Part 27
--Je n'ai pas envie d'offenser la cour, reprit Patience; je dis seulement qu'un homme peut se soustraire aux ordres de la cour par des raisons de conscience que la cour peut condamner légalement, mais que chaque juge en particulier peut comprendre et excuser. Je dis donc que je n'ai pas senti en moi-même que Bernard de Mauprat fût coupable; mes oreilles seules le savaient; ce n'était pas assez pour moi. Excusez-moi, messieurs, je suis juge, moi aussi. Enquérez-vous de moi! dans mon village, on m'appelle le _grand juge._ Quand mes concitoyens me prient de prononcer sur une querelle de cabaret ou sur la limite d'un champ, je n'écoute pas tant leur sentiment que le mien. On a d'autres notions sur les gens qu'un fait tout court. Il y en a beaucoup d'autres qui servent à démontrer la vérité ou la fausseté du dernier qu'on leur impute. Ainsi, ne pouvant croire que Bernard fut un assassin et ayant entendu témoigner à plus de dix personnes, que je regarde comme incapables de faux serment, qu'un moine _fait en manière de Mauprat_ avait couru le pays, ayant moi-même vu le dos et le froc de ce moine passer à Pouligny le matin de l'événement, j'ai voulu savoir s'il était dans la Varenne et j'ai su qu'il y était encore, c'est-à-dire qu'après l'avoir quittée, il y était revenu aux environs du jugement du mois dernier, et, qui plus est, qu'il avait accointance avec M. Jean de Mauprat. Quel est donc ce moine? me disais-je; pourquoi sa figure fait-elle peur à tous les habitants du pays? Qu'est-ce qu'il fait dans la Varenne? S'il est du couvent des carmes, pourquoi n'en porte-t-il pas l'habit? S'il est de l'ordre de M. Jean, pourquoi n'est-il pas logé avec lui aux Carmes? S'il est quêteur, pourquoi, après avoir fait sa quête, ne va-t-il pas plus loin, plutôt que de revenir importuner les gens qui lui ont donné la veille? S'il est trappiste et qu'il ne veuille pas rester aux Carmes comme l'autre, pourquoi ne retourne-t-il pas dans son couvent? Qu'est-ce donc que ce moine vagabond? et pourquoi M. Jean de Mauprat, qui a dit à plusieurs personnes ne pas le connaître, le connaît-il si bien, qu'ils déjeunent de temps en temps ensemble, dans un cabaret à Crevant? J'ai donc voulu alors que ma déposition fût faite, même dût-elle nuire en partie à Bernard, afin d'avoir le droit de dire ce que je vous dis là, même quand cela ne servirait à rien. Mais comme, vous autres, vous ne donnez jamais le temps aux témoins de chercher à s'éclairer sur ce qu'ils ont à croire, je suis reparti tout de suite pour mes bois, où je vis à la manière des renards, me promettant de n'en pas sortir tant que je n'aurais pas découvert ce que ce moine fait dans le pays. Je me suis donc mis sur sa piste et j'ai découvert ce qu'il est: il est l'assassin d'Edmée de Mauprat, il s'appelle Antoine de Mauprat.
Cette révélation causa un grand mouvement dans la cour et dans l'auditoire. Tous les regards cherchèrent Jean de Mauprat, dont la figure ne parut point.
--Quelles sont vos preuves? dit le président.
--Je vais vous les dire, répondit Patience. Sachant par la cabaretière de Crevant, à qui j'ai eu occasion de rendre service, que les deux trappistes déjeunaient chez elle de temps en temps, comme je vous l'ai dit, j'ai été me loger à une demi-lieue de là, dans un ermitage qu'on appelle le _Trou aux Fades_, et qui est au milieu des bois, abandonné au premier venu, logis et mobilier. C'est une caverne dans le rocher, avec une grosse pierre pour s'asseoir et rien avec. Je vécus là deux jours de racines et d'un morceau de pain qu'on m'apportait de temps en temps du cabaret. Il n'est pas dans mes principes de demeurer dans un cabaret. Le troisième jour, le petit garçon de la cabaretière vint m'avertir que les deux moines allaient se mettre à table. J'y courus et je me cachai dans un cellier qui touche au jardin. La porte de ce cellier est ombragée d'un pommier, sous lequel ces messieurs déjeunaient en plein air. M. Jean était sobre; l'autre mangeait comme un carme et buvait comme un cordelier. J'entendis et je vis tout à mon aise.
«--Il est temps que cela finisse, disait Antoine, que je reconnus fort bien en le voyant boire et en l'entendant jurer, je suis las du métier que vous me faites faire. Donnez-moi asile chez les carmes ou je fais du bruit.
«--Et quel bruit pouvez-vous faire qui ne vous conduise à la roue, _lourde bête?_ lui répondit M. Jean. Soyez sûr que vous ne mettrez pas les pieds aux Carmes; je ne me soucie pas de me voir inculpé dans un procès criminel, car on vous découvrirait là au bout de trois heures.
«--Pourquoi donc, s'il vous plaît? Vous leur faites bien croire que vous êtes un saint!
«--Je suis capable de me conduire comme un saint, et vous vous conduisez comme un imbécile. Est-ce que vous pouvez vous tenir une heure de jurer et de casser les pots après dîner!
«--Dites donc, _Népomucène_, est-ce que vous espéreriez sortir de là bien net, si j'avais une affaire criminelle? reprit l'autre.
«--Qui sait? répondit le trappiste: je n'ai point pris part à votre folie ni conseillé rien de ce genre.
«--Ah! ah! le bon apôtre! s'écria Antoine en se renversant de rire sur sa chaise, vous en êtes bien content, à présent que cela est fait. Vous avez toujours été lâche, et, sans moi, vous n'auriez imaginé rien de mieux que d'aller vous faire trappiste, pour singer la dévotion et venir ensuite vous faire absoudre du passé, afin d'avoir le droit de tirer un peu d'argent aux _casse-têtes_ de Sainte-Sévère. Belle ambition, ma foi! que de crever sous un froc après s'être gêné toute sa vie et n'avoir pris que la moitié de tous les plaisirs, encore en se cachant comme une taupe! Allez, allez, quand on aura pendu le gentil Bernard, que la belle Edmonde sera morte, et que le vieux casse-cou aura rendu ses grands os à la terre, quand nous hériterons de cette jolie fortune-là, vous trouverez que c'est là un joli coup de Jarnac: se défaire de trois à la fois! Il m'en coûtera bien un peu de faire le dévot, moi qui n'ai pas les habitudes du couvent et qui ne sais pas porter l'habit: aussi je jetterai le froc aux orties, et je me contenterai de bâtir une chapelle à la Roche-Mauprat et d'y communier quatre fois l'an.
«--Tout ce que vous avez fait là est une sottise et une infamie!
«--Ouais! ne parlez pas d'infamie, mon doux frère, ou je vais vous faire avaler cette bouteille toute cachetée!
«--Je dis que c'est une sottise et que, si cela réussit, vous devez une belle chandelle à la Vierge; si cela ne réussit pas, je m'en lave les mains, entendez-vous? Quand j'étais caché dans la chambre secrète du donjon, et que j'ai entendu Bernard conter à son valet, après souper, qu'il perdait l'esprit pour la belle Edmée, je vous ai dit en l'air qu'il y aurait là un joli coup à faire; et, comme une brute, vous avez pris la chose au sérieux, vous avez été, sans me consulter et sans attendre un moment favorable, exécuter une chose qui voulait être pesée et mûrie.
«--Le moment favorable, cœur de lièvre que vous êtes! et où donc l'aurais-je trouvé? _L'occasion fait le larron._ Je me vois surpris par la chasse au milieu du bois; je me cache dans la maudite tour Gazeau; je vois arriver mes deux tourtereaux; j'entends une conversation à crever de rire, Bernard larmoyant, la fille faisant la fière; Bernard se retire comme un sot, sans avoir fait métier d'homme; je me trouve sur moi, le bon Dieu sait comment, un scélérat de pistolet tout chargé. _Paf!_...
«--Taisez-vous, bête sauvage! dit l'autre tout effrayé; parle-t-on de ces choses-là dans un cabaret? Tenez votre langue, malheureux! ou je ne vous verrai plus.
«--Il faudra pourtant bien que vous me voyiez, mon doux frère, quand j'irai sonner et faire carillon à la porte des Carmes.
«--Vous n'y viendrez pas, ou je vous dénonce.
«--Vous ne me dénoncerez pas, car j'en sais trop long sur votre compte.
«--Je ne vous crains pas, j'ai fait mes preuves; j'ai expié mes péchés.
«--Hypocrite!
«--Allons, taisez-vous, insensé, dit l'autre; il faut que je vous quitte. Voilà de l'argent.
«--_Tout cela!_
«--Que voulez-vous que vous donne un religieux? Croyez-vous que je sois riche?
«--Vos carmes le sont, et vous en faites ce que vous voulez.
«--Je pourrais vous donner davantage que je ne le ferais pas. Vous n'auriez pas plus tôt deux louis, que vous feriez des débauches et un bruit qui vous trahiraient.
«--Et, si vous voulez que je quitte le pays pour quelque temps, avec quoi voulez-vous que je voyage?
«--Ne vous ai-je pas déjà donné trois fois de quoi partir, et n'êtes-vous pas revenu après avoir bu tout ce que vous aviez dans le premier mauvais lieu à la frontière de la province? Votre impudence me révolte, après les dépositions qu'on a faites contre vous, quand la maréchaussée a l'éveil, quand Bernard fait réviser son jugement, et que vous allez être découvert!
«--Mon frère, c'est à vous d'y veiller; vous menez les carmes, les carmes mènent l'évêque, Dieu sait pour quelle petite folie qui a été faite de compagnie, en grand secret, après souper, dans leur couvent...»
Ici, le président interrompit le récit de Patience.
--Témoin, dit-il, je vous rappelle à l'ordre; vous outragez la vertu d'un prélat par le récit scandaleux d'une telle conversation.
--Nullement, répondit Patience, je rapporte les invectives d'un crapuleux et d'un assassin contre le prélat; je n'en prends rien sur moi, et chacun ici sait le cas qu'il a à en faire; mais, si vous le voulez, je n'en dirai pas davantage sur ce sujet. Il y eut encore un assez long débat. Le vrai trappiste voulait faire partir le faux trappiste, et celui-ci s'obstinait à rester, disant que, s'il n'était pas sur les lieux, son frère le ferait arrêter aussitôt après que Bernard aurait la tête tranchée, afin d'avoir l'héritage à lui tout seul. Jean, poussé à bout, le menaça sérieusement de le dénoncer et de le livrer à la justice.
«--Baste! vous vous en garderez bien, après tout, reprit Antoine; car si Bernard est absous, adieu l'héritage.»
C'est ainsi qu'ils se séparèrent. Le vrai trappiste s'en alla fort soucieux, l'autre s'endormit les coudes sur la table. Je sortis de ma cachette pour procéder à son arrestation. C'est dans ce moment que la maréchaussée, qui est à mes trousses depuis longtemps pour me forcer à venir témoigner, me mit la main au collet. J'eus beau désigner le moine comme l'assassin d'Edmée, on ne voulut pas me croire, et on me dit qu'on n'avait pas d'ordre contre lui. Je voulais ameuter le village, on m'empêcha de parler; on m'amena ici de brigade en brigade comme un déserteur, et, depuis huit jours, je suis au cachot, sans qu'on daigne faire droit à mes réclamations. Je n'ai même pu voir l'avocat de M. Bernard et lui faire savoir que j'étais en prison; c'est tout à l'heure seulement que le geôlier est venu me dire qu'il fallait endosser un habit et _comparoir._ Je ne sais pas si tout cela est dans les formes de la justice; mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'assassin aurait pu être arrêté et qu'il ne l'est pas, et qu'il ne le sera pas si vous ne vous assurez de la personne de M. Jean de Mauprat pour l'empêcher d'avertir, je ne dis pas son complice, mais son protégé. Je fais serment que dans tout ce que j'ai entendu M. Jean de Mauprat est à l'abri de tout soupçon de complicité; quant à l'action de laisser livrer à la rigueur des lois un innocent et de vouloir sauver un coupable au point de feindre sa mort par de faux témoignages et de faux actes...
Patience, voyant que le président allait encore l'interrompre, se hâta de terminer son discours en disant:
--Quant à cela, messieurs, il appartient à vous et non à moi de le juger.
XXVIII
Après cette déposition importante, la cour suspendit pendant quelques instants la séance, et, lorsqu'elle rentra, Edmée fut ramenée en sa présence. Pâle et brisée, pouvant à peine se traîner jusqu'au fauteuil qui lui était réservé, elle montra cependant une grande force et une grande présence d'esprit.
--Croyez-vous pouvoir répondre avec calme et sans trouble aux questions qui vont vous être adressées? lui dit le président.
--Je l'espère, monsieur, répondit-elle. Il est vrai que je sors d'une maladie grave et que j'ai recouvré depuis peu de jours seulement l'exercice de ma mémoire; mais je crois l'avoir très bien recouvrée, et mon esprit ne ressent aucun trouble.
--Votre nom?
--Solange-Edmonde de Mauprat, _Edmea sylvestris_, ajouta-t-elle à demi-voix.
Je frissonnai. Son regard avait pris, en disant cette parole intempestive, une expression étrange. Je crus qu'elle allait divaguer plus que jamais. Mon avocat effrayé me regarda d'un air d'interrogation. Personne autre que moi n'avait compris ces deux mots, qu'Edmée avait pris l'habitude de répéter souvent dans les premiers et dans les derniers jours de sa maladie. Heureusement ce fut le dernier ébranlement de ses facultés. Elle secoua sa belle tête comme pour chasser des idées importunes; et, le président lui ayant demandé compte de ces mots inintelligibles, elle répondit avec douceur et noblesse:
--Ce n'est rien, monsieur; veuillez continuer mon interrogatoire.
--Votre âge, mademoiselle?
--Vingt-quatre ans.
--Vous êtes parente de l'accusé?
--Sa tante à la mode de Bretagne. Il est mon cousin issu de germain et le petit-neveu de mon père.
--Jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité!
--Oui, monsieur.
--Levez la main.
Edmée se retourna vers Arthur avec un triste sourire. Il lui ôta son gant et l'aida à élever son bras sans force et presque sans mouvement. Je sentis de grosses larmes couler sur mes joues.
Edmée raconta avec finesse et naïveté qu'étant égarée dans le bois avec moi, elle avait été jetée à bas de son cheval par l'empressement plein de sollicitude que j'avais mis à la retenir, croyant qu'elle était emportée; qu'il s'en était suivi une petite altercation, à la suite de laquelle, par une _petite colère de femme assez niaise_, elle avait voulu remonter seule sur sa jument; qu'elle m'avait même dit des paroles dures, dont elle ne pensait pas un mot, car elle m'aimait comme son frère; que, profondément affligé de sa brusquerie, je m'étais éloigné de quelques pas pour lui obéir, et qu'au moment de me suivre, affligée qu'elle était elle-même de notre puérile querelle, elle avait senti une violente commotion à la poitrine, et qu'elle était tombée en entendant à peine la détonation. Il lui était impossible de dire de quel côté elle était tournée et de quel côté était parti le coup.
--Voilà tout ce qui est arrivé, ajouta-t-elle; je suis la dernière personne en état de vous expliquer cet accident. Je ne puis en mon âme et conscience l'attribuer qu'à la maladresse d'un de nos chasseurs qui aura craint de l'avouer. Les lois sont si sévères! et la vérité est si difficile à prouver!
--Ainsi, mademoiselle, vous ne pensez pas que votre cousin soit l'auteur de cet attentat?
--Non, monsieur, certainement non! Je ne suis plus folle, et je ne me serais pas laissé conduire devant vous, si j'avais senti mon cerveau malade.
--Vous semblez imputer à un état d'aliénation mentale les révélations que vous avez faites au bonhomme Patience, à Mlle Leblanc, votre gouvernante, et peut-être aussi à l'abbé Aubert.
--Je n'ai fait aucune _révélation_, répondit-elle avec assurance, pas plus au digne Patience qu'au respectable abbé et à la servante Leblanc. Si l'on appelle révélation les paroles dépourvues de sens qu'on dit dans la fièvre, il faut condamner à mort toutes les figures qui nous font peur dans les rêves. Quelle _révélation_ aurais-je pu faire d'un fait que j'ignore?
--Mais vous avez dit au moment où vous avez reçu la blessure en tombant de votre cheval: _Bernard, Bernard, je ne vous aurais jamais cru capable de me tuer!_
--Je ne me souviens pas d'avoir jamais dit cela; et, quand je l'aurais dit, je ne concevrais pas l'importance qu'on peut attribuer aux impressions d'une personne frappée de la foudre et dont l'esprit est comme anéanti. Ce que je sais, c'est que Bernard de Mauprat donnerait sa vie pour mon père et pour moi, ce qui ne rend pas très probable qu'il ait voulu m'assassiner. Et pour quelle raison, grand Dieu!
Le président se servit alors, pour embarrasser Edmée, de tous les arguments que pouvaient lui fournir les dépositions de Mlle Leblanc. Il y avait de quoi la troubler en effet. Edmée, surprise de voir la justice en possession de tant de choses qu'elle croyait secrètes, reprit cependant courage et fierté lorsqu'on lui fit entendre, dans les termes brutalement chastes qu'on emploie devant les tribunaux en pareil cas, qu'elle avait été victime de ma grossièreté à la Roche-Mauprat. C'est alors que, prenant avec feu la défense de mon caractère et celle de son honneur, elle affirma que je m'étais conduit avec une loyauté bien supérieure à celle qu'on pouvait attendre encore de mon éducation. Mais il restait à expliquer toute la vie d'Edmée à partir de cette époque, la rupture de son mariage avec M. de La Marche, ses querelles fréquentes avec moi, mon brusque départ pour l'Amérique, le refus qu'elle avait fait de se marier.
--Cet interrogatoire est une chose odieuse, dit-elle en se levant tout à coup et en retrouvant ses forces physiques avec l'exercice de sa force morale. On me demande compte de mes plus intimes sentiments, on descend dans les mystères de mon âme, on tourmente ma pudeur, on s'arroge des droits qui n'appartiennent qu'à Dieu. Je vous déclare que, s'il s'agissait ici de ma vie et non de celle d'autrui, vous ne m'arracheriez pas un mot de plus. Mais, pour sauver la vie du dernier des hommes, je sacrifierais mes répugnances; à plus forte raison le ferais-je pour celui qui est devant vos yeux. Apprenez-le donc, puisque vous me contraignez à faire un aveu contraire à la réserve et à la fierté de mon sexe: tout ce qui vous semble inexplicable dans ma conduite, tout ce que vous attribuez aux torts de Bernard et à mes ressentiments, à ses menaces et à mes terreurs, se justifie par un seul mot: _Je l'aime!_
En prononçant ce mot avec la rougeur au front et l'accent profond de l'âme la plus passionnée et la plus orgueilleusement concentrée qui ait jamais existé, Edmée se rassit et couvrit son visage de ses deux mains. En ce moment, je fus si transporté, que je m'écriai sans pouvoir me contenir:
--Qu'on me mène à l'échafaud maintenant, je suis le roi de la terre!
--À l'échafaud! toi! dit Edmée en se relevant; on m'y mènera plutôt moi-même. Est-ce ta faute, malheureux enfant, si depuis sept ans, je te cache le secret de mon affection, si j'ai voulu attendre pour te le dire que tu fusses le premier des hommes par la sagesse et l'intelligence, comme tu en es le premier par le cœur? Tu payes cher mon ambition, puisqu'on l'interprète par le mépris et la haine. Tu dois bien me haïr, puisque ma fierté t'a conduit sur le banc du crime. Mais je laverai ta honte par une réparation éclatante, et, quand même on t'enverrait à l'échafaud demain, tu n'y marcherais qu'avec le titre de mon époux.
--Votre générosité vous entraîne trop loin, Edmée de Mauprat, dit le président; vous consentiriez presque, pour sauver votre parent, à vous accuser de coquetterie et de dureté; car comment expliqueriez-vous vos sept années de refus, qui ont exaspéré la passion de ce jeune homme?
--Peut-être, monsieur, dit Edmée avec malice, la cour n'est-elle pas compétente sur cette matière. Beaucoup de femmes pensent que ce n'est pas un grand crime d'avoir un peu de coquetterie avec l'homme qu'on aime. On en a peut-être le droit, quand on lui a sacrifié tous les autres hommes; c'est une fierté naturelle bien innocente que de vouloir faire sentir à celui qu'on préfère qu'on est une âme de prix et qu'on mérite d'être sollicitée et recherchée longtemps. Il est vrai que si cette coquetterie avait pour résultat de faire condamner un amant à la mort, on s'en corrigerait vite. Mais il est impossible, messieurs, que vous vouliez consoler de la sorte ce pauvre jeune homme de mes rigueurs.
En parlant ainsi d'un air d'excitation ironique, Edmée fondit en pleurs. Cette sensibilité nerveuse, qui mettait en dehors toutes les qualités de son âme et de son esprit, tendresse, courage, finesse, fierté, pudeur, donnait en même temps à son visage une expression si mobile et si admirable sous toutes ses faces, que la grave et sombre assemblée des juges sentit tomber la cuirasse d'airain de l'intégrité impassible et la chape de plomb de l'hypocrite vertu. Si Edmée ne m'avait pas défendu victorieusement par ses aveux, du moins elle avait excité au plus haut point l'intérêt en ma faveur. Un homme aimé d'une belle et vertueuse femme porte avec lui un talisman qui le rend invulnérable; chacun sent que sa vie a plus de prix que celle des autres.
Edmée subit encore beaucoup de questions et rétablit les faits dénaturés par Mlle Leblanc; elle m'épargna beaucoup, il est vrai; mais elle sut, avec un art admirable, éluder certaines questions et se soustraire à la nécessité de mentir ou de me condamner. Elle s'accusa généreusement de tous mes torts et prétendit que, si nous avions eu des querelles, c'était parce qu'elle y prenait un secret plaisir, parce qu'elle y voyait la force de mon amour; qu'elle m'avait laissé partir pour l'Amérique, voulant mettre ma vertu à l'épreuve et ne pensant pas que la campagne durerait plus d'un an, comme on le disait alors, qu'ensuite elle m'avait regardé comme engagé d'honneur à subir cette prolongation illimitée, mais qu'elle avait souffert plus que moi de mon absence; enfin elle reconnut fort bien la lettre qu'on avait trouvée sur elle; et, la prenant, elle en rétablit les passages mutilés avec une mémoire surprenante et en priant le greffier de suivre avec elle les mots à demi effacés.
--Cette lettre est si peu une lettre de menace, dit-elle, et l'impression que j'en ai reçue est si peu celle de la crainte et de l'aversion, qu'on l'a trouvée sur mon cœur, où je la portais depuis huit jours, bien que je n'eusse pas seulement avoué à Bernard que je l'eusse reçue.
--Mais vous n'expliquez point, lui dit le président, pourquoi, il y a sept ans, dans les premiers temps du séjour de votre cousin auprès de vous, vous étiez armée d'un couteau que vous placiez toutes les nuits sous votre oreiller, et que vous aviez fait aiguiser pour un cas urgent de défense?
--Dans ma famille, répondit-elle en rougissant, on a l'esprit assez romanesque et l'humeur très fière. Il est vrai que j'eus plusieurs fois dessein de me tuer, parce que je sentais naître en moi pour mon cousin un penchant insurmontable. Me croyant liée par des engagements indissolubles à M. de La Marche, je serais morte plutôt que de manquer à ma parole et plutôt que d'épouser un autre homme que Bernard. Plus tard, M. de La Marche me rendit ma promesse avec beaucoup de délicatesse et de loyauté, et je ne songeai plus à mourir.
Edmée se retira suivie de tous les regards et d'un murmure approbateur. À peine avait-elle franchi la porte du prétoire, qu'elle s'évanouit de nouveau; mais cette crise n'eut pas de suites graves et ne laissa pas de traces au bout de quelques jours.
J'étais si bouleversé, si enivré de ce qu'elle venait de dire, que je ne vis plus guère ce qui se passait. Concentré dans la seule pensée de mon amour, je doutais pourtant; car, si Edmée n'avait pas avoué tous mes efforts, elle pouvait bien aussi avoir exagéré son inclination pour moi dans le dessein d'atténuer mes défauts. Il m'était impossible de croire qu'elle m'eût aimé avant mon départ pour l'Amérique, et surtout dès les premiers temps de mon séjour auprès d'elle. Je n'avais que cette préoccupation dans l'esprit; je ne me souvenais même plus de la cause ni du but de mon procès. Il me semblait que la question agitée dans ce froid aréopage était uniquement celle-ci: _Est-il aimé ou n'est-il pas aimé?_ Le triomphe ou la défaite, la vie ou la mort n'étaient que là pour moi.