Part 4
N'ayant plus rien à craindre pour moi-même, il m'eût été facile de me venger de mon ennemi; tout m'y conviait. Le propos qu'il avait tenu contre ma famille eût suffi, sans même invoquer l'outrage fait à ma personne, et que je répugnais à avouer. Je n'avais donc qu'un mot à dire: sept Mauprat eussent été à cheval au bout d'un quart d'heure, charmés d'avoir un exemple à faire en maltraitant un homme qui ne leur fournissait aucune redevance et qui ne leur eût semblé bon qu'à être pendu pour effrayer les autres.
Mais, les choses n'eussent-elles pas été aussi loin, je ne sais comment il se fit que je sentis une répugnance insurmontable à demander vengeance à huit hommes contre un seul. Au moment de le faire (car, dans ma colère, je me l'étais bien promis), je fus retenu par je ne sais quel instinct de loyauté que je ne me connaissais pas, et que je ne pus guère m'expliquer à moi-même. Et puis les paroles de Patience avaient peut-être fait naître en moi, à mon insu, un sentiment de honte salutaire. Peut-être ses justes malédictions contre les nobles m'avaient-elles fait entrevoir quelque idée de justice. Peut-être, en un mot, ce que j'avais pris jusque-là en moi pour des mouvements de faiblesse et de pitié commença-t-il dès lors sourdement à me sembler plus grave et moins méprisable.
Quoi qu'il en soit, je gardai le silence. Je me contentai de rosser Sylvain pour le punir de m'avoir abandonné et pour le déterminer à se taire sur ma mésaventure. Cet amer souvenir était assoupi, lorsque, vers la fin de l'automne, il m'arriva de battre les bois avec Sylvain. Ce pauvre Sylvain avait de l'attachement pour moi; car, en dépit de mes brutalités, il venait toujours se placer sur mes talons, dès que j'étais hors du château. Il me défendait contre tous ses compagnons, en soutenant que je n'étais qu'un peu vif et point méchant. Ce sont les âmes douces et résignées du peuple qui entretiennent l'orgueil et la rudesse des grands. Nous chassions donc les alouettes au lacet, lorsque mon page ensaboté, qui furetait toujours à l'avant-garde, revint vers moi en disant textuellement:
--_J'avise_[3] _eul_[4] _meneu d'loups anc_[5] _eul preneu d'taupes._
Cet avertissement fit passer un frisson dans tous mes membres. Cependant je sentis le ressentiment faire réaction dans mon cœur, et je marchai droit à la rencontre de mon sorcier, un peu rassuré peut-être aussi par la présence de son compagnon, qui était un habitué de la Roche-Mauprat, et que je supposais devoir me porter respect et assistance.
Marcasse, dit le _preneur de taupes_, faisait profession de purger de fouines, belettes, rats et autres animaux malfaisants les habitations et les champs de la contrée. Il ne bornait pas au Berry les bienfaits de son industrie; tous les ans, il faisait le tour de la Marche, du Nivernais, du Limousin et de la Saintonge, parcourant seul et à pied tous les lieux où on avait le bon esprit d'apprécier ses talents; bien reçu partout, au château comme à la chaumière, car c'était un métier qui se faisait avec succès et probité de père en fils dans sa famille, et que ses descendants font encore, il avait un gîte et une besogne assurés pour tous les jours de l'année. Aussi régulier dans sa tournée que la terre dans sa rotation, on le voyait, à époque fixe, reparaître dans les mêmes lieux où il avait passé l'année précédente, toujours accompagné du même chien et de la même longue épée.
Ce personnage était aussi curieux et plus comique, dans son genre, que le sorcier Patience. C'était un homme bilieux et mélancolique, grand, sec, anguleux, plein de lenteur, de majesté et de réflexion dans toutes ses manières. Il aimait si peu à parler, qu'il répondait à toutes les questions par monosyllabes; toutefois, il ne s'écartait jamais des règles de la plus austère politesse, et il disait peu de mots sans élever la main vers la corne de son chapeau en signe de révérence et de civilité. Était-il ainsi par caractère? ou bien, dans son métier ambulant, la crainte de s'aliéner quelques-unes de ses nombreuses pratiques par des propos inconsidérés lui inspira-t-elle cette sage réserve? On ne le savait point. Il avait l'œil et le pied dans toutes les maisons; il avait, le jour, la clef de tous les greniers et place, le soir, au foyer de toutes les cuisines. Il savait tout, d'autant plus que son air rêveur et absorbé inspirait l'abandon en sa présence, et pourtant jamais il ne lui était arrivé de rapporter dans une maison ce qui se passait dans une autre.
Si vous voulez savoir comment ce caractère m'avait frappé, je vous dirai que j'avais été témoin des efforts de mes oncles et de mon grand-père pour le faire parler. Ils espéraient savoir de lui ce qui se passait au château de Sainte-Sévère, chez M. Hubert de Mauprat, l'objet de leur haine et de leur envie. Quoique don Marcasse (on l'appelait _don_ parce qu'on lui trouvait la démarche et la fierté d'un hidalgo ruiné), quoique don Marcasse, dis-je, eût été impénétrable à cet égard comme à tous les autres, les Mauprat _Coupe-Jarret_ ne manquaient pas de l'amadouer toujours davantage, espérant tirer de lui quelque chose de relatif à Mauprat _Casse-Tête._
Nul ne pouvait donc savoir les sentiments de Marcasse sur quoi que ce soit; le plus court eût été de supposer qu'il ne se donnait pas la peine d'en avoir aucun. Cependant l'attrait que Patience semblait éprouver pour lui, jusqu'à l'accompagner durant plusieurs semaines dans ses voyages, donnait à penser qu'il y avait quelque sortilège dans son air mystérieux, et que ce n'était pas seulement la longueur de son épée et l'adresse de son chien qui faisaient si merveilleuse déconfiture de taupes et de belettes. On parlait tout bas d'herbes enchantées, au moyen desquelles il faisait sortir de leurs trous ces animaux méfiants pour les prendre au piège; mais, comme on se trouvait bien de cette magie, on ne songeait pas à lui en faire un crime.
Je ne sais si vous avez assisté à ce genre de chasse. Elle est curieuse, surtout dans les greniers à fourrage. L'homme et le chien grimpant aux échelles et courant sur les bois de charpente avec un aplomb et une agilité surprenants; le chien flairant les trous des murailles, faisant l'office de chat, se mettant à fallut et veillant en embuscade jusqu'à ce que le _gibier_ se livre à la rapière du chasseur; celui-ci lardant des bottes de paille et passant l'ennemi au fil de l'épée: tout cela, accompli et dirigé avec gravité et importance par don Marcasse, était, je vous assure, aussi singulier que divertissant.
Lorsque j'aperçus ce féal, je crus pouvoir braver le sorcier, et j'approchai hardiment. Sylvain me regardait avec admiration, et je remarquai que Patience lui-même ne s'attendait pas à tant d'audace. J'affectai d'aborder Marcasse et de lui parler, afin de braver mon ennemi. Ce que voyant, il écarta doucement le preneur de taupes et, posant sa lourde main sur ma tête, il me dit fort tranquillement:
--Vous avez grandi depuis quelque temps, mon beau monsieur!
La rougeur me monta au visage, et, reculant avec dédain:
--Prenez garde à ce que vous faites, manant, lui dis-je; vous devriez vous rappeler que, si vous avez encore vos deux oreilles, c'est à ma bonté que vous le devez.
--Mes deux oreilles! dit Patience en riant avec amertume.
Et, faisant allusion au surnom de ma famille, il ajouta:
--Vous voulez dire mes deux jarrets? _Patience! patience!_ un temps n'est peut-être pas loin où les manants ne couperont aux nobles ni les jarrets ni les oreilles, mais la tête et la bourse...
--Taisez-vous, maître Patience, dit le preneur de taupes d'un ton solennel, vous ne parlez pas en philosophe.
--Tu as raison, toi, répliqua le sorcier; et, au fait, je ne sais pas pourquoi je querelle ce petit _gars._ Il aurait dû me faire mettre en bouillie par ses oncles; car je l'ai fouetté, l'été dernier, pour une sottise qu'il m'avait faite et je ne sais pas ce qui est arrivé dans la famille, mais les Mauprat ont perdu une belle occasion de faire du mal au prochain.
--Apprenez, paysan, lui dis-je, qu'un noble se venge toujours noblement; je n'ai pas voulu faire punir mes injures par des gens plus forts que vous; mais attendez deux ans, et je vous promets de vous pendre, de ma propre main, à un certain arbre que je reconnaîtrai bien, et qui est devant la porte de la tour Gazeau. Si je ne le fais, je veux cesser d'être gentilhomme; si je vous épargne, je veux être appelé meneur de loups.
Patience sourit, et, tout d'un coup devenant sérieux, il attacha sur moi ce regard profond qui rendait sa physionomie si remarquable. Puis, se tournant vers le chasseur de belettes:
--C'est singulier, dit-il, il y a quelque chose dans cette race. Voyez le plus méchant noble: il a encore plus de cœur dans certaines choses que le plus brave d'entre nous. Ah! c'est tout simple, ajouta-t-il en se parlant en lui-même; on les élève comme ça, et nous, on nous dit que nous naissons pour obéir... _Patience!_
Il garda un instant le silence, puis il sortit de sa rêverie pour me dire d'un ton de bonhomie un peu railleuse:
--Vous voulez me pendre, monseigneur _Brin de chaume?_ Mangez donc beaucoup de soupe, car vous n'êtes pas encore assez haut pour atteindre à la branche qui me portera; et, jusque-là... il passera peut-être sous le pont bien de l'eau dont vous ne savez pas le goût.
--Mal parlé, mal parlé, dit le preneur de taupes d'un air grave; allons, la paix. Monsieur Bernard, pardon pour Patience; c'est un vieux, un fou.
--Non, non, dit Patience, je veux qu'il me pende; il a raison, il me doit cela, et, au fait, cela arrivera peut-être plus vite que tout le reste. Ne vous dépêchez pas trop de grandir, monsieur; car, moi, je me dépêche de vieillir plus que je ne voudrais; et, puisque vous êtes si brave, vous ne voudrez pas attaquer un homme qui ne pourrait plus se défendre.
--Vous avez bien usé de votre force avec moi! m'écriai-je; ne m'avez-vous pas fait violence? dites! n'est-ce pas une lâcheté, cela?
Il fit un geste de surprise.
--Oh! les enfants, les enfants! dit-il, voyez comme cela raisonne! La vérité est dans la bouche des enfants.
Et il s'éloigna en rêvant et en se disant des sentences à lui-même, comme il avait l'habitude de faire. Marcasse m'ôta son chapeau et me dit d'un ton impassible:
--Il a tort... il faut la paix... pardon... repos... salut!
Ils disparurent, et là cessèrent mes rapports avec Patience. Ils ne furent renoués que longtemps après.
[Note 3: Je vois.]
[Note 4: Le.]
[Note 5: Avec.]
VI
J'avais quinze ans quand mon grand-père mourut; sa mort ne causa point de douleur, mais une véritable consternation à la Roche-Mauprat. Il était l'âme de tous les vices qui y régnaient, et il est certain qu'il y avait en lui quelque chose de plus cruel et de moins vil que dans ses fils. Après lui, l'espèce de gloire que son audace nous avait acquise s'éclipsa. Ses enfants, jusque-là bien disciplinés, devinrent de plus en plus ivrognes et débauchés. D'ailleurs, les expéditions furent chaque jour plus périlleuses.
Excepté le petit nombre de féaux que nous traitions bien et qui nous étaient tous dévoués, nous étions de plus en plus isolés et sans ressources. Le pays d'alentour avait été abandonné à la suite de nos violences. La frayeur que nous inspirions agrandissait chaque jour le désert autour de nous. Il fallait aller loin et se hasarder sur les confins de la plaine. Là, nous n'avions pas le dessus, et mon oncle Laurent, le plus hardi de tous, fut grièvement blessé dans une escarmouche. Il fallut chercher d'autres ressources. Jean les suggéra. Ce fut de se glisser dans les foires sous divers déguisements et d'y commettre des vols habiles. De brigands, nous devînmes filous, et notre nom détesté s'avilit de plus en plus. Nous établîmes des accointances avec tout ce que la province recélait de gens tarés, et, par un échange de services frauduleux, nous échappâmes encore une fois à la misère.
Je dis nous, car je commençais à faire partie de cette bande de coupe-jarrets quand mon grand-père mourut. Il avait cédé à mes prières et m'avait associé à quelques-unes des dernières courses qu'il tenta. Je ne vous ferai point d'excuses, mais vous voyez devant vous un homme qui a fait le métier de bandit. C'est un souvenir qui ne me laisse nul remords, pas plus qu'à un soldat d'avoir fait campagne sous les ordres de son général. Je croyais encore vivre au moyen âge. La force et la sagesse des lois établies étaient pour moi des paroles dépourvues de sens. Je me sentais brave et vigoureux; je me battais. Il est vrai que les résultats de nos victoires me faisaient souvent rougir; mais, n'en profitant pas, je m'en lavais les mains, et je me souviens avec plaisir d'avoir aidé plus d'une victime terrassée à se relever et à s'enfuir.
Cette existence m'étourdissait par son activité, ses dangers et ses fatigues. Elle m'arrachait aux douloureuses réflexions qui eussent pu naître en moi. En outre, elle me soustrayait à la tyrannie immédiate de Jean. Mais, quand mon grand-père fut mort, et notre bande dégradée par un autre genre d'exploits, je retombai sous cette odieuse domination. Je n'étais nullement propre au mensonge et à la fraude. Je montrais non seulement de l'aversion, mais encore de l'incapacité pour cette industrie nouvelle. On me regarda comme un membre inutile, et les mauvais procédés recommencèrent. On m'eût chassé si on n'eût craint que, me réconciliant avec la société, je ne devinsse un ennemi dangereux. Dans cette alternative de me nourrir ou d'avoir à me redouter, il fut souvent délibéré (je l'ai su depuis) de me chercher querelle et de me forcer à une rixe dans laquelle on se déferait de moi. C'était l'avis de Jean; mais Antoine, celui qui avait perdu le moins de l'énergie et de l'espèce d'équité domestique de Tristan, opina et prouva que j'étais plus précieux que nuisible. J'étais un bon soldat, on pouvait avoir besoin encore de bras dans l'occasion. Je pouvais aussi me former à l'escroquerie: j'étais bien jeune et bien ignorant; mais si Jean voulait me prendre par la douceur, rendre mon sort moins malheureux, et surtout m'éclairer sur ma véritable situation, en m'apprenant que j'étais perdu pour la société et que je ne pouvais y reparaître sans être pendu aussitôt, peut-être mon obstination et ma fierté plieraient-elles devant le bien-être d'une part, et la nécessité, de l'autre. Il fallait au moins le tenter avant de se débarrasser de moi.
--Car, disait Antoine pour conclure son homélie, nous étions dix Mauprat l'année dernière; notre père est mort, et, si nous tuons Bernard, nous ne serons plus que huit.
Cet argument l'emporta. On me tira de l'espèce de cachot où je languissais depuis plusieurs mois; on me donna des habits neufs; on changea mon vieux fusil pour une belle carabine que j'avais toujours désirée; on me fit l'exposé de ma situation dans le monde; on me versa du meilleur vin à mes repas. Je promis de réfléchir, et, en attendant, je m'abrutis un peu plus dans l'inaction et dans l'ivrognerie que je n'avais fait dans le brigandage.
Cependant ma captivité me laissa de si tristes impressions, que je fis le serment, à part moi, de m'exposer à tout ce qui pourrait m'advenir sur les terres du roi de France, plutôt que de supporter le retour de ces mauvais traitements. Un méchant point d'honneur me retenait seul à la Roche-Mauprat. Il était évident que l'orage s'amassait sur nos têtes. Les paysans étaient mécontents, malgré tout ce que nous faisions pour nous les attacher; des doctrines d'indépendance s'insinuaient sourdement parmi eux; nos plus fidèles serviteurs se lassaient d'avoir le pain et les vivres en abondance; ils demandaient de l'argent, et nous n'en avions pas. Plusieurs sommations nous avaient été faites sérieusement de payer à l'État les impôts du fisc; et, nos créanciers se joignant aux gens du roi et aux paysans révoltés, tout nous menaçait d'une catastrophe semblable à celle dont le seigneur de Pleumartin venait d'être la victime dans le pays[6].
Mes oncles avaient longtemps projeté de s'adjoindre aux rapines et à la résistance de ce hobereau. Mais, au moment où Pleumartin, près de tomber au pouvoir de ses ennemis, nous avait donné sa parole de nous accueillir comme amis et alliés si nous marchions à son secours, nous avions appris sa défaite et sa fin tragique. Nous étions donc à toute heure sur nos gardes. Il fallait quitter le pays ou traverser une crise décisive. Les uns conseillaient le premier parti; les autres s'obstinaient à suivre le conseil du père mourant et à s'enterrer sous les ruines du donjon. Ils traitaient de lâcheté et de couardise toute idée de fuite ou de transaction. La crainte d'encourir un pareil reproche et peut-être un peu d'amour instinctif du danger me retenaient donc encore; mais mon aversion pour cette existence odieuse sommeillait en moi, toujours prêle à éclater violemment.
Un soir que nous avions largement soupe, nous restâmes à table, continuant à boire et à converser, Dieu sait dans quels termes et sur quels sujets! Il faisait un temps affreux, l'eau ruisselait sur le pavé de la salle par les fenêtres disjointes, l'orage ébranlait les vieux murs. Le vent de la nuit sifflait à travers les crevasses de la voûte et faisait ondoyer la flamme de nos torches de résine. On m'avait beaucoup raillé, pendant le repas, de ce qu'on appelait ma vertu; on avait traité ma sauvagerie envers les femmes de continence, et c'était surtout à ce propos qu'on me poussait à mal par la mauvaise honte. Comme, tout en me défendant de ces moqueries grossières et en ripostant sur le même ton, j'avais bu énormément, ma farouche imagination s'était enflammée, et je me vantais d'être plus hardi et mieux venu, auprès de la première femme qu'on amènerait à la Roche-Mauprat, qu'aucun de mes oncles. Le défi fut accepté avec de grands éclats de rire. Les roulements de la foudre répondirent à cette gaieté infernale.
Tout à coup le cor sonna à la herse. Tout rentra dans le silence. C'était la fanfare dont les Mauprat se servaient entre eux pour s'appeler et se reconnaître. C'était mon oncle Laurent qui avait été absent tout le jour et qui demandait à rentrer. Nous avions tant de sujets de méfiance, que nous étions nous-mêmes porte-clefs et guichetiers de notre forteresse. Jean se leva en agitant les clefs; mais il resta immobile aussitôt pour écouter le cor, qui annonçait par une seconde fanfare qu'il amenait une prise, et qu'il fallait aller au-devant de lui. En un clin d'œil, tous les Mauprat furent à la herse avec des flambeaux, excepté moi, dont l'indifférence était profonde, et les jambes sérieusement avinées.
--Si c'est une femme, s'écria Antoine en sortant, je jure sur l'âme de mon père qu'elle te sera adjugée, vaillant jeune homme! et nous verrons si ton audace répond à tes prétentions.
Je restai les coudes sur la table, plongé dans un malaise stupide.
Lorsque la porte se rouvrit, je vis entrer une femme d'une démarche assurée et revêtue d'un costume étrange. Il me fallut un effort pour ne pas tomber dans une sorte de divagation, et pour comprendre ce que l'un des Mauprat vint me dire à l'oreille. Au milieu d'une battue aux loups, à laquelle plusieurs seigneurs des environs, avec leurs femmes, avaient voulu prendre part, le cheval de cette jeune personne s'était effrayé et l'avait emportée loin de la chasse. Lorsqu'il s'était calmé après une pointe de près d'une lieue, elle avait voulu retourner en arrière; mais, ne connaissant pas le pays de la Varenne, où tous les sites se ressemblent, elle s'était de plus en plus écartée. L'orage et la nuit avaient mis le comble à son embarras. Laurent, l'ayant rencontrée, lui avait offert de la conduire au château de Rochemaure, qui était en effet à plus de six lieues de là, mais qu'il disait très voisin, et dont il feignait d'être le garde-chasse. Cette dame avait accepté son offre. Sans connaître la dame de Rochemaure, elle était un peu sa parente et se flattait d'être bien accueillie. Elle n'avait jamais rencontré la figure d'aucun Mauprat et ne songeait guère être si près de leur repaire. Elle avait donc suivi son guide sans défiance, et, n'ayant vu de sa vie la Roche-Mauprat ni de près ni de loin, elle fut introduite dans la salle de nos orgies sans avoir le moindre soupçon du piège où elle était tombée.
Quand je frottai mes yeux appesantis et regardai cette femme si jeune et si belle, avec un air de calme, de franchise et d'honnêteté que je n'avais jamais trouvé sur le front d'aucune autre (toutes celles qui avaient passé la herse de notre manoir étant d'insolentes prostituées ou des victimes stupides), je crus faire un rêve.
J'avais vu des fées figurer dans mes légendes de chevalerie. Je crus presque que Morgane ou Urgande venait chez nous pour faire justice, et j'eus envie un instant de me jeter à genoux et de protester contre l'arrêt qui m'eût confondu avec mes oncles. Antoine, à qui Laurent avait rapidement donné le mot, s'approcha d'elle, avec autant de politesse qu'il était capable d'en avoir, et la pria d'excuser son costume de chasse et celui de ses amis. Ils étaient tous neveux ou cousins de la dame de Rochemaure, et ils attendaient, pour se mettre à table, que cette dame, qui était fort dévote, fût sortie de la chapelle, où elle était en conférence pieuse avec son aumônier. L'air de candeur et de confiance avec lequel l'inconnue écouta ce mensonge ridicule me serra le cœur; mais je ne me rendis pas compte de ce que j'éprouvais.
--Je ne veux pas, dit-elle à mon oncle Jean, qui faisait l'assidu d'un air de satyre auprès d'elle, déranger cette dame; je suis trop inquiète de l'inquiétude que je cause moi-même à mon père et à mes amis dans ce moment pour vouloir m'arrêter ici. Dites-lui que je la supplie de me prêter un cheval frais et un guide, afin que je retourne vers le lieu où je présume qu'ils peuvent avoir été m'attendre.
--Madame, répondit Jean avec assurance, il est impossible que vous vous remettiez en route par le temps qu'il fait; d'ailleurs, cela ne servirait qu'à retarder le moment de rejoindre ceux qui vous cherchent. Dix de nos gens bien montés et armés de torches partent à l'instant même par dix routes différentes et vont parcourir la Varenne sur tous les points. Il est donc impossible que, dans deux heures au plus, vos parents n'aient pas de vos nouvelles, et que bientôt vous ne les voyiez arriver ici, où ils seront hébergés le mieux possible. Tenez-vous donc en repos et acceptez quelques cordiaux pour vous remettre, car vous êtes mouillée et accablée de fatigue.
--Sans l'inquiétude que j'éprouve, je serais affamée, répondit-elle en souriant. Je vais essayer de manger quelque chose; mais ne faites rien d'extraordinaire pour moi. Vous avez déjà mille fois trop de bonté.
Elle s'approcha de la table où j'étais resté accoudé, et prit un fruit tout près de moi sans m'apercevoir. Je me retournai et la regardai effrontément d'un air abruti. Elle supporta mon regard avec arrogance. Voilà du moins ce qu'il me sembla. J'ai su depuis qu'elle ne me voyait seulement pas; car, tout en faisant effort sur elle-même pour paraître calme et répondre avec confiance à l'hospitalité qu'on lui offrait, elle était fort troublée de la présence inattendue de tant d'hommes étranges, de mauvaise mine et grossièrement vêtus. Pourtant nul soupçon ne lui venait. J'entendis un des Mauprat dire près de moi à Jean:
--Bon! tout va bien; elle donne dans le panneau; faisons-la boire, elle causera.
--Un instant, répondit Jean, surveillez-la, l'affaire est sérieuse; il y a mieux à faire ici qu'à se divertir. Je vais tenir conseil, on vous appellera pour dire votre avis; mais ayez l'œil un peu sur Bernard.
--Qu'est-ce qu'il y a? dis-je brusquement en me retournant vers lui. Est-ce que cette _fille_ ne m'appartient pas? N'a-t-on pas juré sur l'âme de mon grand-père...?
--Ah! c'est parbleu vrai! dit Antoine en s'approchant de notre groupe, tandis que les autres Mauprat entouraient la dame. Écoute, Bernard, je tiendrai ma parole à une condition.
--Laquelle?