Maurin des Maures

Part 11

Chapter 113,978 wordsPublic domain

Le cabanon de Saulnier, une toute petite maison basse à une seule étroite fenêtre close d'un volet de bois plein, avec ses murs blanchis à la chaux, avec ses tuiles rousses, semblait faire la sieste à l'ombre de trois chênes-lièges, au milieu de quelques ruches d'abeilles éparses aux alentours.

Le volet de bois plein était solidement barré d'une traverse de fer. La chatière de la lourde porte était aveuglée par une planchette clouée à l'intérieur.

--Comment y voient-ils, là dedans? dit à voix basse Alessandri.

--Ils n'ont pas besoin d'y voir, dit un des deux gendarmes de Bormes.

Les gendarmes, un peu égayés par l'idée de ce qui allait se passer, marchaient à la file, dans les pas l'un de l'autre, en faisant le moins de bruit possible,--et ils en faisaient beaucoup trop à leur gré.

Les cailloux roulaient sous leurs pieds avec des sonorités retentissantes dans le grand silence des bois immobiles.

Ils s'arrêtèrent, s'essuyant le front.

--Bah! fit Alessandri d'une voix sourde, ils ne peuvent échapper. Ils y sont, pour sûr... oui, oui, la bête est au terrier. Ce Maurin, je le tiens à l'œil... vous saurez bientôt pourquoi. Et nous verrons bien! Ouvre l'oreille, Lecorps, et retenons tout ce qu'il dira.

Ils frappèrent brusquement à la porte.

--Qui va là? fit d'un ton jovial la voix de Maurin.

Depuis un moment il les entendait venir, les gendarmes, avec son ouïe de fin chasseur.

Pauvre Alessandri! Ce n'est pas Maurin, c'est lui qui était trahi par le cantonnier au renard et par le matelassier son compère! Ils n'auraient pas vendu un Maurin, ces deux vagabonds des routes et des bois. Et le piège tendu contre lui, Maurin l'avait retourné pour y prendre Alessandri.

Il avait sans peine obtenu de Margaride qu'elle vînt là, pauvre innocente perdrix, amoureuse du chasseur.

--Margaride ma fille, dit Maurin à voix basse, ne t'effraie pas; nous allons rire un peu. Tu m'as bien dit, plusieurs fois, n'est-ce pas, que ça te serait égal si ton beau gendarme apprenait comment tu es ici avec moi?

--Oui, je te l'ai dit.

--Eh bien, il va venir; il vient; c'est lui qui frappe à la porte... il s'imagine--c'est drôle, qué?--qu'il va trouver ici une femme mariée dont le mari a porté plainte! mais j'ai connu d'avance le complot par mes amis et j'ai manigancé les choses. La femme a été avertie comme moi, et elle est allée à la ville aujourd'hui pour justement leur donner à croire qu'elle est ici!

--Ah! mon Dieu! fit d'abord la Margaride, moitié pleurant et moitié riant, mon Dieu! pauvre moi! aï! Bonne Mère des anges!

La Bonne Mère des anges est la patronne de ces petites montagnes des Maures où elle a une église, sur le plus haut sommet.

--Tu sais qu'il va épouser Tonia, la fille du brigadier Orsini?... dit alors Maurin, en fin politique.

Margaride devint un peu songeuse.

--Est-ce que, d'être ici, en ce moment, ça t'ennuie beaucoup? insista Maurin. Je te ferai un joli présent pour te consoler, Margaride.

--Bah! répliqua-t-elle résolument tout à coup, j'en ai assez de Sandri! Je t'aime mieux mille fois, comme je t'ai dit. Ah! il épouse Tonia! Alors nous lui faisons une bonne farce! et qu'il se mérite bien!

--C'est bon; cache-toi dans le lit et mets ta tête sous les couvertures.

Elle obéit avec une grande envie de rire.

--Ne m'abandonne pas, Maurin, souffla-t-elle par réflexion en mettant son nez hors des draps. Il est méchant, le Corse, quand il est en colère.

--Ne crains pas, petite. C'est un piégeur que j'ai voulu prendre à son piège, voilà tout.

--Ça, voui, que ça m'amuse! dit-elle.

Les gendarmes, au dehors, s'impatientèrent. Alessandri, entendant des rires derrière cette porte affriolante, cria:

--Ouvrez! Au nom de la loi, ouvrez!

--Ah! c'est vous, bon gendarme?... Je reconnais votre voix, gendarme Alessandri... Je suis ici dans la maison d'un ami qui m'a donné la permission et la clef. Je suis chez moi, vous entendez! chez moi! Pourquoi que je vous ouvrirais?

--Parce que nous venons en service, avec les papiers qu'il faut, Maurin, entendez-vous. Ouvrez, _au nom de la loi_.

La porte s'ouvrit toute grande.

Maurin parut, souriant et gouailleur.

--La loi, je la respecte. Vous êtes son brave serviteur, honnête Alessandri, dit-il, et je n'ai rien à vous refuser.

Et, d'un air de gendarme en fonction:

--Voyons d'abord vos «papiers!» car si je la respecte, la loi, c'est que je la connais! On n'entre pas chez les gens comme on veut, tout gendarme qu'on soit.

Les gendarmes s'exécutèrent. Maurin, au fond, à cause de ses protections et de sa renommée, leur inspirait une façon de respect.

Il examinait «leurs papiers» de son air le plus important.

--Ah! ah! ricana-t-il enfin, jouant la surprise... Par malheur pour vous, il n'y a pas ici ce que vous cherchez, c'est moi que je vous le dis!...

Les quatre gendarmes considéraient le lit bas où très visiblement se dessinait sous les draps une forme humaine.

Un des serviteurs de la loi eut une réflexion bizarre:

--On lui pourrait compter les doigts du pied, à ce grand cadavre!

--Nous sommes dans l'exercice de nos fonctions, fit avec noblesse Alessandri, et c'est pour dire que nous devons nous rendre compte de la physionomie de la personne.

--Ma foi, vous feriez bien, vous, de ne pas insister, gendarme Sandri; et croyez-moi, c'est dans votre intérêt que je parle, répliqua Maurin d'un air de parfaite bonhomie.

Alors Margaride, n'y tenant plus, repoussa brusquement le drap qui lui couvrait le visage:

--Est-ce vrai, Sandri, dit-elle, que tu es fiancé à Tonia Orsini? En ce cas, mon garçon, j'avais bien le droit de prendre un nouvel amoureux et c'est Maurin, parce qu'il est plus beau garçon que toi! Té!

Alessandri devint pâle.

--Qu'est-ce que c'est? murmura-t-il, perdant la tête.

Il n'osait regarder ses compagnons, qui ne purent s'empêcher de rire.

--Nous sommes refaits! grogna le gendarme Lecorps. Tu n'as pas de chance, Sandri, avec ce lièvre-là!

--Eh! fit Maurin, en bras de chemise, très à l'aise et bourrant sa pipe, eh! gendarme, il n'y a pas grand mal, puisque la belle fille en rit la première... Mais maintenant, messiés, comme vous n'avez plus rien à faire ici, je vous prierai, sans vous commander, de fermer la porte en sortant...

Il ajouta:

--Les hommes mariés sont bêtes. Ne vous mariez jamais, gendarme Sandri.

Alessandri, de blanc, était devenu rouge, puis vert.

Il se tourna vers Lecorps:

--Nous n'avons plus qu'à nous retirer, dit-il en cachant sa déconvenue sous un grand air d'importance.

Et il songeait rageusement:

--Tu me la paieras avec les autres, celle-là! Elle est plus forte que toutes!

Maurin dit encore, d'un air détaché:

--Au lieu de venir voir s'il y a des filles sur ma paille, la gendarmerie ferait mieux d'arrêter les coquins qui courent le bois... Je vous en ai laissé deux dans la montagne. Ils y sont toujours, vous savez! et si je ne m'en mêle pas, je commence à croire qu'à vous tous vous ne les aurez jamais! C'est dommage, Sandri! Ça peut retarder ton avancement et aussi ton mariage.

Alessandri étouffait de colère, mais il avait au plus haut degré le sentiment de ses devoirs et de sa dignité.

Il sortit, méditant déjà une revanche qui, bien entendu, serait légale.

Au regard de Sandri, Maurin, pour sûr, avait tué le vieux Grondard. A n'en pas douter, c'était lui le meurtrier; il devenait nécessaire qu'il le fût: il l'était donc! Cela seul permettrait au Corse, qui ne pouvait devenir criminel et bandit puisqu'il était gendarme, de satisfaire un jour son besoin passionné de vengeance. Cela du moins, pour l'heure, lui donnait la force de supporter son éclatante défaite.

--Ah! mon beau Maurin, disait Margaride en riant comme une folle, ah! que je t'aime! Bon Dieu! comme il avait l'air bête, le gendarme Sandri! Toi, voui, que tu as de l'esprit!

A quelques jours de là, Maurin repassait par le domaine des Agasses. Il venait, après un maître coup de fusil, d'abattre l'aigle.

Il arriva devant la ferme, son fusil sur l'épaule. L'aigle attachée par les pattes se balançait, pendue au canon, derrière son dos. Par la porte ouverte, il vit Secourgeon attablé avec sa femme.

--Bon appétit, Secourgeon, dit-il... je n'accepte pas à déjeuner, pourquoi la Margaride m'attend à l'auberge des Campaux, devant un cuissot de lièvre... j'ai voulu seulement te montrer ton aigle. Regarde-la!

Misé Secourgeon réprima une subite envie de pleurer, car il était clair que si Maurin avait tué l'aigle c'est qu'il avait assez de la femme.

Secourgeon, rageur, ne sut d'abord que répondre.

--Je vais, dit Maurin, en faire un présent pour le musée d'Hyères, au monsieur du musée qui l'empaillera.

Secourgeon gardait le silence.

--Vous boirez bien un verre de vin, pas moins, monsieur Maurin? dit la femme, les yeux pétillants à la fois de douleur et de malice. Pour quant à l'aigle, vous l'avez bien gagnée, depuis que vous la chassiez!

--Un verre de vin, offert par une dame, ça n'est jamais de refus, répliqua le chevaleresque Maurin.

Secourgeon, toujours plus rageant, ne trouvait toujours pas une parole.

La femme emplit le verre. Maurin l'éleva, regardant le soleil à travers la couleur purpurine d'un franc vin de pays:

--On dirait le sang des cœurs!... A la santé des dames! proféra-t-il.

--Que veux-tu dire par là? glapit enfin le fermier, qui se leva, les poings tout faits.

Maurin vida son verre en clignant de l'œil:

--Fameux! dit-il... Et je veux dire par là, ajouta-t-il paisiblement,--car nous savons tous trois que tu es un jaloux,--je veux dire comme ça, Secourgeon, que lorsqu'on croit l'être il faut en devenir sûr avant de le dire à la gendarmerie. Et quand on ne l'est pas, c'est bête de tout faire pour donner à croire qu'on l'est... Adessias. Mon aigle a fini de rôder et ton chien peut dormir tranquille, et la petite bergère Fanfarnette également.

Et comme il s'en allait d'un pas allègre, Fanfarnette, la pastresse, au détour du sentier, assise au milieu de ses chèvres mauresques qui mettaient, dans la verdure des kermès, des taches blanches éparpillées, lui cria, en le regardant d'un air sournois:

--Oh! maître Maurin! je sais pourquoi vous l'avez tuée, l'aigle!

--Et pourquoi, mauvaise chose?

Mais Fanfarnette se sauva, et courut se cacher dans un buisson.

Et Maurin, se remettant en marche, riait. Il riait d'un souvenir. Il l'avait surprise un jour au bain, la Fanfarnette, un jour qu'elle avait eu l'idée de se baigner dans une jarre au grenier... et véritablement, elle était «faite au tour». Mais, c'est si jeune! Les si petits gibiers sont pour les petits chasseurs, les mauvais chasseurs des villes!

--De ce Maurin, pas moins! pensait Misé Secourgeon. On n'en trouverait pas un autre à lui pareil!

Le soir de ce jour, instruit de l'aventure de l'aigle par son ami le cantonnier, Parlo-Soulet, seul dans sa cabane, disait:

--Faire servir une aigle des Alpes qui vole là-haut dans le ciel, à son amour de fénière (grenier à foin) avec une femme des Maures, ça, je n'y aurais jamais songé! De ce Maurin, pas moins, quelles idées il vous a! Mais tuer l'aigle juste quand elle a fini de vous rendre le service, ça, mon homme, ça me dérange un peu dans l'idée que je me faisais de toi. Elle méritait la vie, l'aigle!... Il est vrai que ça mange trop de perdrix, et même de lièvres... Et puis, si elle t'a rendu le service, c'était sans le savoir et, à la réflexion, tu ne lui devais rien... Allons, allons, je vois que, comme toujours, tu as eu raison. C'est de bonne règle: quand le danger est passé, on f...iche le saint par terre! Comme dit l'Italien: _Passato pericolo, gabbato il santo_. Cependant c'est un gros ennui pour moi qu'il y ait tant d'occasions où je ne peux pas te suivre dans tes chasses, parce que tu y cherches des femmes,--et que c'est là une chasse que l'on aime à faire tout seul. Mais, je te le dis, mon brave, derrière les femmes mariées, il y a pour toi le danger que toi-même tu te prépares; et finalement, d'une manière ou d'une autre, tu attraperas un jour quelque fameux coup de corne!

CHAPITRE XXIII

Entre un conditionnel et un présent, entre «je m'en _flatterais_» et «je m'en _flatte_», il n'y a pas, pour un bon gendarme, l'épaisseur d'un poil de barbe.

Maurin n'avait aucun engagement vis-à-vis de Tonia. Elle ne put lui faire reproche au sujet de cette histoire bientôt ébruitée. La Margaride, la première, la racontait volontiers. Ce fut le gendarme seul qui, de plus d'une manière, y perdit.

Aux yeux de Tonia, le gendarme apparut dès lors un peu ridicule. Et il n'eut pas le mérite d'avoir quitté sa maîtresse par respect pour sa fiancée. C'est la maîtresse qui l'avait quitté. Tonia ne manqua pas de railler Sandri, à mots couverts, sur sa malheureuse équipée; et l'irritation du joli gendarme contre Maurin en fut accrue, tandis que le goût de Tonia pour Maurin, qu'elle n'avait plus revu, s'exaltait chaque jour un peu davantage.

Maurin disait quelquefois:

--Il est plus facile à un homme qui a une maîtresse d'en avoir plusieurs, qu'à un homme qui n'en a point d'en attraper une, et plus facile encore à un homme qui en a plusieurs de les avoir toutes!

Cependant Célestin Grondard s'entêtait dans ses soupçons contre Maurin. Un bouton de veste, trouvé sur le lieu du meurtre et ayant appartenu à Maurin, il n'en fallait pas plus à Grondard et à un gendarme pour être convaincus de la culpabilité du roi des Maures. Pour sûr, c'était Maurin qui avait tué Grondard le père! Ils se répétèrent cela tous les jours à soi-même, chacun de son côté. Maurin était coupable. Ils désiraient qu'il le fût, ils le voulaient,--tout à fait comme de vrais juges.

Alessandri combina donc avec Grondard toute une comédie destinée à obtenir les aveux du roi des Maures.

Depuis deux jours Maurin venait avec Pastouré attendre un lièvre au croisement de deux sentiers, au _Pas de la lièvre_, sans parvenir à le tuer.

--Nous l'aurons demain ici même, dit Maurin le second jour.

Célestin avait entendu ce mot et pris ses mesures.

Le lendemain Maurin était seul, dans la forêt, loin de toute habitation, au _Pas de la lièvre_, et Pastouré posté ailleurs, assez loin de lui, avec Gaspard, son chien d'arrêt, qui rapportait admirablement.

Maurin avait lâché ses chiens courants qui donnaient de la voix éperdûment à travers le maquis. Hercule, son griffon d'arrêt, dormait à ses pieds.

Maurin attendait la lièvre-sorcière qui ne venait toujours pas.

Ce fut Grondard qui tout à coup parut devant lui avec son vilain masque de barbouillé.

Célestin tenait dans sa main noire un vieux fusil à un coup.

--Au large! dit Maurin, voyant que l'autre restait immobile à dix pas sur le sentier... Passe donc, Grondard, que tu me gênes. Tu ne viens pas, je pense, pour me voler mon gibier?

--Connais-tu ceci? fit brusquement Célestin Grondard en lui montrant le bouton de cuivre luisant au soleil du matin.

--Je n'y vois pas de si loin! répliqua Maurin.

Célestin approcha.

--Je n'y vois pas de trop près!

Grondard s'arrêta et lui tendant le bouton:

--Regarde!

--Ça, dit alors Maurin tranquillement, pressentant un piège et pensant le déjouer par la plus grande franchise, ça, c'est un bouton d'une veste que j'ai. Le marquis de Brégançon, à Cogolin, m'avait donné une de ses vestes, toute neuve, trop étroite pour lui; une jolie veste de velours, avec de beaux boutons de chasse qui étaient à la mode du temps des rois. C'est dommage que j'aie usé la veste! Mais les boutons je les ai toujours gardés; il m'en manque un seul... ça doit être celui-là; où l'as-tu trouvé?

--Près de l'endroit même où mon père a été tué, fit Célestin, à l'endroit où, je pense, tu étais à l'espère comme un bandit que tu es, pour tirer sur un homme comme sur un sanglier.

Il regardait Maurin fixement avec ses vilains yeux d'une blancheur sanguinolente. Maurin ne sourcilla pas.

--Ah! dit-il, c'est à ça que tu en viens? et voilà la mauvaise mouche qui te pique, méchant mascaré! (noirci).

Il se mit à rire.

--Nos Maures, reprit-il paisiblement, ont quinze ou vingt lieues de large. C'est amusant pour moi de retrouver un bouton de veste sur un si grand territoire... car je ferai la preuve que ce bouton est mien et tu seras forcé de me le rendre,--que j'y tiens beaucoup!

--C'est toi qui as tué l'homme! dit d'une voix sourde et décidée le charbonnier redoutable.

Maurin haussa les épaules et porta son index à son front.

--Tu déménages, Grondard, dit-il d'un ton apitoyé. Voyez-moi un peu ça!... Tu as rencontré un bouton de ma veste dans le bois, et tu prétends en conséquence que j'ai tué l'homme. En voilà, un raisonnement! Si tu avais cherché mieux, tu aurais trouvé par là, pas loin du bouton, je pense, du poil de renard ou de la plume de perdreau. Grâce à Dieu, il n'y a pas un coin des Maures où je n'ai tué quelque chose. Et puis sais-tu depuis combien de temps j'ai perdu mon bouton de cuivre? Depuis l'été passé, collègue!... Ainsi, fiche-moi la paix. Les chiens là-haut, entends-les, sont sur la piste. Je ne veux pas manquer cette lièvre. Allons, fais ta route que tu me gênes; file, que je dis! Laisse-moi libre de ma chasse. Et conserve bien le bouton, qu'il faudra bien, un jour, que tu me le rendes!

Grondard n'entendait pas de cette oreille. Il exécutait un plan. Il secoua la tête. Il voulait exaspérer Maurin, comptant que le chasseur, dans sa colère, laisserait échapper quelque semblant d'aveu. Sandri sans doute n'était pas loin de là.

--Ce n'est pas tout, Maurin, affirma effrontément Célestin changeant ses batteries.

--Qu'y a-t-il encore?

--Tu as un jour surpris ma sœur dans le bois!... je le sais! Chaussé de souliers de corde comme toujours tu es, tu t'es avancé sans bruit et tu l'as surprise... Et si tu veux le savoir, je suis venu pour te punir de ça, moi, son frère! J'en finirai avec toi, entends-tu, et pas plus tard que tout de suite, voleur de filles!

--Ecoute, le masqué, fit Maurin avec une parfaite tranquillité et un grand air de noblesse; écoute, ne m'échauffe pas la bile, ce serait tant pis pour toi... Mes chiens là-haut «bourrent» la bête... et je ne veux pas la manquer. Pourquoi ne me demandes-tu pas de l'argent, pendant que tu y es? Raconte à qui tu voudras tes mensonges et laisse-moi en paix... Tout le monde connaît Maurin et tout le monde te connaît, toi! Ce n'est pas Maurin qui violente les filles. Elles le cherchent assez d'elles-mêmes, et il s'en flatte. Ceux qui violentent les filles sont des gueux--et tu en connais, hein, de ceux-là? Ton père en était peut-être... Ah! tiens, va-t-en, car je t'ai assez vu, et de te voir ça me fait bouillir... Si j'avais eu le bonheur de délivrer le pays de la canaillerie de ton père, j'achèverais ma besogne en délivrant le pays de toi, ici-même, en ce moment, car tu ne vaux pas mieux que la Besti. Ah! vous étiez à vous deux une jolie paire de marrias! Et heureusement te voilà dépareillé.

Le géant noir devint pâle sous son masque de suie.

Il serra ses deux gros poings, se demandant ce qu'il allait faire.

Alors Maurin épaula tranquillement son fusil... Le coup partit... un lièvre magnifique déboulina là-haut, au flanc de la colline, frappé à mort parmi les touffes de thym. Tandis que les chiens courants de Maurin continuaient à suivre la piste en poussant leur abois continus, Hercule, son griffon d'arrêt, se mettait en quête de la pièce abattue auprès de laquelle il demeurait fidèlement de garde, jusqu'à ce que lui fût donné l'ordre d'apporter.

--Mon fusil est à deux coups, dit Maurin, l'œil sur Grondard, et il a l'habitude, comme tu vois, de ne pas manquer le gibier.

Il allait s'éloigner et ramasser son lièvre, lorsque la sœur du charbonnier se montra.

L'affaire commençait à prendre tournure de guet-apens.

La fille savait bien ce qu'elle avait à dire. Son frère l'avait, de longue main, préparée à cette entrevue, comme à d'autres à peu près pareilles.

--Ah! monstre! cria-t-elle. C'est toi qui m'as attaquée l'autre jour, et renversée et battue, et embrassée par traîtrise, et par force! Je n'ai pas pu te voir, lâche, mais je reconnais bien ta voix.

Alors, un flot de sang monta à la tête du don Juan des Maures.

--Coquins! cria-t-il,--au large! Encore un de vos tours, bandits! Mais on a l'œil ouvert et on vous trouvera la marche. Maurin, entendez-vous, est incapable de ce que vous inventez. Tout le monde le sait. Je prends ce qu'on me donne, gredine, et des femmes de ton espèce, un Maurin s'en moque bien! Ah! misère de moi, pour tomber à celle-là il faudrait avoir fait carême durant quarante fois quarante jours, pechère!

Il s'échauffait. Le sang provençal bouillonnait en lui. Lent à s'émouvoir, l'homme du Var devenait terrible en ses colères. Il perdit la raison et il se mit à hurler d'une voix furieuse:

--Ceux qui sont capables de faire la chose dont vous m'accusez, gueuse, je les méprise et je les déteste.

«Votre père, oui, en était capable, race de porcs!

«Et c'est pour ça qu'on l'a tué, et je sais qui! et celui-là a bien fait. Et si c'était moi, je m'en flatterais!»

De «je m'en flatterais» à «je m'en flatte» il n'y a, aux yeux d'un gendarme, que l'épaisseur d'un fil. La gendarmerie n'en est pas à distinguer avec soin un conditionnel d'un présent.

Le mot compromettant était à peine prononcé, qu'un bruit de pas se fit entendre non loin de là, dans la pierraille.

--Ton compte est réglé! dit Grondard. La gendarmerie sait à présent comme moi, ce qu'elle voulait savoir. C'est elle que maintenant ça regarde.

Maurin se retourna vivement.

Un éclair de fureur passa dans ses yeux.

Alessandri, debout à dix pas à peine, la main sur la crosse de son revolver d'ordonnance, regardait Maurin fixement... mais voilà que d'un mouvement instinctif, il se retourna pour voir si son inséparable et réglementaire compagnon le suivait.

Quand ses regards revinrent à la place où devait se trouver Maurin... il ne le vit plus!

Bien avant d'avoir aperçu le gendarme, le braconnier s'était dit qu'il serait peut-être obligé de prendre la fuite, et il avait calculé ses chances et moyens.

Il avait songé tout d'abord à appeler son fidèle compagnon Pastouré posté sur l'autre versant de la colline. Mais appeler son ami Pastouré, c'était le mêler à cette mauvaise affaire. C'était aussi irriter Célestin, faire à coup sûr dégénérer la querelle en combat.

L'apparition du gendarme avait mis fin aux hésitations de Maurin.

Devant lui, il avait le haut versant de la colline couverte de thyms et de bruyères, sillonnée de ravins pierreux, creusés par les eaux de pluie.

C'était sur ce versant qu'il s'attendait, d'un instant à l'autre, d'après la voix des chiens, à voir monter son lièvre.

Derrière lui, s'ouvrait le vide, car le rocher, sur lequel il était debout, était, de ce côté-là, taillé à pic, véritable muraille d'environ quinze pieds d'élévation. Et pour descendre la colline, à moins de sauter de cette hauteur, il devait aller, par des circuits, chercher une pente praticable à un demi-quart de lieue. S'il sautait, ni le gendarme, empêché par ses énormes bottes, ni le géant Grondard, puissant mais lourd et sans souplesse, ne pourraient le suivre à moins de perdre dix minutes à retrouver au loin le sentier. Or, en dix minutes, avec la connaissance qu'il avait des moindres drayes (sentiers) des Maures, le maigre et léger Maurin aurait le temps de gagner au large.

Il n'avait vraiment à craindre que le fusil de Grondard et le revolver de Sandri.

Et encore!... Il savait, par expérience personnelle, que malgré la colère, et en dépit des plus violentes menaces, on ne tire pas sur un homme aussi vite que sur un lapin. On hésite toujours un peu.

Donc Maurin avait pris son parti, et saisissant d'une main vigoureuse le bout de la longue branche horizontale d'un pin d'Alep qui, planté en contre-bas, dressait sa cime bien au-dessus de sa tête, il avait sauté, en tenant ferme la branche, dans le précipice ouvert derrière lui.