Mauprat

Part 11

Chapter 113,822 wordsPublic domain

--Prétend-elle cela, la sainte fille de Dieu? Eh bien, si elle le croit, je veux agir en sage et vous donner un bon conseil, maître Bernard Mauprat. Voulez-vous l'entendre?

--Il paraît que tout le monde ici se mêle de conseiller. N'importe, j'écoute.

--Vous êtes amoureux de votre cousine.

--Vous êtes bien hardi de faire une pareille question.

--Ce n'est pas une question, c'est un fait. Eh bien, je vous dis, moi: faites-vous aimer de votre cousine et soyez son mari.

--Et pourquoi me portez-vous cet intérêt, maître Patience?

--Parce que je sais que vous le méritez.

--Qui vous l'a dit? l'abbé?

--Non pas.

--Edmée?

--Un peu. Et cependant elle n'est pas bien amoureuse de vous, au moins. Mais c'est votre faute.

--Comment cela, Patience?

--Parce qu'elle veut que vous deveniez savant, et vous, vous ne le voulez pas. Ah! si j'avais votre âge, moi, pauvre Patience, et si je pouvais, sans étouffer, me tenir enfermé dans une chambre seulement deux heures par jour, et si tous ceux que je rencontre s'occupaient de m'instruire! si l'on me disait: «Patience, voilà ce qui s'est fait hier; Patience, voilà ce qui se fera demain.» Mais baste! il faut que je trouve tout moi-même, et c'est si long, que je mourrai de vieillesse avant d'avoir trouvé le dixième de ce que je voudrais savoir. Mais écoutez, j'ai encore une raison pour désirer que vous épousiez Edmée.

--Laquelle, bon monsieur Patience?

--C'est que ce La Marche ne lui convient pas. Je le lui ai dit, oui-da! et à lui aussi, et à l'abbé, et à tout le monde. Ce n'est pas un homme, cela. Cela sent bon comme tout un jardin; mais j'aime mieux le moindre brin de serpolet.

--Ma foi! je ne l'aime guère non plus, moi. Mais si ma cousine l'aime, hein! Patience?

--Votre cousine ne l'aime pas. Elle le croit bon, elle le croit _véritable_; elle se trompe, et il la trompe, et il trompe tout le monde. Je le sais, moi, c'est un homme qui n'a pas de _cela_ (et Patience posait la main sur son cœur). C'est un homme qui dit toujours: «Moi, la vertu! moi, les infortunés! moi, les sages, les amis du genre humain, etc., etc.» Eh bien, moi, Patience, je sais qu'il laisse mourir de faim de pauvres gens à la porte de son château. Je sais que, si on lui disait: «Donne ton château, mange du pain noir, donne tes terres, fais-toi soldat, et il n'y aura plus d'infortunés dans le monde, le genre humain, comme tu dis, sera sauvé», l'_homme_ dirait: «Merci, je suis seigneur de mes terres, et je ne suis pas soûl de mon château.» Oh! je les connais bien, ces _faux bons!_ Quelle différence avec Edmée! Vous ne savez pas cela, vous! Vous l'aimez parce qu'elle est belle comme la marguerite des prés, et moi je l'aime parce qu'elle est bonne comme la lune qui éclaire tout le monde. C'est une fille qui donne tout ce qu'elle a, qui ne porterait pas un joyau, parce qu'avec l'or d'une bague, on peut faire vivre un homme pendant un an. Et, si elle rencontre dans son chemin un petit pied d'enfant blessé, elle ôtera son soulier pour le lui donner et s'en ira pied nu. Et puis, c'est un cœur qui va droit, voyez-vous. Si demain le village de Sainte-Sévère allait la trouver en masse et lui dire: «Demoiselle, c'est assez vivre dans la richesse; donnez-nous ce que vous avez, et travaillez à votre tour.--C'est juste, mes bons enfants», dirait-elle. Et gaiement elle irait mener les troupeaux aux champs! Sa mère était de même; car, voyez-vous, j'ai connu sa mère toute jeune, comme elle est à présent, et la vôtre aussi, da! Et c'était une maîtresse femme, charitable, juste. Et vous en tenez, à ce qu'on dit.

--Hélas! non, répondis-je, saisi d'attendrissement par le discours de Patience. Je ne connais ni la charité ni la justice.

--Vous n'avez pu encore les pratiquer; mais cela est écrit dans votre cœur, je le sais, moi. On dit que je suis sorcier, et je le suis un peu. Je connais un homme tout de suite. Vous souvenez-vous de ce que vous m'avez dit un jour sur la fougère de Validé? Vous étiez avec Sylvain; moi, j'étais avec Marcasse. Vous me dîtes qu'un honnête homme vengeait ses querelles lui-même. Et à propos, monsieur Mauprat, si vous n'êtes pas content des excuses que je vous ai faites à la tour Gazeau, il faut le dire. Voyez, il n'y a personne ici, et, tout vieux que je suis, j'ai encore le poignet aussi bon que vous; nous pouvons nous allonger quelques bons coups, c'est le droit de nature; et, quoique je n'approuve pas cela, je ne refuse jamais de donner réparation à qui la demande. Je sais qu'il y a des hommes qui mourraient de chagrin s'ils n'étaient pas vengés, et moi qui vous parle, il m'a fallu plus de cinquante ans pour oublier un affront que j'ai reçu... et, quand j'y pense encore, ma haine pour les nobles se réveille, et je me fais un crime d'avoir pu pardonner dans mon cœur à quelques-uns.

--Je suis pleinement satisfait, maître Patience, et je sens, au contraire, de l'amitié pour vous.

--Ah! c'est que je gratte l'œil qui vous démange! Bonne jeunesse! Allons, Mauprat, du courage. Suivez les conseils de l'abbé, c'est un juste. Tâchez de plaire à votre cousine, c'est une étoile du firmament. Connaissez la vérité; aimez le peuple; détestez ceux qui le détestent; soyez prêt à vous sacrifier pour lui... Écoutez, écoutez! je sais ce que je dis; faites-vous l'ami du peuple.

--Le peuple est-il donc meilleur que la noblesse, Patience? De bonne foi, et puisque vous êtes un sage, dites la vérité.

--Le peuple vaut mieux que la noblesse, parce que la noblesse l'écrase et qu'il le souffre! Mais il ne le souffrira peut-être pas toujours. Enfin, il faut que vous le sachiez; vous voyez bien ces étoiles? Elles ne changeront pas, elles seront à la même place et verseront autant de feu dans dix mille ans qu'aujourd'hui; mais, avant cent ans, avant moins peut-être, il y aura bien des changements sur la terre. Croyez-en un homme qui pense à la vérité et qui ne se laisse pas égarer par les grands airs des forts. Le pauvre a assez souffert; il se tournera contre le riche, et les châteaux tomberont, et les terres seront dépecées. Je ne verrai pas cela, mais vous le verrez; il y aura dix chaumières à la place de ce parc, et dix familles vivront de son revenu. Il n'y aura plus ni valets, ni maîtres, ni vilains, ni seigneurs. Il y aura des nobles qui crieront haut et qui ne céderont qu'à la force, comme eussent fait vos oncles s'ils eussent vécu, comme fera M. de La Marche, malgré ses beaux discours. Il y en aura qui s'exécuteront généreusement comme Edmée, et comme vous, si vous écoutez la sagesse. Et alors il sera bon pour Edmée qu'elle ait pour mari un homme et non pas un brin de muguet. Il sera bon que Bernard Mauprat sache pousser une charrue ou tuer le gibier du bon Dieu, pour nourrir sa famille; car le vieux Patience sera couché sous l'herbe du cimetière et ne pourra rendre à Edmée les services qu'il aura reçus. Ne riez pas de ce que je dis, jeune homme; c'est la voix de Dieu qui dit cela. Voyez le ciel. Les étoiles vivent en paix, et rien ne dérange leur ordre éternel. Les grosses ne mangent pas les petites, et nulle ne se précipite sur ses voisines. Or un temps viendra où le même ordre régnera parmi les hommes. Les méchants seront balayés par le vent du Seigneur. Assurez vos jambes, seigneur Mauprat, afin de rester debout et de soutenir Edmée; c'est Patience qui vous avertit, Patience qui ne vous veut que du bien. Mais il y en aura d'autres qui voudront le mal, et il faut que les bons se fassent forts.

Nous étions arrivés jusqu'à la chaumière de Patience. Il s'était arrêté à la barrière de son petit enclos, et, une main appuyée sur les barreaux, gesticulant de l'autre, il parlait avec énergie. Son regard brillait comme la flamme, son front était baigné de sueur; il y avait en lui quelque chose de puissant comme la parole des vieux prophètes, et la simplicité plus que plébéienne de son accoutrement rehaussait encore la fierté de son geste et l'onction de sa voix. La Révolution française a fait savoir, depuis ce temps, qu'il y avait dans le peuple de fougueuses éloquences et une implacable logique; mais ce que je voyais en ce moment était si neuf pour moi et me fit une telle impression, que mon imagination sans règle et sans frein se laissa entraîner aux terreurs superstitieuses de l'enfance. Il me tendit la main, et j'obéis à cet appel avec plus d'effroi que de sympathie. Le sorcier de la tour Gazeau, suspendant sur ma tête la chouette ensanglantée, venait de repasser devant mes yeux.

XI

Lorsque, accablé de lassitude, je m'éveillai le lendemain, tous les incidents de la veille m'apparurent comme un songe. Il me sembla qu'Edmée, en me parlant de devenir ma femme, avait voulu reculer mes espérances indéfiniment par un leurre perfide; et, quant à l'effet des paroles du sorcier, je ne me les rappelais pas sans une profonde humiliation. Quoi qu'il en soit, cet effet était produit. Les émotions de cette journée avaient laissé en moi une trace ineffaçable; je n'étais déjà plus l'homme de la veille, et je ne devais jamais redevenir complètement celui de la Roche-Mauprat.

Il était tard, et j'avais réparé dans la matinée seulement les heures de mon insomnie. Je n'étais pas levé, et déjà j'entendais sur le pavé de la cour résonner le sabot du cheval de M. de La Marche. Tous les jours, il arrivait à cette heure; tous les jours, il voyait Edmée aussitôt que moi, et, ce jour-là même, ce jour où elle avait voulu me persuader de compter sur sa main, il allait poser avant moi son fade baiser sur cette main qui m'appartenait. Cette pensée réveilla tous mes doutes. Comment Edmée souffrait-elle ses assiduités, si elle avait réellement l'intention d'en épouser un autre que lui? Peut-être n'osait-elle pas l'éloigner; peut-être était-ce à moi de le faire. Je ne savais pas les usages du monde où j'entrais. L'instinct me conseillait de m'abandonner à mes impétueuses inspirations, et l'instinct parlait haut.

Je m'habillai à la hâte. J'entrai au salon pâle et en désordre; Edmée était pâle aussi. La matinée était pluvieuse et fraîche. On avait fait du feu dans la vaste cheminée. Étendue dans sa bergère, elle chauffait ses petits pieds en sommeillant. C'était l'attitude nonchalante et transie qu'elle avait eue durant ses jours de maladie. M. de La Marche lisait la gazette à l'autre bout de la chambre. En voyant Edmée brisée plus que moi par les émotions de la veille, je sentis ma colère tomber, et, m'approchant d'elle, je m'assis sans bruit et la regardai avec attendrissement.

--C'est vous, Bernard? me dit-elle sans faire un mouvement et sans ouvrir les yeux.

Elle avait les coudes appuyés sur les bras de son fauteuil et les mains gracieusement entrelacées sous son menton. Les femmes avaient à cette époque et presque en toute saison les bras demi-nus. J'aperçus à celui d'Edmée une petite bande de taffetas d'Angleterre qui me fit battre le cœur. C'était la légère blessure que je lui avais faite la veille contre le grillage de la croisée. Je soulevai doucement la dentelle qui retombait sur son coude, et, enhardi par son demi-sommeil, j'appuyai mes lèvres sur cette chère blessure. M. de La Marche pouvait me voir, et il me voyait en effet, et j'agissais à dessein. Je brûlais d'avoir une querelle avec lui. Edmée tressaillit et devint toute rouge; mais, reprenant aussitôt un air d'enjouement plein d'indolence:

--En vérité, Bernard, me dit-elle, vous êtes galant ce matin comme un abbé de cour. N'auriez-vous pas fait quelque madrigal la nuit dernière?

Je fus singulièrement mortifié de cette raillerie; mais, payant d'assurance à mon tour:

--Oui, j'en ai fait un hier au soir à la fenêtre de la chapelle, répondis-je; et, s'il est mauvais, cousine, c'est votre faute.

--Dites que c'est la faute de votre éducation, reprit-elle en s'animant.

Et elle n'était jamais plus belle que lorsque sa fierté et sa vivacité naturelles se réveillaient.

--M'est avis que j'ai beaucoup trop d'éducation, en effet, répondis-je, et que, si j'écoutais davantage mon bon sens naturel, vous ne me railleriez pas tant.

--Il me semble, en vérité, que vous faites assaut d'esprit et de métaphores avec Bernard, dit M. de La Marche en pliant son journal d'un air indifférent et en se rapprochant de nous.

--Je l'en tiens quitte, répondis-je, blessé de cette impertinence; qu'elle garde son esprit pour vos pareils.

Je me levai pour l'affronter, mais il ne parut pas s'en apercevoir; et, s'adossant à la cheminée avec une incroyable aisance, il dit, en se penchant vers Edmée, d'une voix douce et presque affectueuse:

--Qu'a-t-il donc? comme s'il se fut informé de la santé de son petit chien.

--Que sait-on? répondit Edmée du même ton.

Puis elle se leva en ajoutant:

--J'ai trop mal à la tête pour rester là. Donnez-moi le bras pour remonter dans ma chambre.

Elle sortit appuyée sur lui; je restai stupéfait.

J'attendis, résolu à l'insulter dès qu'il serait revenu au salon; mais l'abbé entra, et, peu après, mon oncle Hubert. Ils se mirent à causer de sujets qui m'étaient tout à fait étrangers (et il en était ainsi de presque tous les sujets de conversation). Je ne savais que faire pour me venger; mais je n'osais me trahir en présence de mon oncle. Je sentais ce que je devais au respect et aux droits de l'hospitalité. Jamais je ne m'étais fait une telle violence à la Roche-Mauprat. L'outrage et la colère se manifestaient spontanément; je faillis mourir dans l'attente de ma vengeance. Plusieurs fois le chevalier, remarquant l'altération de mes traits, me demanda avec bonté si j'étais malade. M. de La Marche ne parut s'apercevoir ni se douter de rien. L'abbé seul m'examinait avec attention. Je surprenais ses yeux bleus, ou la pénétration naturelle se voilait toujours sous une habitude de timidité, attachés sur moi avec inquiétude. L'abbé ne m'aimait pas. Il m'était facile de voir que ses manières douces et enjouées devenaient froides comme malgré lui dès qu'il s'adressait à moi; je remarquais même qu'en tout temps, son visage s'attristait à mon approche.

Me sentant près de m'évanouir, tant la contrainte que je subissais était hors de mes habitudes et au-dessus de mes forces, j'allai me jeter sur l'herbe du parc. C'était là mon refuge dans toutes mes agitations. Ces grands chênes, cette mousse centenaire qui pendait à toutes les branches, ces fleurs de bois pâles et odorantes, emblèmes des douleurs cachées, c'étaient là les amis de mon enfance, les seuls que j'eusse retrouvés sans altération dans la vie sociale comme dans la vie sauvage. Je cachai mon visage dans mes mains; je ne me rappelle pas avoir souffert davantage dans aucune des calamités de ma vie. Pourtant j'en éprouvai de bien réelles par la suite, et, à tout prendre, j'eusse dû m'estimer heureux, au sortir du rude et périlleux métier de coupe-jarret, de trouver tant de biens inespérés, affection, sollicitude, richesse, liberté, enseignement, bons conseils et bons exemples. Mais il est certain que, pour passer d'un état de l'âme à un état opposé, même du mal au bien, même de la douleur à la jouissance et de la fatigue au repos, il faut que l'homme souffre, et que, dans cet enfantement d'une nouvelle destinée, tous les ressorts de son être se tendent jusqu'à se briser. Ainsi, à l'approche de l'été, le ciel se couvre de sombres nuées, et la terre, frémissante, semble prête à s'anéantir sous les coups de la tempête.

Je n'étais occupé en ce moment qu'à chercher un moyen d'assouvir ma haine contre M. de La Marche, sans trahir et sans laisser même soupçonner le lien mystérieux dont je me prévalais auprès d'Edmée. Quoique rien ne fût moins en vigueur à la Roche-Mauprat que la sainteté du serment, les seules lectures que j'eusse faites étant, comme je vous l'ai dit, quelques ballades de chevalerie, je m'étais pris d'un romanesque amour pour la fidélité des promesses, et c'était à peu près la seule vertu que j'eusse acquise. Le secret dû à Edmée me retenait donc invinciblement.

--Mais ne trouverai-je pas, me disais-je, quelque prétexte plausible pour me jeter sur mon ennemi et pour l'étrangler?

À dire vrai, cela n'était pas facile avec un homme qui semblait avoir un parti pris de politesse et de prévenances à mon égard.

Dans ces perplexités, j'oubliai l'heure du dîner, et, quand je vis le soleil descendre derrière les tours du château, je me dis trop tard que mon absence avait dû être remarquée, et que je ne pourrais rentrer sans subir ou les brusques questions d'Edmée ou ce clair et froid regard de l'abbé, qui me semblait toujours éviter le mien, et que je surprenais tout à coup plongeant au plus profond de ma conscience.

Je résolus de ne rentrer qu'à la nuit, et je m'étendis sur l'herbe, essayant de dormir pour reposer ma tête brisée. Je m'endormis en effet. Quand je m'éveillai, la lune montait dans le ciel, encore rouge des feux du soir. Le bruit qui m'avait fait tressaillir était bien léger; mais il est des sons qui frappent le cœur avant de frapper l'oreille, et les plus subtiles émanations de l'amour pénètrent quelquefois la plus rude organisation. La voix d'Edmée venait de prononcer mon nom à peu de distance, derrière le feuillage. D'abord je crus avoir rêvé; je restai immobile, je retins mon haleine et j'écoutai. C'était elle qui se rendait chez le solitaire avec l'abbé. Ils s'étaient arrêtés dans le sentier couvert, à cinq ou six pas de moi, et ils causaient à demi-voix, mais de cette manière distincte qui, dans les confidences, donne à l'attention tant de solennité.

--Je crains, disait Edmée, qu'il ne fasse un esclandre à M. de La Marche; quelque chose de plus sérieux encore, que sait-on? Vous ne connaissez pas Bernard.

--Il faut à tout prix l'éloigner d'ici, répondit l'abbé. Vous ne pouvez vivre de la sorte, continuellement exposée à la brutalité d'un brigand.

--Il est certain que ce n'est pas vivre. Depuis qu'il a mis le pied ici, je n'ai pas eu un instant de liberté. Prisonnière dans ma chambre, ou forcée de recourir à la protection de mes amis, je n'ose faire un pas. C'est tout au plus si je puis descendre l'escalier, et je ne traverse pas la galerie sans envoyer Leblanc en éclaireur. La pauvre fille, qui m'a vue si brave, me croit folle. Cette contrainte est odieuse. Je ne dors plus que sous les verrous. Et voyez, l'abbé, je ne marche pas sans un poignard, ni plus ni moins qu'une héroïne de ballade espagnole.

--Et, si ce malheureux vous rencontre et vous effraye, vous vous en frapperez le sein, n'est-ce pas? De pareilles chances ne peuvent s'accepter. Edmée, il faut trouver le moyen de changer une position qui n'est pas tenable. Je conçois que vous ne vouliez pas lui ôter l'amitié de votre père, en confessant à celui-ci la monstrueuse transaction que vous avez été forcée de faire avec ce bandit à la Roche-Mauprat. Mais, quoi qu'il arrive... Ah! ma pauvre Edmée, je ne suis pas un homme de sang, mais je me prends vingt fois le jour à déplorer que mon caractère de prêtre m'empêche de provoquer cet homme et de vous en débarrasser à jamais.

Ce charitable regret, exprimé si naïvement à mon oreille, me donna une violente démangeaison de me montrer brusquement, ne fût-ce que pour mettre à l'épreuve l'humeur guerrière de l'abbé; mais j'étais enchaîné par le désir de surprendre enfin les véritables sentiments et les véritables desseins d'Edmée à mon égard.

--Soyez donc tranquille, dit-elle d'un air dégagé; s'il lasse ma patience, je n'hésiterai nullement à lui planter cette lame dans la joue. Je suis bien sûre qu'une petite saignée calmera son ardeur.

Alors ils se rapprochèrent de quelques pas.

--Écoutez-moi, Edmée, dit l'abbé en s'arrêtant de nouveau; nous ne pouvons parler de cela devant Patience; ne rompons pas cet entretien sans conclure quelque chose. Vous arrivez avec Bernard à la crise imminente. Il me semble, mon enfant, que vous ne faites pas tout ce que vous devriez faire pour prévenir les malheurs qui peuvent nous frapper; car tout ce qui vous sera funeste nous le sera à tous et nous frappera au fond du cœur.

--Je vous écoute, mon excellent ami, répondit Edmée, grondez-moi, conseillez-moi.

En même temps, elle s'adossa contre l'arbre au pied duquel j'étais couché parmi les broussailles et les hautes herbes. Je pense qu'elle eût pu me voir, car je la voyais distinctement; mais elle était loin de soupçonner que je contemplais sa figure céleste, sur laquelle la brise faisait passer alternativement l'ombre des feuilles agitées et les pâles diamants que la lune sème dans les bois.

--Je dis, Edmée, reprit l'abbé en croisant ses bras sur sa poitrine et en se frappant le front par instants, que vous ne jugez pas nettement votre situation. Tantôt elle vous afflige au point que vous perdez toute espérance et que vous voulez vous laisser mourir (oui, ma chère enfant, au point que votre santé en est visiblement altérée), et tantôt, je dois vous le dire, au risque de vous fâcher un peu, vous envisagez vos périls avec une légèreté et un enjouement qui m'étonnent.

--Ce dernier reproche est délicat, mon ami, répondit-elle; mais laissez-moi me justifier. Votre étonnement vient de ce que vous ne connaissez pas bien la race Mauprat. C'est une race indomptable, incorrigible, et dont il ne peut sortir que des _casse-têtes_ ou des _coupe-jarrets._ À ceux que l'éducation a le mieux rabotés, il reste encore bien des nœuds: une fierté souveraine, une volonté de fer, un profond mépris pour la vie. Vous voyez que, malgré sa bonté adorable, mon père est si vif parfois, qu'il casse sa tabatière en la posant sur la table, lorsque vos arguments l'emportent sur les siens en politique, ou lorsque vous le gagnez aux échecs. Pour moi, je sens que mes veines sont aussi larges que si j'étais née dans les nobles rangs du peuple, et je ne crois pas que jamais aucun Mauprat ait brillé à la cour par la grâce de ses manières. Comment donc voudriez-vous que je fisse grand cas de la vie, étant née brave? Il est pourtant des instants de faiblesse ou je me décourage de reste et m'apitoie sur mon sort comme une vraie femme que je suis. Mais que l'on me fâche, que l'on me menace, et le sang de la race forte se ranime; et alors, ne pouvant briser mon ennemi, je me croise les bras et me mets à rire de pitié de ce qu'il espère me faire peur. Tenez, l'abbé, que ceci ne vous paraisse pas une exagération; car, demain, ce soir peut-être, ce que je dis peut se réaliser: depuis que ce couteau de nacre, qui n'a pas l'air bien matamore, mais qui est bon, voyez, a été affilé par don Marcasse (qui s'y entend), je ne l'ai quitté ni jour ni nuit, et mon parti a été pris.