Maurin des Maures

Part 1

Chapter 13,371 wordsPublic domain

Produced by Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)

Au lecteur

Cette version électronique reproduit dans son intégralité la version originale.

La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.

Les mots entrourés de = sont en gras dans la version papier.

L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. La liste des modifications se trouve à la fin du texte.

MAURIN DES MAURES

DU MÊME AUTEUR

_Collection in-18 jésus à =3= fr. =50= le volume._

=Benjamine.= Roman. 1 vol.

=La Légende du Cœur.= Drame en cinq actes. Illustré. Représenté au _Théâtre Sarah-Bernhardt_. 1 vol.

=Le Père Lebonnard.= Comédie en quatre actes en vers. Illustré. Représentée à la _Comédie-Française_. 1 vol.

=Tata.= Roman. 1 vol.

=Don Juan.= 1 vol.

=Mélita.= Roman bohème. 1 vol.

=La Chanson de l'enfant.= _Couronné par l'Académie française._ 1 vol.

=Miette et Noré.= _Couronné par l'Académie française._ 1 vol.

=Poèmes de Provence.= _Couronné par l'Académie française._ 1 vol.

=Roi de Camargue.= Roman. 1 vol.

=L'Ame d'un Enfant.= Roman. 1 vol.

=Le Pavé d'amour.= Roman. 1 vol.

=L'Été à l'ombre.= Nouvelle. 1 vol.

=Notre-Dame d'amour.= Roman. 1 vol.

=Diamant noir.= Roman. 1 vol.

=L'Ibis bleu.= Roman. 1 vol.

=Fleur d'abîme.= Roman. 1 vol.

=Jésus.= Poème. 1 vol.

=Othello=, le More de Venise, cinq actes en vers, 1 volume grand in-8, sur papier de Hollande, avec portrait. Représenté à la _Comédie-Française_. =10= fr.

Sceaux Imp. Charaire.

JEAN AICARD

Maurin des Maures

Le mémorables aventures, tant joyeuses que dramatiques, du très illustre Maurin.

Dans ce roman héroï-comique revivent, avec l'accent provençal moderne, le libre esprit et les franches gaietés de nos vieux conteurs gaulois.

=Íou síou d'Óourùou=.

JEAN D'AURIOL.

PARIS

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR

_26, rue Racine, 26_

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

Published, Paris, 5 février 1908. Privilege of Copyright in the United States reserved under the Act approved march 3, 1905, by ERNEST FLAMMARION, Paris.

Publié à Paris, le cinq février mil neuf cent huit. Privilège du droit d'auteur aux États-Unis, réservé en vertu de la loi sanctionnée le 3 mars 1905, par ERNEST FLAMMARION, éditeur à Paris.

MAURIN DES MAURES

TABLE DES CHAPITRES

CHAPITRE PREMIER

Lequel débute comme un proverbe de M. Alfred de Musset et où le lecteur apprendra que les Provençaux sont les seuls à savoir rire d'eux-mêmes avec un esprit particulier qu'ils nomment la _galégeade_. 1

CHAPITRE II

Où l'on verra la silhouette d'un nommé Parlo-Soulet, ou Parle-Seul, qui inventa le monologue, et le bon tour que jouèrent aux gendarmes Maurin des Maures et son muet associé. 12

CHAPITRE III

Dialogue d'un préfet et d'un secrétaire archiviste, par où l'on verra qu'en Provence la chasse à la casquette n'enrichit pas les chapeliers. 24

CHAPITRE IV

Grâce aux renseignements de M. Désiré Cabissol, policier par amour du pittoresque, plus d'un lecteur trouvera amusant le présent chapitre. 32

CHAPITRE V

Où l'on verra comment M. Désiré Cabissol et M. Désorty, préfet, continuèrent, _inter pocula_, leur conversation amusante et comment le premier de ces deux personnages fut conduit à narrer au second l'histoire du _Marchand de Larmes_, sans pour cela oublier l'illustre Maurin, roi des Maures. 43

CHAPITRE VI

Maurin, prince des braconniers, duc des maires, empereur des gendarmes, roi des Maures, fait la police de son royaume. 59

CHAPITRE VII

Pour quelles raisons Pastouré prend la résolution de graisser ses bottes 65

CHAPITRE VIII

Où l'on verra comment les habitants des Maures auraient pu devenir tous aveugles et l'opinion de Parlo-Soulet sur son ami Maurin, flambeau des chasseurs. 71

CHAPITRE IX

On ne peut pas à la fois casser des cailloux sur la route et bien garder sa fille. 76

CHAPITRE X

Cent mille têtes humaines ne valent pas une tête de poulet. 80

CHAPITRE XI

Un sauvage entrevoit que la science n'est pas la justice, mais qu'un grain de justice peut germer dans le fumier des civilisations. 86

CHAPITRE XII

M. le préfet a la parole.--Parlo-Soulet l'interrompt. 92

CHAPITRE XIII

M. Cabissol explique le rôle du chapeau haut de forme considéré dans ses rapports avec le jeu de boules et, à propos de la pluie et du beau temps, répète le sermon aimable que fit un bon curé pour la fête de Sant-Estròpi. 95

CHAPITRE XIV

A Corse entier, Corsoise et demie. 103

CHAPITRE XV

Où l'on verra le don Juan des bois courir deux gibiers à la fois, non pas deux lièvres, mais un sanglier et une jolie fille. 109

CHAPITRE XVI

Où l'on verra les motifs qui peuvent empêcher un braconnier d'accepter à dîner chez un préfet et ceux qui font de la préfecture du Var la meilleure de France. 118

CHAPITRE XVII

Comment M. Labarterie fut conduit par Maurin à la chasse aux merles, et comment M. Cabissol fut entraîné à conter, lui aussi, une galégeade. 126

CHAPITRE XVIII

Le purgatoire de frère Pancrace. 133

CHAPITRE XIX

Où apparaît, pour le grand ennui de Maurin et la plus grande satisfaction de la gendarmerie nationale, un nouveau personnage noir comme un diable. 141

CHAPITRE XX

Le gendarme Sandri établit l'orthographe du mot _pennes_. 146

CHAPITRE XXI

D'où il appert qu'un pardessus d'été est le vêtement ridicule par excellence et où l'on verra comment le don Juan des bois, pour conquérir une femme du Var, s'assura la complicité d'une aigle des Alpes. 152

CHAPITRE XXII

Méfiez-vous d'un cantonnier qui a pour amis un renard femelle, quinze perdreaux et une belette. 159

CHAPITRE XXIII

Entre un conditionnel et un présent, entre «je m'en _flatterais_» et «je m'en _flatte_», il n'y a pas, pour un bon gendarme, l'épaisseur d'un poil de barbe. 170

CHAPITRE XXIV

Mes bons amis, quand on la tient, il faut plumer la poulette. 183

CHAPITRE XXV

Si l'on ne mangeait de cerises que celles qui vous appartiennent, beaucoup de gens ne sauraient pas quel goût a le fruit des cerisiers. 191

CHAPITRE XXVI

Où le roi des Maures met entre lui et la loi non seulement une lourde table, mais l'honneur même de la Corse, patrie du grand Empereur. 195

CHAPITRE XXVII

Où l'on verra le roi des Maures sacré, non pas à Reims, mais à Draguignan; et d'une conversation de haute portée entre un policier amateur et un savant inconnu. 204

CHAPITRE XXVIII

La voix du peuple nomme Maurin général et Pastouré colonel. 211

CHAPITRE XXIX

Comment Pastouré, ayant tiré un lapin sans le rouler, rendit Dieu en personne responsable de sa maladresse. 219

CHAPITRE XXX

Comment les fêtes publiques des Plantouriens furent troublées, le beau jour de la Saint-Martin, et comment un heureux miracle termina cette lamentable aventure. 226

CHAPITRE XXXI

Comme quoi Maurin et Parlo-Soulet doivent être comparés, par les gens qui s'y connaissent, aux plus grandes figures de l'histoire et de la légende, et où l'on se convaincra que M. Cabissol a pénétré tous les dessous de l'âme populaire, en lui entendant raconter le _Bon conseil de maître Magaud_, histoire à laquelle Maurin riposta par une autre non moins amusante: _La chasse aux canards_. 235

CHAPITRE XXXII

Où Maurin des Maures, par la façon dont il pense à se faire connaître de son bâtard Césariot, prouve bien qu'il n'est pas un héros de roman-feuilleton. 253

CHAPITRE XXXIII

De la rencontre qu'eurent pour la première fois Maurin des Maures et son fils Césariot sous un arbre qui est célèbre dans le Var sous le nom de _Pin Berthaud_, et comment le don Juan des bois se révéla père de famille à la romaine et à la provençale. 260

CHAPITRE XXXIV

D'une conversation qu'eut Antonia avec son père et de celle qu'elle eut, deux jours plus tard, avec deux dévotes. 272

CHAPITRE XXXV

Comme quoi les belles filles faisaient quelquefois encore au XIXe siècle, sur les rivages provençaux, la rencontre d'un pirate maure. 277

CHAPITRE XXXVI

Il n'y a pas de bon mariage morganatique auquel ne préside au moins un ermite. 283

CHAPITRE XXXVII

Où l'on verra que les habitants d'une bourgade prédestinée, appelée _Gonfaron_ ou _Gonfleron_, en Provence, ont inventé la montgolfière, à la forme près. 288

CHAPITRE XXXVIII

En quels termes le don Juan des bois refusa mariage à la belle Corsoise avec une sincérité digne d'estime. 296

CHAPITRE XXXIX

Comme quoi, grâce à l'ingéniosité de Maurin, les Gonfaronnais virent enfin voler un âne et comment le roi des Maures connut, à l'instar de tous les vrais héros, son heure d'impopularité. 300

CHAPITRE XL

De la mémorable conversation qu'eurent ensemble Maurin des Maures et son ami Caboufigue, ex-roi des nègres, berger de crocodiles, conservateur radical et candidat à la députation. 309

CHAPITRE XLI

Comment un gentilhomme de l'ancien régime contracta très naturellement un traité d'alliance avec le populaire roi des Maures. 326

CHAPITRE XLII

Ou l'on verra l'importance que le gouvernement de la République française accorde au roi des Maures, lequel n'en devient pas plus fier. 337

CHAPITRE XLIII

Où l'on verra comment, sans l'aide de Maurin lui-même, jamais gendarme n'eût arrêté Maurin, et comment Parlo-Soulet répondit à cette monstrueuse arrestation par l'incongruité la plus monstrueuse et la plus sonore qui fût dans ses moyens. 346

CHAPITRE XLIV

Où le roi des Maures est un instant comparé, pour sa finesse de diplomate, au roi Louis XI. 363

CHAPITRE XLV

--Et de quoi riez-vous ainsi, Rosette, belle fille? 377

CHAPITRE XLVI

Comment et pourquoi, non sans regret, Maurin fit à un gendarme un cadeau princier, ce qui l'amena à conter à ses amis _La lièvre de juin_. 387

CHAPITRE XLVII

Qu'il ne faut pas lire, parce qu'on y relate la profonde et ennuyeuse conversation qu'eurent ensemble,--en présence de Maurin des Maures et de Parlo-Soulet,--M. Rinal et M. Cabissol, lequel se décida, pour en finir, à conter deux galégeades. 397

CHAPITRE XLVIII

La merveilleuse histoire des _Canards du Labrador_. 406

CHAPITRE XLIX

Où l'on verra l'histoire jolie de la _Poule verte_, comment l'horrible Grondard dénoua le roman de Tonia et du roi des Maures, et avec quel désintéressement admirable Pastouré refusa une haute position. 421

Maurin des Maures

CHAPITRE I

Lequel débute comme un proverbe de M. Alfred de Musset et où le lecteur apprendra que les Provençaux sont les seuls à savoir rire d'eux-mêmes avec un esprit particulier qu'ils nomment la _galégeade_.

L'homme entra et laissa grande ouverte derrière lui la porte de l'auberge.

Il était vêtu de toile, guêtré de toile, chaussé d'espadrilles.

Il était grand, svelte, bien pris. Ce paysan avait dans sa démarche une profonde distinction naturelle, on ne savait quoi de très digne.

Il avait un visage allongé, les cheveux ras, un peu crépus, et sous une barbe sarrasine, courte, légère, frisottée, on sentait la puissance de la mâchoire. Le nez, fort, n'était pas droit, sans qu'on pût dire qu'il fût recourbé.

De la lèvre inférieure au menton, son profil s'achevait en une ligne longue, comme escarpée, coupée à la hache.

Sous sa lèvre, la mouche noire s'isolait au milieu d'une petite place libre de peau roussie, d'un rouge brun de terre cuite.

Un souffle d'air froid, sentant la résine des pins et la bonne terre mouillée, s'engouffra avec Maurin dans la vaste salle haute, fumeuse et noire, de la vieille auberge des Campaux.

Cette auberge est bâtie presque à mi-chemin entre Hyères et la Molle, au bord de la route qui suit dans toute sa longueur la sinueuse coupée du massif montagneux des Maures, en Provence, dans le Var.

--Tu es toi, Maurin? fit l'aubergiste. Ferme la porte vivement. Tu nous gèles du coup, collègue! On dirait que tu amènes avec toi tout l'humide et tout le froid de la montagne.

--Mais en même temps, fit Maurin narquois et immobile, toute la bonne odeur du bois, collègues! Vous êtes dans une fumée à couper vraiment au couteau! Par l'effet de vos pipes, comme aussi de la cheminée où vous brûlez un chêne-liège entier auquel on aura laissé son écorce, vous êtes dans un nuage qui m'empêchait de vous voir. Ça n'est pas sain, camarades! Respirez-moi un peu cette «montagnère».

--La porte! ferme la porte! crièrent tous les buveurs sur des tons divers, mais où dominait une manière de déférence.

--La porte, Maurin, on te dit! Il fait un vrai temps à bécasses!

Il y avait, parmi les buveurs, paysans et bûcherons, deux gendarmes et aussi un garde-forêts reconnaissable à son uniforme vert.

Ce garde forestier se tourna à demi et d'une voix de commandement:

--La porte! on vous dit! animal! Comment faut-il qu'on vous le dise?

Il avait l'air bourru et l'accent corse.

--Malgré vous,--fit Maurin très tranquillement,--malgré vous, vous en aurez, du bon air frais pour votre santé!

«De quoi vous plaignez-vous?... Ah! enfin, on vous voit maintenant, les amis!... Mais je ne connais pas ce garde. C'est un nouveau, je le devine. Et un Corse, cela s'entend... Ah! n'est-ce pas qu'on respire? Ton auberge maintenant, Grivolas, sent le thym et la bruyère. C'est bon!

Il s'obstinait à ne pas fermer la porte. Il y eut un silence pendant lequel on «entendit le dehors», un bruissement prolongé à l'infini, qui se renflait et s'abaissait comme celui de la mer roulant des sables.

--Entends-tu le bruit des pinèdes? fit Maurin. Trente lieues de bois de pins qui chantent à la fois, compères! C'est ça une musique.

Et il se mit à rire.

Alors, la fille du garde, assise près de son père et tournant le dos à la porte, regarda Maurin en face. Les deux «vïores» de verre, qui, plantées dans des chandeliers de cuivre, fumaient sur la table, posées près de la fille, éclairèrent pour Maurin son visage ovale, régulier, d'une pâleur brune et mate. Les cheveux étaient collés sur les tempes en deux bandeaux plats, mais épais, lisses et reluisants comme l'aile bleue de l'agace et du merle; et sous les sourcils qui semblaient peints, Maurin vit luire, en deux yeux d'un noir de charbon, d'une couleur rousse de bois brûlé, deux étincelles.

--J'ai froid, l'homme! dit-elle placidement.

Aussitôt, la porte lourde, en se fermant sous la poussée de Maurin, fit résonner dans toute la vaste auberge comme un écho de montagne.

--Excusez, mademoiselle! fit Maurin. Pour vous servir on aurait fermé plus tôt.

Le galant Maurin n'avait pas seulement la réputation d'être le premier chasseur et piégeur du pays,--comme aussi le plus franc _galegeaïré_ (ou moqueur et conteur d'histoires joyeuses),--mais encore il passait pour le plus beau coureur de filles dont on eût jamais entendu parler. «Agradavo», il plaisait. Telle est la brève explication que donnaient de ses innombrables triomphes amoureux les gens du peuple à qui on parlait de Maurin; et sa double renommée débordait sur les départements voisins.

En le voyant si courtois pour la fille du garde, un des deux gendarmes s'agita sur sa chaise. Ce gendarme, jeune, bien fait, était fort soigné de sa personne; joli, la figure ronde, les traits réguliers, la peau tendue, bien lisse, la moustache d'un noir excessif. Rasé de frais, il avait les joues et le menton bleus comme le ciel. On eût dit une poupée en porcelaine, toute neuve. Un détail de cette physionomie était caractéristique, et semblait plaisant sous un chapeau de gendarme: ses deux pommettes se surélevaient, très roses, comme deux gonflements, deux demi-sphères, deux enflures de santé, signes évidents d'une conscience tranquille et d'une indolence à toute épreuve.

Cela rassurait et donnait envie de rire. Ce beau gendarme, gentil comme un ténor, était amoureux de la «Corsoise»; il s'était fait agréer, mais par le père seulement, en qualité de fiancé. Persuadé qu'il plairait, un jour à Antonia, il n'avait pas voulu cependant «brusquer les choses», reconnaissant de bonne grâce qu'il ne suffisait pas de s'être montré trois fois à une jeune fille, et chaque fois durant quelques minutes à peine, pour être certain de n'avoir pas quelque rival secrètement préféré.

Depuis un mois tout au plus, le garde nouveau était installé dans la maison forestière du Don, et le gendarme, appartenant à la brigade d'Hyères, ne pouvait venir au Don, dans la commune de Bormes, qu'en voisin...

Maurin avait surpris le mouvement d'impatience du gendarme et il en avait aisément deviné la cause.

Il vint s'asseoir près des deux gendarmes dont il n'avait rien à redouter, s'étant toujours gardé avec soin de chasser en temps prohibé et sur des terrains interdits,--ou du moins de s'y laisser prendre.

--Grivolas! du café! du café bien chaud! cria-t-il.

--Tu as donc soupé, Maurin?

--J'ai toujours soupé, moi! dit-il. Dès que j'ai faim, tu sais bien,--je mange, n'importe où je suis. Et je soupe toujours sans soupe. Voilà pourquoi le bon café me réjouit plus qu'un autre.

Il but une gorgée de café brûlant avec une satisfaction visible, et se mit à bourrer sa pipe lentement.

Presque tous le regardaient avec beaucoup de curiosité. C'était un homme légendaire que ce Maurin, un homme qui faisait «sortir du gibier aux endroits où il n'y en avait pas». Et quel tireur, mon ami! Bête vue était bête morte. Toujours chaussé d'espadrilles, il parcourait en silence les bois, les mussugues (coteaux couverts de cistes), les lits pierreux des torrents, les sommets couverts d'argeras (genêts épineux), les vallons de roches et de bruyères.

Cet homme en pantoufles ne couchait pas trente fois par an, comme tout le monde, dans une vraie maison. Son carnier de cuir, exécuté d'après «ses plans» par le bourrelier de Collobrières, était une fois plus grand que le plus grand modèle habituel et, tout chargé, pesait quarante livres, qu'il trimbalait «comme rien». Qu'y avait-il là dedans? Un monde! Tout ce qu'il faut pour vivre à la chasse, seul, au fond des bois, à savoir: douze gousses d'ail, renouvelables; deux livres de pain, un litre de vin, un tube de roseau contenant du sel, une gourde d'aïgarden[1]; une coupe taillée dans de la racine de bruyère, coupe d'honneur offerte à Maurin par les chasseurs de Sainte-Maxime; deux paquets de tabac de cantine, deux pipes, un couteau-scie; un couteau-poignard de marin, dans sa gaine de cuir; un briquet, de l'amadou, trois alènes de cordonnier, un tranchet, une paire d'espadrilles de rechange (il en usait deux paires par semaine); une demi-peau de chèvre tannée, pour le raccommodage de ses chaussures; deux tournevis, six livres de plomb, trois boîtes de poudre, deux boîtes de capsules (car bien qu'il possédât un fusil «à système» il prenait quelquefois son vieux fusil à piston); une boîte de fer-blanc pour les œufs et les sauces; douze mètres de cordelette fine et solide dite septain; une paire de manchons. Ces manchons étaient des gants de cuir de son invention, sans doigts, où ses bras plongeaient jusqu'aux épaules. Ces manchons, qu'il faisait admirer volontiers, ne semblaient pas d'un usage pratique, mais ils lui rendaient, au contraire, les plus grands services en de certaines occasions.

[1] Eau ardente, eau-de-vie.

Quand on disait, chez les paysans, sur un point quelconque du département: «Maurin...» quelqu'un de l'assistance aussitôt ajoutait, sur le ton de l'interrogation: «Des Maures?» Et si celui qui allait parler répondait: «Oui», vite les têtes se rapprochaient, on faisait cercle pour apprendre quelque nouvelle aventure du roi des Maures, du don Juan des Bois.

Les domaines de Maurin étant immenses, on l'apercevait peu de temps dans la même région. C'est pourquoi, ce soir-là, à l'auberge des Campaux, la curiosité était si vive autour de lui.

Les joueurs oublièrent leurs cartes, pour le regarder attentivement. Les conversations étaient en déroute.

Maurin eut de nouveau un gros rire.

--Je suis tombé ici, dit-il, comme une pierre dans un marais, donc! que les grenouilles ne disent plus rien?

Le beau gendarme grommela sottement:

--Grenouilles! grenouilles! parlez pour vous, camarade!

Il ne fallait jamais agacer Maurin. Il avait la superbe d'un chef, et la susceptibilité d'un solitaire que rien ne vient heurter à l'ordinaire.

De plus, en présence d'une femme qui ne lui déplaisait pas, jamais Maurin n'eût «laissé le dernier» (le dernier mot) à qui que ce fût. En pareil cas, ce mâle devenait terrible, à la manière de tous les fauves.

--J'ai dit: «grenouilles»! gronda Maurin, vous faisiez dans cette salle un tapage de _grenouilles!_ et vous vous taisez comme des _grenouilles_ dans le marais, depuis que j'ai fermé cette porte. Je l'ai fermée pas pour vous, mais seulement pour plaire à la demoiselle... Et vous vous taisez, je dis, comme des GRENOUILLES!--Il enflait le mot.--Voilà ce que j'ai dit. Et la gendarmerie ne peut pas y changer une parole. Ça, elle ne peut pas le faire, la gendarmerie!...

La gendarmerie ne peut pas non plus verbaliser contre une phrase inoffensive, après tout, comme celle que Maurin avait prononcée.

Le gendarme, vexé, se tut. La Corsoise, sympathique à Maurin, souriait.

Les Corses, race héroïque, sont ou gendarmes ou bandits. Le père de la Corsoise était fils d'un célèbre bandit corse.