Part 25
On fit entendre tous les témoins à charge et à décharge. À vrai dire, il n'y eut que Marcasse parmi ces derniers qu'on pût réellement considérer comme tel. Tous les autres affirmaient seulement qu'un moine, _ayant la ressemblance des Mauprat_, avait erré dans la Varenne à l'époque fatale et qu'il avait même paru se cacher le soir qui suivit l'événement. On ne l'avait pas revu depuis. Ces dépositions, que je n'avais pas provoquées et que je déclarais n'avoir pas personnellement invoquées, me causèrent beaucoup d'étonnement; car je vis figurer parmi ces témoins les plus honnêtes gens du pays. Mais elles n'eurent de poids qu'aux yeux de M. E..., le conseiller qui s'intéressait réellement à la vérité. Il éleva la voix pour demander comment il se faisait que M. Jean de Mauprat n'eût pas été sommé de se présenter pour être confronté avec ces témoins, puisque d'ailleurs il s'était donné la peine de faire constater son alibi par des actes. Cette objection ne fut accueillie que par un murmure d'indignation. Les gens qui ne regardaient pas Jean Mauprat comme un saint n'étaient pourtant pas en petit nombre; mais ils étaient froids à mon égard et n'étaient venus là que pour assister à un spectacle.
L'enthousiasme des cagots fut au comble lorsque le trappiste, sortant tout à coup de la foule et baissant son capuchon d'une manière théâtrale, s'approcha hardiment de la barre, en disant qu'il était un misérable pécheur digne de tous les outrages, mais qu'en cette occasion, où la vérité était un devoir pour tous, il se regardait comme obligé de donner l'exemple de la franchise et de la simplicité en s'offrant de lui-même à toutes les épreuves qui pourraient éclairer la conscience des juges. Il y eut des trépignements de joie et de tendresse dans l'auditoire. Le trappiste fut introduit dans l'enceinte de la cour et confronté avec les témoins, qui déclarèrent tous, sans hésiter, que le moine qu'ils avaient vu portait le même habit et avait un air de famille, une sorte de ressemblance éloignée avec celui-là, mais que ce n'était pas le même, et qu'il ne leur restait pas un doute à cet égard.
L'issue de cet incident fut un nouveau triomphe pour le trappiste. Personne ne se dit que les témoins avaient montré tant de candeur, qu'il était difficile de croire qu'ils n'eussent point vu réellement un autre trappiste. Je me souvins en cet instant que, lors de la première entrevue de l'abbé avec Jean de Mauprat à la fontaine des Fougères, ce dernier lui avait touché quelques mots d'un sien _frère en religion_ qui voyageait avec lui et qui avait passé la nuit à la ferme des Goulets. Je crus devoir communiquer cette réminiscence à mon avocat, et il alla en conférer tout bas avec l'abbé, qui était sur le banc des témoins et qui se rappela fort bien cette circonstance sans pouvoir y ajouter aucun renseignement subséquent.
Quand ce fut au tour de l'abbé à parler, il se tourna vers moi d'un air d'angoisse; ses yeux se remplirent de larmes, et il répondit aux questions de formalité avec trouble et d'une voix éteinte. Il fit un grand effort sur lui-même pour répondre sur le fond, et enfin il le fit en ces termes:
--J'étais dans le bois lorsque M. le chevalier Hubert de Mauprat me pria de descendre de voiture et d'aller voir ce qu'était devenue sa fille Edmée, qui s'était écartée de la chasse depuis un temps assez long pour lui causer de l'inquiétude. Je courus assez loin et trouvai, à trente pas de la tour Gazeau, M. Bernard de Mauprat dans un grand désordre. Je venais d'entendre un coup de feu. Je vis qu'il n'avait plus sa carabine; il l'avait jetée (déchargée, comme le fait a été constaté) à quelques pas de là. Nous courûmes ensemble jusqu'à Mlle de Mauprat, que nous trouvâmes à terre percée de deux balles. L'homme qui nous avait devancés et qui était près d'elle en cet instant pourrait seul nous dire les paroles qu'il a pu recueillir de sa bouche. Elle était sans connaissance quand je la vis.
--Mais vous avez su ponctuellement ces paroles de cette personne, dit le président; car il existe, dit-on, une liaison d'amitié entre vous et ce paysan instruit qu'on appelle Patience.
L'abbé hésita et demanda si les lois de la conscience n'étaient pas ici en contradiction avec les lois de la procédure; si les juges avaient le droit de demander à un homme la révélation d'un secret confié à sa loyauté et de le faire manquer à son serment.
--Vous avez fait serment ici, par le Christ, de dire la vérité, toute la vérité, lui répondit-on; c'est à vous de savoir si ce serment n'est pas plus solennel que tous ceux que vous avez pu faire précédemment.
--Mais si j'avais reçu cette confidence sous le sceau de la confession, dit l'abbé, vous ne m'exhorteriez certainement pas à la révéler.
--Il y a longtemps, dit le président, que vous ne confessez plus personne, monsieur l'abbé.
À cette remarque inconvenante, il y eut de la gaieté sur le visage de Jean de Mauprat, une gaieté affreuse qui me le représenta tel qu'autrefois je l'avais vu, se tordant de rire à la vue des souffrances et des pleurs.
L'abbé trouva dans le dépit que lui causa cette petite attaque personnelle la force qui lui eût manqué sans cela. Il resta quelques instants les yeux baissés. On le crut humilié; mais, au moment où il se redressa, on vit briller dans son regard la maligne obstination du prêtre.
--Tout bien considéré, dit-il d'un ton fort doux, je crois que ma conscience m'ordonne de taire cette révélation, je la tairai.
--Aubert, dit l'avocat du roi avec emportement, vous ignorez apparemment les peines portées par la loi contre les témoins qui se conduisent comme vous le faites.
--Je ne les ignore pas, répondit l'abbé d'un ton plus doux encore.
--Et sans doute votre intention n'est pas de les braver?
--Je les subirai s'il le faut, repartit l'abbé avec un imperceptible sourire de fierté et un maintien si parfaitement noble, que toutes les femmes s'émurent.
Les femmes sont d'excellents appréciateurs des choses délicatement belles.
--C'est fort bien, reprit le ministère public. Persistez-vous dans ce système de silence?
--Peut-être, répondit l'abbé.
--Nous direz-vous si, durant les jours qui ont suivi l'assassinat de Mlle de Mauprat, vous vous êtes trouvé à portée d'entendre les paroles qu'elle a proférées, soit dans le délire, soit dans la lucidité de ses idées?
--Je ne vous dirai rien de cela, répondit l'abbé. Il serait contre mes affections et contre toute convenance à mes yeux de redire des paroles qui, en cas de délire, ne prouveraient absolument rien, et, en cas d'idée lucide, n'auraient été prononcées que dans l'épanchement d'une amitié toute filiale.
--C'est fort bien, dit l'avocat du roi en se levant; la cour sera par nous requise de délibérer sur votre refus de témoignage en joignant l'incident au fond.
--Pour moi, dit le président, en attendant, et en vertu de mon pouvoir discrétionnaire, j'ordonne qu'Aubert soit arrêté et conduit en prison.
L'abbé se laissa emmener avec une tranquillité modeste. Le public fut saisi de respect, et le plus profond silence régna dans l'assemblée, malgré les efforts et le dépit des moines et des curés, qui fulminaient tout bas contre l'hérétique.
Tous les témoins entendus (et je dois dire que ceux qu'on avait subornés jouèrent leur rôle très faiblement en public), Mlle Leblanc comparut pour couronner l'œuvre. Je fus surpris de voir cette fille si acharnée contre moi et si bien dirigée dans sa haine. Elle avait, d'ailleurs, des armes bien puissantes pour me nuire. En vertu du droit d'écouter aux portes et de surprendre tous les secrets de famille que s'arrogent les laquais, habile d'ailleurs aux interprétations et féconde en mensonges, elle savait et arrangeait à sa guise la plupart des faits qu'elle pouvait invoquer pour ma perte. Elle raconta de quelle manière, sept ans auparavant, j'étais arrivé au château de Sainte-Sévère à la suite de Mlle de Mauprat, que j'avais soustraite à la grossièreté et à la méchanceté de mes oncles.
--Cela soit dit, ajouta-t-elle en se tournant avec une grâce d'antichambre vers Jean de Mauprat, sans faire allusion au saint homme qui est dans cette enceinte, et qui, de grand pécheur, est devenu un grand saint. Mais à quel prix, continua-t-elle en se retournant vers la cour, ce misérable bandit avait-il sauvé ma chère maîtresse? Il l'avait déshonorée, messieurs; et toute la suite des jours de la pauvre demoiselle s'est passée dans les larmes et dans la honte, à cause de la violence qu'elle avait subie et dont elle ne pouvait pas se consoler. Trop fière pour confier son malheur à personne et trop honnête pour tromper aucun homme, elle a rompu avec M. de La Marche, qu'elle aimait _à la passion_, et qui l'aimait de même: elle a refusé toutes les demandes en mariage qui lui ont été faites pendant sept ans, et tout cela par point d'honneur, car elle détestait M. Bernard. Dans les commencements, elle voulait se tuer; car elle avait fait aiguiser un petit couteau de chasse de son père, et (M. Marcasse est là pour le dire, s'il veut s'en souvenir) elle se serait tuée certainement si je n'avais jeté ce couteau dans le puits de la maison. Elle songeait aussi à se défendre contre les attaques nocturnes de son persécuteur; car elle mettait toujours ce couteau, tant qu'elle l'a eu, sous son oreiller; elle verrouillait tous les soirs la porte de sa chambre, et plusieurs fois je l'ai vue rentrer pale et près de s'évanouir, fout essoufflée, comme une personne qui vient d'être poursuivie et d'avoir une grande frayeur. À mesure que ce monsieur a _pris de l'éducation_ et des manières, mademoiselle, voyant qu'elle ne pouvait pas avoir d'autre mari, puisqu'il parlait toujours de tuer tous ceux qui se présenteraient, espéra qu'il se _corrigerait de sa férocité_ et lui montra beaucoup de douceur et de bonté. Elle le soigna même pendant sa maladie, non pas qu'elle l'aimât et l'_estimât_ autant qu'il a plu à M. Marcasse de le dire dans _sa version_; mais elle craignait toujours que, dans son délire, il ne trahît, devant les domestiques ou devant son père, le secret de l'affront qu'il lui avait fait, et qu'elle avait grand soin de cacher par pudeur et par fierté. Toutes les dames qui sont ici doivent bien comprendre cela. Quand la famille alla passer l'hiver de 77 à Paris, M. Bernard redevint jaloux, despote, et fit tant de menaces de tuer M. de La Marche, que mademoiselle fut forcée de congédier celui-ci. Après cela, elle eut des scènes violentes avec Bernard, lui déclara qu'elle ne l'aimait pas et ne l'aimerait jamais. De colère et de chagrin, car on ne peut pas nier qu'il n'en fût amoureux _comme un tigre_, il partit pour l'Amérique, et, pendant les six ans qu'il y passa, ses lettres le montrèrent fort _amendé._ Quand il revint, mademoiselle avait pris son parti d'être vieille fille, et elle était redevenue très tranquille. M. Bernard paraissait devenu, de son côté, assez _bon enfant._ Mais, à force de la voir tous les jours et d'être sans cesse appuyé sur le dos de son fauteuil, ou de lui dévider des écheveaux de laine, en lui parlant tout bas pendant que son père dormait, voilà qu'il en est redevenu si amoureux, que la tête _lui en a parti._ Je ne veux pas trop l'accuser, le pauvre malheureux, et crois que sa place est aux Petites-Maisons plutôt qu'à la potence. Il criait et rugissait toute la nuit, et lui écrivait des lettres _si bêtes_, qu'elle les lisait en souriant et les mettait dans sa poche sans y répondre. Au reste, en voici une que j'ai trouvée sur elle quand je l'ai déshabillée après le malheureux événement; elle a été percée par une balle et tachée de sang, mais on peut encore en lire assez pour voir que monsieur avait souvent l'intention de tuer _mademoiselle._
Elle déposa sur le bureau un papier demi-brûlé, demi-sanglant, qui produisit sur les assistants un mouvement d'horreur, sincère chez quelques-uns, affecté chez beaucoup d'autres.
Avant qu'on le lût, elle acheva sa déposition et la termina par des assertions qui me troublèrent profondément, car je ne distinguais plus la limite entre la réalité et la perfidie.
--Depuis son accident, dit-elle, mademoiselle a toujours été entre la vie et la mort. Elle n'en relèvera certainement pas, quoi qu'en disent MM. les médecins. J'ose dire que ces messieurs, ne voyant la malade qu'à de certaines heures, ne connaissent pas sa maladie comme moi, qui ne l'ai pas quittée une seule nuit. Ils prétendent que les blessures vont bien, mais que la tête est dérangée. Je dis, moi, que les blessures vont mal et que la tête va mieux qu'on ne dit. Mademoiselle déraisonne fort rarement, et, _si elle a à déraisonner_, c'est en présence de ces messieurs, qui la troublent et l'effrayent. Elle fait alors tant d'efforts pour ne pas sembler folle, qu'elle le devient; mais, sitôt qu'on la laisse seule avec moi ou avec Saint-Jean ou avec M. l'abbé, _qui a fort bien pu dire ce qui en est, s'il l'a voulu_, elle redevient calme, douce, sensée comme à l'ordinaire. Elle dit qu'elle souffre à en mourir, bien qu'elle prétende avec MM. les médecins qu'elle ne souffre presque plus. Elle parle alors de son meurtrier avec la générosité qui convient à une chrétienne, et répète cent fois par jour:
«--Que Dieu lui pardonne dans l'autre vie comme je lui pardonne dans celle-ci! _Après tout, il faut bien aimer une femme pour la tuer!_ J'ai eu tort de ne pas l'épouser, il m'aurait peut-être rendue heureuse; je l'ai porté au désespoir, et il s'est vengé de moi. Chère Leblanc, garde-toi de jamais trahir le secret que je te confie! Un mot indiscret le conduirait à l'échafaud, et mon père en mourrait!...
«La pauvre demoiselle est loin d'imaginer que les choses en sont là, que je suis sommée par la loi et par la religion de dire ce que je voudrais taire, et qu'au lieu de venir chercher ici un appareil pour les douches, je suis venue confesser la vérité. Ce qui me console, c'est que tout cela sera facile à cacher à M. le chevalier, qui n'a pas plus sa tête que l'enfant qui vient de naître. Pour moi, j'ai fait mon devoir; que Dieu soit mon juge!»
Après avoir ainsi parlé avec une parfaite assurance et une grande volubilité, Mlle Leblanc se rassit au milieu d'un murmure approbateur, et on procéda à la lecture de la lettre trouvée sur Edmée.
C'était bien celle que je lui avais écrite quelques jours avant le jour funeste. On me la présenta; je ne pus me défendre de porter à mes lèvres l'empreinte du sang d'Edmée; puis, ayant jeté les yeux sur l'écriture, je rendis la lettre en déclarant avec calme qu'elle était de moi.
La lecture de cette lettre fut mon coup de grâce. La fatalité qui semble ingénieuse à nuire à ses victimes, voulut (et peut-être une main infâme contribua-t-elle à cette mutilation) que les passages qui témoignaient de ma soumission et de mon respect fussent détruits. Certaines allusions poétiques qui expliquaient et excusaient les divagations exaltées furent illisibles. Ce qui sauta aux yeux et s'empara de toutes les convictions, ce furent les lignes restées intactes qui témoignèrent de la violence de ma passion et de l'emportement de mes délires. Ce furent des phrases telles que celles-ci: _J'ai parfois envie de me lever au milieu de la nuit et d'aller vous tuer! Je l'aurais fait déjà cent fois, si j'étais assuré de ne plus vous aimer quand vous serez morte. Ménagez-moi, car il y a deux hommes en moi, et quelquefois le brigand d'autrefois règne sur l'homme nouveau_, etc. Un sourire de délices passa sur les lèvres de mes ennemis. Mes défenseurs furent démoralisés, et mon pauvre sergent lui-même me regarda d'un air désespéré. Le public m'avait déjà condamné.
Après cet incident, l'avocat du roi eut beau jeu à déclamer un réquisitoire fulminant, dans lequel il me présenta comme un pervers incurable, comme un rejeton maudit d'une souche maudite, comme un exemple de la fatalité des méchants instincts; et, après s'être évertué à faire de moi un objet d'horreur et d'épouvante, il essaya, pour se donner un air d'impartialité et de générosité, de provoquer en ma faveur la compassion des juges; il voulut prouver que je n'étais pas maître de moi-même; que ma raison, bouleversée dès l'enfance par des spectacles atroces et des principes de perversité, n'était pas complète et n'aurait jamais pu l'être, quels qu'eussent été les circonstances et le développement de mes passions. Enfin, après avoir fait de la philosophie et de la rhétorique, au grand plaisir des assistants, il conclut contre moi à la peine d'interdiction et de réclusion à perpétuité.
Quoique mon avocat fût un homme de cœur et de tête, la lettre l'avait tellement surpris, l'auditoire était si mal disposé pour moi, la cour donnait publiquement de telles marques d'incrédulité et d'impatience en l'écoutant (habitude indécente qui s'est perpétuée sur les sièges de la magistrature de ce pays), que son plaidoyer fut pâle. Tout ce qu'il parut fondé à demander avec force fut un supplément d'instruction. Il se plaignit de ce que toutes les formalités n'avaient pas été remplies, de ce que la justice n'avait pas suffisamment éclairé toutes les parties de l'affaire, de ce qu'on se hâtait de juger une cause dont plusieurs circonstances étaient encore enveloppées de mystère. Il demanda que les médecins fussent appelés à s'expliquer sur la possibilité de faire entendre Mlle de Mauprat. Il démontra que la plus importante, la seule importante déposition était celle de Patience, et que Patience pouvait se présenter au premier jour et me disculper. Il demanda enfin qu'on fît des recherches pour retrouver le moine quêteur dont la ressemblance avec les Mauprat n'avait pas encore été expliquée et avait été affirmée par des témoins dignes de foi. Il fallait, selon lui, savoir ce qu'était devenu Antoine de Mauprat et faire expliquer le trappiste à cet égard. Il se plaignit hautement de ce qu'on l'avait privé de tous ces moyens de défense en refusant tout délai, et il eut la hardiesse de faire entendre qu'il y avait de mauvaises passions intéressées à la marche aveugle et rapide d'une telle procédure. Le président le rappela à l'ordre; l'avocat du roi répliqua victorieusement que toutes les formalités étaient remplies, que la cour était suffisamment éclairée, que la recherche du moine quêteur était une puérilité de mauvais goût, que Jean de Mauprat avait prouvé la mort de son dernier frère, arrivée plusieurs années auparavant. La cour se retira pour délibérer, et, au bout d'une demi-heure, elle rentra et rendit contre moi un arrêt qui me condamnait à la peine capitale.
XXVI
Quoique la promptitude et la rigidité de cet arrêt fussent une chose inique et qui frappa de stupeur les plus acharnés contre moi, je reçus le coup avec un grand calme: je ne m'intéressais plus à rien sur la terre. Je recommandai à Dieu mon âme et la réhabilitation de ma mémoire. Je me dis que, si Edmée mourait, je la retrouverais dans un monde meilleur; que, si elle me survivait et retrouvait la raison, elle arriverait un jour à l'éclaircissement de la vérité, et qu'alors je vivrais dans son cœur comme un souvenir cher et douloureux. Irritable comme je le suis, et toujours disposé à la fureur envers tout ce qui m'est obstacle ou offense, je m'étonne de la résignation philosophique et de la fierté silencieuse que j'ai trouvées dans les grandes occasions de ma vie, et surtout dans celle-là.
Il était deux heures du matin. L'audience durait depuis quatorze heures. Un silence de mort planait sur l'assemblée, qui était aussi attentive, aussi nombreuse qu'au commencement, tant les hommes sont avides de spectacles. Celui qu'offrait l'enceinte de la cour criminelle en cet instant était lugubre. Ces hommes en robe rouge, aussi pâles, aussi absolus, aussi implacables que le Conseil des Dix à Venise; ces spectres de femmes coiffées de fleurs, que la lueur blafarde des flambeaux faisait ressembler à des souvenirs de la vie flottant dans les tribunes au-dessus des prêtres de la mort; les mousquets de la garde étincelant dans l'ombre des derniers plans; l'attitude brisée de mon pauvre sergent, qui s'était laissé tomber à mes pieds; la joie muette et puissante du trappiste, infatigablement debout auprès de la barre; le son lugubre d'une cloche de couvent qui se mit à sonner les matines dans le voisinage, au milieu du silence de l'assemblée: c'était de quoi émouvoir les nerfs des femmes de fermiers généraux et faire battre les larges poitrines des corroyeurs du parterre.
Tout à coup, au moment où la cour allait se disperser et annoncer la levée de la séance, une figure, en tout semblable à celle qu'on prête au paysan du Danube, trapue, en haillons, pieds nus, à la barbe longue, aux cheveux en désordre, au front large et austère, au regard imposant et sombre, se leva au milieu des mouvants reflets dont la foule était à demi éclairée, et se dressa devant la barre en disant d'une voix creuse et accentuée:
--Moi, Jean Le Houx, dit _Patience_, je m'oppose à ce jugement, comme inique quant au fond et illégal quant à la forme. Je demande qu'il soit révisé, afin que je puisse faire ma déposition, qui est nécessaire, souveraine peut-être, et qu'on aurait dû attendre.
--Et, si vous aviez quelque chose à dire, s'écria l'avocat du roi avec passion, que ne vous présentiez-vous lorsque vous en avez été requis? Vous en imposez à la cour en prétendant que vous avez des motifs à faire valoir.
--Et vous, répondit Patience d'un ton plus lent et d'une voix plus creuse encore qu'auparavant, vous en imposez au public en disant que je n'en ai pas. Vous savez bien que je dois en avoir.
--Songez où vous êtes, témoin, et rappelez-vous à qui vous parlez.
--Je le sais trop et je ne dirai rien de trop. Je déclare ici que j'ai des choses importantes à dire et que je les aurais dites à temps si vous n'aviez pas _violenté_ le temps. Je veux les dire et je les dirai; et, croyez-moi, il vaut mieux que je les dise pendant qu'on peut encore revenir sur la procédure. Cela vaut mieux encore pour les juges que pour le condamné; car celui-là revit par l'honneur, au moment où les autres meurent par l'infamie.
--Témoin, dit le magistrat irrité, l'âcreté et l'insolence de votre langage seront plus nuisibles qu'avantageuses à l'accusé.
--Et qui vous dit que je sois favorable à l'accusé? dit Patience d'une voix de tonnerre. Que savez-vous de moi? Et s'il me plaît de faire qu'un arrêt illégal et sans force devienne un arrêt puissant et irrévocable?
--Comment accorder ce désir de faire respecter les lois, dit le magistrat, véritablement ébranlé par l'ascendant de Patience, avec l'infraction que vous avez commise contre elles en ne vous rendant pas à l'assignation du lieutenant criminel?
--Parce que je ne voulais pas.
--Il y a des peines sévères contre ceux dont la volonté ne s'accorde pas toujours avec les lois du royaume.
--Possible.
--Venez-vous avec l'intention de vous y soumettre aujourd'hui?
--Je viens avec celle de vous les faire respecter.
--Je vous préviens que, si vous ne changez de ton, je vais vous faire conduire en prison.
--Je vous préviens que, si vous aimez la justice et si vous servez Dieu, vous m'entendrez et suspendrez l'exécution de l'arrêt. Il n'appartient pas à celui qui apporte la vérité de s'humilier devant ceux qui la cherchent. Mais, vous qui m'entendez, hommes du peuple dont les grands ne voudraient sans doute pas se jouer, vous dont on appelle la voix, _voix de Dieu_, joignez-vous à moi, embrassez la défense de la vérité, qui va être étouffée peut-être sous de malheureuses apparences, ou bien qui va triompher par de mauvais moyens. Mettez-vous à genoux, hommes du peuple, mes frères, mes enfants; priez, suppliez, obtenez que justice soit faite et colère réprimée. C'est votre devoir, c'est votre droit et votre intérêt; c'est vous qu'on insulte et qu'on menace quand on viole les lois.