, bonnes gens, vous n'avez pas crainte de la lui faire tant désirer, dites un peu? N'a-t-il pas assez tremblé de froid pour de bon dans toute sa vie? Faut-il encore lui faire faire la comédie de sa misère? Vous riez là de ce qui fait pleurer! N'avez-vous pas honte de faire mettre à genoux un homme, pour un présent de quatre sous, dites-moi! Pour peu de chose, vous abaissez le chrétien et vous humiliez une créature. Tant les uns que les autres, dévots ou non, vous me feriez l'effet d'être des brutes, si vous ne me faisiez pas l'effet d'être des enfants qui jouent avec le malheur! Voilà l'idée de Maurin... et je ne vous l'envoie pas dire! Allons, toi, pauvre bougre, prends-la vitement et viens avec moi... qu'avec deux bécasses je te ferai faire une veste et une culotte pour tes dimanches!...

Il fit mine de se retirer, mais se retournant tout à coup, il ajouta:

--Je ne sais pas ce qu'en pense votre saint Martin, mais, selon mon idée, vous ne devez pas lui plaire beaucoup!... Et ces gens-là, qui sont des travailleurs, se plaignent toujours des grands riches! Ah! ça sera du beau, quand vous serez des bourgeois! Ça me promet une jolie France!

Maurin avait débité ce discours au milieu de la stupeur de la foule amassée, qui, lorsqu'il se tut, se disloqua en grand désordre, criant sus au sacrilège, à l'insulteur public!

--Qu'est-ce qui lui prend donc à ce Maurin! un si brave homme, pechère! Le soleil l'aura rendu fou!

Pastouré n'eut qu'un mot:

--C'est envoyé! fit-il.

Et il se tint aux côtés de Maurin, prêt à le défendre.

Les dévotes, bien entendu, étaient les plus animées.

Une cérémonie publique, permise par le maire, était troublée.

Les citoyens inoffensifs et le prêtre avaient été bafoués. Il fallait sévir, dresser contre Maurin un maître procès-verbal.

Le roi des Maures ne trouva que peu de défenseurs, ayant attaqué tout le monde sans distinction, ce qui est d'une déplorable politique.

Le garde de la commune s'avança, escortant l'adjoint chargé de la police.

--Allons! dit l'adjoint à Maurin, retirez-vous!

L'adjoint, républicain et libre penseur, se montrait clément.

--Arrêtez-le, ce Maurin! cria une voix.

--Qu'on me touche! fit Maurin.

L'adjoint crut devoir faire l'important. La révolte d'un contribuable éveillait en lui le Napoléon endormi dans le cœur de tout citoyen français.

--Ne nous forcez pas à sévir, dit-il avec majesté; vous troublez l'ordre public.

--Si c'est ça, l'ordre public, dit Maurin, alors vive la sociale!

Parlo-Soulet, congestionné et devenu prolixe, haranguait la foule menaçante:

--Il est joli, votre saint Martin qui fait grelotter les pauvres! Si ça a du bon sens! Le vrai saint Martin les en empêchait!

--Allons, circulez! dit le garde.

--Je marche quand je veux, et quand je veux je m'arrête, comme le cheval de Secourgeon, dit Maurin.

Le garde, qui ne connaissait pas «ce courgeon» se crut insulté. Il porta la main sur Maurin. Mal lui en prit. Il reçut de Pastouré une bourrade qui l'envoya rouler, les quatre fers en l'air, entre les jambes des porteurs du saint; l'un d'eux s'écroula. La statue de bois tomba de son haut contre terre, endommagée gravement, et le manteau se sépara en deux morceaux à peu près égaux, résultat que depuis tant d'années faisait attendre vainement le glaive de saint Martin.

Le désordre, dans la rue, devant l'église, était à son comble. On piaillait, on hurlait. Des hommes se chamaillaient; des femmes se trouvaient mal et poussaient des cris suraigus. Les enfants pleuraient en s'accrochant à la jupe des mères protectrices. Le curé levait les bras au ciel. Le garde champêtre essayait de se remettre sur ses jambes en se frottant les côtes; et, pendant ce temps, Maurin, suivi de Pastouré, gagnait les bois, non sans avoir dit au pauvre grelotteux qui, pour n'avoir pas assez vivement grelotté, était cause de tout ce bruit:

--Tiens, prends ces deux bécasses; on les paie trois francs dix sous. Prends mes bécasses et fais-t'en faire la veste et la culotte que je t'ai promises, espèce d'âne!

Quand ils furent en plein bois:

--Je ne suis pas un homme des villes, dit Maurin. Toutes les fois que j'y vais, je le regrette... Il en faut pourtant des villes, par malheur!

--Il faut de tout pour faire un monde, répliqua le philosophique Parlo-Soulet.

--Et, dit Maurin, sais-tu pourquoi ils sont tant dévots à saint Martin, dans ce pays? La chose présentement me revient en mémoire.

--Et pourquoi est-ce? questionna Pastouré.

--C'est par la raison qui fait qu'on renomme toujours un député quand on croit qu'il peut devenir ministre et servir, par conséquent, ses amis, une fois au pouvoir.

--Que me chantes-tu là? fit Pastouré.

--Oui, dit Maurin, ma grand'mère qui était dévote à saint Martin m'a dit souvent, quand j'étais petit: «Le bon Dieu se fait vieux, bien vieux, Maurin, tous les jours plus vieux; il ne tardera pas à prendre sa retraite... Eh bien... c'est saint Martin qui doit le remplacer.

--Il est certain, dit Pastouré, que le bon Dieu doit être, à cette heure, au moins aussi vieux que Mathiou Salem!

Et de tout le jour il ne souffla plus mot.

Cependant, les Plantouriens avaient relevé leur saint. Quand ils s'aperçurent que la statue gisante sur le parvis de l'église n'était plus entière, il y eut d'abord un cri d'indignation. Mais on constata aussitôt que le manteau s'était partagé «au droit fil du bois», nettement, proprement. Alors, une vieille femme cria:

--Miracle! au moment où le saint tombait, son bras s'est abaissé, et de son sabre, en souriant, il a partagé son manteau exprès... Je l'ai vu!

--Miracle! cria la foule.

Et de la moitié du manteau de saint Martin, les riches de la commune se firent des reliques, qui, portées en scapulaire, ont la vertu de tenir chaud, ce qui économise les vêtements d'hiver.

Quand Maurin apprit cela:

--Et dire, s'écria-t-il, que c'est à moi qu'ils le doivent, et qu'ils n'ont pas fait déchirer leur procès-verbal!

Le soir du jour où se produisit le miracle, quand le commis-voyageur bien pensant se présenta, à l'heure du dîner, chez l'aubergiste Jouve, il trouva sa valise et ses caisses d'échantillons sur le trottoir.

Sur le seuil, l'aubergiste qui l'attendait, lui dit d'un ton sévère:

--Je n'aime pas les traîtres. Je n'en reçois pas chez moi. Allez vous faire nourrir ailleurs.

--Mais il n'y a plus de courrier jusqu'à demain, et...

--Eh bien! dormez dans la rue.

Et Jouve lui ferma la porte au nez.

CHAPITRE XXXI

Comme quoi Maurin et Parlo-Soulet doivent être comparés, par les gens qui s'y connaissent, aux plus grandes figures de l'histoire et de la légende, et où l'on se convaincra que M. Cabissol a pénétré tous les dessous de l'âme populaire, en lui entendant raconter _Le Bon conseil de maître Magaud_, histoire à laquelle Maurin riposta par une autre non moins amusante: _La Chasse aux canards_.

Maurin avait tort d'accuser d'ingratitude les Plantouriens. Le maire du Plan-de-la-Tour était un esprit juste. Il parvint à calmer l'opinion publique, parce que, sans le dire trop haut, il trouvait assez raisonnable l'action de Maurin. Il temporisa, fit le sévère à haute voix, jura au garde qu'il saurait le faire respecter, assura à son adjoint que s'il s'était revêtu de ses insignes, Maurin se fût montré plus respectueux. Il rédigea de gros rapports menaçants, mais déclara qu'il les garderait pour les relire et les rendre plus terribles. Et finalement le Plan-de-la-Tour, aujourd'hui, pense avec une gaîté spirituelle à cette mémorable matinée où deux païens qu'il approuve, contraignirent saint Martin à se séparer enfin d'une moitié de son manteau.

Huit jours après l'aventure, on ne songeait plus à châtier le coupable. L'histoire était devenue simple matière à plaisanterie. Les plus dévots en riaient à pleine gorge. Ils taquinaient là-dessus le curé et le bedeau jusqu'à les emmalicer; et quant au garde champêtre, il en conserva le surnom pittoresque de _Cuoù l'embaro_, qui signifiait que son derrière trop lourd l'entraînait jusqu'à le faire choir sans autre cause.

Les gamins du village l'appelaient ainsi du plus loin, en sorte que de ce _Cuoù l'embaro_ sortit plus d'un _proucé-barbaoù_, mot qui, en langue d'amour ou langue provençale, signifie procès-verbal.

L'histoire de la culotte de saint Martin devint célèbre en moins de deux jours d'un bout à l'autre du massif des Maures, car la diligence de Cogolin l'avait emportée le lendemain toute chaude à Draguignan. Les gens de Figanières s'en étaient régalés dès le surlendemain, et, à Bormes, M. Cabissol disait à M. Rinal:

--Notre Maurin, cette fois, a dépassé Napoléon. Il se hausse à la taille d'un Don Quichotte, ce César du pur idéal. Jamais Napoléon ne déclara la guerre pour une cause vraiment humaine, comme l'a fait cette fois notre Maurin; et, dans Cervantès, ni l'attaque des moulins à vent, ni celle de la chaîne des forçats, n'ont la beauté purement morale de cette aventure-ci. Seule l'égale celle des marionnettes. Notre pauvre Maurin est donc perdu: il combat décidément pour l'idéal! C'est un philosophe chrétien. C'est peut-être un précurseur, mais il a tout l'air d'un attardé. Il a perdu de vue, faute sans doute d'y avoir jamais réfléchi, ce mot immortel du cardinal de Retz qui dit que la sagesse consiste à connaître «le vrai point des possibilités».

--Comme vous grandissez votre héros! dit M. Rinal. A ce compte, l'ineffable Pastouré, avec son coup de fusil à l'adresse du bon Dieu, serait grand comme Prométhée en personne défiant l'Olympe du haut du Caucase!

--Et il n'est ni plus ni moins, dit M. Cabissol. Ce sont ici des géants comiques mais héroïques. Pastouré fusillant le ciel, c'est encore, si vous le voulez, M. de Voltaire conviant Dieu, s'il existe, à sécher son écritoire! Mais ce qu'il y a de particulier en Pastouré, c'est, comme toujours, la race; voilà ce qu'il faut admirer en lui. C'est cette puissante faculté, qui est un don de race, de mettre immédiatement en acte un simple juron, et de le rendre héroïque à la fois et badin, d'extérioriser et de voir, avec ses yeux de chair, ses idées devenues des êtres! Cela est le propre du génie! C'est cette faculté, si puissante chez Pastouré, qui fait les Shakespeare. Je m'explique maintenant pourquoi cet homme se tait devant le monde et pourquoi il parle en gesticulant dès qu'il est seul. C'est que, d'une façon peut-être confuse, il se comprend plus grand que le vulgaire; il dédaigne de se faire discuter; il est en lui-même et il se suffit, comme un dieu. Il ne veut pas être distrait de soi par les petites vues des petits esprits, et même il ne _pense_ peut-être que lorsqu'il est seul, mais alors avec quelle intensité, vous le voyez! Alors il produit, il crée et porte un monde. Il le parle et le gesticule. Ce n'est qu'étant seul qu'il a du génie. Le public le dérange. Il se passe de l'univers _qu'il domine par la pensée, et qui n'en sait rien_.

«... Voilà ce que c'est qu'un Pastouré.

M. Rinal riait de tout son cœur.

--Convenez, mon cher Cabissol, que vous gonflez l'âne pour le faire voler, comme on le dit des gens de Gonfaron.

--Je ne vois ici ni âne, ni par conséquent gonflement d'âne, répliqua M. Cabissol; j'enfle un peu l'expression, si vous voulez, mais en bon méridional que je suis, et parce que j'ai toute confiance en l'intelligence de mon interlocuteur; je veux l'amuser par l'excessif de mes phrases; mais j'entends qu'il les mette au point, je lui fais l'honneur de compter sur lui, et en cela je parle selon le génie et en même temps selon la sottise idéaliste du Provençal. Les Provençaux ne devraient galéger qu'entre eux. Le reste de l'univers ne les comprend pas.

--Je suis bon Provençal et je vous comprends, calmez-vous, mon cher Cabissol; mais avouez qu'en parlant de Maurin et de Pastouré, que j'aime comme vous les aimez, vous les transfigurez un peu trop vite en héros infaillibles.

--Je dis, riposta M. Cabissol avec beaucoup de vivacité, et je soutiens que Maurin est un idéaliste, qu'il croit à la bonté de ses congénères les paysans, et qu'il se prépare ainsi des jours cruels.

--Eh! je ne vous dis pas autre chose à vous-même, mon cher Cabissol; vous voyez trop facilement en beau les êtres et les choses: je vous crois incapable d'accepter l'idée d'un petit défaut dans notre Maurin ou d'une tache au soleil. C'est un tort.

--C'est à moi que vous faites ce reproche? Voyons, mon cher monsieur Rinal, écoutez-moi bien, je suis sûr que vous pensez comme moi: Maurin, à mes yeux, représente la partie spirituelle de notre pays, l'âme populaire de nos campagnes. Il marche en avant, c'est un guide. Pastouré, lourd et sentimental, le suit et le suivra partout et toujours. Et, à eux deux, avec leur gaucherie, leur suffisance et leurs insuffisances (on n'est pas parfait), ils nous sauveraient,--ne fût-ce que par leur gaîté--de plus d'un chagrin national! Donc, les individus nommés Maurin et Pastouré méritent d'exciter mon enthousiasme et le vôtre, d'autant plus que,--j'en conviens,--chez beaucoup de nos paysans, la conscience est encore à l'état de nébuleuse...

--A la bonne heure! dit M. Rinal, mais j'étais en droit de vous demander une explication... Ah!... voici Maurin.

Maurin entra, serra les deux mains amies et s'assit modestement sur le bord d'une chaise.

--Au moment où vous êtes entré, mon brave Maurin, dit M. Cabissol, j'allais conter à M. Rinal une conversation que j'ai eue, l'autre matin, avec un paysan de ma connaissance, un nommé Magaud.

--Je ne le connais pas, dit Maurin.

--Nous vous écoutons, dit M. Rinal qui se renversa dans son fauteuil.

--Je commence, dit M. Cabissol. Cela pourrait s'intituler:

LE BON CONSEIL DE MAITRE MAGAUD

«Tout au bord de la route, maître Magaud, qui est un grand maigre, silencieusement bêchait, sous le soleil de midi.

«Sa chemise bleue, ouverte en triangle, laissait voir sa poitrine presque noire. Il soulevait par-dessus sa tête, d'un mouvement automatique, sa lourde pioche à deux dents, et, s'inclinant tout à coup, il la piquait à toute volée dans la terre dure, brusquement fendue.

--Je le vois, dit M. Rinal.

--Alors, poursuivit M. Cabissol, il saisissait par l'extrémité le manche de bois horizontal, il le tirait à lui de bas en haut, et la force du levier détachait un gros bloc dentelé de cette terre semblable à de la rocaille. Cette motte à peine rejetée derrière lui, Magaud recommençait son mouvement toujours pareil, avançant d'un pas tous les quarts d'heure.

«Magaud, depuis le jour levé, exécutait cette monotone manœuvre où, parfois, il mettait de la colère.

«--Eh bien, lui dis-je passant par là, ça se fait-il?

«--Elle se refuse, la gueuse!»

«Elle, c'est la terre.

«--Alors, lui dis-je, c'est trop dur?

«--Quand ce n'est pas trop dur, répondit-il, c'est trop mou, et ça ne vaut pas mieux.»

«Sur la route, un bruit de charrette arrivait, grincement de bois et de ferraille. Je regardai derrière nous. Au tournant, là-bas, un petit âne apparut d'abord, entre deux traits de corde, tout lâches.

--Pardi! fit Maurin, un âne n'est pas une bête; à moins d'être tout seul, il tire le moins qu'il peut. C'est un mauvais socialiste, comme nous le sommes tous!

M. Cabissol et M. Rinal échangèrent un regard d'intelligence; et le premier, continuant son récit:

--Un gros cheval, entre les brancards, suivait l'âne d'un air indolent.

«La charrette vide revenait du marché de la ville. Au beau milieu, assis sur une chaise, le charretier, propre, l'air cossu, fumait une pipe neuve toute blanche.

«Quand la charrette passa près de nous:

«--Adieu, Latrinque! fit Magaud.

«--Adieu, Magaud!» fit Latrinque.

«La charrette s'éloigna, nous cachant le petit âne et le cheval. Nous apercevions encore leurs jambes, par-dessous la charrette peinte en bleu, poudrée à blanc sur laquelle trônait Latrinque, sa pipe neuve aux dents, le regard flottant sur les vignes de tout le monde, dont il calculait le rapport.

--J'en connais, de ceux-là, interrompit Maurin, et plus d'un!

--Magaud jeta sa pioche sous l'ombre légère d'un olivier, avec un soupir de soulagement: «Ah! fit-il, je vais maintenant dire deux mots à mon fiasque!»

«Son carnier était pendu à une basse branche de l'olivier; il le décrocha, en tira pain, fromage, un oignon, et enfin du sel dans un étui de roseau coiffé d'un bouchon de liège; il posa à côté de lui son «fiasque», la bouteille plate revêtue de sparterie, et se mit en devoir de casser la croûte.

--Et il ne vous dit pas: «A votre service?» s'écria Maurin indigné.

«--A votre service! fit Magaud se tournant vers moi,--répliqua M. Cabissol en regardant Maurin. Il poursuivit:

«--Merci, Magaud, bon appétit,» répondis-je.

«Et je restai debout à le regarder.

«Il mangeait, piquant du couteau les tranches du gros oignon, les frottant dans le sel épandu sur la couverture de cuir de son carnier, qu'il avait étalée à terre.

«Après un silence:

«--Ce Latrinque, fit-il tout à coup, en voilà un qui en a de la bonne chance!»

«Il jeta la peau de l'oignon, piqua un morceau de fromage rouge, et se tut.

«J'attendais l'histoire.

«La bouche pleine, la joue enflée, Magaud reprit:

«--Vous n'avez pas vu comme il est fier, sur sa «çarette (charrette)?» C'est qu'il en a, lui, des picaillons, et grâce à moi encore! Sans moi, sans mon _bon conseil_ à moi,--tel que vous me voyez--son père n'en aurait pas plus que moi, de l'argent!»

«Ici, je jugeai que le narrateur avait besoin d'un peu d'encouragement.

«--Sans votre conseil, Magaud? Et quel est-il ce conseil qui a rendu Latrinque riche?

«--C'est à son père que je l'ai donné, dans un temps; et voici l'affaire. Il y a bien vingt ans de ça. En ce temps-là, tout le monde connaissait dans le pays un vieil avaricieux qu'on appelait--je ne sais pourquoi--le Canonge.

«--Oui, le Chanoine.

«--Peut-être bien, je m'y perds dans vos mots français, je n'ai pas beaucoup d'école, je ne sais pas lire... Ce Canonge, donc, un ancien curé selon le dire des uns, un ancien soldat selon le dire des autres, était un homme qui venait, monsieur, on ne savait pas d'où. Seulement, il avait de la terre à la campagne et de l'argent dans les villes. Il était riche, riche... au moins à cent mille francs! Mais c'était chien comme tout, et c'était dur au monde. Un pauvre qui est un pauvre, n'avait jamais rien reçu du Canonge. Il poursuivait, le fusil à la main, ceux qui seulement traversaient sa vigne. Si un chasseur, en passant, lui avait pris, ayant trop soif, un grain seulement d'une grappe de son raisin, il aurait pour sûr tiré dessus... Des hommes comme ça, il y en a, voyez-vous, plus que d'un! Et la corde pour les pendre, voilà tout ce qu'ils se méritent.»

--Il y en a, il y en a comme ça, dit Maurin, mais il y en a beaucoup plus des autres.

--Magaud, reprit M. Cabissol, accola son fiasque et but longuement. Le liquide tombait dans sa gorge avec un grand bruit de source à l'ombre, qui était comique au milieu du grand silence de midi, en plein soleil.

«Il reprit:

«--On ne l'aimait pas, allez, dans le pays; il était détesté des gens comme des bêtes, mais on avait peur de lui, et on le laissait tranquille, dans le fumier de sa maison où jamais n'entrait personne.

«Un jour, Latrinque, un travailleur de terre comme moi, le père de celui-là même qui vient de passer si fier sur sa çarette, arriva à la maison pour me parler et il me dit:

«--Magaud, je viens te demander conseil.

«Je lui dis:

«--Parle.»

«Il me dit:

«--Ecoute!»

«Et voilà ce qu'il me conta:

«--Magaud, tu sais le Canonge?

«--Oui.

«--Eh bien, il est entré chez moi ce matin et il m'a dit comme ça:

«--Latrinque, je me fais vieux et même beaucoup vieux; j'ai de la terre, tu dois le savoir, et j'ai de l'argent. Eh bien, si tu le veux, tout est à toi.»

«--Alors, moi, je dis à Latrinque:

«--Que chantes-tu là? tu radotes!»

«Latrinque me dit:

«--Attends un peu. Voici l'idée du Canonge. Le Canonge m'a dit:

«--Latrinque, je me fais si vieux que je ne peux plus aller au village chercher ma nourriture...

«--Sa nourriture! s'interrompit Magaud, de vieux quignons de pain moisi que les boulangers gardaient pour les chiens... qui n'en voulaient pas entendre parler!

«--Je ne peux même plus cueillir une figue au figuier, Latrinque, dit le Canonge. Latrinque, prends-moi chez toi, comme qui dirait en pension, et voici nos accords, ou ceux du moins que je te propose: je ne te paierai pas, mais par testament, par écrit, devant témoins, devant le notaire, je te laisserai tout mon bien, le bel argent avec la bonne terre!

«--Voilà, me dit Latrinque, ce que m'a dit le Canonge...»

«Et je dis à Latrinque:

«--Alors te voilà dans l'embarras!»

«Latrinque répondit:

«--Je ferais bien la chose, comme tu penses, si j'étais sûr que le vieux cheval crevât vite; mais le bougre a la peau dure et il est capable, si je consens, de ne plus vouloir mourir.

«--Alors, tu vas refuser!

«--Je me le pense. Mais, auparavant, j'ai voulu tout de même écouter ton conseil. Je calcule qu'un conseil de Magaud, c'est toujours bon à prendre.»

«Alors, je dis à Latrinque:

«--Oh! âne que toi tu es! prends le Canonge dans ta maison, et vite! et pas demain, mais ce soir même, de peur qu'un autre à ta place ne profite de la bonne chance. Ce vieux grigou vit des rognures qu'il vole aux poulets des voisins; ce vieux richard glane, aux moissons, dans les champs des autres, pour se faire, avec quatre épis, quelques boulettes de farine. Ça, je le lui ai vu faire moi-même. C'est maigre comme un clou perdu et rouillé. Alors, vois-tu, aux deux premiers bons repas, ça crèvera comme un sac usé. Prends-le donc chez toi et ne lui refuse rien. Mets sur ta table, tous les jours, des côtelettes, beaucoup, et du gigot, dont tu profiteras... Ah! si je pouvais être à ta place! Mais je suis seul, pechère! sans femme et sans argent; et je ne pourrais pas, comme toi, faire toutes ces avances... Fais comme je te dis, et en moins d'une semaine, il sera mûr, le ladre, pour le cimetière. Sur la nourriture qu'il ne payera pas il va tomber comme les sauterelles sur le blé en herbe. Il mourra de son avarice, et ce sera pain bénit.

«--Je te remercie du bon conseil, Magaud, me dit Latrinque en s'en allant, mais, vois-tu, faut de la prudence... et je n'irai pas si vite... Pas moins, je suivrai le bon conseil, mais je n'irai pas si vite!

«--Tu auras tort: réfléchis qu'il faut que la nourriture le surprenne!»

«Latrinque se mit à bien nourrir le Canonge, mais voilà que le Canonge se mit à engraisser!

«Alors je dis à Latrinque:

«--Etrangle tes poulets».

«Il les étrangla. Même il tordit le cou, avant la Noël, à deux dindes qu'il réservait pour la fête de Notre Seigneur. Tant et si bien qu'un jour où Latrinque travaillait au bout de sa vigne, en attendant mon aide, l'idée me prit, comme je l'allais rejoindre, d'entrer dans sa maison pour voir comment se portait le Canonge; j'allais comme qui dirait visiter les pièges. La table était encore mise, monsieur, avec une nappe, monsieur! des bouteilles de plusieurs grandeurs et beaucoup de côtelettes et aussi du poulet, et aussi du bœuf et du cochon rôti. Et devant la table, par terre, les bras ouverts en croix comme s'il priait, était couché sur le dos le Canonge, la figure toute maigre et le ventre en l'air, tout rond! Je le vis en entrant, mon Canonge, raide-mort, monsieur, raide-mort! son avarice l'avait tué, comme de juste--et comme je l'avais prévu. Je le tâtai, il était déjà froid.

«Alors, je courus vers Latrinque, jetant là ma pioche pour aller plus vite, perdant mon chapeau, et de bien loin, je lui criai:

«--Le Canonge est mort!

«--Le Canonge est mort?»

«Il ne voulait pas se le croire. On ne croit pas tout de suite à des fortunes de cent mille francs.

«--Oui, le Canonge est mort!»