Maurin des Maures

Part 12

Chapter 123,986 wordsPublic domain

La branche très longue et très flexible s'inclina avec vitesse d'abord sous le poids de l'homme, puis résista, craqua, se rompit lentement, s'abaissa de nouveau, et Maurin, grâce à ce parachute, arriva à terre en pliant sur les jarrets et sans avoir lâché son fusil.

Grondard et le gendarme se penchèrent vivement au bord du rocher; ils ne virent plus rien.

Au-dessous du rocher en surplomb s'ouvrait un creux naturel, assez profond. Maurin s'y était précipité, et Grondard et Alessandri entendirent alors distinctement sa voix:

--Gendarme, disait Maurin invisible, gendarme, écoutez-moi bien. Je vais sortir de ma cachette si vous le voulez, et nous nous expliquerons, mais je me méfie de votre sang corse. Le sang corse est prompt comme le diable et j'ai voulu, Alessandri, vous donner le temps de remettre votre revolver dans son étui. Faites comprendre à cette brute de Grondard qu'on ne tue pas un homme comme un perdreau et que vous seriez punissables tous les deux de tirer sur moi, car enfin, il n'y a pas de raison suffisante pour ça, Alessandri!... Vous êtes, au fond, un brave homme, un bon serviteur de la loi, et, tenez, j'ai confiance en vous. Nous allons parler mieux à l'aise, en nous regardant, vous, là-haut, moi, ici, en bas, bien entendu.

Et, sans attendre de réponse, Maurin, hardi, se montra. Cette action imposa au gendarme. Le chasseur avait bien jugé Alessandri.

Le gendarme, quelle que fût la violence de ses passions, gardait toujours au plus haut degré le sentiment de ses devoirs et le respect du droit. Au moment où Maurin se montra, Grondard irrité fit un mouvement, mais Sandri posa sa large main sur le bras du charbonnier.

Le géant noir recula. La gendarmerie l'intimidait, et pour plus d'une cause.

--Parle, Maurin! fit Alessandri.

--Voici, dit Maurin. Tu sais de quoi Grondard m'accuse? Il se trompe.

Alessandri l'interrompit tout de suite:

--Tu connais le meurtrier?

--Non.

--Il est trop tard pour le nier. Tu as avoué tout à l'heure que tu le connais. Je t'ai entendu.

--Tu m'as entendu, dit froidement Maurin, me quereller avec celui-ci. Voilà tout.

Du doigt, il désignait le charbonnier.

--Dans la colère, poursuivit-il, on ne sait plus ce qu'on se dit. On lance à son ennemi les plus folles paroles que l'on peut trouver. J'ai dit ça en effet... Je ne dis pas que je ne l'ai pas dit... c'est que, à ce moment, Célestin, si j'avais pu te faire croire que c'est moi qui ai tué ton père...

--Vous l'entendez! cria Grondard.

--Si, répéta Maurin, si j'avais pu te faire croire que c'est moi qui ai tué ton père, je te l'aurais fait croire, mais ce n'est pas moi!

Et Maurin se mit à rire tranquillement.

Il reprit:

--Pourquoi aurais-je tué la Besti? Le service de la gendarmerie est trop bien fait dans nos montagnes des Maures pour que j'aie besoin de m'en mêler... Donc, je n'ai pas fait la chose honorable dont on m'accuse.

«... Tout le pays me connaît et l'on m'aime un peu, que je crois. Les préfets et les députés sont mes amis, et quand ils veulent assister à une battue au sanglier un peu propre, ils s'adressent à moi et ils y trouvent leur plaisir. Vingt villes et bourgades du département suivent mes conseils au temps des élections. Ce n'est pas une petite affaire, crois-le, gendarme, que de se tromper à mon préjudice... Et puis, qui donc m'accuse? Celui-ci! un homme dont tu connais toi-même la mauvaise réputation, soit dit sans l'insulter. Quant à sa sœur, elle ment. Elle convient, du reste, qu'elle n'a pas vu l'homme qui l'a attaquée; personne, je parie, ne l'a attaquée; en tous cas elle ne m'a pas vu, et j'aurais cent témoins pour dire qu'elle a plus d'une fois inventé contre d'autres des accusations pareilles, avec l'aide de son frère et de votre gueusard de père.»

Grondard, qui donnait depuis un moment de grands signes d'impatience, fit de nouveau un geste de menace. Alessandri l'arrêta encore...

--Non! non! je n'ai pas menti, non, je n'ai pas menti! hurla la sœur de Grondard.

--Bref, poursuivit Maurin, le mieux pour toi, Alessandri, c'est d'aller faire ton rapport au sous-préfet, au maire ou aux juges. Fais-toi donner un bon mandat contre moi, un papier bien en règle, et alors tu pourras revenir armé non pas d'un revolver mais de ton bon droit... Je ne suis pas un vagabond. Où je demeure, avec ma mère, tu le sais. J'ai une cabane à moi dans le golfe de Saint-Tropez. Elle est en bois, mais elle paye l'impôt... Et de ce pas, avec ta permission, je vais y aller pour t'attendre... Est-ce convenu?

Le gendarme réfléchissait. Décidément, il avait raison, ce Maurin. Il parlait en homme de bon sens.

--Il a raison, Grondard, dit-il. Il a raison. Je le rattraperai, s'il le mérite, quand je voudrai. Il sait qui a fait le coup. Là-dessus, sa parole que j'ai entendue suffira au juge pour qu'il me donne l'ordre de le lui amener.

--Adieu donc. Portez-vous bien. Conservez-vous! dit Maurin, selon la formule en usage dans le pays.

Il s'en allait... son pas retentissait dans les cailloux qui dégringolaient sur la pente, sous les pins...

Grondard n'y tint plus. Il dégagea son bras de l'étreinte du gendarme, et il mit en joue Maurin entrevu à travers les troncs innombrables de la forêt.

A ce moment, Pastouré, qui avait entendu le coup de feu de Maurin, s'était décidé à quitter son poste pour rejoindre son ami.

Il vit de loin Maurin en fuite; il reconnut Grondard et la Luronne. On appelait ainsi, dans le pays, cette sœur du charbonnier. Et enfin, il aperçut les gendarmes.

Il comprit qu'il s'était passé quelque chose de grave.

Son œil perçant distingua aussi, sur le coteau, au-dessus du groupe ennemi, le griffon de Maurin attendant, selon son habitude, l'ordre que son maître, (ayant d'autres chiens à fouetter) oubliait de lui donner, c'est-à-dire l'ordre de rapporter le lièvre auprès duquel il était assis gravement. Pastouré, homme de sang-froid, comprit d'un seul coup d'œil toute la situation et voulut sauver le gibier.

--Apporte, Hercule! cria Parlo-Soulet d'une voix éclatante avec un grand geste télégraphique.

Le griffon se releva en bondissant. Il s'élança... tenant entre les dents, par la peau du cou, le lièvre rejeté sur ses reins.

Croyant pouvoir rejoindre Maurin en ligne droite, le chien accourut à fond de train et se jeta éperdument entre les jambes de Grondard, qui perdit l'équilibre juste au moment où il allait lâcher son coup de fusil.

Le géant trébucha avec des gestes désordonnés. Son fusil partit tout seul et la balle enleva, avec le chapeau de Sandri, une mèche des noirs cheveux du beau gendarme. Le charbonnier roula à terre, grotesquement étalé de tout son long, et si malheureusement, que le second gendarme se prit les jambes dans les siennes et tomba à son tour sur le derrière, tandis que Sandri étanchait la goutte de sang qui, coulant de son crâne sur ses joues, rendait ses pommettes plus roses.

Et là-bas, sous bois, tout en prenant «la lièvre» aux dents du bon chien fidèle, Maurin et Pastouré, témoins de l'aventure, en riaient à plein cœur.

--Ça me rappelle, disait Maurin à Pastouré, dont la gaieté silencieuse illuminait la large face, un bon tour que je jouai à un gendarme quand j'avais vingt ans. Figure-toi....

Les éclats de rire des deux chasseurs se perdaient dans l'écho de la vallée rocheuse, pendant que la sœur de Grondard versait un peu d'eau-de-vie sur la blessure du gendarme, en lui faisant les yeux doux.

--Je crois, grommelait Alessandri, que ce damné Maurin est un peu sorcier!

Quelques jours plus tard, il recevait l'ordre d'arrêter Maurin partout où il le rencontrerait.

CHAPITRE XXIV

Mes bons amis, quand on la tient, il faut plumer la poulette.

Peu de jours après, Maurin faisait avertir Pastouré qu'il eût à se trouver, le lendemain, à la cantine du Don.

Là, il comptait déjeuner joyeusement, si les gendarmes ne troublaient pas la fête, et il pensait bien trouver une occasion de faire sa cour à Tonia.

La maison forestière du Don, située sur la pente de la colline, n'est pas éloignée en effet de la cantine qui s'ouvre sur la route.

Elle lui plaisait de plus en plus, cette Antonia la Corsoise. Qu'elle fût fiancée à Alessandri, cela rendait pour Maurin sa galante poursuite toujours plus piquante à mesure que l'inimitié du gendarme se faisait plus persécutrice.

Et s'il allait plaire à Antonia et qu'elle se mît en tête de planter là son gendarme pour les beaux yeux du braconnier, quelle amusante victoire!

D'y penser, Maurin riait de contentement.

Il était arrivé assez près de la maison forestière, à un quart de lieue à peine, et il suivait la route, quand un bruit insolite attira son attention. Immobile comme un chien à l'arrêt, un pied en l'air, il écouta. Son chien l'imita consciencieusement.

Son oreille de chasseur avait perçu, à travers le bruissement immense de la forêt, parmi quelques cris de geais et de pies, un son singulier, pareil à une plainte humaine.

Le fusil au poing, Maurin attendait il ne savait quoi.

Tout à coup un appel désespéré, un cri de femme éclata, aigu, sous bois, à quelque distance...

Alors, d'une voix de commandement qui retentit dans l'écho de la montagne rocheuse, Maurin cria son nom en provençal:

--_Mòourin deïs Màouros!_

Le nom célèbre de Maurin ainsi lancé à pleine voix en notes prolongées et immédiatement suivi d'un cri de chat-huant qui eût été inimitable pour tout autre, annonçait, quand il le jugeait bon, sa présence aux habitants de la contrée. Les petits enfants même des villages du Var connaissaient cette habitude de Maurin et essayaient de reproduire sa clameur dans leurs jeux.

Maurin appuya son cri d'un coup de feu, sachant bien que ce bruit effraie toujours un criminel en train de mal faire... Et il s'engageait sous bois dans la direction des plaintes qu'il avait entendues, lorsque la Corsoise, haletante, rouge, tout échauffée et indignée, vint se jeter contre lui.

Elle regardait Maurin avec de grands yeux ardents où il voyait l'animation de la course et en même temps la colère qu'elle ressentait contre ses agresseurs inconnus.

--En criant, vous m'avez sauvée! dit-elle toute frémissante.

Et dans ses yeux la reconnaissance remplaçait la colère...

Ainsi, il tenait, là, dans ses bras, la fiancée du gendarme Sandri! Elle se mettait sous sa protection! Elle le regardait comme un sauveur en ce moment.

Maurin sentit dans son cœur un violent mouvement de fierté et de joie. Prendre à Sandri sa fiancée,--sans mauvaise ruse, bien entendu,--c'était bien là un triomphe digne du don Juan des Maures, et qu'il espérait depuis quelque temps avec une impatience secrète, et dont il s'étonnait.

--Qu'y a-t-il, ma belle petite? demanda-t-il.

Malgré la force de son impatience, le don Juan des Maures était un mâle trop énergique, trop sûr de lui-même et trop fier, pour jamais essayer de triompher d'une femme par des moyens sournois.

Sa grande satisfaction était de voir les femmes «venir toutes seules», comme il se plaisait à le dire, telles les perdrix au coq. Chacun sait qu'il avait un jour répondu à un curieux qui l'interrogeait sur ses moyens de séduction:

--Oh! moi, les femmes, que vous dirai-je? Je les regarde comme ça et elles tombent comme des mouches!

A la façon des Maures ses aïeux, il aimait les femmes un peu comme de gentils animaux familiers qui doivent servir attentivement leur maître, l'homme, pour être vraiment aimables. Il les aimait dédaigneusement. Et l'inconscient désir qu'elles avaient de vaincre ce dédain n'était pas pour peu de chose dans les passions qu'il inspirait.

Il y a encore quelques vieilles maisons de paysans, en Provence, où la femme ne se met pas à table à l'heure des repas. Elle sert les hommes, même ses fils, et ne s'attable qu'ensuite.

On n'ignore pas que les Arabes, voyageant à cheval à la recherche d'un campement nouveau, sont suivis des femmes qui vont à pied chargées comme des bêtes de somme.

Maurin considérait les femmes comme les inférieures prédestinées de l'homme; même les façons galantes, les gentillesses qu'il avait avec elles, étaient comme un tribut un peu méprisant payé à leur frivolité; peut-être, dans son idée, à leur sottise.

Ce qui le distinguait d'un vrai musulman, c'est qu'il avait quelque pitié des femmes. Et ceci augmentait encore chez elles un singulier désir de monter dans son estime, dans son esprit et dans son cœur. Elles ne voulaient pas plus de sa pitié que de son dédain. Et pour se faire aimer, elles finissaient par lui offrir toutes leurs grâces et tout leur amour.

Maurin n'avait pas fait, bien entendu, une étude approfondie de ses propres sentiments. Ce qu'il était il l'était simplement, et il suivait, sans contrarier la nature, sa vie de chasseur aventureux, laissant au hasard le soin de nouer et de dénouer ses histoires amoureuses.

Pour l'instant, il avait, là, contre sa poitrine, une belle fille de dix-huit ans, toute oppressée par la peur, frissonnante, et qui, fiancée à son ennemi le gendarme, l'implorait, lui, le sauvage braconnier!

--Qu'y a-t-il, ma belle petite? demanda Maurin.

--Deux coquins sont dans les bois... Ils ont paru devant moi tout en un coup et m'ont poursuivie.

--Bon! dit Maurin, ça doit être les deux qui restent de ces trois échappés de galères auxquels j'ai déjà donné la chasse. Et je vois bien que ce n'est pas Sandri qui les attrapera. Ce sera moi... je vais me mettre à leurs derrières!...

--Gardez-vous-en! cria la Corsoise; ils sont deux! et pendant que vous en suivrez un, l'autre n'aurait qu'à venir par ici... je serais fraîche! pauvre moi!

--Alors, dit Maurin, viens avec moi. Je les rattrape... et à nous deux nous les muselons (il tutoyait vite toutes les filles) et je les offrirai à ton gendarme, veux-tu? Ce serait un cadeau bienvenu pour lui,--que peut-être on lui donnerait le galon!

--Laissons ces diables dans les bois... Il faut que j'aille faire au plus vite le déjeuner de mon père, dit Tonia. Venez à ma maison, monsieur Maurin, et je vous ferai goûter d'une eau-de-vie ancienne dont vous me direz des nouvelles.

Maurin hésitait. Il regrettait la chasse aux bandits.

--Ça serait pourtant fameux, dit-il, de mettre au carnier, ce matin, un si gros gibier!

--Il n'est pas de celui qui s'envole, dit Tonia. Ces gueux se retrouveront... Ne me laissez pas seule.

Maurin avait double regret... Si Tonia l'avait suivi dans les bois... assez loin de la route... qui sait?... il y a des tapis de bruyère au fond des vallées...

Il se mit à rire, montrant ses belles dents blanches:

--Tonia! dit-il, c'est dommage... si tu avais consenti à suivre avec moi dans la montagne les deux vilains renards qui t'ont fait si peur, je les aurais peut-être laissés pour une autre fois, mais je ne peux m'empêcher de penser que peut-être j'aurais plumé et mangé la poulette!... car tu sais la chanson, n'est-ce pas? _Moun bon moussu, quand on la ten, foou pluma la gallina..._

Tonia devint rouge comme une crête de coq.

--Vous êtes un homme honnête, Maurin, et je me suis de moi-même confiée à vous. Mon fiancé, vous le connaissez. Vous ne l'aimez pas, c'est vrai, mais vous savez qu'il est, lui aussi, un honnête homme. Ramenez-moi à ma maison... et mon père vous dira un fier _gramaci_, vous pouvez y compter.

--Ton père peut-être, fit Maurin, quoique ce ne soit pas sûr... mais si ton fiancé se trouvait chez toi, ça n'irait pas bien, tu le sais. J'ai sur moi les gendarmes comme les chevaux ont les tavans (les taons)!

--Sandri n'est pas aujourd'hui chez moi, sûrement pas! dit Antonia.

--Allons-y donc, fit Maurin... quoique je ne me console pas de ne point poursuivre les galériens...

--En entendant ton cri, ils ont eu une peur de lièvres... et ils ont tourné les talons au plus vite, bien qu'ils eussent des armes... Tiens, regarde-les là-haut, tout là-haut, qu'ils filent au diable!

En effet, sur l'arête d'une colline, Maurin aperçut deux petites silhouettes perdues qui se hâtaient entre les rochers.

La belle fille et son compagnon furent vite arrivés près de la maison forestière. Maurin en route n'avait plus rien dit. Tonia non plus. Maurin pensait que c'était bête tout de même d'avoir tenu, là, tout contre lui, dans la grande solitude des bois, une si jolie fille sans même l'avoir embrassée. Mais il avait obéi à l'on ne sait quel instinct chevaleresque qui était inné en lui. D'autre part (de cela il se rendait compte quoique ce fût vaguement,) ces façons-là lui rapportaient souvent de la part des femmes plus de reconnaissance et de bénéfices qu'à d'autres la hardiesse des entreprises brutales.

Il poussa un gros soupir.

--Cœur qui soupire, n'a pas ce qu'il désire! s'exclama Tonia, et comme on approchait de la maison rassurante, elle se mit à rire de tout son cœur, à rire comme une folle, audacieusement.

Elle riait tant et si fort que sa poitrine tendue battait la générale, sous le fichu à carreaux rouges.

Maurin la regarda de travers:

--Tu te moques de moi! qu'est-ce qui te fait rire?

--C'est la chanson de la galline, dit-elle effrontément.

--Ah! petite masque! dit Maurin. Je te rattraperai.

--C'est pour plaisanter ce que j'en dis, fit Tonia redevenant sérieuse. C'est pour te taquiner un peu, car je sais que tu es un roi de l'amour. Mais, moi, Maurin, je suis une fille sage et je te sais gré de ne pas m'avoir embrassée seulement. Dans mon pays corse, vois-tu, si l'on se connaît en vendetta c'est parce qu'on se connaît dans la chose contraire qui est, je crois, la reconnaissance... Et je n'oublierai jamais ta conduite d'aujourd'hui.

Maurin regarda Tonia de ce regard qui faisait tomber les femmes comme les mouches.

--Oui, reprit-elle... c'est vrai que tu me plaisais beaucoup, mais aujourd'hui je sais ce que tu vaux et, pour te servir, je saurai le dire quand il faudra.

Il la regarda encore, jusqu'au fond des yeux.

Elle reprit en baissant la tête:

--C'est vrai que si je n'avais pas été fiancée à un gendarme, j'aurais aimé volontiers un bandit comme toi!

Elle songeait à ces bandits corses, comme elle en avait eus dans sa famille, qui se réfugient et se défendent dans le maquis après un acte de vengeance violente, assimilé, dans l'esprit corse, à un véritable fait de guerre, à une action héroïque.

Antonia, après les paroles qu'elle venait de prononcer en l'honneur des bandits en général et de Maurin en particulier, fut embarrassée une seconde. Elle baissa la tête et ne la releva pas.

Maurin la regardait toujours et il pensa simplement:

--Té! encore une!

Il se dit, dès ce moment, qu'Antonia serait à lui. Quand serait-ce? Quand il plairait à Dieu. Il connaissait ainsi, dans la forêt, le gîte de certaines bêtes qu'il attraperait un jour ou l'autre... A quoi bon se presser?... Le plaisir peut-être le plus grand n'est-il pas d'attendre quand on est sûr d'atteindre?

Tout à coup, de nouveau, au seuil de la maison forestière, Tonia éclata de rire et, regardant Maurin de côté, chantonna:

Mon bon monsieur, quand on la tient, Faut plumer la poulette!

Alors Maurin se trouva tout bête, mais si le père Orsini n'était pas à la maison, qui sait, il allait pouvoir peut-être prouver à Tonia qu'elle avait eu tort de rire si haut!

Au moment d'entrer dans l'habitation, l'avisé Maurin redescendit vivement le perron rustique et courut cacher, sous la garde d'Hercule, son fusil et son carnier dans la cabane de bruyère où le forestier enfermait ses instruments de jardinage.

En cas de mauvaise querelle avec Orsini, mieux valait, pensait le sage Maurin, n'être pas armé.

CHAPITRE XXV

Si l'on ne mangeait de cerises que celles qui vous appartiennent, beaucoup de gens ne sauraient pas quel goût a le fruit des cerisiers.

Maurin suivit Antonia dans la maison forestière resplendissante, toute blanche au soleil, et dont les charpentes visibles étaient d'un bois bien roux, bien choisi.

Dès qu'ils furent entrés dans la salle basse, sorte de pièce commune contigüe à la cuisine et prenant jour par une fenêtre armée de solides barreaux de fer, Antonia ouvrit une armoire. Elle apporta sur la table une bouteille de vieille eau-de-vie et un verre.

--Et toi, tu ne boiras pas, petite? interrogea-t-il gaiement. Quand on tire la carabine comme je t'ai vu faire une fois, on doit boire l'eau-de-vie aussi bien qu'un chasseur de sanglier, hé, dis un peu?

--L'un se peut faire sans l'autre, dit Tonia en riant.

--Et, dit Maurin regardant son verre sans y toucher, ce sera là tout mon profit, pour t'avoir prise à mon côté et emmenée loin des coquins? Que faisais-tu dans le bois lorsqu'ils t'ont fait si grand'peur?

--Je me promenais bien tranquillement, dit-elle.

Elle était droite devant lui, les deux poings posés fermement sur ses hanches larges. Elle se tenait devant la fenêtre et Maurin, qui la regardait avec des yeux de désir, voyait autour de sa tête des frisons de cheveux noirs échappés à sa coiffure, et qui frémissaient, tout irisés, dans la clarté éblouissante du ciel.

--Et quel autre profit voudriez-vous? dit-elle avec malice, car elle songeait encore à la chanson de la poulette.

Puis, avant qu'il répondît, elle ajouta gaiement, par manière gentille:

--C'est joli, ça! n'avez-vous pas honte, de demander salaire pour avoir bien agi?

--Mon salaire bien gagné, dit Maurin, étendant vers elle les bras et la saisissant par la taille, ce sera un bon baiser, rien qu'un!

Elle se débattait sans donner contre lui trop de force et sans se fâcher.

Lui, la tenant toujours par la taille, continua:

--Voyons, une supposition. Maurin des Maures n'aurait pas poussé son cri qui fait peur aux mauvaises gens, qu'est-ce qui te serait arrivé?... On tremble d'y penser, dis, ma belle? Ce n'est pas d'un baiser que tu courais le risque mais de beaucoup, je pense, et non pas d'un seul homme, pechère, et de telles gens encore, que, d'y penser, la rage m'en vient, bon Dieu! Songe donc! Et pour avoir été sauvée d'un pareil malheur, un baiser, un seul, que tu donneras à un brave homme, à un honnête homme, voyons, sera-ce payé trop cher?

Debout, il la tenait par derrière à pleins bras, largement, et ses deux mains s'étaient croisées sur la jeune poitrine tendue et battante. Elle ne détourna pas la tête... Sans doute, elle pensait, elle aussi, qu'il méritait, le beau et brave chasseur, ce gentil paiement de sa bravoure... Ce n'était pas un bien gros larcin fait au gendarme! Maurin déjà avançait les lèvres pour atteindre celles d'Antonia. Et comme il restait un peu court, elle se tourna un tout petit peu vers lui... Leurs yeux se rencontrèrent et Tonia en éprouva une telle secousse qu'elle comprit que donner le baiser, c'était trop! Et elle s'était dégagée de lui, non sans regret, mais par grande honnêteté, quand, sur le pas de la porte ouverte, parut son père, Antonio Orsini.

Le forestier poussa un juron terrible... Il décrocha sa carabine. Tonia n'eut que le temps de se mettre en travers de sa menace.

--Que viens-tu faire ici, voleur! criait Orsini.

--Les voleurs ne sont pas chez toi, Antonio! fit Maurin. Ne m'insulte pas si vite et, si tu prends ta carabine, que ce soit contre ceux qui méritent ce nom et des mains de qui j'ai retiré ta fille.

--Ce qu'il dit est vrai, mon père, dit Antonia.

Et vivement elle expliqua la mauvaise rencontre et l'intervention de Maurin.

--Un baiser, dit Maurin tranquillement, c'est, des fois qu'il y a, une politesse qu'on se mérite!

--C'est bon, gronda Orsini, mais ce n'est pas une raison pour embrasser la fiancée d'un autre et la fiancée du gendarme Alessandri, qui n'est pas ton cousin, tu sais!

--Antonio, répondit d'un grand sang-froid le Don Juan des Maures, Antonio, mon ami, si l'on ne mangeait jamais de cerises que celles qui vous appartiennent, beaucoup de gens ne connaîtraient pas le goût du fruit des cerisiers.

--C'est assez rire! Décampe à présent!

--Oh! mon père, j'ai offert à Maurin un verre d'eau-de-vie. Vous lui devez hospitalité. N'êtes-vous pas de vrai sang corse?

--Qu'il boive donc et s'en aille!...

--N'êtes-vous pas de vrai sang corse, je vous le demande? répéta avec force Antonia. Vous devez, je vous le dis encore, hospitalité à Maurin.