Part 5
--C'est bien simple: d'ici à dix minutes, tu ne diras pas à cette donzelle qu'elle n'est pas chez la vieille Rochemaure.
--Pour qui me prenez-vous? répondis-je en enfonçant mon chapeau sur mes yeux. Croyez-vous que je sois une bête? Attendez, voulez-vous que j'aille prendre la robe de ma grand'mère qui est là-haut, et que je me fasse passer pour la dévote de Rochemaure?
--Bonne idée, dit Laurent.
--Mais, avant tout, j'ai à vous parler, reprit Jean.
Et il les entraîna dehors, après avoir fait un signe aux autres. Au moment où ils sortaient tous, je crus voir que Jean voulait engager Antoine à me surveiller; mais Antoine, avec une insistance que je ne compris pas, s'obstina à les suivre. Je restai seul avec l'inconnue.
Je demeurai un instant étourdi, bouleversé, et plus embarrassé que satisfait du tête-à-tête; puis, en cherchant à me rendre compte de ce qui se passait de mystérieux autour de moi, je parvins à m'imaginer, à travers les fumées du vin, quelque chose d'assez vraisemblable, quoique pourtant ce fût une erreur complète.
Je crus expliquer tout ce que je venais de voir et d'entendre, en supposant: 1° que cette dame si tranquille et si parée était une de ces filles de bohème que j'avais vues quelquefois dans les foires; 2° que Laurent, l'ayant rencontrée par les champs, l'avait amenée pour divertir la compagnie; 3° qu'on lui avait fait confidence de mon état d'ivresse fanfaronne, et qu'on l'amenait pour mettre ma galanterie à l'épreuve, tandis qu'on me regarderait par le trou de la serrure. Mon premier mouvement, dès que cette pensée se fut emparée de moi, fut de me lever et d'aller droit à la porte, que je fermai à double tour et dont je tirai les verrous; puis je revins vers la dame, déterminé que j'étais à ne pas lui donner lieu de railler ma timidité.
Elle était assise sous le manteau de la cheminée; et, comme elle était occupée à sécher ses habits mouillés et penchée vers le foyer, elle ne s'était pas rendu compte de ce que je faisais; mais l'expression étrange de mon visage la fit tressaillir lorsque je m'approchai d'elle. J'étais déterminé à l'embrasser pour commencer; mais, je ne sais par quel prodige, dès qu'elle eut levé ses yeux sur moi, cette familiarité me devint impossible. Je ne me sentis que le courage de lui dire:
--Ma foi! mademoiselle, vous êtes charmante, et vous me plaisez, aussi vrai que je m'appelle Bernard Mauprat.
--Bernard Mauprat! s'écria-t-elle en se levant; vous êtes Bernard Mauprat, vous? En ce cas, changez de langage et sachez à qui vous parlez; ne vous l'a-t-on pas dit?
--On ne me l'a pas dit, mais je le devine, répondis-je en ricanant et en m'efforçant de lutter contre le respect que m'inspiraient sa pâleur subite et son attitude impérieuse.
--Si vous le devinez, dit-elle, comment est-il possible que vous me parliez comme vous faites? Mais on m'avait bien dit que vous étiez mal élevé, et pourtant j'avais toujours désiré vous rencontrer.
--En vérité, dis-je en ricanant toujours, vous! princesse de grandes routes, qui avez connu tant de gens en votre vie? Laissez mes lèvres rencontrer les vôtres, s'il vous plaît, ma belle, et vous saurez si je suis aussi bien élevé que messieurs mes oncles, que vous écoutiez si bien tout à l'heure.
--Vos oncles! s'écria-t-elle en saisissant brusquement sa chaise et en la plaçant entre nous comme par un instinct de défense. Oh! mon Dieu! mon Dieu! je ne suis pas chez Mme de Rochemaure!
--Le nom commence toujours de même, et nous sommes d'aussi bonne roche que qui que ce soit.
--La Roche-Mauprat!... murmura-t-elle en frissonnant de la tête aux pieds comme une biche qui entend hurler les loups.
Et ses lèvres devinrent toutes blanches. L'angoisse passa dans tous ses traits. Par une involontaire sympathie, je frémis moi-même et je faillis changer tout à coup de manières et de langage.
--Qu'est-ce que cela a donc de surprenant pour elle? me disais-je; n'est-ce pas une comédie qu'elle joue? et, si les Mauprat ne sont pas là derrière quelque boiserie à nous écouter, ne leur racontera-t-elle pas mot pour mot tout ce qui se sera passé? Cependant elle tremble comme une feuille de peuplier... Mais si c'est une comédienne? J'en ai vu une qui faisait Geneviève de Brabant et qui pleurait à s'y méprendre.
J'étais dans une grande perplexité, et je promenais des yeux hagards tantôt sur elle, tantôt sur les portes, que je croyais toujours près de s'ouvrir toutes grandes, aux éclats de rire de mes oncles.
Cette femme était belle comme le jour. Je ne crois pas que jamais il ait existé une femme aussi jolie que celle-là. Ce n'est pas moi seulement qui l'atteste; elle a laissé une réputation de beauté qui n'est pas encore oubliée dans le pays. Elle était d'une taille assez élevée, svelte et remarquable par l'aisance de ses mouvements. Elle était blanche avec des yeux noirs et des cheveux d'ébène. Ses regards et son sourire avaient une expression de bonté et de finesse dont le mélange était incompréhensible; il semblait que le ciel lui eût donné deux âmes, une toute d'intelligence, une toute de sentiment. Elle était naturellement gaie et brave; c'était un ange que les chagrins de l'humanité n'avaient pas encore osé toucher. Rien ne l'avait fait souffrir, rien ne lui avait appris la méfiance et l'effroi. C'était donc là la première souffrance de sa vie, et c'était moi, brute, qui la lui inspirais. Je la prenais pour une bohémienne, et c'était un ange de pureté.
C'était ma jeune tante à la mode de Bretagne, Edmée de Mauprat, fille de M. Hubert, mon grand-oncle (à la mode de Bretagne aussi), qu'on appelait le chevalier, et qui s'était fait relever de l'ordre de Malte pour se marier dans un âge déjà mûr; car, ma tante et moi, nous étions du même âge. Nous avions dix-sept ans tous deux, à quelques mois de différence, et ce fut là notre première entrevue. Celle que j'aurais dû protéger au péril de ma vie, envers et contre tous, était là, devant moi, palpitante et consternée comme une victime devant le bourreau.
Elle fit un grand effort, et, s'approchant de moi, qui marchais avec préoccupation dans la salle, elle se nomma et ajouta:
--Il est impossible que vous soyez un infâme comme tous ces brigands que je viens de voir et dont je sais la vie infernale. Vous êtes jeune; votre mère était bonne et sage. Mon père voulait vous élever et vous adopter. Encore aujourd'hui, il regrette de ne pouvoir vous tirer de l'abîme où vous êtes plongé. N'avez-vous pas reçu plusieurs messages de sa part? Bernard, vous êtes mon proche parent, songez aux liens du sang; pourquoi voulez-vous m'insulter? Veut-on m'assassiner ici ou me donner la torture? Pourquoi m'a-t-on trompée en me disant que j'étais à Rochemaure? pourquoi s'est-on retiré d'un air de mystère? Que prépare-t-on? que se passe-t-il?
La parole expira sur ses lèvres; un coup de fusil venait de se faire entendre au dehors. Une décharge de couleuvrine y répondit, et la trompe d'alarme ébranla de sons lugubres les tristes murailles du donjon. Mlle de Mauprat retomba sur sa chaise. Je restai immobile, ne sachant si c'était là une nouvelle scène de comédie imaginée pour se divertir de moi, et décidé à ne point me mettre en peine de cette alarme jusqu'à ce que j'eusse la preuve certaine qu'elle n'était pas simulée.
--Allons, lui dis-je en me rapprochant d'elle, convenez que tout ceci est une plaisanterie. Vous n'êtes pas mademoiselle de Mauprat, et vous voulez savoir si je suis un apprenti capable de faire l'amour.
--J'en jure par le Christ, répondit-elle en prenant mes mains dans ses mains froides comme la mort, je suis Edmée, votre parente, votre prisonnière, votre amie; car je me suis toujours intéressée à vous, j'ai toujours supplié mon père de ne pas vous abandonner... Mais écoutez, Bernard, on se bat, on se bat à coups de fusil! C'est mon père qui vient me chercher sans doute, et on va le tuer! Ah! s'écria-t-elle en tombant à genoux devant moi, allez empêcher cela, Bernard, mon enfant! Dites à vos oncles de respecter mon père, le meilleur des hommes, si vous saviez. Dites-leur que, s'ils nous haïssent, s'ils veulent verser du sang, eh bien, qu'ils me tuent! qu'ils m'arrachent le cœur, mais qu'ils respectent mon père...
On m'appela du dehors d'une voix véhémente.
--Où est ce poltron? où est cet enfant de malheur? disait mon oncle Laurent.
On secoua la porte; je l'avais si bien fermée, qu'elle résista à des secousses furieuses.
--Ce misérable lâche s'amuse à faire l'amour pendant qu'on nous égorge! Bernard, la maréchaussée nous attaque. Votre oncle Louis vient d'être tué. Venez, pour Dieu, venez, Bernard!
--Que le diable vous emporte tous! m'écriai-je, et soyez tué vous-même, si je crois un mot de tout cela; je ne suis pas si sot que vous pensez; il n'y a de lâches ici que ceux qui mentent. Moi, j'ai juré que j'aurais la femme, et je ne la rendrai que quand il me plaira.
--Allez au diable! répondit Laurent, vous faites semblant...
Les décharges de mousqueterie redoublèrent. Des cris affreux se firent entendre. Laurent quitta la porte et se mit à courir vers le bruit. Son empressement marquait tant de vérité, que je n'y pus résister. L'idée qu'on m'accuserait de lâcheté l'emporta; je m'avançai vers la porte.
--Ô Bernard! ô monsieur de Mauprat! s'écria Edmée en se traînant après moi, laissez-moi aller avec vous; je me jetterai aux pieds de vos oncles, je ferai cesser ce combat, je leur céderai tout ce que je possède, ma vie, s'ils la veulent... pour que celle de mon père soit sauvée.
--Attendez, lui dis-je en me retournant vers elle, je ne peux pas savoir si on ne se moque pas de moi. Je crois que mes oncles sont là derrière la porte, et que, pendant que nos valets de chiens tiraillent dans la cour, on tient une couverture pour me berner. Vous êtes ma cousine, ou vous êtes une... Vous allez me faire un serment, et je vous en ferai un à mon tour. Si vous êtes une princesse errante, et que, vaincu par vos grimaces, je sorte de cette chambre, vous allez jurer d'être ma maîtresse et de ne souffrir personne auprès de vous avant que j'aie usé de mes droits; ou bien, moi, je vous jure que vous serez corrigée comme j'ai corrigé ce matin Flore, ma chienne mouchetée. Si vous êtes Edmée, et que je vous jure de me mettre entre votre père et ceux qui voudraient le tuer, que me promettez-vous, que me jurez-vous?
--Si vous sauviez mon père, s'écria-t-elle, je vous jure que je vous épouserais.
--Oui-da! lui dis-je, enhardi par son enthousiasme, dont je ne comprenais pas la sublimité. Donnez-moi donc un gage, afin qu'en tout cas, je ne sorte pas d'ici comme un sot.
Elle se laissa embrasser sans faire résistance; ses joues étaient glacées. Elle s'attachait machinalement à mes pas pour sortir; je fus obligé de la repousser. Je le fis sans rudesse; mais elle tomba comme évanouie. Je commençai à comprendre la réalité de ma situation; car il n'y avait personne dans le corridor, et les bruits du dehors devenaient de plus en plus alarmants. J'allais courir vers mes armes, lorsqu'un dernier mouvement de méfiance, ou peut-être un autre sentiment, me fit revenir sur mes pas et fermer à double tour la porte de la salle où je laissais Edmée. Je mis la clef dans ma ceinture, et j'allai aux remparts, armé de mon fusil, que je chargeai en courant.
C'était tout simplement une attaque de la maréchaussée; il n'y avait là rien de commun avec Mlle de Mauprat. Nos créanciers avaient obtenu prise de corps contre nous. Les gens de loi, battus et maltraités, avaient requis de l'avocat du roi au présidial de Bourges un mandat d'amener, que la force armée exécutait de son mieux, espérant s'emparer de nous avec facilité au moyen d'une surprise nocturne. Mais nous étions en meilleur état de défense qu'ils ne pensaient; nos gens étaient braves et bien armés, et puis nous nous battions pour notre existence tout entière; nous avions le courage du désespoir, et c'était un avantage immense. Notre troupe montait à vingt-quatre personnes, la leur à plus de cinquante militaires. Une vingtaine de paysans lançaient des pierres sur les côtés; mais ils faisaient plus de mal à leurs alliés qu'à nous.
Le combat fut acharné pendant une demi-heure; puis notre résistance effraya tellement l'ennemi, qu'il se replia et suspendit ses hostilités; mais il revint bientôt à la charge et fut de nouveau repoussé avec perte. Les hostilités furent encore suspendues. On nous somma de nous rendre pour la troisième fois, en nous promettant la vie sauve. Antoine Mauprat leur répondit par une moquerie obscène. Ils restèrent indécis, mais ne se retirèrent pas.
Je m'étais battu bravement; j'avais fait ce que j'appelais mon devoir. La trêve se prolongeait. Nous ne pouvions plus juger de la distance de l'ennemi, et nous n'osions risquer une décharge dans l'obscurité, car nos munitions de guerre étaient précieuses. Tous mes oncles étaient cloués aux remparts dans l'incertitude d'une nouvelle attaque. L'oncle Louis était grièvement blessé. Ma prisonnière me revint en mémoire. J'avais, au commencement du combat, entendu dire à Jean Mauprat qu'il fallait, en cas de défaite, l'offrir à condition qu'on lèverait le siège, ou la pendre aux yeux de l'ennemi. Je ne pouvais plus douter de la vérité de ce qu'elle m'avait dit. Quand la victoire parut se déclarer pour nous, on oublia la captive. Seulement le rusé Jean se détacha de sa chère couleuvrine qu'il pointait avec tant d'amour, et se glissa comme un chat dans les ténèbres. Un mouvement de jalousie incroyable s'empara de moi. Je jetai mon fusil, et je m'élançai sur ses traces, le couteau dans la main, et résolu, je crois, à le poignarder s'il touchait à ce que je regardais comme ma capture. Je le vis approcher de la porte, essayer de l'ouvrir, regarder avec attention par le trou de la serrure, pour s'assurer que sa proie ne lui avait pas échappé. Les coups de fusil recommencèrent. Il tourna sur ses talons inégaux avec l'agilité surprenante dont il était doué et courut aux remparts. Pour moi, caché dans l'ombre, je le laissai passer et ne le suivis pas. Un autre instinct que celui du carnage venait de s'emparer de moi. Un éclair de jalousie avait enflammé mes sens. La fumée de la poudre, la vue du sang, le bruit, le danger et plusieurs rasades d'eau-de-vie avalées à la ronde pour entretenir l'activité, m'avaient singulièrement échauffé la tête. Je pris la clef dans ma ceinture, j'ouvris brusquement la porte, et, quand je reparus devant la captive, je n'étais plus le novice méfiant et grossier qu'elle avait réussi à ébranler; j'étais le brigand farouche de la Roche-Mauprat, cent fois plus dangereux cette fois que la première. Elle s'élança vers moi avec impétuosité. J'ouvris mes bras pour la saisir; mais, au lieu de s'en effrayer, elle s'y jeta en criant:
--Eh bien, mon père?
--Ton père, lui dis-je en l'embrassant, n'est pas là. Il n'est pas plus question de lui que de toi sur la brèche à l'heure qu'il est. Nous avons _descendu_ une douzaine de gendarmes, et voilà tout. La victoire se déclare pour nous comme de coutume. Ainsi ne t'inquiète plus de ton père; moi, je ne m'inquiète plus des gens du roi. Vivons en paix et fêtons l'amour.
En parlant ainsi, je portai à mes lèvres un broc de vin qui restait sur la table. Mais elle me l'ôta des mains d'un air d'autorité qui m'enhardit.
--Ne buvez plus, me dit-elle; songez à ce que vous dites. Est-ce vrai, ce que vous avez dit? en répondez-vous sur l'honneur, sur l'âme de votre mère?
--Tout cela est vrai, je le jure sur votre belle bouche toute rose, lui répondis-je en essayant de l'embrasser encore.
Mais elle recula avec terreur.
--Oh! mon Dieu, dit-elle, il est ivre! Bernard! Bernard! souvenez-vous de ce que vous avez promis, gardez votre parole. Vous savez bien, à présent, que je suis votre parente, votre sœur.
--Vous êtes ma maîtresse ou ma femme, lui répondis-je en la poursuivant toujours.
--Vous êtes un misérable! reprit-elle en me repoussant de sa cravache. Qu'avez-vous fait pour que je vous sois quelque chose? Avez-vous secouru mon père?
--J'ai juré de le secourir, et je l'aurais fait s'il eût été là; c'est donc comme si je l'avais fait. Savez-vous que, si je l'avais fait et que j'eusse échoué, il n'y aurait pas eu à la Roche-Mauprat de supplice assez cruel et assez lent pour me punir à petit feu de cette trahison! J'ai juré assez haut, on peut l'avoir entendu. Ma foi, je ne m'en soucie guère, et je ne tiens pas à vivre deux jours de plus ou de moins; mais je tiens à vos faveurs, ma belle, et à n'être pas un chevalier langoureux dont on se moque. Allons, aimez-moi tout de-suite, ou, ma foi, je m'en retourne là-bas, et, si je suis tué, tant pis pour vous. Vous n'aurez plus de chevalier, et vous aurez encore sept Mauprat à tenir en bride. Je crains que vous n'ayez pas les mains assez fortes pour cela, ma jolie petite linotte.
Ces paroles, que je débitais au hasard et sans y attacher d'autre importance que de la distraire pour m'emparer de ses mains ou de sa taille, firent une vive impression sur elle. Elle s'enfuit à l'autre bout de la salle et s'efforça d'ouvrir la fenêtre; mais ses petites mains ne purent seulement en ébranler le châssis de plomb aux ferrures rouillées. Sa tentative me fit rire. Elle joignit les mains avec anxiété et resta immobile; puis tout à coup l'expression de son visage changea; elle sembla prendre son parti et vint à moi l'air riant et la main ouverte. Elle était si belle ainsi, qu'un nuage passa devant mes yeux, et pendant un instant je ne la vis plus.
[Figure 02]
Passez-moi une puérilité. Il faut que je vous dise comment elle était habillée. Elle ne remit jamais ce costume depuis cette nuit étrange, et pourtant je me le rappelle minutieusement. Il y a longtemps de cela. Eh bien, je vivrais encore autant que j'ai vécu, que je n'oublierais pas un seul détail, tant j'en fus frappé au milieu du tumulte qui se faisait au dedans et au dehors de moi, au milieu des coups de fusil qui battaient le rempart, des éclairs qui sillonnaient le ciel, et des palpitations violentes qui précipitaient mon sang de mon cœur à mon cerveau, et de ma tête à ma poitrine.
Oh! qu'elle était belle! Il me semble que son spectre passe encore devant mes yeux. Je crois la voir, vous dis-je, avec son costume d'amazone qu'on portait dans ce temps-là. Ce costume consistait en une jupe de drap très ample; le corps serré dans un gilet de satin gris de perle boutonné, et une écharpe rouge autour de la taille; en dessus, on portait la veste de chasse galonnée, courte et ouverte par devant; un chapeau de feutre gris à grands bords, relevés sur le front, et ombragé d'une demi-douzaine de plumes rouges, surmontait des cheveux sans poudre, retroussés autour du visage et tombant par derrière en deux longues tresses, comme ceux des Bernoises. Ceux d'Edmée étaient si longs, qu'ils descendaient presque à terre.
Cette parure fantastique pour moi, cette fleur de jeunesse et ce bon accueil qu'elle semblait faire à mes prétentions, c'en était bien assez pour me rendre fou d'amour et de joie. Je ne comprenais rien de plus agréable qu'une belle femme qui se donnait sans paroles grossières et sans larmes de honte. Mon premier mouvement fut de la saisir dans mes bras; mais, comme vaincu par ce besoin irrésistible d'adoration qui caractérise le premier amour, même chez les êtres les plus grossiers, je tombai à ses genoux et je les pressai contre ma poitrine; c'était pourtant, dans cette hypothèse, à une grande dévergondée que s'adressait cet hommage. Je n'en étais pas moins près de m'évanouir.
Elle prit ma tête dans ses deux belles mains, en s'écriant:
--Ah! je le voyais bien, je le savais bien, que vous n'étiez pas un de ces réprouvés. Oh! vous allez me sauver, Dieu merci! Soyez béni, ô Dieu! et vous, mon cher enfant, dites de quel côté... Vite, fuyons! Faut-il sauter par la fenêtre? Oh! je n'ai pas peur, mon cher monsieur; allons!
Je crus sortir d'un rêve, et j'avoue que cela me fut horriblement désagréable.
--Qu'est-ce à dire? lui répondis-je en me relevant; vous jouez-vous de moi? ne savez-vous pas où vous êtes, et croyez-vous que je sois un enfant?
--Je sais que je suis à la Roche-Mauprat, répondit-elle en redevenant pâle, et que je vais être outragée et assassinée dans deux heures si, d'ici là, je n'ai pas réussi à vous inspirer quelque pitié. Mais j'y réussirai, s'écria-t-elle en tombant à son tour à mes genoux, vous n'êtes pas un de ces hommes-là. Vous êtes trop jeune pour être un monstre comme eux; vous avez eu l'air de me plaindre; vous me ferez évader, n'est-ce pas, n'est-ce pas, _mon cher cœur?_
Elle prenait mes mains et les baisait avec ardeur pour me fléchir; je l'écoutais et je la regardais avec une stupidité peu faite pour la rassurer. Mon âme n'était guère accessible par elle-même à la générosité et à la compassion, et, dans ce moment, une passion plus violente que tout le reste faisait taire en moi ce qu'elle essayait d'y trouver. Je la dévorais des yeux sans rien comprendre à ses discours. Toute la question pour moi était de savoir si je lui avais plu, ou si elle avait voulu se servir de moi pour la délivrer.
--Je vois bien que vous avez peur, lui dis-je; vous avez tort d'avoir peur de moi; je ne vous ferai certainement pas de mal. Vous êtes trop jolie pour que je songe à autre chose que vous caresser.
--Oui, mais vos oncles me tueront, s'écria-t-elle, vous le savez bien. Est-il possible que vous vouliez me laisser tuer? Puisque je vous plais, sauvez-moi, je vous aimerai après.
--Oh! oui, après, après! lui répondis-je en riant d'un air niais et méfiant, après que vous m'aurez fait pendre par les gens du roi, que je viens d'étriller si bien. Allons, prouvez-moi que vous m'aimez tout de suite, je vous sauverai après; après, moi aussi.
Je la poursuivis autour de la chambre; elle fuyait. Cependant elle ne me témoignait pas de colère et me résistait avec des paroles douces. La malheureuse ménageait en moi son seul espoir et craignait de m'irriter. Ah! si j'avais pu comprendre ce que c'était qu'une femme comme elle, et ce qu'était ma situation! Mais j'en étais incapable et je n'avais qu'une idée fixe, l'idée qu'un loup peut avoir en pareille occasion.
Enfin, comme à toutes ses prières je répondais toujours la même chose: «M'aimez-vous, ou vous moquez-vous?» elle vit à quelle brute elle avait affaire; et, prenant son parti, elle se retourna vers moi, jeta ses bras autour de mon cou, cacha son visage dans mon sein et me laissa baiser ses cheveux. Puis elle me repoussa doucement en me disant:
--Eh! mon Dieu, ne vois-tu pas que je t'aime et que tu m'as plu dès le moment que je t'ai vu? Mais ne comprends-tu pas que je hais tes oncles et que je ne veux appartenir qu'à toi?
--Oui, lui répondis-je obstinément, parce que vous avez dit: «Voilà un imbécile à qui je persuaderai tout ce que je voudrai en lui disant que je l'aime; il le croira, et je le mènerai pendre.» Voyons, il n'y a qu'un mot qui serve, si vous m'aimez...
Elle me regardait d'un air d'angoisse, tandis que je cherchais à rencontrer ses lèvres quand elle ne détournait pas la tête. Je tenais ses mains dans les miennes, elle ne pouvait plus que reculer l'instant de sa défaite. Tout à coup sa figure pâle se colora, elle se mit à sourire, et, avec une expression de coquetterie angélique:
--Et vous, dit-elle, m'aimez-vous?
De ce moment, la victoire fut à elle. Je n'eus plus la force de vouloir ce que je désirais; ma tête de loup-cervier fut bouleversée, ni plus ni moins que celle d'un homme, et je crois que j'eus l'accent de la voix humaine en m'écriant pour la première fois de ma vie:
--Oui, je t'aime! oui, je t'aime!
--Eh bien, dit-elle d'un air fou et avec un ton caressant, aimons-nous et sauvons-nous.
--Oui, sauvons-nous, lui répondis-je; je déteste cette maison et mes oncles. Il y a longtemps que je veux me sauver. Mais on me pendra, tu sais bien.
--On ne te pendra pas, reprit-elle en riant; mon prétendu est lieutenant général.
--Ton prétendu! m'écriai-je, saisi d'un nouvel accès de jalousie plus vif que le premier; tu vas te marier?