Mauprat

Part 9

Chapter 93,841 wordsPublic domain

M. de La Marche me fit de grands compliments sur cet exploit. J'avais espéré qu'il serait jaloux; il ne parut pas seulement y songer et prit son parti gaiement sur le pitoyable état de sa toilette. Il faisait extrêmement chaud, et nous étions séchés avant la fin de la promenade; mais Edmée demeura triste et préoccupée. Il me sembla qu'elle faisait effort pour me montrer autant d'amitié que pendant le déjeuner. J'en fus affecté; car je n'étais pas seulement amoureux d'elle, je l'aimais. Il m'eût été impossible de faire cette distinction; mais les deux sentiments étaient en moi: la passion et la tendresse.

Le chevalier et l'abbé rentrèrent à l'heure du dîner. Ils s'entretinrent à voix basse avec M. de La Marche du règlement de mes affaires, et, au peu de mots que j'entendis malgré moi, je compris qu'ils venaient d'assurer mon existence dans les conditions brillantes qui m'avaient été annoncées le matin. J'eus la mauvaise honte de ne point en témoigner naïvement ma reconnaissance. Cette générosité me troublait, je n'y comprenais rien; je m'en méfiais presque comme d'une embûche qu'on me tendait pour m'éloigner de ma cousine. Je n'étais pas sensible aux avantages de la fortune. Je n'avais pas les besoins de la civilisation, et les préjugés nobiliaires étaient chez moi un point d'honneur, nullement une vanité sociale.

Voyant qu'on ne me parlait pas ouvertement, je pris le parti peu gracieux de feindre une complète ignorance.

Edmée devint toujours plus triste. Je remarquai que ses regards se portaient alternativement sur M. de La Marche et sur moi avec une inquiétude vague. Toutes les fois que je lui adressais la parole, ou même que j'élevais la voix en parlant aux autres personnes, elle tressaillait, puis elle fronçait légèrement le sourcil, comme si ma voix lui eût causé une douleur physique. Elle se retira aussitôt après le dîner; son père la suivit avec inquiétude.

--Ne remarquez-vous pas, dit l'abbé en les voyant s'éloigner et en s'adressant à M. de La Marche, que Mlle de Mauprat est bien changée depuis ces derniers temps?

--Elle est maigrie, répondit le lieutenant général; mais je crois qu'elle n'en est que plus belle.

--Oui; mais je crains qu'elle ne soit plus malade qu'elle ne l'avoue, repartit l'abbé. Son caractère est aussi changé que sa figure; elle est triste.

--Triste? Mais il me semble qu'elle n'a jamais été aussi gaie que ce matin; n'est-il pas vrai, monsieur Bernard? C'est depuis la promenade seulement qu'elle s'est plainte d'avoir un peu de migraine.

--Je vous dis qu'elle est triste, reprit l'abbé. Quand elle est gaie, maintenant, elle l'est plus que de raison; il y a en elle quelque chose d'étrange alors et de forcé, qui n'est pas du tout dans sa manière d'être accoutumée. Puis, un instant après, elle retombe dans une mélancolie que je n'avais jamais remarquée avant la fameuse nuit de la forêt. Soyez sûr que les émotions de cette nuit ont été graves.

--Elle a été témoin, en effet, d'une scène affreuse à la tour Gazeau, dit M. de La Marche; et puis cette course de son cheval à travers la forêt, lorsqu'elle a été emportée loin de la chasse, a dû la fatiguer et l'effrayer beaucoup. Cependant elle est douée d'un courage si admirable!... Dites-moi, cher monsieur Bernard, lorsque vous la rencontrâtes dans la forêt, vous parut-elle très épouvantée?

--Dans la forêt? repris-je. Je ne l'ai point rencontrée dans la forêt.

--Non, c'est dans la Varenne que vous l'avez rencontrée, dit l'abbé avec précipitation... À propos, monsieur Bernard, voulez-vous bien me permettre de vous dire un mot d'affaires en particulier sur votre propriété de...

Il m'entraîna hors du salon et me dit à voix basse:

--Il ne s'agit pas d'affaires; je vous supplie de ne laisser soupçonner à qui que ce soit, pas même à M. de La Marche, que Mlle de Mauprat ait été seulement l'espace d'une seconde à la Roche-Mauprat...

--Et pourquoi donc? demandai-je, n'y a-t-elle pas été sous ma protection? n'en est-elle pas sortie pure, grâce à moi? et peut-on ignorer dans le pays qu'elle y ait passé deux heures?

--On l'ignore entièrement, répondit-il; au moment où elle en sortait, la Roche-Mauprat tombait sous les coups des assiégeants, et aucun de ses hôtes ne reviendra du sein de la tombe ou du fond de l'exil pour raconter ce fait. Quand vous connaîtrez davantage le monde, vous comprendrez de quelle importance il est pour la réputation d'une jeune personne qu'on ne puisse pas supposer que l'ombre d'un danger ait seulement passé sur son honneur. En attendant, je vous adjure, au nom de son père, au nom de l'amitié que vous avez pour elle, et que vous lui avez exprimée ce matin d'une manière si noble et si touchante!...

--Vous êtes très adroit, monsieur l'abbé, dis-je en l'interrompant; toutes vos paroles ont un sens caché que je comprends fort bien, tout grossier que je suis. Dites à ma cousine qu'elle se rassure. Je n'ai pas sujet de nier sa vertu, très certainement, et je ne suis, d'ailleurs, pas capable de faire manquer le mariage qu'elle désire. Dites-lui que je ne réclame d'elle qu'une chose, c'est cette promesse d'_amitié_ qu'elle m'a faite à la Roche-Mauprat.

--Cette promesse a donc à vos yeux une singulière solennité? dit l'abbé. Et quelle méfiance peut-elle vous laisser en ce cas?

Je le regardai fixement, et, comme il me semblait troublé, je pris plaisir à le tourmenter, espérant qu'il rapporterait mes paroles à Edmée.

--Aucune, répondis-je; seulement, je vois qu'on craint l'abandon de M. de La Marche au cas où l'aventure de la Roche-Mauprat viendrait à se découvrir. Si ce monsieur est capable de soupçonner Edmée et de lui faire outrage à la veille de ses noces, il me semble qu'il y a un moyen bien simple de raccommoder tout cela.

--Et lequel, selon vous?

--C'est de le provoquer et de le tuer.

--Je pense que vous ferez tout pour épargner cette dure nécessité et ce péril affreux au respectable M. Hubert.

--Je les lui épargnerai de reste en me chargeant de venger ma cousine. C'est mon droit, monsieur l'abbé; je connais les devoirs d'un gentilhomme tout aussi bien que si j'avais appris le latin. Vous pouvez le lui dire de ma part. Qu'elle dorme en paix; je me tairai, et, si cela ne sert à rien, je me battrai.

--Mais, Bernard, reprit l'abbé d'un ton insinuant et doux, songez-vous à l'attachement de votre cousine pour M. de La Marche?

--Eh bien, raison de plus, m'écriai-je, saisi d'un mouvement de rage.

Et je lui tournai le dos brusquement.

L'abbé rapporta toute cette conversation à sa pénitente. Le rôle de ce digne prêtre était fort embarrassant; il avait reçu sous le sceau de la confession une confidence à laquelle il ne pouvait que faire des allusions très détournées, en s'entretenant avec moi. Cependant il espérait, au moyen de ces délicates allusions, me faire comprendre le crime de mon obstination et m'amener à y renoncer loyalement. Il augurait trop bien de moi; tant de vertu était au-dessus de mes forces, comme elle était au-dessus de mon intelligence.

X

Quelques jours se passèrent dans un calme apparent. Edmée se disait souffrante et sortait peu de sa chambre; M. de La Marche venait presque tous les jours, son château étant situé à peu de distance. Je le prenais de plus en plus en aversion, malgré les politesses dont il me comblait. Je ne comprenais rien à ses affectations de philosophie, et je le combattais avec toute la grossièreté de préjugés et d'expressions dont j'étais susceptible. Ce qui me consolait un peu de mes souffrances secrètes, c'était de voir qu'il n'était pas reçu plus que moi dans les appartements d'Edmée.

Le seul événement de cette semaine fut l'installation de Patience dans une cabane voisine du château. Depuis que l'abbé Aubert avait trouvé auprès du chevalier une existence à l'abri des persécutions ecclésiastiques, il n'y avait plus pour lui de nécessité à voir secrètement son ami le cénobite. Il l'avait donc vivement engagé à quitter le séjour des bois et à se rapprocher de lui. Patience s'était fait beaucoup prier. Tant d'années passées dans la solitude l'avaient tellement attaché à sa tour Gazeau, qu'il hésitait à lui préférer la société de son ami. En outre, il disait que l'abbé allait se corrompre dans le _commerce des grands_, que bientôt il subirait à son insu l'influence des vieilles idées, et qu'il se refroidirait à l'égard de la _cause sainte._ Il est vrai qu'Edmée avait gagné le cœur de Patience, et qu'en lui offrant une petite habitation appartenant à son père, et située dans un ravin pittoresque, à la sortie de son parc, elle s'y était prise avec assez de grâce et de délicatesse pour ne pas blesser sa fierté chatouilleuse. C'était à l'effet de terminer cette grande négociation que l'abbé s'était rendu à la tour Gazeau avec Marcasse, le soir où, retenus par l'orage, ils avaient donné asile à Edmée et à moi. La scène affreuse qui suivit notre arrivée trancha toutes les irrésolutions de Patience. Enclin aux idées pythagoriciennes, il avait horreur du sang répandu. La mort d'une biche lui arrachait des larmes, comme au Jacques de Shakespeare; à plus forte raison les meurtres humains lui étaient impossibles à contempler, et, du moment que la tour Gazeau eut été le théâtre de deux morts tragiques, elle lui sembla souillée, et rien n'eût pu le décider à y passer une nuit de plus. Il nous suivit à Sainte-Sévère, et bientôt il laissa vaincre ses scrupules philosophiques par les séductions d'Edmée. La maisonnette dont on lui fit accepter la jouissance était assez humble pour ne pas le faire rougir d'une transaction trop apparente avec la civilisation. Il y trouva une solitude moins profonde qu'à la tour Gazeau; mais les fréquentes visites de l'abbé et celles d'Edmée ne lui laissèrent pas le droit de se plaindre.

Ici le narrateur interrompit de nouveau son récit pour entrer dans le développement du caractère de Mlle de Mauprat.

Edmée, dit-il, et croyez bien que ce n'est pas le langage de la prévention, était, au sein de sa modeste obscurité, une des femmes les plus parfaites qu'il y eût en France. Pour qu'elle fût citée et vantée entre toutes, il ne lui a manqué que le désir ou la nécessité de se faire connaître au monde. Mais elle était heureuse dans sa famille, et la plus douce simplicité couronnait ses facultés et ses hautes vertus. Elle ignorait son mérite comme je l'ignorais moi-même à cette époque, où, brute avide, je ne voyais que par les yeux du corps et croyais ne l'aimer que parce qu'elle était belle. Il faut dire aussi que son fiancé, M. de La Marche, ne la comprenait guère mieux. Il avait développé la pâle intelligence dont il était doué à la froide école de Voltaire et d'Helvétius. Edmée avait allumé sa vaste intelligence aux brûlantes déclamations de Jean-Jacques. Un temps est venu où j'ai compris Edmée; le temps où M. de La Marche l'aurait comprise ne fût jamais arrivé.

Edmée, privée de sa mère dès le berceau et abandonnée à ses jeunes inspirations par un père plein de confiance, de bonté et d'incurie, s'était formée à peu près seule. L'abbé Aubert, qui lui avait fait faire sa première communion, n'avait point proscrit de ses lectures les philosophes qui l'avaient séduit lui-même. Ne trouvant autour d'elle ni contradiction ni même discussion, car, en toute chose, elle entraînait son père dont elle était l'idole, Edmée était restée fidèle à des principes en apparence bien opposés: la philosophie, qui préparait la ruine du christianisme, et le christianisme, qui proscrivait l'esprit d'examen. Pour expliquer cette contradiction, il faut que vous vous reportiez à ce que je vous ai dit de l'effet que produisit sur l'abbé Aubert la _Profession de foi du vicaire savoyard._ Vous n'ignorez pas, d'ailleurs, que dans les âmes poétiques le mysticisme et le doute règnent de pair. Jean-Jacques en fut un exemple éclatant et magnifique, et vous savez quelles sympathies il éveilla chez les prêtres et chez les nobles, alors même qu'il les gourmandait avec tant de véhémence. Quels miracles n'opère pas la conviction, aidée d'une éloquence sublime! Edmée avait bu à cette source vive avec toute l'avidité d'une âme ardente. Dans ses rares voyages à Paris, elle avait recherché les âmes sympathiques à la sienne. Mais, là, elle avait trouvé tant de nuances, si peu d'accord, et surtout, malgré la mode, tant de préjugés indestructibles, qu'elle s'était rattachée avec amour à sa solitude et à ses poétiques rêveries sous les vieux chênes de son parc. Elle parlait déjà de ses déceptions et refusait avec un bon sens au-dessus de son âge, et peut-être de son sexe, toutes les occasions de se mettre en rapport direct avec ces philosophes dont les écrits faisaient sa vie intellectuelle.

--Je suis un peu sybarite, disait-elle en souriant. J'aime mieux respirer un bouquet de roses préparé pour moi dès le matin dans un vase, que d'aller le chercher au milieu des épines et à l'ardeur du soleil.

Ce qu'elle disait de son sybaritisme n'était, d'ailleurs, qu'une figure. Élevée aux champs, elle était forte, active, courageuse, enjouée: elle joignait à toutes les grâces de la beauté délicate toute l'énergie de la santé physique et morale. C'était une fière et intrépide jeune fille autant qu'une douce et affable châtelaine. Je l'ai trouvée souvent bien haute et bien dédaigneuse; Patience et les pauvres de la contrée l'ont toujours trouvée humble et débonnaire.

Edmée chérissait les poètes presque autant que les philosophes spiritualistes; elle se promenait toujours un livre à la main. Un jour qu'elle avait pris le Tasse, elle rencontra Patience, et, selon sa coutume, il s'enquit avec curiosité et de l'auteur et du sujet. Il fallut qu'Edmée lui fît comprendre les croisades: ce ne fut pas le plus difficile. Grâce aux récits de l'abbé et à sa prodigieuse mémoire des faits, Patience connaissait passablement le canevas de l'histoire universelle. Mais ce qu'il eut de la peine à saisir, ce fut le rapport et la différence de la poésie épique à l'histoire. D'abord il était indigné des fictions des poètes et prétendait qu'on n'eût jamais dû souffrir de telles impostures. Puis, quand il eut compris que la poésie épique, loin d'induire les générations en erreur, donnait, avec de plus grandes proportions, une éternelle durée à la gloire des faits héroïques, il demanda pourquoi tous les faits importants n'avaient pas été chantés par les bardes, et pourquoi l'histoire de l'humanité n'avait pas trouvé une forme populaire qui pût, sans le secours des lettres, se graver dans toutes les mémoires. Il pria Edmée de lui expliquer une strophe de la _Jérusalem_; il y prit goût, et elle lui en lut un chant en français. Quelques jours plus tard, elle lui en fit connaître un second, et bientôt Patience connut tout le poème. Il se réjouit d'apprendre que ce récit héroïque était populaire en Italie, et essaya, en résumant ses souvenirs, de leur donner en prose grossière une forme abrégée; mais il n'avait nullement la mémoire des mots. Agité par ses vives impressions, mille images grandioses passaient devant ses yeux. Il les exprimait dans des improvisations où son génie triomphait de la barbarie de son langage; mais il lui était impossible de ressaisir ce qu'il avait dit. Il eut fallu qu'on pût l'écrire sous sa dictée, et encore cela n'eût servi de rien; car, au cas où il eût réussi à le lire, sa mémoire, n'étant exercée qu'au raisonnement, n'avait jamais pu conserver un fragment quelconque précisé par la parole. Il citait pourtant beaucoup, et son langage était parfois biblique; mais, au delà de certaines expressions qu'il affectionnait et d'un nombre de courtes sentences qu'il trouvait encore moyen de s'approprier, il n'avait rien retenu des pages qu'il s'était fait souvent relire et qu'il écoutait toujours avec la même émotion que la première fois. C'était un véritable plaisir que de voir l'effet des beautés poétiques sur cette puissante organisation. Peu à peu l'abbé, Edmée et moi-même, par la suite, nous vînmes à bout de lui faire connaître Homère et Dante. Il était si frappé des événements, qu'il pouvait faire l'analyse de _la Divine Comédie_ d'un bout à l'autre sans oublier ni transposer la moindre partie du voyage, des rencontres et des émotions du poète: là se bornait sa puissance. Quand il essayait de ressaisir quelques-unes des expressions qui l'avaient charmé à l'audition, il arrivait à une abondance de métaphores et d'images qui tenait du délire. Cette initiation de Patience à la poésie marqua dans sa vie une époque de transformation; elle lui donna en rêve l'action qui manquait à son existence réelle. Il contempla dans son miroir magique des combats gigantesques, vit des héros hauts de dix coudées; il comprit l'amour, qu'il n'avait jamais connu; il combattit, il aima, il vainquit, il éclaira les peuples, pacifia le monde, redressa les torts du genre humain et bâtit des temples au grand esprit de l'univers. Il vit dans la sphère étoilée tous les dieux de l'Olympe, pères de la primitive humanité; il lut dans les constellations l'histoire de l'âge d'or et celle des âges d'airain; il entendit dans le vent d'hiver les chants de Morven et salua dans les nuées orageuses les spectres de Fingal et de Comala.

--Avant de connaître les poètes, disait-il dans ses dernières années, j'étais comme un homme à qui manquerait un sens. Je voyais bien que ce sens était nécessaire, puisque tant de choses en sollicitaient l'exercice. Je me promenais seul la nuit avec inquiétude, me demandant pourquoi je ne pouvais dormir, pourquoi j'avais tant de plaisir à regarder les étoiles, que je ne pouvais m'arracher à cette contemplation; pourquoi mon cœur battait tout d'un coup de joie en voyant certaines couleurs, ou s'attristait jusqu'aux larmes à l'audition de certains sons. Je m'en effrayais quelquefois jusqu'à m'imaginer, en comparant mon agitation continuelle à l'insouciance des autres hommes de ma classe, que j'étais fou. Mais je m'en consolais bientôt en me disant que ma folie était douce, et j'eusse mieux aimé n'être plus que d'en guérir. À présent, il me suffit de savoir que ces choses ont été trouvées belles de tout temps par tous les hommes intelligents, pour comprendre ce qu'elles sont et en quoi elles sont utiles à l'homme. Je me réjouis dans la pensée qu'il n'y a pas une fleur, pas une nuance, pas un souffle d'air qui n'ait fixé l'attention et ému le cœur d'autres hommes, jusqu'à recevoir un nom consacré chez tous les peuples. Depuis que je sais qu'il est permis à l'homme, sans dégrader sa raison, de peupler l'univers et de l'expliquer avec ses rêves, je vis tout entier dans la contemplation de l'univers; et, quand la vue des misères et des forfaits de la société brise mon cœur et soulève ma raison, je me rejette dans mes rêves; je me dis que, puisque tous les hommes se sont entendus pour aimer l'œuvre divine, ils s'entendront aussi, un jour, pour s'aimer les uns les autres. Je m'imagine que, de père en fils, les éducations vont en se perfectionnant. Peut-être suis-je le premier ignorant qui ait deviné ce dont il n'avait aucune idée communiquée du dehors. Peut-être aussi que bien d'autres avant moi se sont inquiétés de ce qui se passait en eux-mêmes, et sont morts sans en trouver le premier mot. Pauvres gens que nous sommes! ajoutait Patience; on ne nous défend ni l'excès du travail physique, ni celui du vin, ni aucune des débauches qui peuvent détruire notre intelligence. Il y a des gens qui payent cher le travail des bras, afin que les pauvres, pour satisfaire les besoins de leur famille, travaillent au delà de leurs forces; il y a des cabarets et d'autres lieux plus dangereux encore, où le gouvernement prélève, dit-on, ses bénéfices; il y a aussi des prêtres qui montent en chaire pour nous dire ce que nous devons au seigneur de notre village, et jamais ce que notre seigneur nous doit. Il n'y a pas d'écoles où l'on nous enseigne nos droits, où l'on nous apprenne à distinguer nos vrais et honnêtes besoins des besoins honteux et funestes, où l'on nous dise enfin à quoi nous pouvons et devons penser quand nous avons sué tout le jour au profit d'autrui, et quand nous sommes assis, le soir, au seuil de nos cabanes à regarder les étoiles rouges sortir de l'horizon.

Ainsi raisonnait Patience; et croyez bien qu'en traduisant sa parole dans notre langue méthodique, je lui ôte toute sa grâce, toute sa verve et toute son énergie. Mais qui pourrait redire l'expression textuelle de Patience? Son langage n'appartenait qu'à lui seul; c'était un composé du vocabulaire borné, mais vigoureux, des paysans, et des métaphores les plus hardies des poètes, dont il enhardissait encore le tour poétique. À cet idiome mélangé, son esprit synthétique donnait l'ordre et la logique. Une incroyable abondance naturelle suppléait à la concision de l'expression propre. Il fallait voir quelle lutte téméraire sa volonté et sa conviction livraient à l'impuissance de ses formules; tout autre que lui n'eût pu s'en tirer avec honneur, et je vous assure que, pour qui songeait à quelque chose de plus sérieux qu'à rire de ses solécismes et de ses hardiesses, il y avait dans cet homme matière aux plus importantes observations sur le développement de l'esprit humain, et à la plus tendre admiration pour la beauté morale et primitive.

À l'époque où je compris entièrement Patience, j'avais un lien sympathique avec lui dans ma destinée exceptionnelle. Comme lui, j'avais été inculte; comme lui, j'avais cherché au dehors l'explication de mon être, comme on cherche le mot d'une énigme. Grâce aux circonstances fortuites de la naissance et de la richesse, j'étais arrivé à un développement complet, tandis que Patience se débattit jusqu'à la mort dans les ténèbres d'une ignorance dont il ne voulait ni ne pouvait sortir; mais ce ne fut pour moi qu'un sujet de plus de reconnaître la supériorité de cette organisation puissante qui se dirigeait plus hardiment à l'aide de faibles lueurs instinctives, que moi à la clarté de tous les flambeaux de la science, et qui n'avait pas eu, d'ailleurs, un seul mauvais penchant à vaincre, tandis que je les avais eus tous.

Mais, à l'époque dont j'ai à poursuivre le récit, Patience n'était, à mes yeux, qu'un personnage grotesque, objet d'amusement pour Edmée et de compassion charitable pour l'abbé Aubert. Lorsqu'ils me parlaient de lui d'un ton sérieux, je ne les comprenais plus et je m'imaginais qu'ils prenaient ce sujet comme une sorte de texte parabolique pour me démontrer les avantages de l'éducation, la nécessité de s'y prendre de bonne heure et les regrets inutiles des vieilles années.

J'allais rôder cependant dans les taillis dont sa nouvelle demeure était entourée, parce que j'avais vu Edmée s'y rendre à travers le parc, et que j'espérais obtenir, par surprise, un tête-à-tête avec elle au retour. Mais elle était toujours accompagnée de l'abbé, quelquefois même de son père; et, si elle restait seule avec le vieux paysan, il l'escortait ensuite jusqu'au château. Souvent, caché dans les touffes d'un if monstrueux qui étendait ses nombreux rejets et ses branches pendantes à quelques pas de cette chaumière, je vis Edmée assise au seuil, un livre à la main, tandis que Patience l'écoutait, les bras croisés, la tête courbée sur la poitrine et brisée en apparence par l'effort de l'attention. Je m'imaginais alors qu'Edmée essayait de lui apprendre à lire, et je la trouvais folle de s'obstiner à une éducation impossible. Mais elle était belle aux reflets du couchant, sous le pampre jaunissant de la chaumière, et je la contemplais en me disant qu'elle m'appartenait, en me jurant à moi-même de ne jamais céder à la force ni à la persuasion qui voudraient m'y faire renoncer.