Part 12
«Je n'ai pas le poignet bien ferme, mais je saurais me donner un coup de couteau aussi bien que je sais donner un coup de cravache à mon cheval. Eh bien, cela posé, mon honneur est en sûreté: ma vie seule tient à un fil, à un verre de vin de plus ou de moins qu'aura bu un de ces soirs M. Bernard, à une rencontre, à un regard qu'il aura cru surprendre entre de La Marche et moi; à rien peut-être! Qu'y faire? Quand je me désolerais, effacerais-je le passé? Nous ne pouvons arracher une seule page de notre vie, mais nous pouvons jeter le livre au feu. Quand je pleurerais du soir au matin, empêcherais-je que la destinée, dans un jour de méchante humeur, ne m'ait conduite à la chasse, qu'elle ne m'ait égarée dans les bois et fait rencontrer un Mauprat, qui m'a conduite dans son antre, où je n'ai échappé à l'opprobre et peut-être à la mort qu'en liant à jamais ma vie à celle d'un enfant sauvage qui n'avait aucun de mes principes, aucune de mes idées, aucune de mes sympathies, et qui peut-être (et qui sans doute, devrais-je dire) ne les aura jamais? Tout cela, c'est un malheur. J'étais dans tout l'éclat d'une heureuse destinée, j'étais l'orgueil et la joie de mon vieux père, j'allais épouser un homme que j'estime et qui me plaisait; aucune douleur, aucune appréhension n'avait approché de moi; je ne connaissais ni les jours sans sécurité ni les nuits sans sommeil. Eh bien, Dieu n'a pas voulu qu'une si belle vie s'accomplit; que sa volonté soit faite! Il est des jours où la perte de toutes mes espérances me semble tellement inévitable, que je me considère comme morte et mon fiancé comme veuf. Sans mon pauvre père, j'en rirais vraiment, car la contrariété et la peur sont si peu faites pour moi, que je suis déjà lasse de la vie, pour le peu de temps que je les ai connues.
--Ce courage est héroïque, mais il est affreux! s'écria l'abbé d'une voix altérée. C'est presque la détermination au suicide, Edmée.
--Oh! je disputerai ma vie, répondit-elle avec chaleur; mais je ne marchanderai pas avec elle un instant si mon honneur ne sort pas sain et sauf de tous ces risques. Quant à cela, je ne suis pas assez pieuse pour accepter jamais une vie souillée, par esprit de mortification pour des fautes dont je n'eus jamais la pensée. Si Dieu est sévère à ce point avec moi que j'aie à choisir entre la mort et la honte...
--Il ne peut jamais y avoir de honte pour vous, Edmée; une âme aussi chaste, une intention aussi pure...
--Oh! n'importe, cher abbé! je ne suis peut-être pas aussi vertueuse que vous pensez; je ne suis pas très orthodoxe en religion, ni vous non plus, l'abbé!... Je me soucie peu du monde, je ne l'aime pas; je ne crains ni ne méprise l'opinion, je n'aurai jamais affaire à elle. Je ne sais pas trop quel principe de vertu serait assez puissant pour m'empêcher de succomber, si le mauvais esprit m'entreprenait. J'ai lu _la Nouvelle Héloïse_, et j'ai beaucoup pleuré. Mais, par la raison que je suis une Mauprat et que j'ai un inflexible orgueil, je ne souffrirai jamais la tyrannie de l'homme, pas plus la violence d'un amant que le soufflet d'un mari; il n'appartient qu'à une âme vassale et à un lâche caractère de céder à la force ce qu'elle refuse à la prière. Sainte Solange, _la belle pastoure_, se laissa trancher la tête plutôt que de subir le droit du seigneur. Et vous savez que, de mère en fille, les Mauprat sont vouées au baptême sous les auspices de la patronne du Berry.
--Oui, je sais que vous êtes fière et forte, dit l'abbé; et, parce que je vous estime plus qu'aucune femme au monde, je veux que vous viviez, que vous soyez libre, que vous fassiez un mariage digne de vous, afin de remplir, dans la famille humaine, le rôle que savent encore ennoblir les belles âmes. Vous êtes nécessaire à votre père, d'ailleurs; votre mort le précipiterait dans la tombe, tout vert et tout robuste qu'est encore le Mauprat. Chassez donc ces pensées lugubres et ces résolutions extrêmes. Il est impossible que cette aventure de la Roche-Mauprat soit autre chose qu'un rêve sinistre. Nous avons tous eu le cauchemar dans cette nuit d'épouvante, mais il est temps de nous éveiller; nous ne pouvons rester accablés de stupeur comme des enfants; vous n'avez qu'un parti à prendre, celui que je vous ai dit.
--Eh bien, l'abbé, c'est celui que je regarde comme le plus impossible de tous. J'ai juré par tout ce qu'il y a de plus sacré dans l'univers et dans le cœur humain.
--Un serment arraché par la menace et la violence n'engage personne, les lois humaines l'ont décrété; les lois divines, dans des circonstances de ce genre principalement, en délient sans nul doute la conscience humaine. Si vous étiez orthodoxe, j'irais à Rome, et j'irais à pied, pour vous faire relever d'un vœu si téméraire; mais vous n'êtes pas soumise au pape, Edmée..., ni moi non plus.
--Ainsi vous voudriez que je fusse parjure?
--Votre âme ne le serait pas.
--Mon âme le serait! j'ai juré, sachant bien ce que je faisais, et pouvant me tuer sur l'heure; car j'avais dans la main un couteau trois fois grand comme celui-ci. J'ai voulu vivre, j'ai voulu surtout revoir mon père et l'embrasser. Pour faire cesser l'angoisse où ma disparition le laissait, j'eusse engagé plus que ma vie, j'eusse engagé mon âme immortelle. Et depuis, je vous l'ai dit encore hier au soir, j'ai renouvelé mon engagement, et bien librement encore; car il y avait un mur entre mon _aimable_ fiancé et moi.
--Comment avez-vous pu faire une telle imprudence, Edmée? Voilà encore où je ne vous comprends plus.
--Oh! pour cela, je le crois bien, car je ne me comprends pas moi-même, dit Edmée avec une expression singulière.
--Ma chère enfant, il faut que vous me parliez à cœur ouvert. Je suis le seul ici qui puisse vous porter conseil, puisque je suis le seul à qui vous puissiez tout dire sous le sceau d'une amitié aussi sacrée que le secret de la confession catholique peut l'être. Répondez-moi donc. Vous ne regardez pas comme possible un mariage entre vous et Bernard Mauprat?
--Comment ce qui est inévitable serait-il impossible? dit Edmée. Il n'est rien de plus possible que de se jeter dans la rivière; rien de plus possible que de se vouer au malheur et au désespoir; rien de plus possible, par conséquent, que d'épouser Bernard Mauprat.
--Ce ne sera toujours pas moi qui prêterai mon ministère à cette union absurde et déplorable, s'écria l'abbé. Vous, la femme et l'esclave de ce coupe-jarret! Edmée, vous disiez tout à l'heure que vous ne supporteriez pas plus la violence de l'amant que le soufflet du mari.
--Vous pensez qu'il me battrait?
--S'il ne vous tuait pas!
--Oh! non, répondit-elle d'un air mutin en faisant sauter son couteau dans sa main, je le tuerais auparavant. À Mauprat, Mauprat et demie!
--Vous riez, Edmée, ô mon Dieu! vous riez à la pensée d'un tel hymen! Mais, quand même cet homme aurait de l'affection et des égards pour vous, songez-vous à l'impossibilité de vous entendre, à la grossièreté de ses idées, à la bassesse de son langage? Le cœur se lève de dégoût à l'idée d'une telle association, et dans quelle langue lui parleriez-vous, grand Dieu!
Je faillis encore une fois me lever et tomber sur mon panégyriste; mais je vainquis ma colère, Edmée parlait. Je redevins tout oreilles.
--Je sais fort bien qu'au bout de trois jours, je n'aurai certainement rien de mieux à faire que de me couper la gorge; mais puisque, d'une manière ou de l'autre, il faut que cela arrive, pourquoi n'irais-je pas devant moi jusqu'à l'heure inévitable? Je vous avoue que j'ai un peu de regret à la vie. Tous ceux qui ont été à la Roche-Mauprat n'en sont pas revenus. Moi, j'ai été, non y subir la mort, mais me fiancer avec elle. Eh bien, j'irai jusqu'au jour de mes noces, et, si Bernard m'est trop odieux, je me tuerai après le bal.
--Edmée, vous avez la tête pleine de romans à présent, dit l'abbé fort impatienté. Votre père, Dieu merci, ne consentira pas à ce mariage; il a donné sa parole à M. de La Marche, et vous aussi, vous l'aviez donnée. C'est cette promesse-là qui seule est valide.
--Mon père souscrirait avec joie à un accord qui perpétuerait directement son nom et sa lignée. Quant à M. de La Marche, il me relèvera de ma parole sans que je prenne la peine de le lui demander; dès qu'il saura que j'ai passé deux heures à la Roche-Mauprat, il ne sera pas besoin d'autre explication.
--Il faudrait qu'il fût bien indigne de l'estime que je lui porte s'il croyait votre nom souillé par une aventure malheureuse dont vous êtes sortie pure.
--Grâce à Bernard! dit Edmée, car enfin je lui dois de la reconnaissance, et, malgré ses réserves et conditions, son action est grande et inconcevable de la part d'un coupe-jarret.
--Dieu me préserve de nier les bonnes qualités que l'éducation eût pu développer dans ce jeune homme, et c'est à cause de ce bon côté qu'il est possible de lui faire entendre raison.
--Pour s'instruire? Jamais il n'y consentira; et, quand il s'y prêterait, il ne le pourrait pas plus que Patience. Quand le corps est fait à la vie animale, l'esprit ne peut plus se plier aux règles de l'intelligence.
--Je le crois; aussi je ne parle pas de cela. Je parle d'avoir une explication avec lui et de lui faire comprendre que son honneur l'engage à vous rendre votre promesse et à prendre son parti sur votre mariage avec M. de La Marche; ou ce n'est qu'une brute indigne de toute estime et de tout ménagement, ou il sentira son crime et sa folie et s'exécutera honnêtement et sagement. Déliez-moi du secret que vous m'avez imposé, autorisez-moi à m'ouvrir à lui, et je vous réponds du succès.
--Je vous réponds du contraire, moi, dit Edmée, d'ailleurs, je n'y saurais consentir. Quel que soit Bernard, je tiens à sortir avec honneur de mon duel avec lui, et il aurait sujet, si j'agissais comme vous voulez, de croire que je l'ai indignement joué jusqu'ici.
--Eh bien, il est un dernier moyen: c'est de vous confier à l'honneur et à la sagesse de M. de La Marche. Qu'il juge librement votre situation, et qu'il en décide. Vous avez bien le droit de lui confier votre secret, et vous êtes bien sûre de son honneur. S'il a la lâcheté de vous abandonner dans une pareille situation, il vous reste pour dernière ressource de vous mettre à l'abri des violences de Bernard derrière les grilles d'un couvent. Vous y resterez quelques années; vous ferez mine de prendre le voile. Le jeune homme vous oubliera; on vous rendra votre liberté.
--C'est, en effet, le seul parti raisonnable, et j'y ai déjà songé; mais il n'est pas encore temps d'y recourir.
--Sans doute. Il faut tenter l'aveu à M. de La Marche. S'il est homme de cœur, comme je n'en doute pas, il vous prendra sous sa protection, et il se chargera d'éloigner Bernard, soit par la persuasion, soit par l'autorité.
--Quelle autorité, l'abbé, s'il vous plaît?
--L'autorité qu'un gentilhomme peut avoir sur son égal dans nos mœurs, l'honneur et l'épée.
--Ah! l'abbé, vous aussi, vous êtes un homme de sang! Eh bien, voilà ce que j'ai voulu éviter jusqu'ici, ce que j'éviterai, dût-il m'en coûter la vie et l'honneur! Je ne veux pas de conflit entre ces deux hommes.
--Je le conçois; l'un des deux vous est cher à juste titre. Mais évidemment, dans ce conflit, le danger ne serait pas pour M. de La Marche.
--Il serait donc pour Bernard! s'écria Edmée avec force. Eh bien, j'aurais horreur de M. de La Marche s'il provoquait en duel ce pauvre enfant, qui ne sait manier qu'un bâton ou une fronde. Comment de telles idées peuvent-elles vous venir, à vous, l'abbé? Il faut que vous haïssiez bien ce malheureux Bernard! Et moi qui le ferais égorger par mon mari pour le remercier de m'avoir sauvée au péril de sa vie! Non, non, je ne souffrirai ni qu'on le provoque, ni qu'on l'humilie, ni qu'on l'afflige. C'est mon cousin, c'est un Mauprat, c'est presque un frère. Je ne souffrirai pas qu'on le chasse de cette maison; j'en sortirai plutôt moi-même.
--Voilà de très généreux sentiments, Edmée, répondit l'abbé. Mais avec quelle chaleur vous les exprimez! J'en demeure confondu, et, si je ne craignais de vous offenser, je vous avouerais que cette sollicitude pour le jeune Mauprat me suggère une étrange pensée.
--Eh bien, dites-la donc, reprit Edmée avec une certaine brusquerie.
--Je la dirai si vous l'exigez; c'est que vous semblez porter à ce jeune homme un plus vif intérêt qu'à M. de La Marche, et j'aurais aimé à rester dans la persuasion contraire.
--Lequel a le plus besoin de cet intérêt, mauvais chrétien? dit Edmée en souriant; n'est-ce pas le pêcheur endurci dont les yeux n'ont pas vu la lumière?
--Mais enfin, Edmée, vous aimez M. de La Marche? Ne plaisantez pas au nom du ciel!
--Si par _aimer_, répondit-elle d'un ton sérieux, vous entendez avoir confiance et amitié, j'aime M. de La Marche; ou bien, si vous entendez avoir compassion et sollicitude, j'aime Bernard. Reste à savoir laquelle des deux affections est la plus vive. Cela vous regarde, l'abbé; moi, je m'en inquiète peu; car je sens que je n'aime qu'une personne avec passion, c'est mon père, et qu'une chose avec enthousiasme, c'est mon devoir. Je regretterai peut-être les soins et le dévouement du lieutenant général; je souffrirai du chagrin que je serai forcée de lui faire bientôt, en lui annonçant que je ne puis être sa femme; mais cette nécessité ne me jettera dans aucune nuance de désespoir, parce que je sais que M. de La Marche se consolera aisément... Je ne plaisante pas, l'abbé; M. de La Marche est un homme léger et un peu froid.
--Si vous ne l'aimez pas plus que cela, tant mieux! c'est une souffrance de moins parmi tant de souffrances; et pourtant je perds, en apprenant cette indifférence, le dernier espoir que j'eusse conservé de vous voir échapper à Bernard Mauprat.
--Allons, ami, ne vous désolez point: ou Bernard sera sensible à l'amitié et à la loyauté, et il s'amendera, ou je lui échapperai.
--Mais par quelle issue?
--Par la porte du couvent ou par celle du cimetière.
En parlant ainsi d'un air calme, Edmée secoua sa longue chevelure noire, qui s'était déroulée sur ses épaules, et dont une partie couvrait son visage pâle.
--Allons, dit-elle, Dieu viendra à notre aide; c'est folie et impiété que de douter de lui dans le danger. Sommes-nous donc des athées pour nous décourager ainsi? Allons voir Patience, il nous dira quelque sentence qui nous rassurera; il est le vieux oracle qui résout toute chose sans en savoir aucune.
Ils s'éloignèrent et je demeurai consterné.
Oh! combien cette nuit fut différente de la précédente! Quel nouveau pas je venais de faire dans la vie, non plus sur le sentier fleuri, mais sur le roc aride! Maintenant je connaissais tout l'odieux réel de mon rôle, et je venais de lire jusqu'au fond du cœur d'Edmée la crainte et le dégoût que je lui inspirais. Rien ne pouvait calmer ma douleur, car rien ne pouvait plus exciter ma colère. Elle n'aimait point M. de La Marche, elle ne se jouait ni de lui ni de moi; elle n'aimait aucun de nous; et comment avais-je pu croire que cette pitié généreuse envers moi, ce dévouement sublime à la foi jurée, fussent de l'amour? Comment, aux heures où cette présomptueuse chimère m'abandonnait, pouvais-je croire qu'elle eût besoin, pour résister à ma passion, d'avoir de l'amour pour un autre? Enfin, je n'avais donc plus de ressource contre mes propres fureurs! Je ne pouvais en obtenir autre chose que la fuite ou la mort d'Edmée! Sa mort! À cette idée, mon sang se glaçait dans mes veines, mon cœur se serrait, et je sentais tous les aiguillons du repentir le traverser. Cette douloureuse soirée fut pour moi le plus énergique appel de la Providence. Je compris enfin ces lois de la pudeur et de la liberté sainte que mon ignorance avait outragées et blasphémées jusque-là. Elles m'étonnaient plus que jamais, mais je les voyais; elles étaient prouvées par leur évidence. L'âme forte et sincère d'Edmée était devant moi comme la pierre du Sinaï, où le doigt de Dieu venait de tracer la vérité immuable. Sa vertu n'était pas feinte, son couteau était aiguisé et toujours prêt à laver la souillure de mon amour! Je fus si effrayé du danger que j'avais couru de la voir expirer dans mes bras, si consterné de l'outrage que je lui avais fait en espérant vaincre sa résistance, que je cherchai tous les moyens extrêmes de réparer mes torts et de lui rendre le repos.
Le seul qui parût au-dessus de mes forces fut de m'éloigner; car, en même temps que le sentiment de l'estime et du respect se révélait à moi, mon amour, changeant pour ainsi dire de nature, grandissait dans mon âme et s'emparait de mon être tout entier. Edmée m'apparaissait sous un nouvel aspect. Ce n'était plus cette belle fille dont la présence jetait le désordre dans mes sens; c'était un jeune homme de mon âge, beau comme un séraphin, fier, courageux, inflexible sur le point d'honneur, généreux, capable de cette amitié sublime qui faisait les frères d'armes, mais n'ayant d'amour passionné que pour la Divinité, comme ces paladins qui, à travers mille épreuves, marchaient à la terre sainte sous une armure d'or.
Je sentis dès ce moment mon amour descendre des orages du cerveau dans les saines régions du cœur, et le dévouement ne me parut plus une énigme. Je résolus de faire dès le lendemain acte de soumission et de tendresse. Je rentrai fort tard, accablé de lassitude, mourant de faim, brisé d'émotions. J'entrai dans l'office, je pris un morceau de pain et je le mangeai trempé de mes larmes. J'étais appuyé contre le poêle éteint, à la lueur mourante d'une lampe épuisée; Edmée entra sans me voir, prit quelques cerises dans le bahut et s'approcha lentement du poêle; elle était pâle et absorbée. En me voyant, elle jeta un cri et laissa tomber ses cerises.
--Edmée, lui dis-je, je vous supplie de n'avoir plus jamais peur de moi; c'est tout ce que je puis vous dire, car je ne sais pas m'expliquer; et pourtant j'avais résolu de vous dire bien des choses.
--Vous me direz cela une autre fois, mon bon cousin, me répondit-elle en essayant de me sourire.
Mais elle ne pouvait dissimuler la peur qu'elle éprouvait en se trouvant seule avec moi.
Je n'essayai pas de la retenir; je ressentais vivement la douleur et l'humiliation de sa méfiance, et je n'avais pas le droit de m'en plaindre; cependant jamais homme n'avait eu autant besoin d'être encouragé.
Au moment où elle quittait l'appartement, mon cœur se brisa, et je fondis en larmes, comme la veille, à la fenêtre de la chapelle. Edmée s'arrêta sur le seuil, hésita un instant; puis, entraînée par la bonté de son cœur et surmontant ses craintes, elle revint vers moi, et, s'arrêtant à quelques pas de ma chaise:
--Bernard, vous êtes malheureux, me dit-elle; est-ce donc ma faute?
Je ne pus répondre, j'étais honteux de mes larmes; mais plus je faisais d'efforts pour les retenir, plus ma poitrine se gonflait de sanglots. Chez les êtres aussi physique ment forts que je l'étais, les pleurs sont des convulsions; les miens ressemblaient à une agonie.
--Voyons! dis donc ce que tu as! s'écria Edmée avec la brusquerie de l'amitié fraternelle.
Et elle osa poser sa main sur mon épaule. Elle me regardait d'un air d'impatience, et une grosse larme coulait sur sa joue. Je me jetai à genoux et j'essayai de lui parler, mais cela me fut encore impossible; je ne pus articuler que le mot _demain_ à plusieurs reprises.
--Demain? quoi donc, demain? dit Edmée; est-ce que tu ne te plais pas ici? est-ce que tu veux t'en aller?
--Je m'en irai si vous voulez, répondis-je; dites, voulez-vous ne me revoir jamais?
--Je ne veux point de cela, reprit-elle; vous resterez ici, n'est-ce pas?
--Commandez, répondis-je.
Elle me regarda avec beaucoup de surprise; je restais à genoux; elle s'appuya sur le dos de ma chaise.
--Moi, je suis sure que tu es très bon, dit-elle, comme si elle eût répondu à une objection intérieure; un Mauprat ne peut rien être à demi, et, du moment que tu as un bon quart d'heure, il est certain que tu dois avoir une noble vie.
--Je l'aurai, répondis-je.
--Vrai? dit-elle avec une joie naïve et bonne.
--Sur mon honneur, Edmée, et sur le tien! Oses-tu me donner une poignée de main?
--Certainement, dit-elle.
Elle me tendit la main; mais elle tremblait.
--Vous avez donc pris de bonnes résolutions? me dit-elle.
--J'en ai pris de telles, que vous n'aurez jamais un reproche à me faire, répondis-je. Et maintenant retirez-vous dans votre chambre, Edmée, et ne tirez plus les verrous; vous n'avez plus rien à craindre de moi; je ne voudrai jamais que ce que vous voudrez.
Elle attacha encore sur moi ses regards avec surprise, et, pressant ma main, elle s'éloigna, se retourna plusieurs fois pour me regarder encore, comme si elle n'eût pu croire à une si rapide conversion; puis enfin, s'étant arrêtée sur la porte, elle me dit d'une voix affectueuse:
--Il faut aller vous reposer aussi; vous êtes fatigué, vous êtes triste et très changé depuis deux jours. Si vous ne voulez pas m'affliger, vous vous soignerez, Bernard.
Elle me fit un signe de tête amical et doux. Il y avait dans ses grands yeux, creusés déjà par la souffrance, une expression indéfinissable, où la méfiance et l'espoir, l'affection et la curiosité, se peignaient alternativement et parfois tous ensemble.
--Je me soignerai, je dormirai, je ne serai pas triste, répondis-je.
--Et vous travaillerez?
--Et je travaillerai... Mais vous, Edmée, vous me pardonnerez tous les chagrins que je vous ai causés, et vous m'aimerez un peu.
--Et je vous aimerai beaucoup, répondit-elle, si vous êtes toujours comme ce soir.
Le lendemain, dès le point du jour, j'entrai dans la chambre de l'abbé; il était déjà levé et lisait.
--Monsieur Aubert, lui dis-je, vous m'avez proposé plusieurs fois de me donner des leçons; je viens vous prier de mettre à exécution votre offre obligeante.
J'avais passé une partie de la nuit à préparer cette phrase de début et le maintien que je voulais garder vis-à-vis de l'abbé. Sans le haïr au fond, car je sentais bien qu'il était bon et n'en voulait qu'à mes défauts, je me sentais beaucoup d'amertume contre lui. Je reconnaissais bien intérieurement que je méritais tout le mal qu'il avait dit de moi à Edmée; mais il me semblait qu'il eût pu insister un peu plus sur ce bon côté dont il n'avait dit qu'un mot en passant, et qui n'avait pu échapper à un homme aussi sagace que lui. J'étais donc décidé à rester très froid et très fier à son égard. Pour cela, je pensais avec assez de logique que je devais montrer beaucoup de docilité tant que durerait la leçon, et qu'aussitôt après, je devais le quitter avec un remerciement très bref. En un mot, je voulais l'humilier dans son emploi de précepteur, car je n'ignorais pas qu'il tenait son existence de mon oncle, et qu'à moins de renoncer à cette existence ou de se montrer ingrat, il ne pouvait se refuser à faire mon éducation. En ceci, je raisonnais très bien, mais d'après un très mauvais sentiment; et, par la suite, j'en eus tant de regret, que je lui en fis une sorte de confession amicale, avec demande d'absolution.
Mais, pour ne pas anticiper sur les événements, je dirai que les premiers jours de ma conversion me vengèrent pleinement des préventions trop bien fondées, à beaucoup d'égards, de cet homme, qui eût mérité le nom de juste, octroyé par Patience, si une habitude de méfiance n'eût gêné ses premiers mouvements. Les persécutions dont il avait été si longtemps l'objet avaient développé en lui ce sentiment de crainte instinctive qu'il conserva toute sa vie, et qui rendit toujours sa confiance difficile, et d'autant plus flatteuse et plus touchante peut-être. J'ai remarqué ce caractère, par la suite, chez beaucoup de prêtres honnêtes. Ils ont généralement l'esprit de charité, mais non le sentiment de l'amitié.