Part 3
Le curé ne s'avouait pas trop la supériorité de cette intelligence inculte. Néanmoins il était tout étonné de passer tant de soirs d'hiver au coin de son feu avec ce paysan, sans éprouver ni ennui ni fatigue; et il se demandait pourquoi le magister du village, et même le prieur du couvent, quoique sachant grec et latin, lui semblaient, l'un ennuyeux, l'autre erroné, dans tous leurs discours. Il connaissait toute la pureté des mœurs de Patience, et il s'expliquait l'ascendant de son esprit par le pouvoir et le charme que la vertu exerce et répand autour d'elle. Puis il s'accusait humblement, chaque soir, devant Dieu de n'avoir pas disputé avec son élève à un point de vue assez chrétien. Il confessait à son ange gardien que l'orgueil de sa science et le plaisir qu'il avait goûté à se voir écouté si religieusement l'avaient un peu emporté au delà des limites de l'enseignement religieux; qu'il avait cité trop complaisamment les auteurs profanes; qu'il avait même trouvé un dangereux plaisir à se promener avec son auditeur dans les champs du passé, pour y cueillir des fleurs païennes que l'eau du baptême n'avait pas arrosées et qu'il n'était pas permis à un prêtre de respirer avec tant de charme.
De son côté, Patience chérissait le curé. C'était son seul ami, le seul lien qu'il eût avec la société, le seul aussi qu'il eût avec Dieu par la lumière de la science. Le paysan s'exagérait beaucoup le savoir de son pasteur. Il ne savait pas que même les plus éclairés des hommes civilisés prennent souvent à rebours, ou ne prennent pas du tout le cours des connaissances humaines. Patience eût été délivré de grandes anxiétés d'esprit s'il eût pu découvrir, à coup sûr, que son maître se trompait fort souvent, et que c'était l'homme et non la vérité qui faisait défaut. Ne le sachant pas et voyant l'expérience des siècles en désaccord avec le sentiment inné de la justice, il était en proie à des rêveries continuelles; et, vivant seul, errant dans la campagne à toutes les heures du jour et de la nuit, absorbé dans des préoccupations inconnues à ses pareils, il donnait de plus en plus crédit aux fables de sorcellerie débitées contre lui.
Le couvent n'aimait pas le pasteur. Quelques moines que Patience avaient démasqués haïssaient Patience. Le pasteur et l'élève furent persécutés. Les moines ignares ne reculèrent pas devant la possibilité d'accuser le curé auprès de son évêque de s'adonner aux sciences occultes, de concert avec le magicien Patience. Une sorte de guerre religieuse s'établit dans le village et dans les alentours. Tout ce qui n'était pas pour le couvent fut pour le curé, et réciproquement. Patience dédaigna d'entrer dans cette lutte. Un beau matin, il alla embrasser son ami en pleurant et lui dit:
--Je n'aime que vous au monde, je ne veux donc pas vous être un sujet de persécution; comme, après vous, je ne connais et n'aime personne, je m'en vais vivre dans les bois à la manière des hommes primitifs. J'ai pour héritage un champ qui rapporte cinquante livres de rente; c'est la seule terre que j'aie jamais remuée de mes mains, et la moitié de son chétif revenu a été employée à payer la dîme de travail que je dois au seigneur; j'espère mourir sans avoir fait pour autrui le métier de bête de somme. Cependant, si on vous suspend de vos fonctions, si on vous ôte votre revenu, et que vous ayez un champ à labourer, faites-moi dire un mot, et vous verrez que mes bras ne se seront pas engourdis dans l'inaction.
Le pasteur combattit en vain cette résolution. Patience partit, emportant pour tout bagage la veste qu'il avait sur le dos, et un abrégé de la doctrine d'Épictète, pour laquelle il avait une grande prédilection, et dans laquelle, grâce à de fréquentes études, il pouvait lire jusqu'à trois pages par jour, sans se fatiguer outre mesure. L'anachorète rustique alla vivre au désert. D'abord il se construisit dans les bois une cahute de ramée. Mais, assiégé par les loups, il se réfugia dans une salle basse de la tour Gazeau, où il se fit, avec un lit de mousse et des troncs d'arbres, un ameublement splendide; avec des racines, des fruits sauvages et le laitage d'une chèvre, un ordinaire très peu inférieur à celui qu'il avait eu au village. Ceci n'est point exagéré. Il faut voir le paysan de certaines parties de la Varenne pour se faire une idée de la sobriété au sein de laquelle un homme peut vivre en état de santé. Au milieu de ces habitudes stoïques, Patience était encore une exception. Jamais le vin n'avait rougi ses lèvres, et le pain lui avait toujours semblé une superfluité. Il ne haïssait pas, d'ailleurs, la doctrine de Pythagore, et, dans les rares entrevues qu'il avait désormais avec son ami, il lui disait que, sans croire précisément à la métempsycose et sans se faire une loi d'observer le régime végétal, il éprouvait involontairement une secrète joie de pouvoir s'y adonner et de n'avoir plus occasion de voir donner la mort tous les jours à des animaux innocents.
Patience avait pris cette étrange résolution à l'âge de quarante ans; il en avait soixante lorsque je le vis pour la première fois, et il jouissait d'une force physique extraordinaire. Il avait bien quelques habitudes de promenade chaque année; mais, à mesure que je vous dirai ma vie, j'entrerai dans le détail de la vie cénobitique de Patience.
À l'époque dont je vais vous parler, après de nombreuses persécutions, les gardes forestiers, par crainte de se voir jeter un sort, plutôt que par compassion, lui avaient enfin concédé la libre occupation de la tour Gazeau, non sans le prévenir qu'elle pourrait bien lui tomber sur la tête au premier vent d'orage; à quoi Patience avait philosophiquement répondu que, si sa destinée était d'être écrasé, le premier arbre de la forêt serait tout aussi bon pour cela que les combles de la tour Gazeau.
Avant de vous mettre en scène mon personnage de Patience, et tout en vous demandant pardon de la longueur trop complaisante de cette biographie préliminaire, je dois encore vous dire que, dans l'espace de ces vingt années, l'esprit du pasteur avait suivi une nouvelle direction. Il aimait la philosophie, et, malgré lui, le cher homme, il reportait cet amour sur les philosophes, même sur les moins orthodoxes. Les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau le transportèrent, malgré toute sa résistance intérieure, dans des régions nouvelles; et, un matin qu'au retour d'une visite à des malades, il avait rencontré Patience herborisant pour son dîner sur les rochers de Grevant, il s'était assis près de lui sur la pierre druidique, et il avait fait à son propre insu la profession de foi du vicaire savoyard. Patience mordit beaucoup plus volontiers à cette religion poétique qu'à l'ancienne orthodoxie. Le plaisir avec lequel il écouta le résumé des doctrines nouvelles engagea le curé à lui donner secrètement quelques rendez-vous sur des points isolés de la Varenne, où ils devaient se rencontrer comme par hasard. Dans ces conciliabules mystérieux, l'imagination de Patience, restée si fraîche et si ardente dans la solitude, s'enflamma de toute la magie des idées et des espérances qui fermentaient alors en France, depuis la cour de Versailles jusqu'aux bruyères les plus inhabitées. Il s'éprit de Jean-Jacques et s'en fit lire tout ce qu'il lui fut possible d'en écouter sans compromettre les devoirs du curé. Puis il se fit donner un exemplaire du _Contrat social_ et alla l'épeler sans relâche à la tour Gazeau. D'abord le curé ne lui avait communiqué cette manne qu'avec des restrictions, et, tout en lui faisant admirer les grandes pensées et les grands sentiments du philosophe, il avait cru le mettre en garde contre les poisons de l'anarchie. Mais toute l'ancienne science, toutes les heureuses citations d'autrefois, en un mot, toute la théologie du bon prêtre fut emportée comme un pont fragile par le torrent d'éloquence sauvage et d'enthousiasme irréfrénable que Patience avait amassé dans son désert. Il fallut que le curé cédât et repliât effrayé sur lui-même. Alors il y trouva le for intérieur lézardé et craquant de toute part. Le nouveau soleil qui montait sur l'horizon politique et qui bouleversait toutes les intelligences fondit la sienne comme une neige légère au premier souffle du printemps. L'exaltation de Patience, le spectacle de sa vie étrange et poétique qui lui donnait un air inspiré, la tournure romanesque que prenaient leurs relations mystérieuses (les ignobles persécutions du couvent ennoblissant l'esprit de révolte), tout cela s'empara si fort du prêtre, qu'en 1770 il était déjà bien loin du jansénisme et cherchait vainement dans toutes les hérésies religieuses un point où se retenir avant de tomber dans l'abîme de philosophie, si souvent ouvert devant lui par Patience, si souvent refermé en vain par les exorcismes de la théologie romaine.
IV
Après ce récit de la vie philosophique de Patience, rédigée par l'homme d'aujourd'hui, continua Bernard après une pause, j'ai quelque peine à retourner aux impressions bien différentes que reçut l'homme d'autrefois en rencontrant le sorcier de la tour Gazeau. Je vais m'efforcer cependant de ressaisir fidèlement mes souvenirs.
Ce fut un soir d'été qu'au retour d'une pipée où plusieurs petits paysans m'avaient accompagné, je passai devant la tour Gazeau pour la première fois. J'étais âgé d'environ treize ans; j'étais le plus grand et le plus fort de mes compagnons, et, en outre, j'exerçais sur eux, à la rigueur, l'ascendant de mes prérogatives seigneuriales. C'était entre nous un mélange de familiarité et d'étiquette assez bizarre. Parfois, quand l'ardeur de la chasse ou la fatigue de la journée les gouvernait plus que moi, j'étais forcé de céder à leurs avis, et déjà je savais me rendre à point comme le font les despotes, afin de n'avoir jamais l'air d'être commandé par la nécessité; mais j'avais ma revanche dans l'occasion, et je les voyais bientôt trembler devant l'odieux nom de ma famille.
La nuit se faisait, et nous marchions gaiement, sifflant, abattant des cormes à coups de pierre, imitant le cri des oiseaux, lorsque celui qui marchait devant s'arrêta tout à coup, et, revenant sur ses pas, déclara qu'il ne passerait pas par le sentier de la tour Gazeau, et qu'il allait prendre à travers bois. Cet avis fut accueilli par deux autres. Un troisième objecta que l'on risquait de se perdre si on quittait le sentier, que la nuit était proche et que les loups étaient en nombre.
--Allons, canaille! m'écriai-je d'un ton de prince en poussant le guide, suis le sentier, et laisse-nous tranquilles avec tes sottises.
--_Non, moi_[1], dit l'enfant, je viens de voir le sorcier qui dit _des paroles_ sur sa porte, et je n'ai pas envie d'avoir la fièvre toute l'année.
--Bah! dit un autre, il n'est pas méchant avec tout le monde. Il ne fait pas de mal aux enfants; et, d'ailleurs, nous n'avons qu'à passer bien tranquillement sans lui rien dire; qu'est-ce que vous voulez qu'il nous fasse?
--Oh! c'est bien, reprit le premier, si nous étions seuls!... Mais M. Bernard est avec nous, nous sommes sûrs d'avoir _un sort._
--Qu'est-ce à dire, imbécile? m'écriai-je en levant le poing.
--Ce n'est pas ma faute, _monseigneur_, reprit l'enfant. Ce vieux _chétif_ n'aime pas les _monsieu_, et il a dit qu'il voudrait voir M. Tristan et tous ses enfants pendus au bout de la même branche.
--Il a dit cela? Bon! repris-je, avançons, et vous allez voir. Qui m'aime me suive; qui me quitte est un lâche.
Deux de mes compagnons se laissèrent entraîner par la vanité. Tous les autres feignirent de les imiter; mais, au bout de quatre pas, chacun avait pris la fuite en s'enfonçant dans le taillis, et je continuai fièrement ma route, escorté de mes deux acolytes. Le petit Sylvain, qui allait le premier, ôta son chapeau du plus loin qu'il vit Patience, et, lorsque nous fûmes vis-à-vis de lui, quoiqu'il eût la tête baissée et qu'il semblât ne faire aucune attention à nous, l'enfant, frappé de terreur, lui dit d'une voix tremblante:
--Bonsoir et bonne nuit, maître Patience!
Le sorcier, sortant de sa rêverie, tressaillit comme un homme qui s'éveille, et je vis, non sans une certaine émotion, sa figure basanée, à demi couverte d'une épaisse barbe grise. Sa grosse tête était tout à fait dépouillée, et la nudité du front contrastait avec l'épaisseur du sourcil, derrière lequel un œil rond et enfoncé profondément dans l'orbite lançait des éclairs comme on en voit à la fin de l'été derrière le feuillage pâlissant. C'était un homme de petite taille, mais large des épaules et bâti comme un gladiateur. Il était couvert de haillons orgueilleusement malpropres. Sa figure était courte et commune comme celle de Socrate, et, si le feu du génie brillait dans ses traits fortement accusés, il m'était impossible de m'en apercevoir. Il me fit l'effet d'une bête féroce, d'un animal immonde. Un sentiment de haine s'empara de moi, et, résolu de venger l'affront fait par lui à mon nom, je mis une pierre dans ma fronde, et, sans autres préliminaires, je la lançai avec vigueur.
Au moment où la pierre partit, Patience était en train de répondre à la salutation de l'enfant.
--Bonsoir, enfants; Dieu soit avec vous!... nous disait-il, lorsque la pierre siffla à son oreille et alla frapper une chouette apprivoisée qui faisait les délices de Patience et qui commençait à s'éveiller avec la nuit dans le lierre dont la porte était couronnée.
La chouette jeta un cri aigu et tomba sanglante aux pieds de son maître, qui lui répondit par un rugissement et resta immobile de surprise et de fureur pendant quelques secondes. Puis, tout à coup, prenant par les pieds la victime palpitante, il l'enleva de terre, et, venant à notre rencontre:
--Lequel de vous, malheureux, s'écria-t-il d'une voix tonnante, a lancé cette pierre?
Celui de mes compagnons qui marchait le dernier s'enfuit avec la rapidité du vent; mais Sylvain, saisi par la large main du sorcier, tomba les deux genoux en terre, en jurant par la sainte Vierge et par sainte Solange, patronne du Berry, qu'il était innocent du meurtre de l'oiseau. J'avais, je l'avoue, une forte démangeaison de le laisser se tirer d'affaire comme il pourrait, et d'entrer dans le fourré. Je m'étais attendu à voir un vieux jongleur décrépit, et non à tomber dans les mains d'un ennemi robuste; mais l'orgueil me retint.
--Si c'est toi, disait Patience à mon compagnon tremblant, malheur à toi, car tu es un méchant enfant, et tu seras un malhonnête homme! Tu as fait une mauvaise action; tu as mis ton plaisir à causer de la peine à un vieillard qui ne t'a jamais nui, et tu l'as fait avec perfidie, avec lâcheté, en dissimulant et en lui disant le bonsoir avec politesse. Tu es un menteur, un infâme; tu m'as arraché ma seule société, ma seule richesse; tu t'es réjoui dans le mal. Que Dieu te préserve de vivre, si tu dois continuer ainsi!
--Ô monsieur Patience! criait l'enfant en joignant les mains, ne me maudissez pas, ne me _charmez_ pas, ne me donnez pas de maladie; ce n'est pas moi! Que Dieu m'extermine si c'est moi!...
--Si ce n'est pas toi, c'est donc celui-là? dit Patience en me prenant par le collet de mon habit, et en me secouant comme un arbrisseau qu'on va déraciner.
--Oui, c'est moi, répondis-je avec hauteur, et si vous voulez savoir mon nom, apprenez qu'on m'appelle Bernard Mauprat, et qu'un vilain qui touche à un gentilhomme mérite la mort.
--La mort! toi, tu me donneras la mort, Mauprat! s'écria le vieillard pétrifié de surprise et d'indignation. Et que serait donc Dieu si un morveux comme toi avait le droit de menacer un homme de mon âge? La mort! ah! tu es bien un Mauprat, et tu chasses de race, chien maudit! Cela parle de donner la mort, et tout au plus si cela est né! La mort, mon louveteau! sais-tu que c'est toi qui mérites la mort, non pas pour ce que tu viens de faire, mais pour être fils de ton père et neveu de tes oncles? Ah! je suis content de tenir un Mauprat dans le creux de ma main et de savoir si un coquin de gentilhomme pèse autant qu'un chrétien.
Et en même temps il m'enlevait de terre comme il eût fait d'un lièvre.
--Petit, dit-il à mon compagnon, va-t'en chez toi, et ne crains rien. Patience ne se fâche guère contre ses pareils, et il pardonne à ses frères, parce que ses frères sont des ignorants comme lui et ne savent pas ce qu'ils font; mais un Mauprat, vois-tu, ça sait lire et écrire, et ça n'en est que plus méchant. Va-t'en... Mais non, reste; je veux qu'une fois dans ta vie, tu voies un gentilhomme recevoir le fouet de la main d'un vilain. Tu vas voir cela, et je te prie de ne pas l'oublier, petit, et de le raconter à tes parents.
J'étais pâle de colère, mes dents se brisaient dans ma bouche; je fis une résistance désespérée. Patience, avec un sang-froid effrayant, m'attacha à un arbre avec un brin de ramée. Il n'avait qu'à m'effleurer de sa main large et calleuse pour me plier comme un roseau, et cependant j'étais remarquablement vigoureux pour mon âge. Il accrocha la chouette à une branche au-dessus de ma tête, et le sang de l'oiseau, s'égouttant sur moi, me pénétrait d'horreur; car, quoiqu'il n'y eût là qu'une correction usitée avec les chiens de chasse qui mordent le gibier, mon cerveau, troublé par la rage, par le désespoir et par les cris de mon compagnon, commençait à croire à quelque affreux maléfice; mais je pense que j'eusse été moins puni s'il m'eût métamorphosé en chouette que je ne le fus en subissant la correction qu'il m'infligea. En vain je l'accablai de menaces, en vain je fis d'effroyables serments de vengeance, en vain le petit paysan se jeta encore à genoux, en répétant avec angoisse:
--Monsieur Patience, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de vous-même, ne lui faites pas de mal; les Mauprat vous tueront.
Il se prit à rire en haussant les épaules, et, s'armant d'une poignée de houx, il me fustigea, je dois l'avouer, d'une manière plus humiliante que cruelle; car, à peine vit-il couler quelques gouttes de mon sang, qu'il s'arrêta, jeta ses verges, et même je remarquai une subite altération dans ses traits et dans sa voix, comme s'il se fût repenti de sa sévérité.
--Mauprat, me dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine et en me regardant fixement, vous voilà châtié; vous voilà insulté, mon gentilhomme: cela me suffit. Vous voyez que je pourrais vous empêcher de me jamais nuire, en vous ôtant le souffle d'un coup de pouce, et en vous enterrant sous la pierre de ma porte. Qui s'aviserait de venir chercher ce bel enfant de noble chez le bonhomme Patience? Mais vous voyez que je n'aime pas la vengeance; car, au premier cri de douleur qui vous est échappé, j'ai cessé. Je n'aime pas à faire souffrir, moi; je ne suis pas un Mauprat. Il était bon pour vous d'apprendre par vous-même ce que c'est que d'être une fois la victime. Puisse cela vous dégoûter du métier de bourreau que l'on fait de père en fils dans votre famille! Bonsoir! allez-vous-en, je ne vous en veux plus, la justice du bon Dieu est satisfaite. Vous pouvez dire à vos oncles de me mettre sur le gril; ils mangeront un méchant morceau, et ils avaleront une chair qui reprendra vie dans leur gosier pour les étouffer.
Alors il ramassa sa chouette morte, et, la contemplant d'un air sombre:
--Un enfant de paysan n'eût pas fait cela, dit-il. Ce sont plaisirs de gentilhomme.
Et, se retirant sur sa porte, il fit entendre l'exclamation qui lui échappait dans les grandes occasions et qui lui avait fait donner le surnom qu'il portait:
--Patience, patience!... s'écria-t-il.
C'était, selon les bonnes femmes, une formule cabalistique dans sa bouche, et, toutes les fois qu'on la lui avait entendu prononcer, il était arrivé quelque malheur à la personne qui l'avait offensé. Sylvain se signa pour conjurer le mauvais esprit. La terrible parole résonna sous la voûte de la tour où Patience venait de rentrer, puis la porte se referma sur lui avec fracas.
Mon compagnon était si pressé de fuir, qu'il faillit me laisser là sans prendre le temps de me détacher. Dès qu'il l'eut fait:
--Un signe de croix, me dit-il, pour l'amour du bon Dieu, un signe de croix! Si vous ne voulez pas faire le signe de la croix, vous voilà ensorcelé: nous serons mangés par les loups en nous en allant, ou bien nous rencontrerons la grand'bête.
--Imbécile! lui dis-je, il s'agit bien de cela! Écoute, si tu as jamais le malheur de parler à qui que ce soit de ce qui vient d'arriver, je t'étrangle.
--Hélas! monsieur, comment donc faire? reprit-il avec un mélange de naïveté et de malice. Le sorcier m'a commandé de le dire à mes parents.
Je levai le bras pour le frapper, mais la force me manqua. Suffoqué de rage par le traitement que je venais d'essuyer, je tombai presque évanoui, et Sylvain en profita pour s'enfuir.
Quand je revins à moi-même, je me trouvais seul; je ne connaissais pas cette partie de la Varenne; je n'y étais jamais venu, et elle était horriblement déserte. Toute la journée, j'avais vu des traces de loups et de sangliers sur le sable. La nuit régnait déjà; j'avais encore deux lieues à faire pour arriver à la Roche-Mauprat. La porte serait fermée, le pont levé; je serais reçu à coups de fusil si je n'arrivais avant neuf heures. Il y avait à parier cent contre un que, ne connaissant pas le chemin, il me serait impossible de faire deux lieues en une heure. Cependant j'eusse mieux aimé subir mille morts que de demander asile à l'habitant de la tour Gazeau, me l'eût-il accordé avec grâce. Mon orgueil saignait plus que ma chair.
Je me lançai à la course à tout hasard. Le sentier faisait mille détours; mille autres sentiers s'entre-croisaient. J'arrivai à la plaine par un pâturage fermé de haies. Là, toute trace de sentier disparaissait. Je franchis la haie au hasard et tombai dans un champ. La nuit était noire; eût-il fait jour, il n'y avait pas moyen de s'orienter à travers des _héritages_[2] encaissés dans des talus hérissés d'épines. Enfin je trouvai des bruyères, puis des bois, et mes terreurs, un peu calmées, se renouvelèrent; car, je l'avoue, j'étais en proie à des terreurs mortelles. Dressé à la bravoure comme un chien à la chasse, je faisais bonne contenance sous les yeux d'autrui. Mû par la vanité, j'étais audacieux quand j'avais des spectateurs; mais, livré à moi-même dans la profonde nuit, épuisé de fatigue et de faim, quoique je ne sentisse nulle envie de manger, bouleversé par les émotions que je venais d'éprouver, assuré d'être battu par mes oncles en rentrant, et pourtant aussi désireux de rentrer que si j'eusse dû trouver le paradis terrestre à la Roche-Mauprat, j'errai jusqu'au jour dans des angoisses impossibles à décrire. Les hurlements des loups, heureusement lointains, vinrent plus d'une fois frapper mon oreille et glacer mon sang dans mes veines; et, comme si ma position n'eût pas été assez précaire en réalité, mon imagination frappée venait y joindre mille images fantastiques. Patience passait pour un _meneur de loups._ Vous savez que c'est une spécialité cabalistique accréditée en tout pays. Je m'imaginais donc voir paraître ce diabolique petit vieillard escorté de sa bande affamée, ayant revêtu lui-même la figure d'une _moitié de loup_, et me poursuivant à travers les taillis. Plusieurs fois des lapins me partirent entre les jambes, et, de saisissement, je faillis tomber à la renverse. Là, comme j'étais bien sûr de n'être pas vu, je faisais force signes de croix; car, en affectant l'incrédulité, j'avais nécessairement au fond de l'âme toutes les superstitions de la peur.
Enfin j'arrivai à la Roche-Mauprat avec le jour. J'attendis dans un fossé que les portes fussent ouvertes, et je me glissai à ma chambre sans être vu de personne. Comme ce n'était pas précisément une tendresse assidue qui veillait sur moi, mon absence n'avait pas été remarquée durant la nuit; je fis croire à mon oncle Jean, que je rencontrai dans un escalier, que je venais de me lever; et, ce stratagème ayant réussi, j'allai dormir tout le jour dans l'abat-foin.
[Note 1: Locution du pays.]
[Note 2: C'est le nom qu'on donne à la petite propriété.]
V