Maurin des Maures

Part 14

Chapter 143,866 wordsPublic domain

--Et quand bien même! Grondard cent fois méritait la potence!

--La justice ne raisonne pas comme ça.

Ces paroles tournées et retournées de mille manières se répétaient sans fin dans les groupes.

Tout à coup un cri retentit:

--Té! Grondard! voici venir Grondard Célestin!

--Que vient-il faire, ce marrias, parmi les braves gens?

--Que viens-tu faire ici, gueusard?

--Je viens vous aider à prendre les deux coquins... je connais, je crois, leur cachette.

--Va-t'en! que tu les ferais évader plus tôt. Nous ne voulons pas de toi.

Quand la foule connut les intentions de Grondard, elle se mit à le huer:

--Hou! la Besti! Zou! contre lui! hou! hou!

--Va en galère, mauvais gueux!

--Qu'on lui tire un coup de fusil! C'est lui qui accuse Maurin! C'est à cause de lui que Maurin n'est pas ici parmi nous! Ne laissez pas un Grondard prendre la place d'un Maurin!

Les gendarmes, sortant vivement de l'auberge, durent s'interposer:

--Cet homme, dirent-ils, peut nous servir.

--S'il veut marcher avec vous, il marchera seul... Personne n'ira à la battue.

--Zou! à lui! à coups de pierre!...

Les gendarmes, sous la poussée de l'opinion publique, conseillèrent à Grondard de se retirer. Il refusa.

A ce moment Pastouré prit une résolution.

Il parla:

--Maurin et moi, mes amis, nous avons tracé les mandrins comme des sangliers... Venez; nous les aurons pour sûr. De la manière qu'ils étaient situés il y a une heure, si on y va tout de suite ils sont pris.

--Où est Maurin? où est Maurin des Maures?

--Chut! il n'est pas loin d'ici, déclara Pastouré, baissant la voix; il s'est caché, car il prévoyait un peu la gendarmerie. Il nous rejoindra... partons, mais débarrassons-nous des gendarmes.

--Maurin est par là? Qu'il se montre à notre tête! Maurin! Maurin!

--Oui! cria Alessandri qui s'avança entraîné par sa haine, qu'il se montre! je suis venu pour le voir! qu'il se montre!

--Présent! cria Maurin, qui sortit tout à coup d'une remise dont la porte s'ouvrit sur la route.

Sandri, suivi de l'autre gendarme, s'élança vers Maurin.

--Ah çà, mais!... Vous voulez donc l'arrêter? Ça n'est pas à croire! ni à faire!

La petite armée des chasseurs barrait la route aux gendarmes.

--Vous ne l'arrêterez pas!

--Et qui m'en empêchera? cria Sandri exaspéré.

Toutes les voix répondirent:

--Moi! moi! moi!

Et une centaine d'hommes entouraient les gendarmes, les empêchant d'avancer et même de se mouvoir... Les femmes sortirent des maisons et se montrèrent les plus passionnées en faveur de Maurin.

Le tumulte dura un moment, si bien que tout à coup, par-dessus la foule des têtes, Alessandri et le gendarme son camarade aperçurent Maurin et Pastouré en train de détacher les chevaux militaires... Allaient-ils donc recommencer leur fameuse équipée de l'auberge des Campaux?

--Le premier qui m'empêche d'avancer, je le brûle! hurla Alessandri, le revolver au poing, au comble de la fureur.

Comme par enchantement, son revolver lui fut arraché.

Mais Célestin Grondard, à qui personne ne prêtait plus attention, avait contourné la foule et il se précipitait à la tête des chevaux. Déjà il étendait les mains pour saisir la bride du cheval de Sandri sur lequel venait de s'élancer Maurin, quand il reçut sur la tête un maître coup de crosse. Le géant noir tomba. Et Maurin et Pastouré, donnant du talon dans le flanc des chevaux officiels, partirent à fond de train.

Au bruit du double galop, la foule se retourna:

--Vive Maurin! Vive Maurin! Vive Pastouré! Vive le roi des Maures!

Grondard fut relevé, la tête un peu fendue. On le conduisit dans le café du village, pour le panser à l'eau-de-vie.

Consternés, les gendarmes l'interrogeaient:

--Qui t'a frappé?

--Maurin, de la crosse de son fusil!

Les deux gendarmes démontés se concertaient. Que devaient-ils faire?

Réquisitionner une voiture, un cheval, suivre Maurin et Pastouré? Peut-être les voleurs de chevaux allaient-ils rencontrer sur la route les gendarmes de Cogolin, et alors, ils seraient pris... les chevaux étant faciles à reconnaître au harnachement.

Oui, il fallait réquisitionner une voiture. Ils n'en trouvèrent pas. La mauvaise volonté des habitants fut effrontée:

--Ma roue de droite est cassée.

--Ma roue de gauche a pété (rompu).

--Mon cheval a la colique.

--Mon cheval aussi a la colique!

Plus d'une heure s'écoula au milieu de la plus grande confusion. Il y avait maintenant sur la route près de deux cents hommes armés de fusils. Tout à coup ce cri retentit:

--Les voici qui reviennent!

--Où donc?

--Là-bas, au tournant, derrière le Grand Suve.

C'était bien l'histoire des Campaux qui recommençait; mais, cette fois, les deux chevaux ne revenaient pas seuls...

--Vive Maurin des Maures! vive Pastouré!

Maurin et Pastouré apparurent; ils étaient fièrement campés sur leurs chevaux. Ils allaient au pas, imitant de tous points l'allure de deux gendarmes, corrects de tenue, leurs vieux feutres en bataille, la main droite un peu haute, la gauche sur la cuisse, et donnant à leurs fusils des airs de carabines.

Et ils poussaient devant eux les deux bandits à pied, les mains liées derrière le dos...

Un éclat de rire énorme agita tout ce village répandu sur la route.

--Vive le général Maurin!

--Vive le colonel Pastouré!

--Méfie-toi, Maurin! ils veulent te prendre...

La foule de nouveau fit obstacle entre les arrivants et les gendarmes. Et calme sur un cheval inquiet, l'ironique Maurin, s'adressant aux gendarmes contraints de rester derrière la foule, leur adressa majestueusement la parole, par-dessus les deux cents têtes de son peuple.

--Est-ce aujourd'hui, gendarmes, que vous comptez m'avoir? Est-ce au moment où je viens de faire ton service, Alessandri, et où je te remets deux prisonniers que jamais tu n'aurais su prendre tout seul, que tu m'arrêteras?

--Gredin! cria Alessandri hors de lui. Tu ne te moqueras pas de moi jusqu'au bout. Ce n'est pas deux, mais quatre prisonniers qu'il me faut! Livre-toi donc, toi et ton camarade Pastouré, ce Parle-seul qui doit avoir à nous parler, tu sais bien de quoi! N'aggrave pas ton affaire. Suis-moi de bonne volonté, ou tôt ou tard ça finira mal.

--Si ça doit mal finir, que ce soit le plus tard possible. Bonsoir la compagnie! Garde tes prisonniers, si tu le peux. Nous autres, nous gardons les chevaux.

Telle fut la réponse de Maurin. Et tournant bride avec ensemble, Pastouré et Maurin prirent le galop et bientôt disparurent là-bas sur la route, dans la poussière soulevée... Le hourrah joyeux de la foule les suivit longtemps, tandis que les gendarmes passaient les menottes aux prisonniers qu'ils devaient à l'adresse de leurs ennemis.

Quand ils eurent assez galopé, les deux héros mirent au pas leurs montures.

--Colonel Pastouré! dit gaiement le général Maurin.

--Général Maurin? daigna répondre le colonel Pastouré.

--Je suis content de vous! dit Maurin.

--Dieu vous le rende! fit Pastouré.

--Ils ne comprendront jamais comment à nous deux nous avons arrêté les deux hommes.

--Trop bêtes! dit le laconique colonel.

--C'était pourtant besogne facile à nous (puisque nous savions que les deux coquins n'avaient plus de munitions) de deviner qu'en les surprenant dans cette baume (grotte)--où nous les avions fait appâter avec des provisions, qui avaient l'air d'avoir été oubliées là par notre ami le cantonnier,--ils obéiraient comme des moutons dès que nous leur montrerions les quatre-z-yeux noirs de nos deux fusils doubles.

--Pardi! fit le colonel.

--Et puis, jamais gendarme n'aurait, comme nous, passé la nuit à les empêcher de dormir à coups de fusil tirés à blanc et à grand bruit de trompette et de tambour, afin de les trouver à moitié endormis ce matin!

--De sûr! fit le colonel.

--Colonel, dit le général, j'ai envie de vous nommer maréchal.

--A propos de maréchal, dit le colonel, gagnons la broussaille un peu vite et laissons là nos chevaux, car j'entends, à la manière dont le mien fait tinter son pied gauche, qu'il se l'est déferré! Arrive, mon empereur!

Ils abandonnèrent les chevaux au beau milieu de la route sous la protection du grand saint Éloi.

CHAPITRE XXIX

Comment Pastouré, ayant tiré un lapin sans le rouler, rendit Dieu en personne responsable de sa maladresse.

Les gendarmes préférèrent ne pas faire de rapport sur leur mésaventure, et ils se consolèrent avec les éloges qu'ils reçurent pour avoir capturé, à eux tout seuls, deux malfaiteurs dangereux. Quant à la population, elle ne réclama aucune récompense officielle pour Maurin à qui elle donnait elle-même estime et gloire. Qu'avait-il besoin d'autre chose?

Et puis, chacun pensait au fond qu'il valait mieux peut-être garder le silence sur toute cette affaire. Cependant, par les soins du préfet, le parquet et le commandant de gendarmerie apprirent que les nommés Maurin et Pastouré dit Parlo-Soulet avaient réalisé à eux seuls la capture désirée; mais ce rapport fut fait seulement lorsqu'on eut appris la discrétion intéressée des gendarmes sur la plaisanterie dont, pour la seconde fois, ils avaient été victimes. Et Sandri fut blâmé!

Tout cela fut très habilement conduit par le préfet, renseigné par M. Cabissol, renseigné lui-même par M. Rinal, chez qui Maurin avait envoyé Pastouré «au rapport».

Restait toujours le mandat d'amener décerné contre Maurin (affaire Grondard), et dont furent informés enfin M. Rinal et M. Cabissol.

Il fut convenu que M. Rinal irait en personne voir le procureur de la République.

Il y alla, et parla de Maurin en termes tels, il plaida si bien sa cause, que le procureur impérial de la République du roi (comme il l'appelait plaisamment pour signifier que les errements des hommes de loi n'avaient pas changé depuis le premier empire) lui promit un _supplément d'enquête_ et lui assura que, en attendant, on suspendrait.

De quoi Alessandri fut averti, et fut très marri jusqu'au beau jour de la Saint-Martin où de nouveau Maurin attira sur lui, grâce à une imprudence du sage Parlo-Soulet, le regard sévère de la magistrature.

La Saint-Martin est fêtée annuellement dans les Maures par la petite bourgade du Plan-de-la-Tour, située dans un creux de vallée à quatre ou cinq kilomètres de Sainte-Maxime et de la mer. Saint Martin est le patron des Plantouriens. Cette année-là les hasards de la chasse entraînèrent Maurin et Pastouré entre Sainte-Maxime et le Plan-de-la-Tour, la veille même de la Saint-Martin.

On avait signalé par là un fort passage de bécasses, et Pastouré et Maurin s'étaient séparés pour battre plus de pays.

Maurin avait tué trois ou quatre bécasses que son brave griffon lui avait joyeusement rapportées, et il se rapprochait du lieu où il devait retrouver son compagnon Pastouré pour gagner avec lui le Plan-de-la-Tour. Là, ils devaient déjeuner chez l'aubergiste Jouve, un homme pour qui Maurin avait la plus grande estime et la plus grande affection. L'endroit du rendez-vous était au sommet d'une colline, dans une mussugue au milieu de laquelle s'élevaient quelques pins espacés. Sur le profil de cette colline, Maurin aperçut tout à coup la silhouette gesticulante du silencieux Pastouré. Pastouré, n'ayant pas rencontré de bécasses, cherchait un lapin.

Dans cette région, la chasse aux lapins se fait d'une façon toute particulière.

On les fait chercher par les chiens dans la mussugue. La «mussugue» est un champ de cistes. Dans ces champs de cistes, les pas des chasseurs, parfois la faucille, ont tracé d'étroits sentiers. Les chiens courants sont lancés. C'est au moment où le lapin sort de la mussugue et suit ou traverse un sentier, qu'on le tire.

Mais la mussugue drue et qui vous monte à la hauteur du genou, empêche de surveiller ces sentes étroites. Et c'est pourquoi les pins qui çà et là se dressent dans les champs de cistes sont respectés religieusement et leurs branches taillées de manière à former de courts et commodes échelons pareils à ceux des perchoirs à perroquets. Quand le chien «bourre», le chasseur s'élance sur le perchoir le plus proche avec une singulière agilité entretenue par l'habitude, et, du haut de l'arbre, à cheval sur une forte branche épaisse et coupée court, il fusille le lapin aussitôt mort qu'entrevu.

Tout cela se fait en un clin d'œil.

Bien qu'il fût accoutumé aux façons de Pastouré, Maurin, ce jour-là, délivré de ses grands soucis personnels, se prit à regarder son ami avec un intérêt tout nouveau. Selon sa manie, Pastouré, se croyant bien seul, était en train de monologuer en gesticulant comme un sémaphore.

Cette fois Pastouré, que Maurin n'entendait pas, disait en appuyant d'un geste chacune de ses paroles:

--Pas une bécasse! pas une!... Si j'en avais vu au moins une! une!

Et il élevait un doigt en l'air.

--Si c'est possible, bouan Diou!

Et le fusil en bretelle, il secouait ses deux mains jointes.

--C'est vrai qu'il n'a pas assez plu.

Ici, renonçant à trouver un geste concordant à ses paroles, il jetait un regard vers le ciel d'où tombe quelquefois la pluie:

--Avoir couru tant de terrain!

Et Pastouré étendait le bras, se désignant à lui-même tout le terrain qu'il venait de battre.

--Et pas une plume dans le sac!

Il frappait sur son carnier.

--Pas une au chapeau!

Il ôta son chapeau, le considéra tristement et le remit sur sa tête qu'il secoua d'un air humilié:

--Attention! que mon chien guette! sa queue me le dit.

Et, le bras étendu, il imitait, de son index vertical et vibrant, le mouvement de la queue et toutes les émotions de son chien.

Tout à coup l'index de Pastouré se fit presque horizontal, comme l'était en ce moment la queue de son fidèle Pan-pan. Son chien, un nouveau, s'appelait _Pan-pan_, ou _Coup double_. Tous deux, chien et chasseur, étaient à l'arrêt.

--Bourre! cria Pastouré qui négligea de monter sur un arbre.

Le chien bondit. Le lapin déboula avec la violence d'un projectile qui sort du canon et, quittant la mussugue et enfilant un sentier, demeura un moment bien visible pour Pastouré... qui tira! Le lapin redoubla de vitesse. Manqué!... Pastouré fut si étonné qu'il en oublia de le doubler.

Il regardait avec stupeur le petit derrière blanc si pareil à une cible, sous la courte queue en point d'exclamation, drôle et moqueuse.

--Manquer un lapin ainsi! Le manquer ainsi!

Pastouré sentit sa poitrine se gonfler de rage.

Il n'est pas rare qu'en pareil cas un chasseur vraiment provençal brise son arme contre un rocher. En tous cas il agite toujours à voix haute la question de la punir en la fracassant:

--Je le romprai... quelque jour... ce manche à balai!... je ne sais ce qui me tient de le casser contre la roque!

Telle ne fut pas cette fois l'idée de Pastouré. Son fusil n'était pas le coupable, car il était aussi sûr de l'excellence de son arme que de sa propre adresse:

--L'avoir manqué si beau, si c'est Dieu possible! Non! Non! ce n'est pas possible!

Cela tenait donc du sortilège! Ni le fusil, ni le chasseur n'y étaient pour rien. Une volonté supérieure à toute volonté humaine avait détourné le coup.

--Eri dré! J'étais droit! cria Pastouré.

«O couquin dé Diou! brigand dé Diou!

Ce blasphème à peine lancé dans l'air retentissant fut pour lui une suggestion subite.

D'instinct, il venait d'accuser Dieu... il réfléchit et se dit tout à coup qu'il avait bien raison! Dieu seul était le coupable, Dieu seul! Pastouré alors montra au ciel c'est-à-dire à Dieu en personne, son poing fermé qui était formidable.

Et sur le vaste azur, nuageux par places, Pastouré vit ce poing, son propre poing, et à le voir il conçut de sa force une conscience nouvelle.

Il était de taille, ce poing, à lui faire rendre justice en toute occasion! Non, non! il ne craignait rien, lui, Pastouré, avec ce poing-là! rien, ni diable ni Dieu!

L'invisible puissance qui réside dans le ciel et occupe ses loisirs à détourner les foudres humaines du râble des lapins apparut alors aux yeux de Pastouré. Il crut la voir ricaner là-haut entre deux blanches nuées. Et il répéta, toujours plus menaçant:

--O voleur dé Diou! De m'avoir fait manquer ce coup-là, mendiant dé Diou! brigand dé Diou!

Ces injures proférées par sa bouche, Pastouré les entendait avec ses oreilles: la vue de son poing toujours tendu vers le zénith l'excitait toujours davantage. Et tous ces signes sensibles de sa colère lui rendaient de plus en plus irritant le silence de la puissance hostile qui ne daignait même pas lui répondre!

Elle continuait à se moquer de lui.

Ça ne pouvait pas se passer comme ça... Le vertige de l'indignation l'emporta... Pastouré, arrivé au paroxysme de la rage, bondit subitement sur un pin qu'il escalada, prompt comme un écureuil, avec l'audace d'un Titan à l'assaut de l'Olympe, et, du haut de son arbre, son fusil au poing, Pastouré le silencieux, l'inimitable Parlo-Soulet, cria vers Dieu:

--Il me reste un coup, brigand! Descends un peu si tu l'oses! que, tu le vois, j'ai fait la moitié du chemin!

Rien ne se montra. Dieu évidemment n'osait pas, et Pastouré, par bravade finale, visant le ciel où se cache la puissance suprême, tira son coup de fusil aux nuées!

Maurin riait à en mourir. Et le soir à l'auberge, devant Pastouré redevenu silencieux, le roi des Maures racontait la chose à son ami l'aubergiste.

Il n'y voyait, lui Maurin, comme Pastouré, que la mise en action bien naturelle d'un mécontentement de chasseur... Mais un commis-voyageur bien pensant, qui dînait à une table voisine, jugea bon de se scandaliser et il alla, son repas achevé, conter ce sacrilège à de vieilles dévotes, ses clientes, marchandes de denrées coloniales. Grâce à ces ragots, le lendemain, jour de la Saint-Martin, les deux amis Maurin et Pastouré furent regardés de travers par tous les bien-pensants du Plan-de-la-Tour. Il y a vraiment des gens qui ne comprennent rien de rien!

CHAPITRE XXX

Comment les fêtes publiques des Plantouriens furent troublées, le beau jour de la Saint-Martin, et comment un heureux miracle termina cette lamentable aventure.

L'aubergiste Jouve, cuisinier hors ligne, est très estimé dans le pays pour l'indépendance de son caractère. Ce maître d'hôtel extraordinaire et bien provençal ne donne à manger qu'aux voyageurs qui lui plaisent. Si vous n'êtes pas sympathique à Jouve, rien à faire; pour or ni pour argent vous n'obtiendrez rien. D'un bout des Maures à l'autre, on raconte volontiers qu'un _Monsieur le préfet_ étant venu, un jour, chez Jouve, demander à dîner pour lui, sa femme et la femme d'un invité,--Jouve lui dit froidement:

--Fallait me prévenir; je ne peux pas.

--Il n'y a pas de _je ne peux pas_. Il faut. Faites ça pour moi. Je suis le préfet.

--Je le sais bien, dit Jouve. Il y a une heure qu'on vous appelle comme ça devant moi; mais quand vous seriez le pape, je ne peux pas.

--Pourquoi?

--Parce que.

--Mais enfin?

--D'abord, tenez, si vous voulez que je vous le dise...

Il regarda avec un dédain non équivoque les toilettes parisiennes, robes, chapeaux et manteaux des deux très honnêtes femmes qui attendaient sa réponse--et, leur mise le trompant sur la qualité des deux dames:

--Je ne reçois pas de cocottes!

La gaieté qui accueillit ces paroles ne fit que l'agacer. On eut beau se répandre en explications; il n'en voulut pas démordre:

--Quand on est pimparées comme ça, il ne faut pas s'étonner d'être prises pour des cocottes.

Tel est l'homme; tel est le pays.

Jouve aimait Maurin et Pastouré; il les défendit; mais ce fut en vain qu'il essaya de mettre les choses au point,--de ramener à son sens raisonnable l'action extraordinaire de Pastouré... Les dévots y voulurent voir un sacrilège médité. Les autres en rirent d'autant plus, et l'histoire, volant de bouche en bouche, mit une rumeur dans tout le village sur le passage des deux chasseurs, quand ils quittèrent l'auberge pour assister à la procession de saint Martin.

--Sant Martin! Sant Martin arribo!

(Saint Martin arrive!)

Il arrivait en effet. C'était, sur son haut piédestal, un saint Martin de bois, équestre, et porté au moyen de deux grosses perches horizontales, sur les épaules de quatre hommes.

Vêtu en chevalier romain, le grand saint Martin s'apprêtait à couper en deux, de son geste immobile, avec son large glaive, son ample manteau bleu; et un pauvre grelotteux, entre les jambes de son cheval, levait les mains vers la loque bienfaisante. Le manteau d'un bleu cru avait des franges d'or.

Et la foule suivait, jeunes garçons, vieillards, vieilles femmes et jeunes filles, en criant sur tous les tons:

--Sant Martin! Sant Martin! vivo sant Martin!

Tout le village escortait le saint, entouré de congréganistes en robes blanches, un cierge aux mains, et de quelques pénitents en cagoule.

Or, l'usage veut que lorsque le saint arrive devant l'église, M. le curé, vêtu de ses plus beaux ornements, se présente à sa rencontre sous le porche. Alors le Saint s'arrête. Les cantiques éclatent. A ce moment précis, un pauvre de la commune, instruit à cet effet,--un pauvre pour de bon, chargé de représenter le mendiant de saint Martin, s'avance vers le prêtre et s'agenouille au seuil de l'église. Aussitôt le sacristain tend au curé un vêtement que le prêtre doit donner au pauvre de la part de saint Martin. Mais ce vêtement n'est jamais un manteau--(les manteaux, frangés d'or ou non, coûtant trop cher et n'étant guère à la mode); et, quel qu'il soit, veste ou gilet, il faut que le don en soit fortement légitimé, aux yeux de la foule, par l'attitude implorante et lamentable du pauvre.

Ce miséreux doit donc grelotter! C'est son rôle dans la comédie, qu'il fasse chaud ou non. Il fait chaud souvent, dans ce pays-là, à cette époque, et l'on dit partout: l'_été de la Saint-Martin_. Cependant la foule, toujours un peu cruelle et gouailleuse, ne permettrait pas que le vêtement fût donné au pauvre qui ne l'aurait pas mérité faute d'avoir grelotté, et fort visiblement. Et elle crie:

--Trémouaro! (grelotte!) Tremble! Frissonne!

Maurin et Pastouré n'avaient jamais, de leur sainte vie, assisté à cette cérémonie étrange. Ils regardaient, avec surprise et non sans une colère naïve, cette comédie de la misère et de la charité, qui ne faisait grand honneur ni à la charité ni à la misère.

Or, il se trouva, cette année-là, que le vêtement chargé de jouer le rôle du manteau légendaire était un pantalon.

Pauvre culotte de toile bleue, humble culotte à quarante sous! Rien de piteux comme les deux jambes de cette culotte neuve et raide et d'un azur violent, au bout du bras de ce prêtre au dos chargé d'une étole d'apparat où resplendissait, en épais relief, un soleil d'or au-dessus d'une colombe elle-même rayonnante.

--Un sabre! un sabre! cria un plaisant. Coupez en deux le pantalon! Donnez-lui-en rien que la moitié!

Le pauvre, pour mieux motiver le cadeau qu'on allait lui faire, n'avait pas eu à mettre sa moins bonne culotte, vu qu'il n'en possédait qu'une: celle qu'il portait, culotte d'arlequin à pièces multicolores.

--Oh! les sacrés animaux! s'exclama Pastouré.

La foule murmura:

--Qui est celui-là qui parle?

Une voix cria:

--C'est celui qui a tiré hier sur le bon Dieu!

Le pauvre ne grelottait pas.

--Grelotte! dit, selon l'usage, le curé.

--Grelotte! répétait en riant la foule, qui oubliait Pastouré pour persécuter le pauvre.

Le pauvre, effaré, honteux de son rôle, gêné par tout ce vacarme fait autour de sa triste misère, disait à voix basse au curé:

--Eh! je n'ai pas froid! Donnez ou ne donnez pas, mais faites vite, pour l'amour du bon Dieu!

--Grelotte! criait la foule.

N'osant pas désobéir à ce peuple, le curé ramena vers lui la culotte que déjà le misérable croyait tenir, et il répétait, le naïf curé qui se conformait aux usages des ancêtres:

--Grelotte! tremble! grelotte! grelotte, on te dit!

Maurin, qui se trouvait au premier rang des spectateurs, n'y put tenir; il bondit sur la culotte, l'arracha aux mains du prêtre, et tout aussitôt, prenant le pauvre sous le bras, il le remit debout sur ses pieds en criant: