Part 18
«--Voilà à quoi sert toute la science de la vertu, lui dis-je, elle fait qu'on oublie d'être vertueux.
«--Tu as bien raison, repartit Edmée; mais comment faire?
«Je promis d'y songer, et voici ce que j'imaginai. Je me promenai tous les jours du côté des terres, au lieu de me promener comme d'habitude du côté des bois. Cela me coûta beaucoup; j'aime à être seul, et partout je fuyais l'homme depuis tant d'années, que je n'en sais plus le compte. Enfin, c'était un devoir, je le fis. J'approchai des maisons, m'enquis d'abord par-dessus la haie et puis jusque dans l'intérieur des habitations, et comme par manière de conversation, de ce que je voulais savoir. D'abord on me reçut comme un chien perdu en temps de sécheresse, et je vis, avec un chagrin que j'eus bien de la peine à cacher, la haine et la méfiance sur toutes ces figures. Je n'avais pas voulu vivre avec les hommes, mais je les aimais; je les savais plus malheureux que méchants; j'avais passé tout mon temps à m'affliger de leurs maux, à m'indigner contre ceux qui les causaient; et, quand pour la première fois j'entrevoyais la possibilité de faire quelque chose pour quelques-uns, ceux-là fermaient bien vite leur porte du plus loin qu'ils m'apercevaient, et leurs enfants, de beaux enfants que j'aime tant! se cachaient dans les fossés pour n'avoir pas la fièvre que je donnais, disait-on, avec le regard. Cependant, comme on savait l'amitié qu'Edmée avait pour moi, on n'osa pas me repousser ouvertement, et je vins à bout de savoir ce qui nous intéressait. Elle apporta remède à tous les maux que je lui fis connaître. Une maison était lézardée, et, tandis que la jeune fille portait un tablier de cotonnade à quatre livres l'aune, la pluie tombait sur le lit de la grand'mère et sur le berceau des petits enfants: on fit réparer les toits et les murailles, les matériaux furent fournis et les ouvriers payés par nous; mais plus d'argent pour les beaux tabliers. Ailleurs, une vieille femme était réduite à mendier, parce qu'elle n'avait écouté que son cœur en donnant son bien à ses enfants, qui la mettaient à la porte ou lui rendaient la vie si dure à la maison qu'elle aimait mieux vagabonder. Nous nous fîmes les avocats de la vieille, avec menace de porter, à nos frais, l'affaire devant les tribunaux, et nous obtînmes pour elle une pension que nous augmentâmes de nos deniers quand elle ne suffisait pas. Nous amenâmes plusieurs vieillards, qui se trouvaient dans la même position, à s'associer et à se mettre en pension chez l'un d'entre eux, à qui nous fîmes un petit fonds, et qui, ayant de l'industrie et de l'ordre, fit de bonnes affaires, à tel point que ses enfants vinrent faire leur paix et demander à l'aider dans son établissement.
«Nous fîmes bien d'autres choses encore dont le détail serait trop long et que vous verrez de reste. Je dis _nous_, parce que peu à peu, quoique je ne voulusse me mêler de rien au delà de ce que j'avais fait, je fus entraîné et forcé à faire davantage, à me mêler de beaucoup de choses, et finalement de tout. Bref, c'est moi qui prends les informations, qui dirige les travaux et qui fais les négociations. Mlle Edmée a voulu qu'il y eût de l'argent dans mes mains, que je pusse en disposer sans la consulter d'avance; c'est ce que je ne me suis jamais permis, et aussi jamais elle ne m'a contredit une seule fois dans mes idées. Mais tout cela, voyez-vous, m'a donné bien de la fatigue et bien du souci. Depuis que les habitants savent que je suis un _petit Turgot_, ils se sont mis ventre à terre devant moi, et cela m'a fait de la peine. J'ai donc des amis dont je ne me soucie pas, et j'ai aussi des ennemis dont je me passerais bien. Les _faux besogneux_ m'en veulent de ne pas être leur dupe; il y a des indiscrets et des gens sans vertu qui trouvent qu'on fait toujours trop pour les autres, jamais assez pour eux. Au milieu de ce bruit et de ces tracasseries, je ne me promène plus la nuit, je ne dors plus le jour; je suis _monsieur_ Patience, et non plus le sorcier de la tour Gazeau, mais je ne suis plus le solitaire; et, croyez-moi, je voudrais de tout mon cœur être né égoïste, et jeter là le collier pour retourner à ma vie sauvage et à ma liberté.»
Patience nous ayant fait ce récit, nous lui fîmes compliment; mais nous nous permîmes une objection contre sa prétendue abnégation personnelle; ce jardin magnifique attestait une transaction avec les _nécessités superflues_ dont il avait toute sa vie déploré l'usage chez les autres.
--Cela? dit-il en allongeant le bras du côté de son enclos. Cela ne me regarde pas; ils l'ont fait malgré moi; mais, comme c'étaient de braves gens et que mon refus les affligeait, j'ai été forcé de le souffrir. Sachez que, si j'ai fait bien des ingrats, j'ai fait aussi quelques heureux reconnaissants. Or deux ou trois familles auxquelles j'ai rendu service ont cherché tous les moyens possibles de me faire plaisir; et, comme je refusais tout, on a imaginé de me surprendre. Une fois, j'avais été passer plusieurs jours à la Berthenoux pour une affaire de confiance dont on m'avait chargé; car on est venu à me supposer un grand esprit, tant les gens sont portés à passer d'une extrémité à l'autre. Quand je revins, je trouvai ce jardin tracé, planté et fermé comme vous l'avez vu. J'eus beau me fâcher, dire que je ne voulais pas travailler, que j'étais trop vieux, et que le plaisir de manger quelques fruits de plus ne valait pas la peine que ce jardin allait me coûter à l'entretenir; on n'en tint compte et on l'acheva, en me déclarant que je n'aurais rien à y faire, parce qu'on se chargeait de le cultiver pour moi. En effet, depuis deux ans, les braves gens n'ont pas manqué de venir, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, passer dans chaque saison le temps nécessaire à son parfait entretien. Au reste, quoique je n'aie rien changé à ma manière de vivre, le produit de ce jardin m'a été utile: j'ai pu nourrir pendant l'hiver plusieurs pauvres avec mes légumes; les fruits me servent à gagner l'amitié des petits enfants, qui ne crient plus _au loup_ quand ils me voient, et qui s'enhardissent jusqu'à venir embrasser le sorcier. On m'a aussi forcé d'accepter du vin et de temps en temps du pain blanc et des fromages de vache; mais tout cela ne me sert qu'à faire politesse aux anciens du village, quand ils viennent m'exposer les besoins de l'endroit et me charger d'en informer le château. Ces honneurs ne me tournent pas la tête, voyez-vous; et même je puis dire que, quand j'aurai fait à peu près tout ce que j'ai à faire, je laisserai là les soucis de la grandeur et je retournerai à la vie du philosophe, peut-être à la tour Gazeau, qui sait?
Nous touchions au terme de notre marche. En mettant le pied sur le perron du château, je joignis les mains, et, saisi d'un sentiment religieux, j'invoquai le ciel avec une sorte de terreur. Je ne sais quel vague effroi se réveilla; j'imaginai tout ce qui pouvait m'empêcher d'être heureux, et j'hésitai à franchir le seuil de la maison, puis je m'élançai. Un nuage passa devant mes yeux, un bourdonnement remplit mes oreilles. Je rencontrai Saint-Jean, qui, ne me reconnaissant pas, fit un grand cri et se jeta devant moi pour m'empêcher d'entrer sans être annoncé; je le poussai hors de mon chemin, et il tomba consterné sur une chaise dans l'antichambre, tandis que je gagnais la porte du salon avec impétuosité. Mais, au moment de la pousser brusquement, je m'arrêtai saisi d'un nouvel effroi et j'ouvris si timidement, qu'Edmée, occupée à broder au métier, ne leva pas les yeux, croyant reconnaître dans ce léger bruit la manière respectueuse de Saint-Jean. Le chevalier dormait et ne s'éveilla pas. Ce vieillard, grand et maigre comme tous les Mauprat, était affaissé sur lui-même, et sa tête pâle et ridée, que l'insensibilité du tombeau semblait avoir déjà enveloppée, ressemblait à une des figures anguleuses, en chêne sculpté, qui ornaient le dossier de son grand fauteuil. Il avait les pieds allongés devant un feu de sarment, quoique le soleil fût chaud et qu'un clair rayon tombât sur sa tête blanche et la fît briller comme l'argent. Comment vous peindrais-je ce que me fit éprouver l'attitude d'Edmée? Elle était penchée sur sa tapisserie, et de temps en temps elle levait les yeux sur son père pour interroger les moindres mouvements de son sommeil. Mais que de patience et de résignation dans tout son être! Edmée n'aimait pas les travaux d'aiguille; elle avait l'esprit trop sérieux pour attacher de l'importance à l'effet d'une nuance à côté d'une nuance et à la régularité d'un point pressé contre un autre point. D'ailleurs, elle avait le sang impétueux; et, quand son esprit n'était pas absorbé par le travail de l'intelligence, il lui fallait de l'exercice et le grand air. Mais, depuis que son père, en proie aux infirmités de la vieillesse, ne quittait presque plus son fauteuil, elle ne quittait plus son père un seul instant; et, ne pouvant toujours lire et vivre par l'esprit, elle avait senti la nécessité d'adopter ces occupations féminines, «qui sont, disait-elle, les amusements de la captivité». Elle avait donc vaincu son caractère d'une manière héroïque. Dans une de ces luttes obscures qui s'accomplissent souvent sous nos yeux sans que nous en soupçonnions le mérite, elle avait fait plus que de dompter son caractère, elle avait changé jusqu'à la circulation de son sang. Je la trouvai maigrie, et son teint avait perdu cette première fleur de la jeunesse, qui est comme la fraîche vapeur que l'haleine du matin dépose sur les fruits et qui s'enlève au moindre choc extérieur, bien que l'ardeur du soleil l'ait respectée. Mais il y avait dans cette pâleur précoce et dans cette maigreur un peu maladive un charme indéfinissable; son regard, plus enfoncé et toujours impénétrable, avait moins de fierté et plus de mélancolie qu'autrefois; sa bouche, plus mobile, avait le sourire plus fin et moins dédaigneux. Lorsqu'elle me parla, il me sembla voir deux personnes en elle, l'ancienne et la nouvelle; et, au lieu d'avoir perdu de sa beauté, je trouvai qu'elle avait complété l'idéal de la perfection. J'ai pourtant ouï dire alors à plusieurs personnes qu'elle avait _beaucoup changé_; ce qui voulait dire, selon elles, qu'elle avait beaucoup perdu. Mais la beauté est comme un temple dont les profanes ne voient que les richesses extérieures. Le divin mystère de la pensée de l'artiste ne se relève qu'aux grandes sympathies, et le moindre détail de l'œuvre sublime renferme une inspiration qui échappe à l'intelligence du vulgaire. Un de vos modernes écrivains a dit cela, je crois, en d'autres termes et beaucoup mieux. Quant à moi, dans aucun moment de sa vie je n'ai trouvé Edmée moins belle que dans un autre moment; jusque dans les heures de souffrance où la beauté semble effacée dans le sens matériel, la sienne se divinisait à mes yeux et me révélait une nouvelle beauté morale dont le reflet éclairait son visage. Au reste, je suis doué médiocrement sous le rapport des arts, et, si j'avais été peintre, je n'aurais pu reproduire qu'un seul type, celui dont mon âme était remplie; car une seule femme m'a semblé belle dans le cours de ma longue vie: ce fut Edmée.
Je restai quelques instants à la regarder, pâle et touchante, triste, mais calme, vivante image de la piété filiale, de la force enchaînée par l'affection; puis je m'élançai et tombai à ses pieds sans pouvoir dire un mot. Elle ne fit pas un cri, pas une exclamation; mais elle entoura ma tête dans ses deux bras et la tint longtemps serrée contre sa poitrine. Dans cette forte étreinte, dans cette joie muette, je reconnus le sang de ma race, je sentis ma sœur. Le bon chevalier, réveillé en sursaut, l'œil fixe, le coude appuyé sur son genou et le corps plié en avant, nous regardait en disant:
--Eh bien, qu'est-ce donc que cela?
Il ne pouvait voir mon visage caché dans le sein d'Edmée; elle me poussa vers lui, et il me serra dans ses bras affaissés avec un élan de tendresse généreuse qui lui rendit un instant la vigueur de la jeunesse.
Vous pouvez imaginer les questions dont on m'accabla et les soins qui me furent prodigués. Edmée était pour moi une mère véritable. Cette bonté expansive et confiante avait tant de sainteté, que, pendant toute cette journée, je n'eus pas auprès d'elle d'autres pensées que celles que j'aurais eues si j'avais été réellement son fils.
Je fus vivement touché du soin qu'on prit d'enjoliver à l'abbé la surprise de mon retour; j'y vis une preuve certaine de la joie qu'il en devait ressentir. On me fit cacher sous le métier d'Edmée et on me couvrit de la grande toile verte dont elle enveloppait son ouvrage. L'abbé s'assit tout près de moi, et je lui fis faire un cri en lui prenant les jambes. C'était une plaisanterie que j'avais l'habitude de lui faire autrefois; et, lorsque je sortis de ma cachette, en renversant brusquement le métier et en faisant rouler tous les pelotons de laine sur le parquet, il y eut sur son visage une expression de joie et de terreur tout à fait bizarre.
Mais je vous tiens quittes de toutes ces scènes d'intérieur, sur lesquelles ma mémoire se reporte malgré moi avec trop de complaisance.
XVII
Un immense changement s'était opéré en moi dans le cours de six années. J'étais un homme à peu près semblable aux autres; les instincts étaient parvenus à s'équilibrer presque avec les affections, et les impressions avec le raisonnement. Cette éducation sociale s'était faite naturellement. Je n'avais eu qu'à accepter les leçons de l'expérience et les conseils de l'amitié. Il s'en fallait de beaucoup que je fusse un homme instruit; mais j'étais arrivé à pouvoir acquérir rapidement une instruction solide. J'avais sur toute chose des notions aussi claires qu'on pouvait les avoir de mon temps. Je sais que, depuis cette époque, la science de l'homme a fait des progrès réels; je les ai suivis de loin et je n'ai jamais songé à les nier. Or, comme je ne vois pas tous les hommes de mon âge se montrer aussi raisonnables, j'aime à croire que j'ai été mis de bonne heure dans une voie assez droite, puisque je ne me suis pas arrêté dans l'impasse des erreurs et des préjugés.
Les progrès de mon esprit et de ma raison parurent satisfaire Edmée.
--Je n'en suis pas étonnée, me dit-elle; vos lettres me l'avaient appris; mais j'en jouis avec un orgueil maternel.
Mon bon oncle n'avait plus la force de se livrer, comme autrefois, à d'orageuses discussions, et je crois vraiment que, s'il eût conservé cette force, il eût un peu regretté de ne plus retrouver en moi l'antagoniste infatigable qui l'avait tant contrarié jadis. Il fit même quelques essais de contradiction pour m'éprouver; mais j'eusse regardé alors comme un crime de lui donner ce dangereux plaisir. Il eut un peu d'humeur et trouva que je le traitais trop en vieillard. Pour le consoler, je détournai la conversation vers l'histoire du passé qu'il avait traversé, et je l'interrogeai sur beaucoup de points ou son expérience le servait mieux que mes lumières. De cette manière, j'acquis de bonnes notions sur l'esprit de conduite dans les affaires personnelles, et je satisfis pleinement son légitime amour-propre. Il me prit en amitié par sympathie, comme il m'avait adopté par générosité naturelle et par esprit de famille. Il ne me cacha pas que son plus grand désir, avant de s'endormir du sommeil éternel, était de me voir devenir l'époux d'Edmée; et, lorsque je lui répondis que c'était l'unique pensée de ma vie, l'unique vœu de mon âme:
--Je le sais, je le sais, me dit-il; tout dépend d'elle, et je crois qu'elle n'a plus de motifs d'hésitation. Je ne vois pas, ajouta-t-il après un instant de silence et avec un peu d'humeur, ceux qu'elle pourrait alléguer à présent.
D'après cette parole, la première qui lui fût échappée sur le sujet qui m'intéressait le plus, je vis que, depuis longtemps, il était favorable à mes désirs et que l'obstacle, s'il en existait encore un, venait d'Edmée. La dernière réflexion de mon oncle impliquait un doute que je n'osai pas chercher à éclaircir et qui me laissa beaucoup d'inquiétude. La fierté chatouilleuse d'Edmée m'inspirait tant de crainte, sa bonté ineffable m'imposait tant de respect, que je n'osai lui demander ouvertement de se prononcer sur mon sort. Je pris le parti d'agir comme si je n'eusse pas entretenu d'autre espérance que celle d'être à jamais son frère et son ami.
Un événement qui fut longtemps inexplicable vint faire diversion pendant quelques jours à mes pensées. Je m'étais d'abord refusé à aller prendre possession de la Roche-Mauprat.
--Il faut absolument, m'avait dit mon oncle, que vous alliez voir les améliorations que j'ai faites à votre domaine, les terres qu'on a mises en bon état de culture, le cheptel que j'ai recomposé dans chacune de vos métairies. Vous devez enfin vous mettre au courant de vos affaires, montrer à vos paysans que vous vous intéressez à leurs travaux; autrement, après ma mort, tout ira de mal en pis, vous serez forcé d'affermer, ce qui vous rapportera peut-être davantage, mais diminuera la valeur de votre fonds. Je suis trop vieux maintenant pour aller surveiller votre bien. Il y a deux ans que je n'ai pu quitter cette misérable robe de chambre; l'abbé n'y entend rien; Edmée est une excellente tête, mais elle ne peut pas se décider à aller dans cet endroit-là; elle dit qu'elle y a eu trop peur, ce qui est un enfantillage.
--Je sens que je dois montrer plus de courage, lui répondis-je; et pourtant, mon bon oncle, ce que vous me prescrivez est pour moi la chose la plus rude qui soit au monde. Je n'ai pas mis le pied sur cette terre maudite depuis le jour où j'en suis sorti arrachant Edmée à ses ravisseurs. Il me semble que vous me chassez du ciel pour m'envoyer visiter l'enfer.
Le chevalier haussa les épaules; l'abbé me conjura de prendre sur moi de le satisfaire; c'était une véritable contrariété pour mon bon oncle que ma résistance. Je me soumis, et, résolu à me vaincre, je pris congé d'Edmée pour deux jours. L'abbé voulait m'accompagner pour me distraire des tristes pensées qui allaient m'assiéger; mais je me fis scrupule de l'éloigner d'Edmée pendant ce court espace de temps; je savais combien il lui était nécessaire. Attachée comme elle l'était au fauteuil du chevalier, sa vie était si grave, si retirée, que le plus petit événement s'y faisait sentir. Chaque année avait augmenté son isolement, et il était devenu à peu près complet depuis que la caducité du chevalier avait chassé de sa table les chansons et les bons mots, enfants joyeux du vin. Il avait été grand chasseur, et la Saint-Hubert, se trouvant précisément sa fête, avait rassemblé jadis autour de lui, à cette époque, toute la noblesse du pays. Longtemps les cours avaient retenti des hurlements de la meute; longtemps les écuries avaient serré deux longues files de chevaux fringants entre leurs stalles luisantes; longtemps la voix du cor avait plané sur les grands bois d'alentour ou sonné la fanfare sous les fenêtres de la grande salle, à chaque toast de la brillante compagnie. Mais ces beaux jours avaient disparu depuis longtemps; le chevalier ne chassait plus, et l'espoir d'obtenir la main de sa fille ne retenait plus autour de son fauteuil les jeunes gens ennuyés de sa vieillesse, de ses attaques de goutte et des histoires qu'il redisait le soir, ne se souvenant plus de les avoir dites le matin. Le refus obstiné d'Edmée et le renvoi de M. de La Marche avaient causé bien de la surprise et donné lieu à bien des recherches de curiosité. Un jeune homme amoureux d'elle, éconduit comme les autres et poussé par un sot et lâche orgueil à se venger de la seule femme de sa classe qui, selon lui, eût osé le repousser, découvrit qu'Edmée avait été enlevée par les _coupe-jarrets_, et fit courir le bruit qu'elle avait passé une nuit d'orgie à la Roche-Mauprat. C'est tout au plus s'il daigna dire qu'elle n'avait cédé qu'à la violence. Edmée imposait trop de respect et d'estime pour qu'on l'accusât de complaisance avec les brigands; mais elle passa bientôt pour avoir été victime de leur brutalité. Marquée d'une tache ineffaçable, elle ne fut plus recherchée de personne. Mon absence ne servit qu'à confirmer cette opinion. Je l'avais sauvée de la mort, disait-on, mais non pas de la honte, et je ne pouvais en faire ma femme; j'en étais amoureux, et je la fuyais pour ne pas succomber à la tentation de l'épouser. Tout cela avait tant de vraisemblance, qu'il eût été difficile de faire accepter au public la véritable version. Elle le fut d'autant moins qu'Edmée n'avait pas voulu agir en conséquence et faire cesser les méchants bruits en donnant sa main à un homme qu'elle ne pouvait pas aimer. Telles étaient les causes de son isolement; je ne les sus bien que plus tard. Mais, voyant l'intérieur si austère du chevalier et la sérénité si mélancolique d'Edmée, je craignis de faire tomber une feuille sèche sur cette onde endormie, et je suppliai l'abbé de rester auprès d'elle jusqu'à mon retour. Je ne pris avec moi que mon fidèle sergent Marcasse, qu'Edmée n'avait pas voulu laisser s'éloigner de moi, et qui partageait désormais la cabane élégante et la vie administrative de Patience.
J'arrivai à la Roche-Mauprat, par une soirée brumeuse, aux premiers jours de l'automne; le soleil était voilé, la nature s'assoupissait dans le silence et dans la brume; les plaines étaient désertes, l'air seul était rempli du mouvement et du bruit des grandes phalanges d'oiseaux de passage; les grues dessinaient dans le ciel des triangles gigantesques, et les cigognes, passant à une hauteur incommensurable, remplissaient les nuées de cris mélancoliques qui planaient sur les campagnes attristées comme le chant funèbre des beaux jours. Pour la première fois de l'année, je sentis le froid de l'atmosphère, et je crois que tous les hommes sont saisis d'une tristesse instinctive à l'approche de la saison rigoureuse. Il y a dans les premiers frimas quelque chose qui rappelle à l'homme la prochaine dispersion des éléments de son être.
Nous avions traversé les bois et les bruyères, mon compagnon et moi, sans nous dire une seule parole; nous avions fait un long détour pour éviter la tour Gazeau, que je ne me sentais pas la force de revoir. Le soleil se couchait dans des voiles gris quand nous franchîmes la herse de la Roche-Mauprat. Cette herse était brisée; le pont ne se levait plus et ne donnait plus passage qu'à de paisibles troupeaux et à leurs insouciants _pâtours._ Les fossés étaient à demi comblés, et déjà l'oseraie bleuâtre étendait ses rameaux flexibles sur les basses eaux; l'ortie croissait au pied des tours écroulées, et les traces du feu semblaient encore fraîches sur les murs. Les bâtiments de ferme étaient tous renouvelés, et la basse-cour, pleine de bétail, de volailles, d'enfants, de chiens de berger et d'instruments aratoires, contrastait avec cette sombre enceinte, où je croyais encore voir monter la flamme rouge des assaillants et couler le sang noir des Mauprat.