Mauprat

Part 13

Chapter 133,944 wordsPublic domain

Je voulais le faire souffrir, et j'y réussis. Le dépit m'inspirait; je me conduisis en véritable gentilhomme vis-à-vis de son subalterne. J'eus une excellente tenue, beaucoup d'attention, de politesse, et une raideur glacée. Je ne lui laissai aucune occasion de me faire rougir de mon ignorance; et, pour cela, je pris le parti d'aller au-devant de toutes ses observations, en m'accusant moi-même de ne rien savoir et en l'engageant à m'enseigner les choses à l'état le plus élémentaire. Quand j'eus pris ma première leçon, je vis dans ses yeux pénétrants, où j'étais arrivé à pénétrer moi-même, le désir de passer de cette froideur à une sorte d'intimité; mais je ne m'y prêtai nullement. Il crut me désarmer en louant mon attention et mon intelligence.

--Vous prenez trop de soin, monsieur l'abbé, lui répondis-je; je n'ai pas besoin d'encouragement. Je ne crois nullement à mon intelligence, mais je suis sûr de mon attention; et, comme je ne rends service qu'à moi-même en m'appliquant de mon mieux à l'étude, il n'y a pas de raison pour que vous m'en fassiez compliment.

En parlant ainsi, je le saluai et me retirai dans ma chambre, où je fis tout de suite le thème français qu'il m'avait donné.

Quand je descendis pour le déjeuner, je vis qu'Edmée était déjà informée de l'exécution de mes promesses de la veille. Elle me tendit sa main la première et m'appela son bon cousin à plusieurs reprises durant le déjeuner, si bien que M. de La Marche, dont le visage n'exprimait jamais rien, exprima de la surprise ou quelque chose d'approchant. J'espérais qu'il chercherait l'occasion de me demander l'explication de mes grossières paroles de la veille, et, quoique je fusse déterminé à apporter beaucoup de modération à cet entretien, je me sentis très blessé du soin qu'il prit de l'éviter. Cette indifférence à une injure venant de moi impliquait une sorte de mépris dont je souffris beaucoup; mais la crainte de déplaire à Edmée me donna la force de me contenir.

Il est incroyable que la pensée de le supplanter ne fût pas un instant ébranlée par cet apprentissage humiliant qu'il me fallut faire avant d'arriver seulement à saisir les premières notions de toute chose. Un autre que moi, pénétré comme je l'étais du repentir des maux qu'il avait causés, n'eût pas trouvé de manière plus certaine de les réparer qu'en s'éloignant et en rendant à Edmée sa parole, son indépendance, son repos absolu. Ce moyen fut le seul qui ne me vint pas; ou, s'il me vint, il fut repoussé avec mépris, comme l'aveu d'une défection. L'obstination, alliée à la témérité, coulait dans mes veines avec le sang des Mauprat. À peine avais-je entrevu un moyen de conquérir celle que j'aimais, que je l'avais embrassé avec audace, et je pense qu'il n'en eût pas été autrement lors même que ses confidences à l'abbé dans le parc m'eussent appris qu'elle avait de l'amour pour mon rival. Une pareille confiance de la part d'un homme qui prenait à dix-sept ans sa première leçon de grammaire française, et qui s'exagérait de beaucoup la longueur et la difficulté des études nécessaires pour être l'égal de M. de La Marche, accusait, vous l'avouerez, une certaine force morale.

Je ne sais si j'étais heureusement doué sous le rapport de l'intelligence. L'abbé l'assura; mais je pense que je ne dois faire honneur de mes progrès rapides qu'à mon courage. Il était tel, qu'il me fit trop présumer de mes forces physiques. L'abbé m'avait dit qu'avec une forte volonté on pouvait, à mon âge, en un mois, connaître parfaitement les règles de la langue. Au bout d'un mois, je m'exprimais avec facilité et j'écrivais purement. Edmée avait une sorte de direction occulte sur mes études; elle voulut que l'on ne m'enseignât pas le latin, assurant qu'il était trop tard pour consacrer plusieurs années à une science de luxe, et que l'important était de former mon cœur et ma raison avec des idées, au lieu d'orner mon esprit avec des mots.

Le soir, elle prétextait le désir de relire quelque livre favori, et elle lisait haut, alternativement avec l'abbé, des passages de Condillac, de Fénelon, de Bernardin de Saint-Pierre, de Jean-Jacques, de Montaigne même et de Montesquieu. Ces passages étaient certainement choisis d'avance et appropriés à mes forces; je les comprenais assez bien et je m'en étonnais en secret; car, si dans la journée j'ouvrais ces mêmes livres au hasard, il m'arrivait d'être arrêté à chaque ligne. Dans la superstition naturelle aux jeunes amours, je m'imaginais volontiers qu'en passant par la bouche d'Edmée, les auteurs acquéraient une clarté magique, et que mon esprit s'ouvrait miraculeusement au son de sa voix. Du reste, Edmée ne me montrait pas ouvertement l'intérêt qu'elle prenait à m'instruire elle-même. Elle se trompait sans doute en pensant qu'elle devait me cacher sa sollicitude; j'en eusse été d'autant plus stimulé et ardent au travail. Mais en ceci elle était imbue de l'_Émile_ et mettait en pratique les idées systématiques de son cher philosophe.

Au reste, je ne m'épargnai guère, et, mon courage ne souffrant pas la prévoyance, je fus bientôt forcé de m'arrêter. Le changement d'air, de régime et d'habitudes, les veilles, l'absence d'exercices violents, la contention de l'esprit, en un mot, l'effroyable révolution que mon être était forcé d'opérer sur lui-même pour passer de l'état d'homme des bois à celui d'homme intelligent, me causa une maladie de nerfs qui me rendit presque fou pendant quelques semaines, idiot ensuite durant quelques jours, et qui enfin se dissipa, me laissant tout rompu, tout anéanti à l'égard de mon existence passée, mais pétri pour mon existence future.

Une nuit, à l'époque de mes plus violentes crises, dans un moment lucide, je vis Edmée dans ma chambre. Je crus d'abord faire un songe. La veilleuse jetait une lueur vacillante; une forme pâle, immobile, était couchée dans une grande bergère. Je distinguai une longue tresse noire détachée et tombant sur une robe blanche. Je me soulevai, faible, pouvant à peine me mouvoir; j'essayai de sortir de mon lit. Aussitôt Patience m'apparut et m'arrêta doucement. Saint-Jean dormait dans un autre fauteuil. Toutes les nuits, deux hommes veillaient ainsi près de moi pour me tenir de force lorsque j'étais en proie aux fureurs du délire. Souvent c'était l'abbé, parfois le brave Marcasse, qui, avant de quitter le Berry pour faire sa tournée annuelle dans les provinces voisines, était revenu faire une dernière chasse dans les greniers du château, et qui obligeamment relayait les serviteurs fatigués dans le pénible emploi de me garder.

N'ayant pas la conscience de mon mal, il était fort naturel que la présence inopinée du solitaire dans ma chambre me causât une grande surprise et jetât le désordre dans mes idées. J'avais eu de si violents accès ce soir-là, qu'il ne me restait plus de force. Je me laissai donc aller à des divagations mélancoliques, et, prenant la main du bonhomme, je lui demandai si c'était bien le cadavre d'Edmée qu'il avait posé sur ce fauteuil auprès de moi.

--C'est Edmée bien vivante, me répondit-il à voix basse; mais elle dort, mon cher monsieur, ne la réveillons pas. Si vous avez désir de quelque chose, je suis ici pour vous soigner, et c'est de bon cœur, oui-da!

--Mon bon Patience, tu me trompes, lui dis-je; elle est morte, et moi aussi, et tu viens pour nous ensevelir. Il faut nous mettre dans le même cercueil, entends-tu? car nous sommes fiancés. Où est son anneau? Prends-le et mets-le à mon doigt; la nuit des noces est venue.

Il voulut en vain combattre cette hallucination; je persistai à croire qu'Edmée était morte, et je déclarai que je ne m'endormirais pas dans mon linceul tant que je n'aurais pas l'anneau de ma femme. Edmée, qui avait passé plusieurs nuits à me veiller, était si accablée, qu'elle ne m'entendait pas. D'ailleurs, je parlais bas, comme Patience, par un instinct d'imitation qui ne se rencontre que chez les enfants ou chez les idiots. Je m'obstinai dans ma fantaisie, et Patience, qui craignait qu'elle ne se changeât en fureur, alla prendre doucement une bague de cornaline qu'Edmée avait au doigt et la passa au mien. Aussitôt que je l'eus, je la portai à mes lèvres, puis je croisai mes mains sur ma poitrine dans l'attitude qu'on donne aux cadavres dans le cercueil, et je m'endormis profondément.

Le lendemain, quand on voulut me reprendre la bague, j'entrai en fureur, et on y renonça. Je m'endormis de nouveau, et l'abbé me l'ôta pendant mon sommeil. Mais, quand j'ouvris les yeux, je m'aperçus du rapt et je recommençai à divaguer. Aussitôt Edmée, qui était dans la chambre, accourut à moi et me passa l'anneau au doigt en adressant quelques reproches à l'abbé. Je me calmai sur-le-champ et dis en levant sur elle des yeux éteints:

--N'est-ce pas que tu es ma femme après ta mort comme pendant ta vie?

--Certainement, me dit-elle; dors en paix.

--L'éternité est longue, lui dis-je, et je voudrais l'occuper du souvenir de tes caresses. Mais j'ai beau chercher, je ne retrouve pas la mémoire de ton amour.

Elle se pencha sur moi et me donna un baiser.

[Figure 06]

--Vous avez tort, Edmée, dit l'abbé: de tels remèdes se changent en poison.

--Laissez-moi, l'abbé, lui répondit-elle avec impatience en s'asseyant près de mon lit; laissez-moi, je vous en prie.

Je m'endormis une main dans les siennes, et lui répétant par intervalles:

--On est bien dans la tombe; on est heureux d'être mort, n'est-ce pas?

Durant ma convalescence, Edmée fut beaucoup moins expansive, mais tout aussi assidue. Je lui racontai mes rêves et j'appris d'elle ce qu'il y avait de réel parmi mes souvenirs; sans cette confirmation, j'aurais toujours cru que j'avais tout rêvé. Je la suppliai de me laisser la bague, et elle y consentit. J'aurais dû ajouter, pour reconnaître tant de bontés, que je gardais cet anneau comme un gage d'amitié et non comme un anneau de fiançailles; mais l'idée d'une telle abnégation était au-dessus de mes forces.

Un jour, je demandai des nouvelles de M. de La Marche. Ce fut seulement à Patience que j'osai adresser cette question.

--Parti, répondit-il.

--Comment! parti? repris-je; pour longtemps?

--Pour toujours, s'il plaît à Dieu! Je n'en sais rien, je ne fais pas de questions; mais j'étais dans le jardin par hasard quand il a fait ses adieux, et tout cela était froid comme une nuit de décembre. On s'est pourtant dit de part et d'autre: «Au revoir!» mais, quoique Edmée eût l'air bon et franc qu'elle a toujours, l'autre avait la figure d'un fermier qui voit venir la gelée en avril. Mauprat, Mauprat, on dit que vous êtes devenu _grand étudiant_ et _grand bon sujet._ Souvenez-vous de ce que je vous ai dit: quand vous serez vieux, il n'y aura peut-être plus de titres ni de seigneuries. Peut-être qu'on vous appellera le père Mauprat, comme on m'appelle le père Patience, bien que je n'aie jamais été ni moine ni père de famille.

--Eh bien, où veux-tu en venir?

--Souvenez-vous de ce que je vous ai dit, répéta-t-il; il y a bien des manières d'être sorcier, et on peut connaître l'avenir sans s'être donné au diable; moi, je donne ma voix à votre mariage avec la cousine. Continuez à vous bien conduire. Vous voilà savant; on dit que vous lisez couramment dans le premier livre venu. Qu'est-ce qu'il faut de plus? Il y a ici tant de livres, que la sueur me coule du front rien qu'à les voir; il me semble que je recommence _à ne pouvoir pas apprendre à lire._ Vous voilà bientôt guéri. Si M. Hubert voulait m'en croire, on ferait la noce à la Saint-Martin.

--Tais-toi, Patience! lui dis-je, tu me fais de la peine; ma cousine ne m'aime pas.

--Je vous dis que si, moi; vous mentez par la gorge! comme disent les nobles. Je sais comme elle vous a soigné, et Marcasse, étant sur le toit, l'a vue à travers sa fenêtre, qui était à genoux au milieu de sa chambre à cinq heures du matin, le jour que vous étiez si mal.

Les imprudentes assertions de Patience, les tendres soins d'Edmée, le départ de M. de La Marche, et, plus que tout le reste, la faiblesse de mon cerveau, furent cause que je me persuadai ce que je désirais; mais, à mesure que je repris mes forces, Edmée rentra dans les bornes de l'amitié tranquille et prudente. Jamais personne ne recouvra la santé avec moins de plaisir que moi; car chaque jour rendait les visites d'Edmée plus courtes, et, quand je pus sortir de ma chambre, je n'eus plus que quelques heures par jour à passer près d'elle, comme avant ma maladie. Elle avait eu l'art merveilleux de me témoigner la plus tendre affection sans jamais se laisser amener à une explication nouvelle sur nos mystérieuses fiançailles. Si je n'avais pas encore la grandeur d'âme de renoncer à mes droits, du moins j'avais acquis assez d'honneur pour ne plus les rappeler, et je me retrouvai précisément dans les mêmes termes avec elle qu'au moment où j'étais tombé malade. M. de La Marche était à Paris; mais, selon elle, il y avait été appelé par les devoirs de sa charge, et il devait revenir à la fin de l'hiver où nous entrions. Rien dans les discours du chevalier ou de l'abbé ne témoignait qu'il y eût rupture entre les fiancés. On parlait rarement du lieutenant général, mais on en parlait naturellement et sans répugnance; je retombai dans mes incertitudes et n'y trouvai d'autre remède que de ressaisir l'empire de ma volonté. «Je la forcerai à me préférer», me disais-je en levant les yeux de dessus mon livre et en regardant les grands yeux impénétrables d'Edmée attachés avec calme sur les lettres de M. de La Marche, que son père recevait de temps en temps, et qu'il lui remettait après les avoir lues. Je me replongeai dans l'étude. Je souffris longtemps d'atroces douleurs à la tête, mais je les surmontai avec stoïcisme; Edmée reprit le cours d'études qu'elle faisait pour moi indirectement durant les soirs d'hiver. J'étonnai de nouveau l'abbé par mon aptitude et la rapidité de mes triomphes. Les soins qu'il avait eus de moi dans ma maladie m'avaient désarmé, et, quoique je ne pusse encore l'aimer cordialement, sachant bien qu'il ne me servait pas auprès de ma cousine, je lui témoignai beaucoup plus de confiance et d'égards que par le passé. Ses longs entretiens me furent aussi utiles que mes lectures: on m'associa aux promenades du parc et aux visites philosophiques à la cabane couverte de neige de Patience. Ce fut un moyen de voir Edmée plus souvent et plus longtemps. Ma conduite fut telle que toute sa méfiance se dissipa et qu'elle ne craignit plus de se trouver seule avec moi. Mais je n'eus guère l'occasion de prouver là mon héroïsme; car l'abbé, dont rien ne pouvait endormir la prudence, était toujours sur nos talons. Je ne souffrais plus de cette surveillance; au contraire, elle me satisfaisait; car, malgré toutes mes résolutions, l'orage bouleversait mes sens dans le mystère, et, une fois ou deux, m'étant trouvé en tête-à-tête avec Edmée, je la quittai brusquement et la laissai seule pour lui cacher mon trouble.

Notre vie était donc tranquille et douce en apparence, et pendant quelque temps elle le fut en effet; mais bientôt je la troublai plus que jamais par un vice que l'éducation développa en moi, et qui jusque-là était resté enfoui sous des vices plus choquants, mais moins funestes; ce vice, qui fit le désespoir de mes nouvelles années, fut la vanité.

Malgré leur système, l'abbé et ma cousine commirent la faute de me savoir trop de gré de mes progrès. Ils s'étaient si peu attendus à ma persévérance, qu'ils en firent tout l'honneur à mes hautes facultés. Peut-être aussi y eut-il de leur part un peu de triomphe personnel à voir avec exagération le succès de leurs idées philosophiques appliquées à mon développement. Ce qu'il y a de certain, c'est que je me laissai facilement persuader que j'avais une haute, intelligence et que j'étais un homme très au-dessus du commun. Bientôt mes chers instituteurs recueillirent le triste fruit de leur imprudence, et déjà il était trop tard pour arrêter l'essor de cet amour démesuré de moi-même.

Peut-être aussi cette passion funeste, comprimée par les mauvais traitements que j'avais subis dans mon enfance, ne fit-elle que se réveiller. Il est à croire que nous portons en nous, dès nos premiers ans, le germe des vertus et des vices que l'action de la vie extérieure féconde avec le temps. Quant à moi, je n'avais pas encore trouvé d'aliment à ma vanité; car de quoi aurais-je pu me pavaner dans les premiers jours que je passai auprès d'Edmée? Mais, dès que cet aliment fut trouvé, la vanité souffrante se leva dans son triomphe et m'inspira autant de présomption qu'elle m'avait suggéré de mauvaise honte et de farouche retenue. J'étais, en outre, aussi charmé de pouvoir enfin communiquer facilement ma pensée que le jeune faucon qui sort du nid et essaye ses ailes nouvellement poussées. Je devins donc aussi bavard que j'avais été silencieux. On se plut trop à mon babil. Je n'eus pas le bon sens de voir qu'on l'écoutait comme celui d'un enfant gâté; je me crus un homme, et, qui plus est, un homme remarquable. Je devins outrecuidant et souverainement ridicule.

Mon oncle le chevalier, qui ne s'était point mêlé de mon éducation et qui avait seulement souri avec une bonté paternelle à mes premiers pas dans la carrière, fut le premier aussi qui s'aperçut de la fausse voie où je m'engageais. Il trouva déplacé que j'élevasse le ton aussi haut que lui, et en fit la remarque à sa fille. Elle m'avertit avec douceur et me dit, pour me faire supporter ses remontrances, que j'avais raison dans la discussion, mais que son père n'était pas d'âge à être converti aux idées nouvelles, et que je devais à sa dignité patriarcale le sacrifice de mes assertions enthousiastes. Je promis de ne plus recommencer, mais je ne tins pas parole.

Le fait est que le chevalier était imbu de beaucoup de préjugés. Il avait reçu une très bonne éducation pour son temps et pour un noble campagnard; mais le siècle avait marché plus vite que lui. Edmée, ardente et romanesque; l'abbé, sentimental et systématique, avaient marché plus vite encore que le siècle; et si l'immense désaccord qui se trouvait entre eux et le patriarche ne se faisait guère sentir, c'était grâce au respect qu'il inspirait ajuste titre et à la tendresse qu'il avait pour sa fille. Je me jetai à plein collier, comme vous pouvez croire, dans les idées d'Edmée; mais je n'eus pas, comme elle, la délicatesse de me taire à point. La violence de mon caractère trouvant une issue dans la politique et dans la philosophie, je goûtais un plaisir indicible à ces orageuses disputes qui préludaient alors en France, dans toutes les réunions et jusque dans le sein des familles, aux tempêtes révolutionnaires. Je pense qu'il n'était pas une maison, palais ou cabane, qui ne nourrît alors son orateur, âpre, bouillant, absolu, et prêt à descendre dans la lice parlementaire. J'étais donc l'orateur du château de Sainte-Sévère, et mon bon oncle, habitué à une apparence d'autorité qui l'empêchait de voir la révolte réelle des esprits, ne put souffrir une contradiction aussi ingénue que la mienne. Il était fier et bouillant, et, de plus, il avait une difficulté à s'exprimer qui augmentait son impatience naturelle, et qui lui donnait de l'humeur contre les autres, à force de lui en donner contre lui-même. Il frappait du pied sur les bûches enflammées de son foyer. Il mettait en pièces ses verres de lunettes, il répandait son tabac à grands flots sur le parquet et faisait retentir des éclats de sa voix sonore les hauts plafonds de son manoir. Tout cela me divertissait cruellement; car, d'un mot tout fraîchement épelé dans mes livres, je renversais le fragile échafaudage des idées de toute sa vie. C'était une grande sottise et un fort sot orgueil de ma part; mais ce besoin de lutte, ce plaisir de déployer intellectuellement l'énergie qui manquait à ma vie physique, m'emportaient sans cesse. En vain Edmée toussait pour m'avertir de me taire et s'efforçait, pour sauver l'amour-propre de son père, de trouver, contre sa propre conscience, quelque raison en sa faveur; la tiédeur de son assistance et l'espèce de concession qu'elle semblait me commander irritaient de plus en plus mon adversaire.

--Laissez-le donc dire, s'écriait-il; Edmée, ne vous mêlez pas de cela; je veux le battre sur tous les points. Si vous nous interrompez toujours, je ne pourrai jamais lui prouver son absurdité.

Et alors la bourrasque soufflait en _crescendo_ de part et d'autre, jusqu'à ce que le chevalier, profondément blessé, sortît de l'appartement et allât passer sa mauvaise humeur sur son piqueur ou sur ses chiens de chasse.

Ce qui contribuait à ramener ces querelles déplacées et à nourrir mon obstination ridicule, c'était la bonté extrême elle rapide retour de mon oncle. Au bout d'une heure, il ne se souvenait plus de mes torts ni de sa contrariété; il me parlait comme de coutume et s'enquérait de tous mes désirs et de tous mes besoins avec cette inquiétude paternelle qui le tenait toujours en haleine de générosité. Cet homme incomparable n'eût pas dormi tranquille, s'il n'eût, avant de se coucher, embrassé tous les siens, et s'il n'eût réparé, par une parole ou un regard bienveillant, les vivacités dont le dernier de ses valets avait eu à souffrir dans la journée. Cette bonté eût dû me désarmer et me fermer la bouche à jamais; j'en faisais le serment chaque soir; mais chaque matin, je retournais, comme dit l'Écriture, à _mon vomissement._

Edmée souffrait chaque jour davantage du caractère qui se développait en moi, et elle chercha le moyen de m'en corriger. S'il n'y eut jamais de fiancée plus forte et plus réservée, jamais il n'y eut de mère plus tendre qu'elle. Après beaucoup de conférences avec l'abbé, elle résolut de décider son père à rompre un peu l'habitude de notre vie et à transporter notre établissement à Paris pendant les dernières semaines du carnaval. Le séjour de la campagne, le grand isolement où la position de Sainte-Sévère et le mauvais état des chemins nous laissaient depuis l'hiver, l'uniformité des habitudes, tout contribuait à entretenir notre fastidieux ergotage; mon caractère s'y corrompait de plus en plus; mon oncle y prenait encore plus de plaisir que moi, mais sa santé en souffrait, et ces puériles émotions journalières hâtaient sa caducité. L'ennui avait gagné l'abbé; Edmée était triste, soit par suite de notre genre de vie, soit par suite de causes cachées. Elle désira partir, et nous partîmes; car son père, inquiet de sa mélancolie, n'avait d'autre volonté que la sienne. Je tressaillais de joie à l'idée de connaître Paris; et tandis qu'Edmée se flattait de voir le commerce du monde adoucir les aspérités de mon pédantisme, je me rêvais une attitude de conquérant dans ce monde décrit avec tant de dénigrement par nos philosophes. Nous nous mîmes en route par une belle matinée de mars, le chevalier avec sa fille et Mlle Leblanc dans une chaise de poste; moi dans une autre avec l'abbé, qui dissimulait mal sa joie de voir la capitale pour la première fois de sa vie, et mon valet de chambre Saint-Jean, qui faisait de profonds saluts à tous les passants pour ne pas perdre ses habitudes de politesse.

XII

Le vieux Bernard, fatigué d'avoir tant parlé, nous avait remis au lendemain. Sommé par nous, à l'heure dite, de tenir sa parole, il reprit son récit en ces termes:

Cette époque marqua dans ma vie une nouvelle phase. À Sainte-Sévère, j'avais été absorbé par mon amour et mes études. J'avais concentré sur ces deux points toute mon énergie. À peine arrivé à Paris, un épais rideau se leva devant mes yeux, et, pendant plusieurs jours, à force de ne rien comprendre, je ne me sentis étonné de rien. J'attribuais à tous les acteurs qui paraissaient sur la scène une supériorité très exagérée; mais je ne m'exagérais pas moins la facilité que j'aurais bientôt à égaler cette puissance idéale. Mon naturel entreprenant et présomptueux voyait partout un défi et nulle part un obstacle.