Mauprat

Part 6

Chapter 64,017 wordsPublic domain

--Pourquoi non? répondit-elle en me regardant avec attention.

Je pâlis et je serrai les dents.

--En ce cas..., lui dis-je en essayant de l'emporter dans mes bras.

--En ce cas, me répondit-elle en me donnant une petite tape sur la joue, je vois que tu es jaloux; mais c'est un singulier jaloux que celui qui veut posséder sa maîtresse à dix heures pour la céder à minuit à huit hommes ivres qui la lui rendront demain aussi sale que la boue des chemins.

--Ah! tu as raison, m'écriai-je, va-t'en! va-t'en! Je te défendrais jusqu'à la dernière goutte de mon sang; mais je succomberais sous le nombre et je périrais avec la pensée que tu leur restes. Quelle horreur! tu m'y fais penser; me voilà triste. Allons, pars!

--Oh! oui! oh! oui! mon ange, s'écria-t-elle en m'embrassant sur les joues avec effusion.

Cette caresse, la première qu'une femme m'eût faite depuis mon enfance, me rappela, je ne sais comment ni pourquoi, le dernier baiser de ma mère; et, au lieu de plaisir, elle me causa une tristesse profonde. Je me sentis les yeux pleins de larmes. Ma suppliante s'en aperçut et baisa mes larmes en répétant toujours:

--Sauve-moi! sauve-moi!

--Et ton mariage? lui dis-je. Oh! écoute, jure-moi que tu ne te marieras pas avant que je meure; ce ne sera pas long, car mes oncles font bonne justice et courte justice, comme ils disent.

--Est-ce que tu ne vas pas me suivre? reprit-elle.

--Te suivre? Non! pendu là-bas pour avoir fait le métier de bandit, pendu ici pour t'avoir fait évader, ce sera toujours bien la même chose, et, du moins, je n'aurai pas la honte de passer pour un délateur et d'être pendu en place publique.

--Je ne te laisserai pas ici, s'écria-t-elle, dussé-je y mourir; viens avec moi; tu ne risques rien, crois-en ma parole. Je réponds de toi devant Dieu. Tue-moi si je mens; mais partons vite... Mon Dieu! je les entends chanter! Ils viennent! Ah! si tu ne veux pas me défendre, tue-moi tout de suite!

Elle se jeta dans mes bras. L'amour et la jalousie gagnaient de plus en plus en moi; j'eus, en effet, l'idée de la tuer, et j'eus la main sur mon couteau de chasse tout le temps que j'entendis du bruit et des voix dans le voisinage de la salle. C'étaient des cris de victoire. Je maudis le ciel de ne l'avoir pas donnée à nos ennemis. Je pressai Edmée sur ma poitrine, et nous restâmes immobiles dans les bras l'un de l'autre, jusqu'à ce qu'un nouveau coup de fusil annonçât que le combat recommençait. Alors je la serrai avec passion sur mon cœur.

--Tu me rappelles, lui dis-je, une pauvre tourterelle qui, étant poursuivie par le milan, vint, un jour, se jeter dans ma veste et se cacher jusque dans mon sein.

--Et tu ne l'as pas livrée au milan, n'est-ce pas? reprit Edmée.

--Non, de par tous les diables! pas plus que je ne te livrerai, toi, le plus joli des oiseaux des bois, à ces méchants oiseaux de nuit qui te menacent.

--Mais comment fuirons-nous? dit-elle en écoutant avec terreur la fusillade.

--Aisément, lui dis-je; suis-moi.

Je pris un flambeau, et, levant une trappe, je la fis descendre avec moi dans la cave. De là, nous gagnâmes un souterrain creusé dans le roc, et qui servait autrefois à risquer un grand moyen de défense quand la garnison était plus considérable; on sortait dans la campagne par une extrémité opposée à la herse, et on tombait sur les derrières des assiégeants, qui se trouvaient pris entre deux feux. Mais il y avait longtemps que la garnison de la Roche-Mauprat ne pouvait plus se diviser en deux corps, et, d'ailleurs, durant la nuit, il y aurait eu folie à se risquer hors de l'enceinte. Nous arrivâmes donc sans encombre à la sortie du souterrain; mais, au dernier moment, je fus saisi d'un accès de fureur. Je jetai ma torche par terre, et, m'appuyant contre la porte:

--Tu ne sortiras pas d'ici, dis-je à la tremblante Edmée, sans être à moi.

Nous étions dans les ténèbres; le bruit du combat ne venait plus jusqu'à nous. Avant qu'on vînt nous surprendre en ce lieu, nous avions mille fois le temps d'échapper. Tout m'enhardissait, Edmée ne dépendait plus que de mon caprice. Quand elle vit que les séductions de sa beauté ne pouvaient plus agir sur moi pour me porter à l'enthousiasme, elle cessa de m'implorer et fit quelques pas en arrière dans l'obscurité.

--Ouvre la porte, me dit-elle, et sors le premier, ou je me tue; car j'ai pris ton couteau de chasse au moment où tu l'oubliais sur le bord de la trappe, et, pour retourner chez tes oncles, tu seras obligé de marcher dans mon sang.

L'énergie de sa voix m'effraya.

--Rendez ce couteau, lui dis-je, ou, à tout risque, je vous l'ôte de force.

--Crois-tu que j'aie peur de mourir? dit-elle avec calme. Si j'avais tenu ce couteau là-bas, je ne me serais pas humiliée devant toi.

--Eh bien, malheur! m'écriai-je, vous me trompez, vous ne m'aimez pas! Partez! je vous méprise, je ne vous suivrai pas.

En même temps, j'ouvris la porte.

--Je ne veux pas partir sans vous, dit-elle; et vous, vous ne voulez pas que nous partions sans que je sois déshonorée. Lequel de nous deux est le plus généreux?

--Vous êtes folle, lui dis-je, vous m'avez menti, et vous ne savez que faire pour me rendre imbécile. Mais vous ne sortirez pas d'ici sans jurer que votre mariage avec le lieutenant général ou avec tout autre ne se fera pas avant que vous ayez été ma maîtresse.

--Votre maîtresse? dit-elle. Y pensez-vous? Ne pouvez-vous du moins, pour adoucir l'insolence, dire votre femme?

--C'est ce que diraient tous mes oncles à ma place, parce qu'ils ne se soucieraient que de votre dot. Moi, je n'ai envie de rien autre que de votre beauté. Jurez que vous serez à moi d'abord, et, après, vous serez libre; je le jure. Si je me sens trop jaloux pour le souffrir, un homme n'a qu'une parole, je me ferai sauter la cervelle.

--Je jure, dit Edmée, de n'être à personne avant d'être à vous.

--Ce n'est pas cela; jurez d'être à moi avant d'être à qui que ce soit.

--C'est la même chose, répondit-elle, je le jure.

--Sur l'Évangile? sur le nom du Christ? sur le salut de votre âme? sur le cercueil de votre mère?

--Sur l'Évangile, sur le nom du Christ, sur le salut de mon âme, sur le cercueil de ma mère!

--C'est bon.

--Un instant, reprit-elle: vous allez jurer que ma promesse et son exécution resteront un secret entre nous, que mon père ne le saura jamais ni personne qui puisse le lui redire?

--Ni qui que ce soit au monde. Qu'ai-je besoin qu'on le sache, pourvu que cela soit?

Elle me fit répéter la formule du serment, et nous nous élançâmes dehors, les mains unies en signe de foi mutuelle.

Là, notre fuite devenait périlleuse. Edmée craignait presque autant les assiégeants que les assiégés. Nous eûmes le bonheur de n'en rencontrer aucun; mais il n'était pas facile d'aller vite: le temps était si sombre que nous nous heurtions contre tous les arbres, et la terre si glissante, que nous ne pouvions nous soutenir. Un bruit inattendu nous fit tressaillir; mais, aussitôt, au son des chaînes qu'il traînait aux pieds, je reconnus le cheval de mon grand-père, animal extraordinairement vieux, mais toujours vigoureux et ardent: c'était le même qui m'avait amené dix ans auparavant, à la Roche-Mauprat; il n'avait qu'une corde autour du cou pour toute bride. Je la lui passai dans la bouche avec un nœud coulant; je jetai ma veste sur sa croupe, j'y plaçai ma fugitive, je détachai les entraves, je sautai sur l'animal, et, le talonnant avec fureur, je lui fis prendre le galop à tout hasard. Heureusement pour nous qu'il connaissait les chemins mieux que moi et n'avait pas besoin d'y voir pour en suivre les détours sans se heurter aux arbres. Cependant il glissait souvent, et, pour se retenir, il nous donnait des secousses qui nous eussent mille fois désarçonnés (équipés comme nous l'étions) si nous n'eussions été entre la vie et la mort. Dans de semblables situations, les entreprises désespérées sont les meilleures, et Dieu protège ceux que les hommes poursuivent. Nous semblions n'avoir plus rien à craindre, lorsque tout à coup le cheval heurta une souche, son pied se prit dans une racine à fleur de terre, et il s'abattit. Avant que nous fussions relevés, il avait pris la fuite dans les ténèbres, et j'entendais ses pas rapides s'éloigner de plus en plus. J'avais reçu Edmée dans mes bras; elle n'eut aucun mal, mais je pris une entorse si grave qu'il me fût impossible de faire un pas. Edmée crut que j'avais la jambe cassée; je le croyais un peu moi-même tant je souffrais; mais je ne pensai bientôt plus ni à la souffrance ni à l'inquiétude. La tendre sollicitude que me témoignait Edmée me fit tout oublier. En vain je la pressais de continuer sa route sans moi; elle pouvait maintenant s'échapper. Nous avions fait beaucoup de chemin. Le jour ne tarderait pas à paraître. Elle trouverait des habitations, et partout on la protégerait contre les Mauprat.

--Je ne te quitterai pas, répondit-elle avec obstination; tu t'es dévoué à moi, je me dévoue à toi de même; nous nous sauverons tous deux ou nous mourrons ensemble.

--Je ne me trompe pas, m'écriai-je; c'est une lumière que j'aperçois entre ces branches. Il y a là une habitation. Edmée, allez y frapper. Vous m'y laisserez sans inquiétude, et vous trouverez un guide pour vous conduire chez vous.

--Quoi qu'il arrive, je ne vous quitterai pas, dit-elle; mais je vais voir si l'on peut vous secourir.

--Non, lui dis-je, je ne vous laisserai pas frapper seule à cette porte. Cette lumière, au milieu de la nuit, dans une maison située au fond des bois, peut cacher quelque embûche.

Je me traînai jusqu'à la porte. Elle était froide comme du métal; les murs étaient couverts de lierre.

--Qui est là? cria-t-on du dedans avant que nous eussions frappé.

--Nous sommes sauvés, s'écria Edmée: c'est la voix de Patience.

--Nous sommes perdus, lui dis-je: nous sommes ennemis mortels, lui et moi.

--Ne craignez rien, dit-elle, suivez-moi; c'est Dieu qui nous amène ici.

--Oui, c'est Dieu qui t'amène ici, fille du ciel, étoile du matin, dit Patience en ouvrant la porte, et quiconque te suit soit le bienvenu à la tour Gazeau!

Nous pénétrâmes sous une voûte surbaissée, au milieu de laquelle pendait une lampe de fer. À la clarté de ce luminaire lugubre et des maigres broussailles qui flambaient dans l'âtre, nous vîmes avec surprise que la tour Gazeau était honorée d'une compagnie inusitée. D'un côté, la figure pâle et grave d'un homme en habit ecclésiastique recevait le reflet de la flamme; de l'autre côté, un chapeau à grands bords ombrageait un cône olivâtre terminé par une maigre barbe, et le mur recevait la silhouette d'un nez tellement effilé, qu'il n'y avait rien au monde qui pût lui être comparé, si ce n'est une longue rapière posée en travers sur les genoux du personnage, et la face d'un petit chien qu'on eût prise, à sa forme pointue, pour celle d'un rat gigantesque, si bien qu'il régnait une harmonie mystérieuse entre ces trois pointes acérées, le nez de don Marcasse, le museau de son chien et la lame de son épée. Il se leva lentement et porta la main à son chapeau. Ainsi fit le curé janséniste. Le chien allongea la tête entre les jambes de son maître, et, muet comme lui, montra les dents et coucha les oreilles sans aboyer.

--Chut! _Blaireau!_ lui dit Marcasse.

[Note 6: Le seigneur de Pleumartin a laissé dans le pays des souvenirs qui préserveront le récit de Mauprat du reproche d'exagération. La plume se refuserait à tracer les féroces obscénités et les raffinements de torture qui signalèrent la vie de cet insensé, et qui perpétuèrent les traditions du brigandage féodal dans le Berry jusqu'aux derniers jours de l'ancienne monarchie. On fit le siège de son château, et, après une résistance opiniâtre, il fut pris et pendu. Plusieurs personnes encore vivantes, et d'un âge qui n'est pas même très avancé, l'ont connu.]

VII

À peine le curé eut-il reconnu Edmée, qu'il fit trois pas en arrière avec une exclamation de surprise; mais ce ne fut rien auprès de la stupéfaction de Patience, lorsqu'il eut promené sur mes traits la lueur du tison enflammé qui lui servait de torche.

--La colombe en compagnie de l'ourson! s'écria-t-il; que se passe-t-il donc?

--Ami, répondit Edmée en mettant, à mon propre étonnement, sa main blanche dans la main grossière du sorcier, recevez-le aussi bien que moi-même. J'étais prisonnière à la Roche-Mauprat, et il m'a délivrée.

--Que les iniquités de sa race lui soient pardonnées pour cette action! dit le curé.

Patience me prit le bras sans rien dire et me conduisit auprès du feu. On m'assit sur l'unique chaise de la résidence, et le curé se mit en devoir d'examiner ma jambe, tandis qu'Edmée racontait, jusqu'à certain point, notre aventure, et s'informait de la chasse et de son père. Patience ne put lui en donner aucune nouvelle. Il avait entendu le cor résonner dans les bois, et la fusillade contre les loups avait troublé son repos plusieurs fois dans la journée. Mais, depuis l'orage, le bruit du vent avait étouffé tous les autres bruits, et il ne savait rien de ce qui se passait dans la Varenne. Marcasse monta lestement une échelle qui, à défaut de l'escalier rompu, conduisait aux étages supérieurs de la tour; son chien le suivit avec une merveilleuse adresse. Ils redescendirent bientôt, et nous apprîmes qu'une lueur rouge montait sur l'horizon du côté de la Roche-Mauprat. Malgré la haine que j'avais pour cette demeure et pour ses hôtes, je ne pus me défendre d'une sorte de consternation en entendant dire que, selon toute apparence, le manoir héréditaire qui portait mon nom était pris et livré aux flammes; c'était la honte et la défaite, et cet incendie était comme un sceau de vasselage apposé sur mon blason par ce que j'appelais les manants et les vilains. Je me levai en sursaut, et, si je n'eusse été retenu par une violente douleur au pied, je crois que je me serais élancé dehors.

--Qu'avez-vous donc? me dit Edmée, qui était près de moi en cet instant.

--J'ai, répondis-je brusquement, qu'il faut que je retourne là-bas; car mon devoir est de me faire tuer plutôt que de laisser mes oncles parlementer avec la canaille.

--La canaille! s'écria Patience en m'adressant pour la première fois la parole; qui est-ce qui parle de canaille ici? J'en suis, moi, de la canaille; c'est mon titre, et je saurai le faire respecter.

--Ma foi! ce ne sera pas de moi, dis-je en repoussant le curé, qui m'avait fait rasseoir.

--Ce ne serait pourtant pas pour la première fois, répondit Patience avec un sourire méprisant.

--Vous me rappelez, lui dis-je, que nous avons de vieux comptes à régler.

Et, surmontant l'affreuse douleur de mon entorse, je me levai de nouveau, et, d'un revers de main, j'envoyai don Marcasse, qui voulut succéder au curé dans le rôle de pacificateur, tomber à la renverse au milieu des cendres. Je ne lui voulais aucun mal, mais j'avais les mouvements un peu brusques; et le pauvre homme était si grêle, qu'il ne pesait pas plus dans ma main qu'une belette n'eût fait dans la sienne. Patience était debout devant moi, les bras croisés, dans une attitude de philosophe stoïcien; mais son regard laissait jaillir la flamme de la haine. Il était évident que, retenu par ses principes d'hospitalité, il attendait, pour m'écraser, que je lui eusse porté le premier coup. Je ne l'eusse pas fait attendre, si Edmée, méprisant le danger qu'il y avait à s'approcher d'un furieux, ne m'eût saisi le bras en me disant d'un ton absolu:

--Rasseyez-vous, tenez-vous tranquille, je vous l'ordonne.

Tant de hardiesse et de confiance me surprit et me plut en même temps. Les droits qu'elle s'arrogeait sur moi étaient comme une sanction de ceux que je prétendais avoir sur elle.

--C'est juste, répondis-je en m'asseyant.

Et j'ajoutai en regardant Patience:

--Cela se retrouvera.

--_Amen_, répondit-il en levant les épaules.

Marcasse s'était relevé avec beaucoup de sang-froid, et, secouant les cendres dont il était sali, au lieu de s'en prendre à moi, il essayait à sa manière de sermonner Patience. La chose n'était pas facile en elle-même; mais rien n'était moins irritant que cette censure monosyllabique jetant sa note au milieu des querelles comme un écho dans la tempête.

--À votre âge, disait-il à son hôte, pas patient du tout! Tout le tort, oui, tort, vous!

--Que vous êtes méchant! me disait Edmée, en laissant sa main sur mon épaule; ne recommencez pas, ou je vous abandonne.

Je me laissais gronder par elle avec plaisir, et sans m'apercevoir que, depuis un instant, nous avions changé de rôle. C'était elle maintenant qui commandait et menaçait; elle avait repris toute sa supériorité réelle sur moi en franchissant le seuil de la tour Gazeau; et ce lieu sauvage, ces témoins étrangers, cet hôte farouche, représentaient déjà la société où je venais de mettre le pied, et dont j'allais bientôt subir les entraves.

--Allons, dit-elle en se tournant vers Patience, nous ne nous entendons pas ici, et, moi, je suis dévorée d'inquiétude pour mon pauvre père, qui me cherche et qui se tord les bras à l'heure qu'il est. Bon Patience! trouve-moi un moyen de le rejoindre avec ce malheureux enfant que je ne puis laisser à ta garde, puisque tu ne m'aimes pas assez pour être patient et miséricordieux avec lui.

--Qu'est-ce que vous dites? s'écria Patience en posant sa main sur son front comme au sortir d'un rêve. Oui, vous avez raison; je suis un vieux brutal, un vieux fou. Fille de Dieu, dites à ce garçon... à ce gentilhomme que je lui demande pardon du passé, et que, pour le présent, je mets ma pauvre cellule à ses ordres; est-ce bien parler?

--Oui, Patience, dit le curé; d'ailleurs, tout peut s'arranger; mon cheval est doux et solide, Mlle de Mauprat va le monter; vous et Marcasse le conduirez par la bride, et, moi, je resterai ici près de notre blessé. Je réponds de le bien soigner et de ne l'irriter en aucune façon. N'est-ce pas, monsieur Bernard, vous n'avez rien contre moi, vous êtes bien sûr que je ne suis pas votre ennemi?

--Je n'en sais rien, répondis-je, c'est comme il vous plaira. Ayez soin de _la cousine_, conduisez-la; moi, je n'ai besoin de rien et je ne me soucie de personne. Une botte de paille et un verre de vin, c'est tout ce que je voudrais, si c'était possible.

--Vous aurez l'un et l'autre, dit Marcasse en me présentant sa gourde, et voici d'abord de quoi vous réconforter; je vais à l'écurie préparer le cheval.

--Non, j'y vais moi-même, dit Patience; ayez soin de ce jeune homme.

Et il passa dans une autre salle basse qui servait d'écurie au cheval du curé, durant les visites que celui-ci lui rendait. On fit passer l'animal par la chambre où nous étions, et Patience, arrangeant le manteau du curé sur la selle, y déposa Edmée avec un soin paternel.

--Un instant, dit-elle avant de se laisser emmener; monsieur le curé, vous me promettez sur le salut de votre âme de ne pas abandonner mon cousin avant que je sois revenue avec mon père pour le chercher?

--Je le jure, répondit le curé.

--Et vous, Bernard, dit Edmée, vous jurez sur l'honneur que vous m'attendrez ici?

--Je n'en sais rien du tout, répondis-je; cela dépendra du temps et de ma patience; mais vous savez bien, cousine, que nous nous reverrons, fût-ce au diable, et, quant à moi, le plus tôt possible.

À la clarté du tison que Patience agitait autour d'elle pour examiner le harnais du cheval, je vis son beau visage rougir et pâlir; puis elle releva sa tête penchée tristement et me regarda fixement d'un air étrange.

--Partons-nous? dit Marcasse en ouvrant la porte.

--Marchons, dit Patience en prenant la bride. Ma fille Edmée, baissez-vous bien en passant sous la porte.

--Qu'est-ce qu'il y a, Blaireau? dit Marcasse en s'arrêtant sur le seuil et en mettant en avant la pointe de son épée glorieusement rouillée dans le sang des animaux rongeurs.

Blaireau resta immobile, et, s'il n'eût été _muet de naissance_, comme le disait son maître, il eût aboyé; mais il avertit à sa manière en faisant entendre une sorte de toux sèche, qui était son plus grand signe de colère et d'inquiétude...

[Figure 03]

--Quelque chose là-dessous, dit Marcasse.

Et il avança fort courageusement dans les ténèbres en faisant signe à l'amazone de ne pas sortir. La détonation d'une arme à feu nous fit tous tressaillir. Edmée sauta légèrement à bas de cheval, et, par un mouvement instinctif qui ne m'échappa point, vint se placer derrière ma chaise. Patience s'élança hors de la tour; le curé courut au cheval épouvanté, qui se cabrait et reculait sur nous; Blaireau réussit à aboyer. J'oubliai mon mal, et, d'un saut, je fus aux avant-postes.

Un homme, criblé de blessures et répandant un ruisseau de sang, était couché en travers devant la porte. C'était mon oncle Laurent, mortellement blessé au siège de la Roche-Mauprat, qui venait expirer sous nos yeux. Avec lui était son frère Léonard, qui venait de tirer à tout hasard son dernier coup de pistolet et qui heureusement n'avait atteint personne. Le premier mouvement de Patience fut de se mettre en défense; mais, en reconnaissant Marcasse, les fugitifs, loin de se montrer hostiles, demandèrent asile et secours, et personne ne crut devoir leur refuser l'assistance que réclamait leur déplorable situation. La maréchaussée était à leur poursuite. La Roche-Mauprat était la proie des flammes; Louis et Pierre s'étaient fait tuer sur la brèche; Antoine, Jean et Gaucher étaient en fuite d'un autre côté. Peut-être étaient-ils déjà prisonniers. Rien ne saurait rendre l'horreur des derniers moments de Laurent. Son agonie fut rapide, mais affreuse. Il blasphémait à faire pâlir le curé. À peine la porte fut-elle refermée et le moribond déposé à terre, qu'un râle horrible s'empara de lui. Malgré nos représentations, Léonard, ne connaissant d'autre remède que l'eau-de-vie, arrachant de mes mains (non sans m'adresser en jurant un reproche insultant pour ma fuite) la gourde de Marcasse, desserra de force, avec la lame de son couteau de chasse, les dents contractées de son frère, et lui versa la moitié de la gourde. Le malheureux bondit, agita ses bras dans des convulsions désespérées, se redressa de toute sa hauteur, et retomba raide mort sur le carreau ensanglanté. Nous n'eûmes pas le loisir d'une oraison funèbre; la porte retentit sous les coups redoublés de nouveaux assaillants.

--Ouvrez, de par le roi! crièrent plusieurs voix; ouvrez à la maréchaussée.

--À la défense! s'écria Léonard en relevant son couteau et en s'élançant vers la porte. Vilains, montrez-vous gentilshommes! Et toi, Bernard, répare ta faute, lave ta honte, ne souffre pas qu'un Mauprat tombe vivant dans les mains des gendarmes!

Commandé par l'instinct du courage et de la fierté, j'allais l'imiter, quand Patience, s'élançant sur lui et le terrassant avec une force herculéenne, lui mit le genou sur la poitrine en criant à Marcasse d'ouvrir la porte. Cela fut fait avant que j'eusse pu prendre parti pour mon oncle contre son hôte inexorable. Six gendarmes s'élancèrent dans la tour et nous tinrent tous immobiles au bout de leurs fusils.

--Holà! messieurs! dit Patience, ne faites de mal à personne et prenez ce prisonnier. Si j'eusse été seul avec lui, je l'eusse défendu ou fait sauver; mais il y a ici des braves gens qui ne doivent pas payer pour un coquin, et je ne me soucie pas de les exposer dans un engagement. Voilà le Mauprat. Songez que votre devoir est de le remettre sain et sauf dans les mains de la justice. Cet autre est mort.

--Monsieur, rendez-vous, dit le sous-officier de maréchaussée en s'emparant de Léonard.

--Jamais un Mauprat ne traînera son nom sur les bancs d'un présidial, répondit Léonard d'un air sombre. Je me rends, mais vous n'aurez que ma peau.

Et il se laissa asseoir sur une chaise sans faire de résistance.

Tandis qu'on se préparait à le lier:

--Une seule, une dernière charité, mon père, dit-il au curé. Passez-moi le reste de la gourde; je me meurs de soif et d'épuisement.