Maurin des Maures

Part 10

Chapter 103,853 wordsPublic domain

L'enfant courait toujours, sans se retourner. Elle disparut au coude du chemin.

Le cadavre fut rencontré le soir, par un garde-forêts en tournée. On ne sut ni pourquoi ni comment Grondard avait été frappé.

Les parents de la petite, redoutant le scandale et tous les ennuis qu'attirent les juges sur les maisons, lui défendirent avec menace de raconter ce qui lui était arrivé. On chercha vainement les raisons du meurtre et quel était le meurtrier.

Seulement, le fils du mort, Célestin Grondard, ramassa dans les bois, tout près de l'endroit où avait été relevé la Besti, un bouton de cuivre massif, comme on n'en fait plus aujourd'hui. Sur ce bouton on voyait un faucon chaperonné avec cette devise: _Mon espoir est en pennes_. Fort de cet indice, le fils Grondard accusa bientôt Maurin du meurtre de son père.

Maurin ignora quelque temps cette accusation, mais il s'y était délibérément exposé: il avait vu, lui aussi, du fond des pinèdes, le danger que courait l'enfant... et il s'apprêtait à intervenir lorsqu'avait retenti le coup de feu vengeur.

Le justicier s'enfuyait, tenant à la main son fusil fumant. C'était un brave homme,--père de famille,--un nommé Verdoulet, qui dit à Maurin:

--Tu ne me trahiras pas, Maurin?

--Tu peux y compter, dit Maurin.

--Tout de même, fit l'autre, j'ai du regret. Ça m'a échappé. Mon fusil est parti tout seul!

--Du regret, dit Maurin, quoi qu'on doive toujours hésiter à tuer un homme, tu peux n'en pas avoir, foi de Maurin! Et des monstres de cette espèce, tue-nous-en, dès que l'occasion se présente, le plus que tu pourras!

«Maintenant, file! que je protège ta fuite! Je ne te vendrai pas.»

Verdoulet ne se l'était pas fait dire deux fois et il était rentré chez lui au plus vite...

Un autre homme que Célestin soupçonnait ou voulait soupçonner Maurin du meurtre de Grondard, c'était le gendarme Alessandri, dit Sandri.

L'avisé gendarme, avant de rien dire, cherchait un commencement de preuves.

CHAPITRE XX

Le gendarme Sandri établit l'orthographe du mot _pennes_.

Quelques semaines se passèrent.

L'indulgence des pouvoirs publics pour Maurin, le pardon qui lui avait été accordé pour l'enlèvement des chevaux, sa morgue envers les gendarmes après l'arrestation de l'un des trois évadés, l'honneur qu'il avait eu d'être félicité publiquement par le préfet, devant la tombe de Crouzillat, en un mot tous les succès de Maurin n'étaient pas pour calmer l'irritation, la rancune et les jalousies de Sandri, le gendarme aux pommettes roses.

Mais il fallait bien laisser le braconnier tranquille jusqu'à nouvel ordre.

Il est bon de se rappeler qu'en Provence, on nomme _braconnier_ tout chasseur passionné qui fait métier de la chasse, même s'il n'enfreint aucune des lois qui la régissent.

Sandri n'avait plus aucune raison avouable de pourchasser Maurin. Il lui eût fallu, pour se remettre aux trousses du roi des Maures, vu la protection dont l'entourait l'autorité préfectorale, mieux qu'un prétexte: un motif bien caractérisé. Ce motif, il résolut de le faire naître, et il alla trouver Célestin Grondard...

Tant que Maurin serait libre, le fiancé de la Corsoise redouterait un rival possible. Il eût voulu le déshonorer, justement et légalement, aux yeux du père de Tonia, homme de légalité et de discipline. Qu'Orsini eût conduit sa fille à la battue de l'Estérel, cela n'avait pas été pour plaire au gendarme. Et, bien que Sandri ignorât comment s'y était comporté Maurin, il était allé jusqu'à reprocher à Orsini son imprudence. Mais cette fois, le père s'était fâché.

--Ma fille est une honnête fille, et je ne suis pas un imbécile! Tiens-le toi pour dit, Sandri.

--Je souhaite, avait répliqué le gendarme, de n'avoir pas un jour à vous prouver le contraire.

--Il est encore temps de nous dédire de notre promesse échangée. Je ne suis pas encore ton beau-père!

--Calmez-vous et pardonnez-moi, avait ajouté vivement Sandri qui ne voulait pas perdre Tonia.

--C'est bien! avait conclu Orsini narquois... Tâche seulement de rompre avec la Margaride.

Le beau gendarme avait rougi. La Margaride était la belle servante d'auberge pour laquelle Sandri brûlait d'un feu coupable.

Après cette conversation, Sandri avait voulu «raisonner» Tonia. Il souhaitait que jamais plus elle ne parût dans une réunion quelconque où se trouverait Maurin.

De ce côté aussi, le gendarme avait été repoussé avec perte.

Tonia avait été d'autant plus fâchée de ses remontrances qu'elle se sentait en faute; elle devait en effet reconnaître, dans le secret de son cœur, que l'ardent baiser de Maurin avait fait courir par tout son être une flamme de joie.

Elle était mécontente d'elle-même. Aussi répliqua-t-elle au gendarme sur un ton d'extrême mauvaise humeur:

--Si tu dois me tourmenter ainsi, mon beau, mieux vaudrait rompre tout de suite. Que soupçonnes-tu? Je suis une honnête fille. Si déjà je ne voulais plus de toi, je te le dirais. Va à tes affaires et j'irai aux miennes. La madone voit dans mon cœur, et elle sait que je te le garderai fidèle, à moins que par trop tu ne m'importunes!

--Mais si ce gueux, qui te regarde d'un œil qui me déplaît, osait te parler un jour comme il ne doit pas?

--N'ai-je pas mon stylet corse? répliqua-t-elle.

C'était sincèrement qu'elle parlait de la sorte. Elle se complaisait, c'est vrai, au souvenir de ce Maurin, mais tout de même elle lui en voulait, et se proposait, s'il revenait à la charge, de lui répliquer en Corsoise, car enfin, que voulait-il d'elle, ce gueux?

Sandri alla donc voir le fils Grondard.

Célestin fut inquiet d'abord en voyant apparaître le bicorne redouté; puis, quand Sandri se fut expliqué, Grondard se sentit tout fier. Chose singulière, rien ne flatte un gredin comme d'avoir une aimable conversation avec un honnête homme.

Le gendarme, c'est, aux yeux des bandits, l'honnêteté en uniforme.

Sandri interrogea:

--Vous devez avoir des soupçons sur quelqu'un?

--Oui, dit Grondard.

--Et, fit le gendarme aux joues rosées, en frisottant sa moustache, sur quoi les fondez-vous, ces soupçons?

Le _machuré_ (le noirci) ne comprit pas.--Sandri, ayant souri avec pitié, reprit avec condescendance, en regardant le charbonnier qui semblait, comme toujours, masqué de noir:

--Quel est le motif, la raison qui fait que vous croyez légitime d'être autorisé à la chose d'avoir des soupçons?

--Voilà, dit Célestin Grondard.

Il montra à Sandri le bouton de cuivre ramassé non loin du lieu où l'on avait trouvé son père mort.

--Qu'est-ce que c'est que ça? dit Sandri.

Il lut péniblement la devise écrite en relief et luisante sur le fond vermiculé du petit objet de métal: «_Mon espoir est en pennes._»

--Il y a, dit-il gravement, une faute d'orthographe. Il manque un _i_ avant la première des deux _n_.

Célestin, sous son masque sombre, le contemplait avec l'hébétement du poisson d'aquarium qui, à travers une vitre, regarde un savant pisciculteur. Cet hommage enchanta Sandri.

Dans tout Français qui détient une part d'autorité, si minime soit-elle, il y a--comme le répétait souvent M. Cabissol--un Napoléon. C'est ce qui rend notre nation inquiète, toujours partagée entre son goût de liberté et son amour de la domination. Elle n'est, au fond, composée que de révolutionnaires qui aspirent à la tyrannie.

--Ce que je vous dis n'est pas pour vous, fit le gendarme sur un ton de supériorité écrasante. L'orthographe ne vous concerne pas, puisque vous êtes incompétent. Assez là-dessus. Que signifie cet objet? répondez immédiatement! Comment est-il arrivé entre vos mains?

Grondard expliqua. Il croyait que Maurin portait quelquefois une veste avec des boutons pareils à celui-ci. Et depuis quelque temps, il l'épiait, attendant le jour où il remettrait cette veste. Si, en effet, ce bouton appartenait à Maurin, ce serait la preuve que le braconnier s'était trouvé sur l'endroit du meurtre... Alors, lui, Célestin Grondard, l'interrogerait; et, en s'y prenant bien, de gré ou de force il l'amènerait à se trahir comme coupable...

Le gendarme réfléchissait.

--C'est quelque chose, dit-il, qui pourrait servir à un juge. Les juges sont intelligents, ils sont nommés juges à cause de ça. Mais vous, Grondard, vous ne tirerez rien de Maurin par le moyen que vous dites! Et puis, où le prendre, ce diable de coureur qui ne reste jamais en place?...

--Où le prendre? fit Grondard, je le sais bien, moi.

--Et où donc?

Grondard expliqua. Il savait que Maurin, depuis quelques jours, Maurin, le coureur de filles, avait une nouvelle aventure.

--Connaissez-vous le cantonnier Saulnier?

--Celui qui se fait suivre par toutes ces bêtes sauvages qu'il a apprivoisées?

--Oui.

--Savez-vous où est son cabanon?

--Oui, pas loin de la route, entre les Campaux et La Molle... je le trouverai facilement.

--Eh bien! dit Grondard, ce Saulnier, pendant qu'il est à son travail de casseur de pierres, prête son cabanon à Maurin, et Maurin s'y rencontre avec la femme de maître Secourgeon, le fermier que vous devez connaître.

«Avec la permission de Secourgeon, vous prendrez quand vous voudrez les amoureux dans leur nid.

Sandri ôta son képi et se gratta la tête avec beaucoup de simplicité:

--Oui... constatation de flagrant délit... Mais il faudrait, fit-il, que ce Secourgeon, que je ne connais pas, eût porté plainte et demandé notre intervention. Comprenez-vous?

Grondard ne comprenait pas. Sandri lui expliqua patiemment ce que c'est que la constatation d'un flagrant délit.

--Secourgeon est vieux, dit Grondard; sa femme est jeune. Le mari est jaloux comme un tigre. Il faut être Maurin pour se frotter à lui. Il est vrai, que, de Maurin, il aura tout de même un peu peur... Je lui mettrai la puce à l'oreille, moi, soyez tranquille; et il fera demander les gendarmes, d'après la loi telle que vous me la venez d'expliquer.

--Comment saurez-vous l'heure du rendez-vous?

--Ça, dit Célestin, je m'en charge. Je connais, moi, quelqu'un qui fera parler Saulnier.

--Au revoir.

--A quand?

Les deux hommes prirent jour pour une nouvelle rencontre. Des geais qui se posaient sur un arbre voisin, poussèrent tout à coup des cris perçants et s'enfuirent, étonnés sans doute d'avoir aperçu, causant ensemble d'un air amical, un si vilain coquin et un si joli gendarme.

CHAPITRE XXI

D'où il appert qu'un pardessus d'été est le vêtement ridicule par excellence, et où l'on verra comment le don Juan des bois, pour conquérir une femme du Var, s'assura la complicité d'une aigle des Alpes.

Maurin, le carnier au dos et suivi d'Hercule, son griffon, passait non loin de la ferme des _Agasses_, dans un pli de vallée entre la Molle et les Campaux.

Presque au fond du vallonnement, au bord d'une pente au midi, la ferme des Agasses et le hangar attenant riaient au soleil d'hiver.

La fermière donnait du grain à ses poules sur le pas de sa porte et de temps à autre regardait son mari qui, à peu de distance de la maison, marchait derrière l'araire, insultant son cheval tantôt trop lent, tantôt trop rapide à son gré.

On entendait distinctement les injures hurlées par le laboureur. Pressées et continues, elles formaient une sorte de monologue digne d'un Pastouré--et Maurin, arrêté, écoutait joyeusement:

--O mendiant! O forçat! tu le gagnes, dis, le foin que tu manges?... On t'en donnera, brigand, de l'avoine, pour travailler comme ça!... Hue, bourrique!... un bœuf va plus vite, cent fois! cent fois plus vite, de sûr!... Regardez-le, qu'à présent il prend le mors aux dents! Oh! oh! arrête, chameau, que tu voles avec des ailes... comme un chameau! Bon! le voilà maintenant planté sur ses jambes comme s'il était en ciment romain! regardez-moi ce pilier! il ressemble à l'aqueduc des Fréjussiens! Va donc, maintenant! remue-toi un peu, bougre d'âne de cheval! enfant de vache! carogne! oh! voleur! je te ferai comprendre à la fin, vaï, comme tu dois faire! enfant de carogne! oh! fils de fille! la jument qui t'a fait était une rosse! mais ton père avait, je pense, de l'amadou sous la queue, pour que tu coures ainsi! Allons bon, le voilà qui s'arrête! Croyez-vous qu'il bougera maintenant? Quelle vie, sainte Mère! Oh! madone des anges, regardez-moi cette bourrique, pour l'amour de saint Joseph, coquin de brigand de sort! le voilà plus solide que la tour ou le fort de Brégançon. Oh! oh! j'ai mouillé de sueur toute une chemise! Il faudra la tordre comme si nous étions, ma chemise et moi, tombés ensemble à la mer. Et voilà qu'il repart! Il me fait suer, le bougre, à force de courir! et il me fera prendre une «pérémonie», le fainéant, à force de m'arrêter suant pour attendre qu'il reparte encore!... Alors, tu lis le journal? bourrique! hue donc... _capòto d'estìou!_ (c'est-à-dire: manteau ou pardessus d'été!)

Ainsi s'exprimait Secourgeon, d'où il appert qu'un pardessus d'été, en pays provençal, est le vêtement ridicule par excellence.

Sur cette injure géniale et qu'il venait d'imaginer sans effort, Secourgeon s'arrêta décidément, pour crier au chasseur qu'il venait d'apercevoir:

--Tu es toi, Maurin? Tu as choisi un métier meilleur que le mien!... Elle m'en donne du mal, cette terre, tantôt trop molle, tantôt trop dure!... Ah! si je pouvais chasser comme toi! Que regardes-tu en l'air, Maurin?... Ah! pauvre de moi! c'est mon aigle!

Un aigle des Alpes tournait, presque hors de vue, bien au-dessus des petits sommets qui couronnent le vallon. Maurin suivait l'aigle des yeux depuis un moment...

--Ton aigle? fit-il. A la voir, compère, elle ne me semble pas bien à toi!

Secourgeon laissa en plan cheval et araire et s'approcha du chasseur:

--Elle est à moi, fit-il, par la raison que je la nourris depuis une bonne quinzaine. Il ne se passe pas de jours, la garce, qu'elle ne me vole un poulet ou un lapin. Elle n'est pas à moi, c'est vrai, par la raison qu'elle m'échappe, mais je l'aurais tuée déjà, si j'avais eu le temps d'aller à l'_espère_ (l'affût). Je n'ai pas le temps, que le travail presse... Et--té!--si tu veux t'amuser à me la tuer, acheva-t-il en riant, je te la donne!

Misé Secourgeon, là-bas du pas de sa porte, cria aux deux hommes:

--Gueïro! (guette!) qu'elle descend en faisant le rond! Cachez-vous, Maurin! que vous l'aurez!

Les deux hommes disparurent derrière un jujubier au feuillage retombant. L'aigle descendait une spirale qui allait se rétrécissant vers la terre. Déjà on apercevait les mouvements très nets de son col flexible. Sa tête se tournait du côté de la ferme au seuil de laquelle se bousculaient des poulettes épouvantées. On distinguait ses pattes rejetées en arrière... «On lui pourrait compter les plumes!» murmurait Secourgeon. Une nuée de petits oiseaux, accourue des oliviers environnants, se précipita vers l'aigle et se mit à la suivre en criaillant. L'énorme oiseau semblait entouré d'un vol de moucherons.

--Trop loin encore! murmurait Maurin.

--Chut! qu'elle se rapproche!

La fermière sous le hangar s'était cachée derrière des balles de foin.

--Prépare-toi, Maurin! chuchota Secourgeon. Elle arrive, notre aigle!

Le rétrécissement du dernier cercle que décrivait le vol de l'aigle devait l'amener à portée du bon fusil de Maurin... mais ce cercle ne s'acheva pas. La lourde bête de proie tout à coup se laissa tomber verticalement comme une pierre vers le sol.

--Couquin dé pas Dióu! mon chien! hurla Secourgeon. Elle en veut à mon chien! vé! vé! vé!

Il quitta son abri en même temps que Maurin.

A la vue des deux hommes, l'aigle remonta brusquement en s'éloignant d'eux, tandis qu'un jeune basset, hurlant d'effroi, revenait vers la ferme de toute la vitesse de ses jambes courtes.

--C'est un peu fort! criait Secourgeon. Ah! garce! charogne! Elle me ruinera, la gueuse! six poulets et trois lapins, voilà son compte depuis trois jours! Et n'a-t-elle pas, avant-hier, essayé de prendre une chevrette à la petite pastresse Fanfarnette! Tu verras qu'un de ces matins elle s'avisera, cette aigle de malheur, d'enlever notre bergerette elle-même qui, avec ses quinze ans, a l'air d'en avoir dix, tant elle est petitette!... On ne me la tuera donc pas, cette aigle enragée! Elle veut mon chien à présent que ma chienne est morte! et je n'ai que lui pour la chasse!

Il se tourna violemment vers Maurin:

--Té, Maurin, toi que tu as le temps, reste ici à l'espère jusqu'à ce que tu me l'aies tuée. Je te loge, je te nourris et nous serons quittes. Et encore, foi de Secourgeon, je te rendrai service à l'occasion. Dans ton métier, hé, tu as, des fois, besoin d'aide?

Misé Secourgeon, émue par l'aigle, accourait, levant les bras au ciel. Elle était toute tremblante, Misé Secourgeon. Vingt-cinq ans, avec un mari de cinquante. Elle était jolie, Misé Secourgeon. Elle avait entendu les honnêtes propositions de son mari. On était un peu solitaire, à la ferme des Agasses. Un hôte à loger deux ou trois jours, et qui rendrait le service de tuer l'aigle, cette idée ne lui déplaisait pas, à Misé Secourgeon! On racontait, sur Maurin, des choses! Il en savait, celui-là, des histoires!... Quand il voulait, disait-on, il était amusant, ce Maurin, aux veillées... Elle était beaucoup curieuse de lui.

--Ça est dit, qué? vous restez, dit-elle. Vé, rendez-nous ce service!

--C'est vrai que tu coucheras à la fénière, dit Secourgeon rendu tout à coup soupçonneux par l'entrain de sa femme et le brillant regard que lui lançait Maurin.

--Un lit de foin en vaut un autre,--quand on a une bonne conscience, dit Maurin. Marché conclu, je reste... pour l'aigle. Et je ne veux pas être nourri sans rien donner. Je vous fournirai du gibier pour remplacer vos poules et lapins que l'aigle vous a volés.

Le lendemain, Maurin épiait l'aigle qui planait au-dessus de la ferme; il s'était mis en embuscade sous le hangar où Misé Secourgeon sournoisement lui rendait visite à l'abri des balles de foin, à seule fin de voir s'il tuerait le grand oiseau. Et le jaloux Secourgeon, pendant ce temps, injuriait son cheval. Les deux amants entendaient sa voix rassurante, son discours sans fin.

--Alors! et ce journal? tu n'as pas fini de le lire? tu le lis jusqu'aux affiches, donc? Marcheras-tu ou non?... Il est bâti, je vous dis! ça n'est pas un cheval! c'est une église, un clocher!... Pas si vite, malandrin! oh! oh! je vous dis que ça n'est pas un cheval, c'est une aigle, pour la chose de voler au lieu de courir!

Et l'aigle, elle, volait toujours. Et plusieurs jours se passèrent. Et Maurin ne tuait pas l'aigle. Dame, il n'était à l'affût de l'aigle qu'à de certaines heures.

Il partait pour la chasse avant l'aube, revenait à midi avec du gibier, en fournissait bien la cuisine; l'aigle, méfiante, ne dérobait plus rien, mais rôdait toujours par là. Bientôt l'oiseau de proie changea l'heure de ses visites. Il vint le matin. Alors Maurin n'alla plus à la chasse que dans l'après-midi. Et de temps en temps, Misé Secourgeon partait pour La Molle et les Campaux, afin d'y vendre le gibier que leur offrait Maurin en échange de leur bonne hospitalité.

Malheureux Secourgeon! il avait pris confiance comme on prend mal. Du reste, il souhaitait par-dessus tout être débarrassé de l'aigle. Il disait à Maurin, trois fois par jour:

--Je n'aurais pas cru ça si difficile. C'est vrai qu'elle se méfie, la bougre!

Si Secourgeon avait eu des soupçons, il aurait épié Maurin, il l'eût surpris avec sa femme, et alors, de manière ou d'autre, il se serait vengé. Mais il n'avait pas de soupçons. L'aigle complice couvrait tout de ses grandes ailes.

Et depuis quelques semaines, Maurin et Misé Secourgeon se retrouvaient, à des moments fixés, dans le pauvre cabanon du cantonnier, lequel riait dans sa barbe tout en cassant des pierres au bord de la route, entouré de ses animaux familiers, à savoir: 1º un renard, 2º une belette, et 3º une couvée de perdreaux devenus perdrix.

C'était un charmant spectacle, à l'heure où le cantonnier, après journée faite, mettait en poche ses œillères énormes, de voir, sur ses talons, dans la poussière de la route, courir quinze perdreaux alertes, suivis d'une gentille belette que suivait un renard rêveur, sa queue ramée tombant vers la terre avec un peu de mélancolie.

CHAPITRE XXII

Méfiez-vous d'un cantonnier qui a pour amis un renard femelle, quinze perdreaux et une belette.

On vit Célestin Grondard, sur la route, avoir avec Saulnier, le casseur de cailloux, de furtifs conciliabules.

Et en quittant Saulnier, Grondard, chaque fois, souriait à belles dents blanches sous son masque noir.

On vit, d'autre part, le père François, le matelassier, causer avec le cantonnier et celui-ci présenter à la gourmandise de son renard deux hérissons tués par Maurin à son intention. Ensuite de quoi François, étant allé refaire les matelas à la ferme des Agasses, causa plus que de raison avec Secourgeon en personne. Secourgeon lui dit que Maurin était une canaille et qu'il avait à se venger de Maurin! François lui apprit que Grondard voulait lui parler, à lui Secourgeon, mais pas à la ferme, car il ne voulait pas être vu. Il s'agissait d'une grave affaire.

Et,--chose bizarre et inquiétante,--après avoir familièrement causé avec Secourgeon et Grondard qui haïssaient Maurin, le père François s'entretint avec ce même Maurin comme avec un ami. Et la Margaride, la solide servante de l'auberge, qui accordait ses faveurs au gendarme Sandri et qui aurait dû fuir Maurin, accepta de celui-ci un lièvre et deux perdreaux, qu'elle vendit un peu cher au conducteur de la diligence d'Hyères et dont le prix lui paya un bien joli foulard rouge. Oubliait-elle le gendarme ou trahissait-elle Maurin?

Grondard aurait pu dire que Saulnier lui avait raconté comment, depuis des semaines, il prêtait sa cabane au braconnier et à la femme de Secourgeon et quels étaient le jour, l'heure du prochain rendez-vous des deux coupables.

Enfin Secourgeon, sur les conseils du gendarme, transmis par le matelassier François et par Grondard, avait demandé dans les formes à M. le maire une constatation de flagrant délit.

Comment Maurin, si aimé dans le pays, comment Maurin, si avisé, s'était-il laissé prendre dans une intrigue aussi compliquée? Il y a des traîtres au fond des bois tout comme dans les villes. Les piégeurs aiment toutes les sortes de pièges. Méfiez-vous des cantonniers qui apprivoisent tant de bêtes sauvages!

Contre Maurin un piège était donc tendu: Maurin serait surpris au gîte avec la belle Misé Secourgeon! Ainsi l'avaient décidé le gendarme, le mari, le cantonnier, le matelassier et le noir Célestin.

Deux gendarmes, dont Alessandri, la veille de ce mémorable événement, couchèrent aux Campaux.

Et, ma foi, en dépit de ses fiançailles, Sandri fut galant avec Margaride, qui se montra pour lui plus aimable que jamais. Un gendarme est un homme, que diable! et l'honneur ne comporte pas nécessairement la vertu.

Quand, le lendemain matin, Sandri et son camarade, laissant leurs chevaux aux Campaux, quittèrent l'auberge:

--Où allez-vous aujourd'hui? interrogea Margaride.

Le gendarme, impassible, mentant par devoir, dit:

--«A Bormes. Nous avons une commission pour les gendarmes de Bormes.»

Ils s'éloignèrent vers Toulon, et, par un détour dans la colline, ils revinrent bientôt du côté de La Molle où, sur la route, ils trouvèrent deux gendarmes de Bormes spécialement et légalement chargés du procès-verbal de flagrant délit. Sandri n'était venu là que pour jouir de l'arrestation de Maurin. Il voulait aussi, avec l'aveu de ses chefs, essayer de confondre le braconnier en lui révélant les soupçons de Grondard, à son avis motivés fortement.

Lorsque, avec ses trois camarades, il approcha de la cabane suspecte, le jeune et vaillant Alessandri aux joues roses se sentit le cœur plein d'aise.

--Quand l'affaire Grondard ne devrait pas avoir de suite, l'affaire Secourgeon me semble encore suffisante, songeait-il, pour détruire Maurin à tout jamais dans l'esprit d'Orsini et de Tonia.

Naïveté de gendarme!... Autour des don Juan, chaque femme trahie est un appeau qui attire toutes les autres.