Mauprat

Part 15

Chapter 153,932 wordsPublic domain

--Non pas, vous ne me gênez nullement; mais vous auriez plus profité à la représentation de _Mérope_ qu'en écoutant ma conversation de ce soir, car je vous avertis que je suis idiote.

--Tant mieux, cousine, vous ne m'humilierez pas, et, pour la première fois, nous serons sur le pied de l'égalité. Mais voulez-vous me dire pourquoi vous méprisez tant mes asters? Je croyais que vous les garderiez comme une relique.

--À cause de Rousseau, dit-elle en souriant avec malice sans lever les yeux sur moi.

--Oh! c'est bien ainsi que je l'entends, repris-je.

--Je joue un jeu très intéressant, dit-elle; ne me dérangez pas.

--Je le connais, lui dis-je; tous les enfants de la Varenne le jouent, et toutes nos bergères croient à l'arrêt du sort que ce jeu révèle. Voulez-vous que je vous explique vos pensées, lorsque vous arrachiez ces pétales quatre à quatre?

--Voyons, grand nécromant!

--_Un peu_, c'est ainsi que _quelqu'un_ vous aime; _beaucoup_, c'est ainsi que vous l'aimez; _passionnément_, un autre vous aime ainsi; _pas du tout_, voilà comme vous aimez celui-là.

--Et pourrait-on savoir, monsieur le devin, reprit Edmée, dont la figure devint plus sérieuse, ce que signifient _quelqu'un_ et _un autre?_ Je crois que vous êtes comme les antiques pythonisses: vous ne savez pas vous-même le sens de vos oracles.

--Ne sauriez-vous deviner le mien, Edmée?

--J'essayerai d'interpréter l'énigme, si vous voulez me promettre de faire ensuite ce que fit le sphinx vaincu par Œdipe.

--Oh! Edmée, m'écriai-je, il y a longtemps que je me casse la tête contre les murs à cause de vous et de vos interprétations! et cependant vous n'avez pas deviné juste une seule fois.

--Oh! mon Dieu, si! dit-elle en jetant le bouquet sur y la cheminée; vous allez voir. J'aime _un peu_ M. de La Marche, et je vous aime _beaucoup._ Il m'aime _passionnément_, et vous ne m'aimez _pas du tout._ Voilà la vérité.

--Je vous pardonne de tout mon cœur cette méchante interprétation à cause du mot _beaucoup_, lui répondis-je.

Et j'essayai de prendre ses mains; elle les retira brusquement, et, en vérité, elle eut tort, car, si elle me les eût abandonnées, je me fusse borné à les serrer fraternellement; mais cette sorte de méfiance réveilla des souvenirs dangereux pour moi. Je crois qu'elle avait ce soir-là dans son air et dans ses manières beaucoup de coquetterie, et jusque-là je ne lui en avais jamais vu la moindre velléité. Je me sentis enhardi sans trop savoir pourquoi, et j'osai lui faire des remarques piquantes sur son tête-à-tête avec M. de La Marche. Elle ne prit aucun soin pour repousser mes interprétations et se mit à rire lorsque je la priai de me remercier de la politesse exquise avec laquelle je m'étais retiré en lui voyant froncer le sourcil.

Cette légèreté superbe commençait à m'irriter un peu, lorsqu'un domestique entra et lui remit une lettre en lui disant qu'on attendait la réponse.

--Approchez la table et taillez-moi une plume, me dit-elle.

Et, d'un air nonchalant, elle décacheta et parcourut la lettre, tandis que, sans savoir de quoi il s'agissait, je préparais tout ce qui était nécessaire pour écrire.

Depuis longtemps la plume de corbeau était taillée; depuis longtemps le papier à vignettes de couleur était sorti du portefeuille ambré, et Edmée, n'y faisant aucune attention, ne se disposait point à en faire usage. La lettre dépliée était sur ses genoux, ses pieds étaient sur les chenets, ses coudes sur les bras de son fauteuil dans son attitude favorite de rêverie. Elle était complètement absorbée. Je lui parlai doucement; elle ne m'entendit pas. Je crus qu'elle avait oublié la lettre et qu'elle s'endormait. Au bout d'un quart d'heure, le domestique rentra et demanda, de la part du messager, s'il y avait une réponse.

--Certainement, répondit-elle; qu'il attende.

Elle relut la lettre avec une attention extraordinaire et se mit à écrire avec lenteur; puis elle jeta au feu sa réponse, repoussa du pied son fauteuil, fit quelques tours dans l'appartement, et tout d'un coup s'arrêta devant moi et me regarda d'un air froid et sévère.

--Edmée, m'écriai-je en me levant avec impétuosité, qu'avez-vous donc, et quel rapport avec moi peut avoir cette lettre qui vous préoccupe si fortement?

--Qu'est-ce que cela vous fait? répondit-elle.

--Qu'est-ce que cela me fait! m'écriai-je. Et que me fait l'air que je respire? que m'importe le sang qui coule dans mes veines? Demandez-moi cela, à la bonne heure! mais ne me demandez pas en quoi une de vos paroles ou un de vos regards m'intéresse, car vous savez bien que ma vie en dépend.

--Ne dites pas des folies, Bernard, reprit-elle en retournant à son fauteuil d'un air distrait: il y a temps pour tout.

--Edmée! Edmée! ne jouez pas avec le lion endormi, ne rallumez pas le feu qui couve sous la cendre.

Elle haussa les épaules et se mit à écrire avec beaucoup d'animation. Son teint était coloré, et, de temps en temps, elle passait ses doigts dans ses longs cheveux bouclés en _repentir_ sur son épaule. Elle était dangereusement belle dans ce désordre; elle avait l'air d'aimer: mais qui? celui-là sans doute à qui elle écrivait. La jalousie brûlait mes entrailles. Je sortis brusquement et je traversai l'antichambre; je regardai l'homme qui avait apporté la lettre; il était à la livrée de M. de La Marche. Je n'en doutai pas; mais cette certitude augmenta ma fureur. Je rentrai au salon en jetant violemment la porte. Edmée ne tourna pas seulement la tête; elle écrivait toujours. Je m'assis vis-à-vis d'elle; je la regardai avec des yeux de feu. Elle ne daigna pas lever les siens sur moi. Je crus même remarquer sur ses lèvres vermeilles un demi-sourire qui me parut insulter à mon angoisse. Enfin elle termina sa lettre et la cacheta. Je me levai alors et m'approchai d'elle, violemment tenté de la lui arracher des mains. J'avais appris à me contenir un peu plus qu'autrefois, mais je sentais qu'un seul instant peut, dans les âmes passionnées, renverser le travail de bien des jours.

--Edmée, lui dis-je avec amertume et avec une effroyable grimace qui s'efforçait d'être un sourire caustique, voulez-vous que je remette cette lettre au laquais de M. de La Marche et que je lui dise en même temps à l'oreille à quelle heure son maître peut venir au rendez-vous?

--Mais il me semble, répondit-elle avec une tranquillité qui m'exaspéra, que j'ai pu indiquer l'heure dans ma lettre et qu'il n'est pas besoin d'en informer les valets.

--Edmée, vous devriez me ménager un peu plus! m'écriai-je.

--Je ne m'en soucie pas le moins du monde, répondit-elle.

Et, me jetant sur la table la lettre reçue, elle sortit pour remettre elle-même sa réponse au messager. Je ne sais si elle m'avait dit de lire cette lettre. Je sais que le mouvement qui me porta à le faire fut irrésistible. Elle était conçue à peu près ainsi:

«Edmée, j'ai enfin découvert le secret fatal qui a mis, selon vous, un insurmontable obstacle à notre union. Bernard vous aime; son agitation de ce matin l'a trahi. Mais vous ne l'aimez pas, j'en suis sûr... cela est impossible! Vous me l'eussiez dit avec franchise. L'obstacle est donc ailleurs. Pardonnez-moi! J'ai réussi à savoir que vous avez passé deux heures dans la caverne des brigands! Infortunée, votre malheur, votre prudence, votre sublime délicatesse, vous ennoblissent encore à mes yeux. Et pourquoi ne m'avoir pas dit, dès le commencement, de quel malheur vous étiez victime? J'aurais d'un mot calmé vos douleurs et les miennes. Je vous aurais aidée à cacher votre secret. J'en aurais gémi avec vous, ou plutôt j'en aurais effacé l'odieux souvenir par le témoignage d'un attachement à toute épreuve. Mais rien n'est désespéré; ce mot, il est toujours temps de le dire, et le voici: Edmée, je vous aime plus que jamais; plus que jamais je suis décidé à vous offrir mon nom; daignez l'accepter.»

Ce billet était signé Adhémar de La Marche.

À peine en avais-je terminé la lecture, qu'Edmée rentra et s'approcha de la cheminée avec inquiétude, comme si elle eût oublié un objet précieux. Je lui tendis la lettre que je venais de lire, mais elle la prit d'un air distrait, et, se baissant vers le foyer, elle saisit avec précipitation et avec une sorte de joie un papier chiffonné que la flamme n'avait fait qu'effleurer. C'était la première réponse qu'elle avait faite au billet de M. de La Marche, et qu'elle n'avait pas jugé à propos d'envoyer.

--Edmée, lui dis-je en me jetant à ses genoux, laissez-moi voir ce papier. Quel qu'il soit, je me soumettrai à l'arrêt dicté par votre premier mouvement.

--En vérité, dit-elle avec une expression indéfinissable, le feriez-vous? Si j'aimais M. de La Marche, si je vous faisais un grand sacrifice en renonçant à lui, seriez-vous assez généreux pour me rendre ma parole?

J'eus un instant d'hésitation; une sueur froide parcourut mon corps. Je la regardai fixement; son œil impénétrable ne trahissait pas sa pensée. Si j'avais cru qu'elle m'aimât et qu'elle soumît ma vertu à une épreuve, j'aurais peut-être joué l'héroïsme; mais je craignis un piège; la passion l'emporta. Je ne me sentais pas la force de renoncer à elle de bonne grâce, et l'hypocrisie me répugnait. Je me levai tremblant de colère.

--Vous l'aimez, m'écriai-je, avouez que vous l'aimez!

--Et quand cela serait, répondit-elle en mettant le papier dans sa poche, où serait le crime?

--Le crime serait d'avoir menti jusqu'ici en me disant que vous ne l'aimiez pas.

--_Jusqu'ici_ est beaucoup dire, reprit-elle en me regardant fixement; nous n'avons pas eu d'explication à cet égard depuis l'année passée. À cette époque, il était possible que je n'aimasse pas beaucoup Adhémar, et, à présent, il serait possible que je l'aimasse mieux que vous. Si je compare la conduite de l'un et de l'autre aujourd'hui, je vois d'un côté un homme sans orgueil et sans délicatesse, qui se prévaut d'un engagement que mon cœur n'a peut-être pas ratifié; de l'autre, je vois un admirable ami, dont le dévouement sublime brave tous les préjugés, et, me croyant souillée d'un affront ineffaçable, n'en persiste pas moins à couvrir cette tache de sa protection.

--Quoi! ce misérable croit que je vous ai fait violence, et il ne me provoque pas en duel?

--Il ne le croit pas, Bernard; il sait que vous m'avez fait évader de la Roche-Mauprat, mais il croit que vous m'avez secourue trop tard et que j'ai été victime des autres brigands.

--Et il veut vous épouser, Edmée? Ou c'est un homme sublime, en effet, ou il est plus endetté qu'on ne pense.

--Taisez-vous! dit Edmée avec colère; cette odieuse explication d'une conduite généreuse part d'une âme insensible et d'un esprit pervers. Taisez-vous, si vous ne voulez pas que je vous haïsse.

--Dites que vous me haïssez, Edmée, dites-le sans crainte, je le sais.

--Sans crainte! Vous devriez savoir aussi que je ne vous fais pas l'honneur de vous craindre. Enfin, répondez-moi: sans savoir ce que je prétends faire, comprenez-vous que vous devez me rendre ma liberté et renoncer à des droits barbares?

--Je ne comprends rien, sinon que je vous aime avec fureur et que je déchirerai avec mes ongles le cœur de celui qui osera vous disputer à moi. Je sais que je vous forcerai à m'aimer, et que, si je ne réussis pas, je ne souffrirai jamais, du moins, que vous apparteniez à un autre, moi vivant. On marchera sur mon corps criblé de blessures et saignant par tous les pores avant de vous passer au doigt un anneau de mariage; encore vous déshonorerai-je à mon dernier soupir en disant que vous êtes ma maîtresse, et je troublerai ainsi la joie de celui qui triomphera de moi; et, si je puis vous poignarder en expirant, je le ferai, afin que dans la tombe, du moins, vous soyez ma femme. Voilà ce que je compte faire, Edmée. Et maintenant, jouez au plus fin avec moi, conduisez-moi de piège en piège, gouvernez-moi par votre admirable politique: je pourrai être dupe cent fois, parce que je suis un ignorant; mais votre intrigue arrivera toujours au même dénouement, parce que j'ai juré par le nom de Mauprat!

--De Mauprat Coupe-jarret! répondit-elle avec une froide ironie.

Et elle voulut sortir.

J'allais lui saisir le bras lorsque la sonnette se fit entendre; c'était l'abbé qui rentrait. Aussitôt qu'il parut, Edmée lui serra la main et se retira dans sa chambre sans m'adresser un seul mot.

Le bon abbé, s'apercevant de mon trouble, me questionna avec l'assurance que devaient lui donner désormais ses droits à mon affection; mais ce point était le seul sur lequel nous ne nous fussions jamais expliqués. Il l'avait cherché en vain. Il ne m'avait pas donné une seule leçon d'histoire sans tirer des amours illustres un exemple ou un précepte de modération ou de générosité; mais il n'avait pas réussi à me faire dire un mot à ce sujet. Je ne pouvais lui pardonner tout à fait de m'avoir desservi auprès d'Edmée. Je croyais deviner qu'il me desservait encore, et je me tenais en garde contre tous les arguments de sa philosophie et toutes les séductions de son amitié. Ce soir-là, plus que jamais, je fus inattaquable. Je le laissai inquiet et chagrin, et j'allai me jeter sur mon lit, où je cachai ma tête dans les couvertures, afin d'étouffer les anciens sanglots, impitoyables vainqueurs de mon orgueil et de ma colère.

XIV

Le lendemain, mon désespoir fut sombre. Edmée fut de glace, M. de La Marche ne vint pas. Je crus m'apercevoir que l'abbé allait chez lui et entretenait Edmée du résultat de leur conférence. Ils furent, du reste, parfaitement calmes, et je dévorai mon inquiétude en silence; je ne pus être seul un instant avec Edmée. Le soir, je me rendis à pied chez M. de La Marche; je ne sais pas ce que je voulais lui dire; j'étais dans un état d'exaspération qui me poussait à agir sans but et sans plan. J'appris qu'il avait quitté Paris. Je rentrai. Je trouvai mon oncle fort triste. Il fronça le sourcil en me voyant, et, après avoir échangé avec moi quelques paroles oiseuses et forcées, il me laissa avec l'abbé, qui tenta de me faire parler et qui n'y réussit pas mieux que la veille. Je cherchai pendant plusieurs jours l'occasion de parler à Edmée; elle sut l'éviter constamment. On faisait les apprêts du départ pour Sainte-Sévère; elle ne montrait ni tristesse ni gaieté. Je me résolus à glisser dans les feuillets de son livre deux lignes pour lui demander un entretien. Je reçus la réponse suivante au bout de cinq minutes:

«Un entretien ne mènerait à rien. Vous persistez dans votre indélicatesse; moi, je persévérerai dans ma loyauté. Une conscience droite ne sait pas se dégager. J'ai juré de n'être jamais à un autre que vous. Je ne me marierai pas, mais je n'ai pas juré d'être à vous en dépit de tout. Si vous continuez à être indigne de mon estime, je saurai rester libre. Mon pauvre père décline vers la tombe; un couvent sera mon asile quand le seul lien qui m'attache à la société sera rompu.»

Ainsi j'avais rempli les conditions imposées par Edmée, et, pour toute récompense, elle me prescrivait de les rompre. Je me trouvais au même point que le jour de son entretien avec l'abbé.

Je passai le reste de la journée enfermé dans ma chambre; toute la nuit, je marchai avec agitation; je n'essayai pas de dormir. Je ne vous dirai pas quelles furent mes réflexions; elles ne furent pas indignes d'un honnête homme. Au point du jour, j'étais chez La Fayette. Il me procura les papiers nécessaires pour sortir de France. Il me dit d'aller l'attendre en Espagne, où il devait s'embarquer pour les États-Unis. Je rentrai à l'hôtel pour prendre les effets et l'argent indispensables au plus modeste voyageur. Je laissai un mot pour mon oncle, afin qu'il ne s'inquiétât pas de mon absence, que je promettais de lui expliquer avant peu dans une longue lettre. Je le suppliai de ne pas me juger jusque-là et de croire que ses bontés ne sortiraient jamais de mon cœur.

Je partis avant que personne fût levé dans la maison; je craignais que ma résolution ne m'abandonnât au moindre signe d'amitié, et je sentais que j'avais abusé d'une affection trop généreuse. Je ne pus passer devant l'appartement d'Edmée sans coller mes lèvres sur la serrure; puis, cachant ma tête dans mes mains, je me mis à courir comme un fou; je ne m'arrêtai guère que de l'autre côté des Pyrénées. Là, je pris un peu de repos, et j'écrivis à Edmée qu'elle était libre et que je ne contrarierais aucune de ses résolutions, mais qu'il m'était impossible d'être témoin du triomphe de mon rival. J'avais l'intime persuasion qu'elle l'aimait; j'étais résolu à étouffer mon amour; je promettais plus que je ne pouvais tenir, mais les premiers effets de l'orgueil blessé me donnaient confiance en moi-même. J'écrivis aussi à mon oncle pour lui dire que je ne me croirais pas digne des bontés illimitées qu'il avait eues pour moi tant que je n'aurais pas gagné mes éperons de chevalier. Je l'entretenais de mes espérances de gloire et de fortune guerrière avec toute la naïveté de mon orgueil, et, comme je pensais bien qu'Edmée lirait cette lettre, j'affectais une joie sans trouble et une ardeur sans regret. Je ne savais pas si mon oncle avait connaissance des vrais motifs de mon départ; mais ma fierté ne put se soumettre à les lui avouer. Il en fut de même à l'égard de l'abbé, auquel j'écrivis, d'ailleurs, une lettre pleine de reconnaissance et d'affection. Je terminais en suppliant mon oncle de ne faire aucune dépense à mon intention au triste donjon de la Roche-Mauprat, assurant que je ne pourrais jamais me résoudre à l'habiter, et de considérer le fief racheté par lui comme la propriété de sa fille. Je lui demandais seulement de vouloir bien m'avancer deux ou trois années de revenu de ma part, afin que je pusse faire les frais de mon équipement et ne pas rendre onéreux pour le noble La Fayette mon dévouement à la cause américaine.

On fut content de ma conduite et de mes lettres. Arrivé sur les côtes d'Espagne, je reçus de mon oncle une lettre pleine d'encouragements et de doux reproches sur mon brusque départ. Il me donnait sa bénédiction paternelle, déclarait sur son honneur que le fief de la Roche-Mauprat ne serait jamais repris par Edmée, et m'envoyait une somme considérable sans toucher à mon futur revenu. L'abbé joignait aux mêmes reproches des encouragements plus chauds encore. Il était facile de voir qu'il préférait le repos d'Edmée à mon bonheur, et qu'il éprouvait une joie véritable de mon départ. Cependant il m'aimait, et cette amitié s'exprimait d'une manière touchante à travers la satisfaction cruelle qui s'y mêlait. Il enviait mon sort. Il était plein d'ardeur pour la cause de l'indépendance et prétendait avoir été tenté plus d'une fois de jeter le froc aux orties et de prendre le mousquet; mais c'était de sa part une puérile affectation. Son naturel doux et timide resta toujours prêtre sous le manteau de la philosophie.

Un billet étroit et sans suscription se trouvait comme glissé après coup entre ces deux lettres. Je comprenais bien qu'il était de la seule personne qui m'intéressât réellement dans le monde, mais je n'avais pas le courage de l'ouvrir. Je marchais sur le sable au bord de la mer, retournant ce mince papier dans ma main tremblante, et craignant de perdre, en le lisant, l'espèce de calme désespéré que j'avais trouvé dans mon courage. Je craignais surtout des remerciements et l'expression d'une joie enthousiaste, derrière laquelle j'eusse aperçu un autre amour satisfait.

--Que peut-elle m'écrire? disais-je; pourquoi m'écrit-elle? Je ne veux pas de sa pitié, encore moins de sa reconnaissance.

J'étais tenté de jeter ce fatal billet à la mer. Une fois même, je l'élevai au-dessus des flots; mais je le serrai aussitôt contre mon cœur et l'y laissai quelques instants caché, comme si j'eusse cru à cette vue occulte des partisans du magnétisme, qui prétendent lire avec les organes du sentiment et de la pensée aussi bien qu'avec les yeux.

Enfin je me décidai à rompre le cachet et je lus ces mots:

«Tu as bien agi, Bernard; mais je ne te remercie pas, car je souffrirai de ton absence plus que je ne puis le dire. Va pourtant où ton honneur et l'amour de la sainte vérité t'appellent; mes vœux et mes prières te suivront partout. Reviens quand ta mission sera accomplie, tu ne me retrouveras ni mariée ni religieuse.»

Elle avait joint à ce billet la bague de cornaline qu'elle m'avait cédée durant ma maladie, et que je lui avais renvoyée en quittant Paris. Je fis faire une petite boîte d'or où j'enfermai le billet et cet anneau, et que je plaçai sur moi comme un scapulaire. La Fayette, arrêté en France par ordre du gouvernement, qui s'opposait à son expédition, vint nous joindre bientôt, après s'être évadé de prison. J'avais eu le temps de faire mes préparatifs; je mis à la voile plein de tristesse, d'ambition et d'espérance.

Vous n'attendez pas que je vous fasse le récit de la guerre d'Amérique. Encore une fois, j'isole mon existence des faits de l'histoire, en vous contant mes aventures. Mais ici je supprimerai même mes aventures personnelles; elles forment dans ma mémoire un chapitre à part, où Edmée joue le rôle d'une madone constamment invoquée, mais invisible. Je ne puis croire que vous preniez le moindre intérêt à entendre les incidents d'une portion de récit d'où cette figure angélique, la seule digne d'occuper votre attention, et par elle-même d'abord, et par son attention sur moi, serait entièrement absente. Je vous dirai seulement que, des grades inférieurs, joyeusement acceptés par moi au début, dans l'armée de Washington, je parvins régulièrement, mais rapidement, au grade d'officier. Mon éducation militaire fut prompte. Là, comme dans tout ce que j'ai entrepris durant ma vie, je me mis tout entier; et, voulant obstinément, je triomphai des difficultés.

J'obtins la confiance de mes chefs illustres. Mon excellente constitution me rendait propre aux fatigues de la guerre; mes anciennes habitudes de brigand me furent même d'un secours immense; je supportais les revers avec un calme que n'avaient pas tous les jeunes Français débarqués avec moi, quel que fut d'ailleurs l'éclat de leur courage. Le mien fut froid et tenace, à la grande surprise de nos alliés, qui doutèrent plus d'une fois de mon origine, en voyant combien je me familiarisais vite avec les forêts, et comme je savais lutter de ruse et de méfiance avec les sauvages qui inquiétèrent parfois nos manœuvres.

Au milieu de mes travaux et de mes déplacements, j'eus le bonheur de pouvoir cultiver mon esprit dans l'intimité d'un jeune homme de mérite que la Providence me donna pour compagnon et pour ami. L'amour des sciences naturelles l'avait jeté dans notre expédition, et il s'y conduisait en bon militaire; mais il était facile de voir que la sympathie politique ne jouait dans sa résolution qu'un rôle secondaire. Il n'avait aucun désir d'avancement, aucune aptitude aux études stratégiques. Son herbier et ses observations zoologiques l'occupaient bien plus que le succès de la guerre et le triomphe de la liberté. Il se battait trop bien dans l'occasion pour mériter jamais le reproche de tiédeur; mais, jusqu'à la veille du combat, et dès le lendemain, il semblait ignorer qu'il fut question d'autre chose que d'une excursion scientifique dans les savanes du nouveau monde. Son portemanteau était toujours rempli, non d'argent et de nippes, mais d'échantillons d'histoire naturelle; et, tandis que, couchés sur l'herbe, nous étions attentifs aux moindres bruits qui pouvaient nous révéler l'approche de l'ennemi, il était absorbé dans l'analyse d'une plante ou d'un insecte. C'était un admirable jeune homme, pur comme un ange, désintéressé comme un stoïque, patient comme un savant, et avec cela enjoué et affectueux. Lorsqu'une surprise nous mettait en danger, il n'avait de soucis et d'exclamations que pour les précieux cailloux et les inappréciables brins d'herbe qu'il portait en groupe; et pourtant, lorsqu'un de nous était blessé, il le soignait avec une bonté et un zèle incomparables.