Mauprat

Part 2

Chapter 23,808 wordsPublic domain

On usa de la facilité d'abuser le pauvre sur ses véritables intérêts, et de corrompre les gens simples en déplaçant le principe de leur dignité et de leur liberté naturelle. On fit entrer toute la contrée dans l'espèce de scission qu'on avait faite avec la loi, et on effraya tellement les fonctionnaires chargés de la faire respecter, qu'elle tomba en peu d'années dans une véritable désuétude; de sorte que, tandis qu'à une faible distance de ce pays, la France marchait à grands pas vers l'affranchissement des classes pauvres, la Varenne suivait une marche rétrograde et retournait à plein collier vers l'ancienne tyrannie des hobereaux. Il fut bien aisé aux Mauprat de pervertir ces pauvres gens: ils affectèrent de se populariser, afin de contraster avec les autres nobles de la province, qui conservaient dans leurs manières la hauteur de leur antique puissance. Mon grand-père ne perdait pas surtout cette occasion de faire partager aux paysans son animadversion contre son cousin Hubert de Mauprat. Tandis que celui-ci donnait audience à ses chevanciers, lui, assis dans son fauteuil, eux debout et la tête nue, Tristan de Mauprat les faisait asseoir à sa table, goûtait avec eux le vin qu'ils lui apportaient en hommage volontaire, et les faisait reconduire par ses gens au milieu de la nuit, tous ivres morts, la torche en main et faisant retentir la forêt de refrains obscènes. Le libertinage acheva la démoralisation des paysans. Les Mauprat eurent bientôt dans toutes les familles des accointances que l'on toléra parce qu'on y trouva du profit, et, faut-il le dire? hélas! des satisfactions de vanité. La dispersion des habitations favorisait le mal. Là, point de scandale, point de censure. Le plus petit village eût suffi pour faire éclore et régner une opinion publique; mais il n'y avait que des chaumières éparses, des métairies isolées; des landes et des taillis mettaient entre les familles des distances assez considérables pour qu'elles ne pussent exercer mutuellement leur contrôle. La honte fait plus que la conscience. Il est inutile de vous dire quels nombreux liens d'infamie s'établirent entre les maîtres et les esclaves: la débauche, l'exaction et la banqueroute furent l'exemple et le précepte de ma jeunesse, et l'on menait joyeuse vie. On se moquait de toute équité, on ne remboursait aux créanciers ni intérêts ni capitaux, on rossait les gens de loi qui se hasardaient à venir faire des sommations, on canardait la maréchaussée lorsqu'elle approchait trop des tourelles; on souhaitait la peste au parlement, la famine aux hommes imbus de philosophie nouvelle, la mort à la branche cadette des Mauprat, et on se donnait par-dessus tout des airs de paladins du XIIe siècle. Mon grand-père ne parlait que de sa généalogie et des prouesses de ses ancêtres; il regrettait le bon temps où les châtelains avaient chez eux des instruments pour la torture, des oubliettes et surtout des canons. Pour nous, nous n'avions que des fourches, des bâtons et une mauvaise couleuvrine, que mon oncle Jean pointait, du reste, fort bien, et qui suffisait pour tenir en respect la chétive force militaire du canon.

II

Le vieux Mauprat était un animal perfide et carnassier qui tenait le milieu entre le loup-cervier et le renard. Il avait, avec une élocution abondante et facile, un vernis d'éducation qui aidait en lui à la ruse. Il affectait beaucoup de politesse et ne manquait pas de moyens de persuasion avec les objets de ses vengeances. Il savait les attirer chez lui et leur faire subir des traitements affreux que, faute de témoins, il leur était impossible de prouver en justice. Toutes ces scélératesses portaient un caractère d'habileté si grande, que le pays en fut frappé d'une consternation qui ressemblait presque à du respect. Jamais il ne fut possible de le saisir hors de sa tanière, quoiqu'il en sortît souvent et sans beaucoup de précautions apparentes. C'était un homme qui avait le génie du mal, et ses fils, à défaut de l'affection dont ils étaient incapables, subissaient l'ascendant de sa détestable supériorité et lui obéissaient avec une discipline et une ponctualité presque fanatiques. Il était leur sauveur dans tous les cas désespérés, et, lorsque l'ennui de la réclusion commençait à planer sous nos voûtes glacées, son esprit, facétieusement féroce, le combattait chez eux par l'attrait de spectacles dignes d'une caverne de voleurs. C'étaient parfois de pauvres moines quêteurs qu'on s'amusait à effrayer et à tourmenter: on leur brûlait la barbe, on les descendait dans des puits et on les tenait suspendus entre la vie et la mort jusqu'à ce qu'ils eussent chanté quelque gravelure ou proféré quelque blasphème. Tout le pays connaît l'aventure du greffier qu'on laissa entrer avec quatre huissiers, et qu'on reçut avec tous les empressements d'une hospitalité fastueuse. Mon grand-père feignit de consentir de bonne grâce à l'exécution de leur mandat et les aida poliment à faire l'inventaire de son mobilier, dont la vente était décrétée; après quoi, le dîner étant servi et les gens du roi attablés, Tristan dit au greffier:

--Eh! mon Dieu, j'oubliais une pauvre haridelle que j'ai à l'écurie. Ce n'est pas grand'chose; mais encore vous pourriez être réprimandé pour l'avoir omise, et, comme je vois que vous êtes un brave homme, je ne veux point vous induire en erreur. Venez avec moi la voir, ce sera l'affaire d'un instant.

Le greffier suivit Mauprat sans défiance, et, au moment où ils entraient ensemble dans l'écurie, Mauprat, qui marchait le premier, lui dit d'avancer seulement la tête; ce que fit le greffier, désireux de montrer beaucoup d'indulgence dans l'exercice de ses fonctions et de ne point examiner les choses scrupuleusement. Alors Mauprat poussa brusquement la porte et lui serra si fortement le cou entre le battant et la muraille, que le malheureux en perdit la respiration. Tristan, le jugeant assez puni, rouvrit la porte, et, lui demandant pardon de son inadvertance avec beaucoup de civilité, lui offrit son bras pour le reconduire à table, ce que le greffier ne jugea pas à propos de refuser. Mais, aussitôt qu'il fut rentré dans la salle où étaient ses confrères, il se jeta sur une chaise, et, leur montrant sa figure livide et son cou meurtri, il demanda justice contre le guet-apens où on venait de l'entraîner. C'est alors que mon grand-père, se livrant à sa fourbe railleuse, joua une scène de comédie d'une audace singulière. Il reprocha gravement au greffier de l'accuser injustement, et, affectant de lui parler toujours avec beaucoup de politesse et de douceur, il prit les autres à témoin de sa conduite, les suppliant de l'excuser si sa position précaire l'empêchait de les mieux recevoir, et leur faisant les honneurs de son dîner d'une manière splendide. Le pauvre greffier n'osa pas insister et fut forcé de dîner, quoique à demi mort. Ses confrères furent si complètement dupes de l'assurance de Mauprat, qu'ils burent et mangèrent gaiement, en traitant le greffier de fou et de malhonnête. Ils sortirent de la Roche-Mauprat tous ivres, chantant les louanges du châtelain et raillant le greffier, qui tomba mort sur le seuil de sa maison en descendant de cheval.

Les huit garçons, l'orgueil et la force du vieux Mauprat, lui ressemblaient tous également par la vigueur physique, la brutalité des mœurs, et plus ou moins par la finesse et la méchanceté moqueuse. Il faut le dire, c'étaient de vrais coquins, capables de tout mal et complètement idiots devant une noble idée ou devant un bon sentiment; cependant il y avait en eux une sorte de bravoure désespérée, qui parfois n'était pas pour moi sans une apparence de grandeur. Mais il est temps que je vous parle de moi et que je vous raconte le développement de mon âme au sein du bourbier immonde où il avait plu à Dieu de me plonger au sortir de mon berceau.

J'aurais tort si, pour forcer votre commisération à me suivre dans ces premières années de ma vie, je vous disais que je naquis avec une noble organisation, avec une âme pure et incorruptible. Quant à cela, monsieur, je n'en sais rien. Il n'y a peut-être pas d'âmes incorruptibles, et peut-être qu'il y en a. C'est ce que ni vous ni personne ne saurez, jamais. C'est une grande question à résoudre que celle-ci: «Y a-t-il en nous des penchants invincibles, et l'éducation peut-elle les modifier seulement ou les détruire?» Moi, je n'oserais prononcer; je ne suis ni métaphysicien, ni psychologue, ni philosophe; mais j'ai eu une terrible vie, messieurs; et, si j'étais législateur, je ferais arracher la langue ou couper le bras à celui qui oserait prêcher ou écrire que l'organisation des individus est fatale, et qu'on ne refait pas plus le caractère d'un homme que l'appétit d'un tigre. Dieu m'a préservé de le croire.

Tout ce que je puis vous dire, c'est que j'avais reçu de ma mère de bonnes notions sans avoir peut-être naturellement ses bonnes qualités. Chez elle, j'étais déjà violent, mais d'une violence sombre et concentrée, aveugle et brutal dans la colère, méfiant jusqu'à la poltronnerie à l'approche du danger, hardi jusqu'à la folie quand j'étais aux prises avec lui, c'est-à-dire à la fois timide et brave par amour de la vie. J'étais d'une opiniâtreté révoltante; pourtant ma mère seule réussissait à me vaincre; et, sans bien raisonner, car mon intelligence fut très tardive dans son développement, je lui obéissais comme à une sorte de nécessité magnétique. Avec ce seul ascendant, dont je me souviens, et celui d'une autre femme que j'ai subi par la suite, il y avait et il y a eu de quoi me mener à bien. Mais je perdis ma mère avant qu'elle eût pu m'enseigner sérieusement quelque chose; et, quand je fus transplanté à la Roche-Mauprat, je ne pus éprouver pour le mal qui s'y faisait qu'une répulsion instinctive, assez faible peut-être, si la peur ne s'y fût mêlée.

Mais je remercie le ciel du fond du cœur pour les mauvais traitements dont j'y fus accablé, et surtout pour la haine que mon oncle Jean conçut pour moi. Mon malheur me préserva de l'indifférence en face du mal, et mes souffrances m'aidèrent à détester ceux qui le commettaient.

Ce Jean était certainement le plus détestable de sa race: depuis qu'une chute de cheval l'avait rendu contrefait, sa méchante humeur s'était développée en raison de l'impossibilité de faire autant de mal que ses compagnons. Obligé de rester au logis quand les autres partaient pour leurs expéditions, car il ne pouvait monter à cheval, il n'avait de plaisir que lorsque le château recevait un de ces petits assauts inutiles que la maréchaussée lui donnait quelquefois comme pour l'acquit de sa conscience. Retranché derrière un rempart en pierres de taille qu'il avait fait construire à sa guise, Jean, assis tranquillement auprès de sa couleuvrine, effleurait de temps en temps un gendarme et retrouvait tout à coup, disait-il, le sommeil et l'appétit que lui ôtait son inaction. Même il n'attendait pas les cas d'attaque pour grimper à sa chère plate-forme; et là, accroupi comme un chat qui fait le guet, dès qu'il voyait un passant se montrer au loin sans faire le signal, il exerçait son adresse sur ce point de mire et lui faisait rebrousser chemin. Il appelait cela donner un coup de balai sur la route.

Mon jeune âge me rendant incapable de suivre mes oncles à la chasse et à la maraude, Jean devint naturellement mon gardien et mon instituteur, c'est-à-dire mon geôlier et mon bourreau. Je ne vous raconterai pas les détails de cette infernale existence. Pendant près de dix ans, j'ai subi le froid, la faim, l'insulte, le cachot et les coups, selon les caprices plus ou moins féroces de ce monstre. Sa grande haine pour moi vint de ce qu'il ne put parvenir à me dépraver; mon caractère rude, opiniâtre et sauvage me préserva de ses viles séductions. Peut-être n'avais-je en moi aucune force pour la vertu; mais j'en avais heureusement pour la haine. Plutôt que de complaire à mon tyran, j'aurais souffert mille morts; je grandis donc sans concevoir aucun attrait pour le vice. Cependant j'avais de si étranges notions sur la société, que le métier de mes oncles ne me causait par lui-même aucune répugnance. Vous pensez bien qu'élevé derrière les murs de la Roche-Mauprat, et vivant en état de siège perpétuel, j'avais absolument les idées qu'eût pu avoir un servant d'armes au temps de la barbarie féodale. Ce qui, hors de notre tanière, s'appelait, pour les autres hommes, assassiner, piller et torturer, on m'apprenait à l'appeler combattre, vaincre et soumettre. Je savais, pour toute histoire des hommes, les légendes et les ballades de la chevalerie que mon grand-père me racontait le soir, lorsqu'il avait le temps de songer à ce qu'il appelait mon éducation; et, quand je lui adressais quelque question sur le temps présent, il me répondait que les temps étaient bien changés, que tous les Français étaient devenus traîtres et félons, qu'ils avaient fait peur aux rois, et que ceux-ci avaient abandonné lâchement la noblesse, laquelle, à son tour, avait eu la couardise de renoncer à ses privilèges et de se laisser faire la loi par les manants. J'écoutais avec surprise, et presque avec indignation, cette peinture de l'époque où je vivais, époque pour moi indéfinissable. Mon grand-père n'était pas fort sur la chronologie: aucune espèce de livre ne se trouvait à la Roche-Mauprat, si ce n'est l'histoire des fils Aymon et quelques chroniques du même genre, rapportées des foires du pays par nos valets. Trois noms surnageaient seuls dans le chaos de mon ignorance, Charlemagne, Louis XI et Louis XIV, parce que mon grand-père les faisait souvent intervenir dans ses commentaires sur les droits méconnus de la noblesse. Et moi, en vérité, je savais à peine la différence d'un règne à une race, et je n'étais pas bien sûr que mon grand-père n'eût pas vu Charlemagne; car il en parlait plus souvent et plus volontiers que de tout autre.

Mais, en même temps que mon énergie instinctive me faisait admirer les faits d'armes de mes oncles et m'inspirait le désir d'y prendre part, les froides cruautés que je leur voyais exercer au retour de leurs campagnes, et les perfidies au moyen desquelles ils attiraient des dupes chez eux, pour les rançonner ou les torturer, me causaient des émotions pénibles, étranges, et dont il me serait difficile, aujourd'hui que je parle en toute sincérité, de me rendre compte bien clairement. Dans l'absence de tout principe de morale, il eût été naturel que je me contentasse de celui du droit du plus fort, que je voyais mettre en pratique; mais les humiliations et les souffrances qu'en raison de ce droit mon oncle Jean m'imposait m'avaient appris à ne pas m'en contenter. Je comprenais le droit du plus brave et je méprisais sincèrement ceux qui, pouvant mourir, acceptaient la vie au prix des ignominies qu'on leur faisait subir à la Roche-Mauprat. Mais ces affronts, ces terreurs, imposés à des prisonniers, à des femmes, à des enfants, ne me semblaient expliqués et autorisés que par des appétits sanguinaires. Je ne sais si j'étais assez susceptible d'un bon sentiment pour qu'ils m'inspirassent de la pitié pour les victimes, mais il est certain que j'éprouvais ce sentiment de commisération égoïste qui est dans la nature, et, qui, perfectionné et ennobli, est devenu la charité chez les hommes civilisés. Sous ma grossière enveloppe, mon cœur n'avait sans doute que des tressaillements de peur et de dégoût à l'aspect des supplices que, d'un jour à l'autre, je pouvais subir pour mon compte au moindre caprice de mes oppresseurs; d'autant plus que Jean avait l'habitude, lorsqu'il me voyait pâlir à ces affreux spectacles, de me dire d'un air goguenard:

--Voilà ce que je te ferai quand tu désobéiras.

Tout ce que je sais, c'est que j'éprouvais un affreux malaise en présence de ces actions iniques; mon sang se figeait dans mes veines, ma gorge se serrait, et je m'enfuyais pour ne pas répéter les cris qui frappaient mon oreille. Cependant, avec le temps, je me blasai un peu sur ces impressions terribles. Ma fibre s'endurcit, l'habitude me donna des forces pour cacher ce qu'on appelait ma lâcheté. J'eus honte des signes de faiblesse que je donnais, et je forçai mon visage au sourire d'hyène que je voyais sur le visage de mes proches. Mais je ne pus jamais réprimer des frémissements convulsifs qui me passaient de temps en temps dans tous les membres et un froid mortel qui descendait dans mes veines au retour de ces scènes d'angoisse. Les femmes traînées, moitié de gré, moitié de force, sous le toit de la Roche-Mauprat, me causaient un trouble inconcevable. Je commençais à sentir le feu de la jeunesse s'éveiller en moi et à jeter un regard de convoitise sur cette part des captures de mes oncles; mais il se mêlait à ces naissants désirs des angoisses inexprimables. Les femmes n'étaient qu'un objet de mépris pour tout ce qui m'entourait; je faisais de vains efforts pour séparer cette idée de celle du plaisir qui me sollicitait. Ma tête était bouleversée, et mes nerfs, irrités, donnaient un goût violent et maladif à toutes mes sensations.

Du reste, j'avais le caractère aussi mal fait que mes compagnons; et, si mon cœur valait mieux, mes manières n'étaient pas moins arrogantes, ni mes plaisanteries de meilleur goût. Un trait de ma méchanceté adolescente n'est pas inutile à rapporter ici, d'autant plus que les suites de ce fait eurent de l'influence sur le reste de ma vie.

III

À trois lieues de la Roche-Mauprat, en tirant vers le Fromental, vous devez avoir vu, au milieu des bois, une vieille tour isolée, célébré par la mort tragique d'un prisonnier que le bourreau, étant en tournée, trouva bon de pendre, il y a une centaine d'années, sans autre forme de procès, pour complaire à un ancien Mauprat, son seigneur.

À l'époque dont je vous parle, la tour Gazeau était déjà abandonnée, menaçant ruine: elle était domaine de l'État, et on y avait toléré, par oubli plus que par bienfaisance, la retraite d'un vieux indigent, homme fort original, vivant complètement seul, et connu dans le pays sous le nom du bonhomme Patience.

--J'en ai entendu parler à la grand'mère de ma nourrice, repris-je; elle le tenait pour sorcier.

--Précisément; et, puisque nous voici sur ce sujet, il faut que je vous dise au juste quel homme était ce Patience; car j'aurai plus d'une fois occasion de vous en parler dans le cours de mon récit, et j'ai eu aussi celle de le connaître à fond.

Patience était un philosophe rustique. Le ciel lui avait départi une haute intelligence; mais l'éducation lui avait manqué, et, par une sorte de fatalité inconnue, son cerveau avait été complètement rebelle au peu d'instruction qu'il avait été à même de recevoir. Ainsi il avait été à l'école chez les Carmes de ***, et, au lieu de ressentir ou de montrer de l'aptitude, il avait fait l'école buissonnière avec plus de délices qu'aucun de ses camarades. C'était une nature éminemment contemplative, douce et indolente, mais fière, et poussant jusqu'à la sauvagerie l'amour de l'indépendance; religieuse, mais ennemie de toute règle; un peu ergoteuse, très méfiante, implacable aux hypocrites. Les pratiques du cloître ne lui imposèrent pas, et, pour avoir eu une ou deux fois son franc parler avec les moines, il fut chassé de l'école. Depuis ce temps, il fut grand ennemi de ce qu'il appelait la monacaille et se déclara ouvertement pour le curé de Briantes, qu'on accusait d'être janséniste. Mais le curé ne réussit pas mieux que les moines à instruire Patience. Le jeune paysan, quoique doué d'une force herculéenne et d'une grande curiosité pour la science, montrait une aversion insurmontable pour toute espèce de travail, soit physique, soit intellectuel. Il professait une philosophie naturelle à laquelle il était bien difficile au curé de répondre. On n'avait pas besoin de travailler, disait-il, quand on n'avait pas besoin d'argent, et on n'avait pas besoin d'argent quand on n'avait que des besoins modérés. Patience prêchait d'exemple; dans l'âge des passions, il eut des mœurs austères, ne but jamais que de l'eau, n'entra jamais dans un cabaret, ne sut point danser, et fut toujours fort gauche et fort timide avec les femmes, auxquelles, d'ailleurs, son caractère bizarre, sa figure sévère et son esprit un peu railleur ne plurent point. Comme s'il eut aimé à se venger, par le dédain, de cette défaveur, ou à s'en consoler par la sagesse, il se plaisait, comme autrefois Diogène, à dénigrer les vains plaisirs d'autrui; et, si quelquefois on le voyait passer sous la ramée, au milieu des fêtes, c'était pour y jeter quelque saillie ingénue, éclair de son inexorable bon sens. Quelquefois aussi son intolérante moralité s'exprima d'une manière acerbe et laissa derrière lui un nuage de tristesse ou d'effroi dans les consciences troublées. C'est ce qui lui suscita de violents ennemis; et les efforts d'une haine inepte, joints à l'espèce d'étonnement qu'inspirait son allure excentrique, lui attirèrent la réputation de sorcier.

Quand je vous ai dit que l'instruction manqua à Patience, je me suis mal exprimé. Avide de connaître les hauts mystères de la nature, son intelligence voulut escalader le ciel au premier vol; et, dès les premières leçons, le curé janséniste se vit tellement troublé et effarouché de l'audace de son élève, il eut tant à lui dire pour le calmer et le soumettre, il fallut soutenir un tel assaut de questions hardies et d'objections superbes, qu'il n'eut pas le loisir de lui enseigner l'alphabet, et qu'au bout de dix ans d'études interrompues et reprises au gré du caprice ou de la nécessité, Patience ne savait pas lire. C'est à grand'peine qu'en suant sur son livre, il déchiffrait une page en deux heures, et encore ne comprenait-il pas le sens de la plupart des mots qui exprimaient des idées abstraites. Et pourtant ces idées abstraites étaient en lui; on les pressentait en le voyant, en l'écoutant; et c'était merveille que la manière dont il parvenait a les rendre dans son langage rustique, animé d'une poésie barbare, si bien qu'on était, en l'entendant, partagé entre l'admiration et la gaieté.

Lui, toujours grave, toujours absolu, ne voulait composer avec aucune dialectique. Stoïcien par nature et par principe, passionné dans la propagande de sa doctrine du détachement des faux biens, mais inébranlable dans la pratique de la résignation, il battait en brèche le pauvre curé; et c'était à ces discussions, comme il me l'a raconté souvent dans ses dernières années, qu'il avait acquis ses connaissances en philosophie. Pour résister aux coups de bélier de la logique naturelle, le bon janséniste était forcé d'invoquer le témoignage de tous les Pères de l'Église et de les opposer, souvent même de les corroborer avec la doctrine de tous les sages et savants de l'antiquité. Alors les yeux ronds de Patience _grossissaient dans sa tête_ (c'était son expression), la parole expirait sur ses lèvres, et, charmé d'apprendre sans se donner la peine d'étudier, il se faisait longuement expliquer la doctrine de ces grands hommes et raconter leur vie. En voyant son attention et son silence, l'adversaire triomphait; mais, au moment où il croyait avoir convaincu cette âme rebelle, Patience, entendant sonner minuit à l'horloge du village, se levait, prenait congé de son hôte avec affection, et, reconduit par lui jusqu'au seuil du presbytère, le consternait avec quelque réflexion laconique et mordante qui confondait saint Jérôme et Platon, Eusèbe tout autant que Sénèque, Tertullien non moins qu'Aristote.