Mauprat

Part 10

Chapter 104,037 wordsPublic domain

Depuis quelques jours, ma souffrance était excitée au dernier point; je ne trouvais d'autre moyen de m'y soustraire qu'en buvant beaucoup à souper, afin d'être à peu près abruti à cette heure, si douloureuse et si blessante pour moi, où elle quittait le salon après avoir embrassé son père, donné sa main à baiser à M. de La Marche, et dit en passant devant moi: «Bonsoir, Bernard!» d'un ton qui semblait dire: «Aujourd'hui finit comme hier, et demain finira comme aujourd'hui.»

C'est en vain que j'allais m'asseoir dans le fauteuil le plus voisin de la porte, de manière qu'elle ne pût sortir sans que son vêtement effleurât le mien, je n'en obtenais jamais autre chose, et je n'avançais pas ma main pour solliciter la sienne; car elle me l'eût accordée d'un air négligent, et je crois que je l'eusse brisée dans ma colère.

Grâce aux larges libations du souper, je parvenais à m'enivrer silencieusement et tristement. Je m'enfonçais ensuite dans mon fauteuil de prédilection, et j'y restais sombre et assoupi jusqu'à ce que, les fumées du vin étant dissipées, j'allasse promener dans le parc mes rêves insensés et mes projets sinistres.

On ne semblait pas s'apercevoir de cette grossière habitude. Il y avait pour moi dans la famille tant d'indulgence et de bonté, qu'on craignait de me faire la plus légitime observation; mais on avait très bien remarqué ma honteuse passion pour le vin, et le curé en avisa Edmée. Un soir, à souper, elle me regarda fixement à plusieurs reprises et avec une expression étrange. Je la regardais à mon tour, espérant qu'elle me provoquerait; mais nous en fûmes quittes pour un échange de regards malveillants. En sortant de table, elle me dit tout bas, très vite et d'un ton impérieux:

--Corrigez-vous de boire, et apprenez tout ce que l'abbé vous enseignera.

Cet ordre et ce ton d'autorité, loin de me donner de l'espérance, me parurent si révoltants, que toute ma timidité se dissipa en un instant. J'attendis l'heure où elle montait à sa chambre, et je sortis un peu avant elle pour aller l'attendre sur l'escalier.

--Croyez-vous, lui dis-je, que je sois dupe de vos mensonges, et que je ne m'aperçoive pas très bien, depuis un mois que je suis ici sans que vous m'adressiez la parole, que vous m'avez berné comme un sot? Vous m'avez menti, et, aujourd'hui, vous me méprisez, parce que j'ai eu l'honnêteté de croire à votre parole.

--Bernard, me dit-elle d'un ton froid, ce n'est pas ici le lieu et l'heure de nous expliquer.

--Oh! je sais bien, repris-je, que ce ne sera jamais le lieu ni l'heure selon vous; mais je saurai les trouver, n'en doutez pas. Vous avez dit que vous m'aimiez; vous m'avez jeté les bras au cou, et vous m'avez dit, en m'embrassant, ici, je sens encore vos lèvres sur ma joue: «Sauve-moi, et je jure par l'Évangile, par l'honneur, par le souvenir de ma mère et de la tienne, que je t'appartiendrai.» Je sais bien que vous avez dit tout cela parce que vous aviez peur de ma force; et, ici, je sais bien que vous me fuyez parce que vous avez peur de mon droit. Mais vous n'y gagnerez rien; je jure que vous ne vous jouerez pas longtemps de moi.

--Je ne vous appartiendrai jamais, répondit-elle avec une froideur de plus en plus glaciale, si vous ne changez pas de langage, de manières et de sentiments. Tel que vous êtes, je ne vous crains pas. Je pouvais, lorsque vous me paraissiez bon et généreux, vous céder moitié par peur et moitié par sympathie; mais, du moment que je ne vous aime plus, je ne vous crains pas davantage. Corrigez-vous, instruisez-vous, et nous verrons.

--Fort bien, lui dis-je; voilà une promesse que j'entends. J'agirai en conséquence, et, ne pouvant être heureux, je serai vengé.

--Vengez-vous tant qu'il vous plaira, dit-elle; cela fera que je vous mépriserai.

Elle tira, en parlant ainsi, un papier de son sein et le brûla tranquillement à la flamme de sa bougie.

--Qu'est-ce que vous faites là? lui dis-je.

--Je brûle une lettre que je vous avais écrite, répondit-elle. Je voulais vous faire entendre raison, mais c'est bien inutile; on ne s'explique pas avec les brutes.

--Vous allez me donner cette lettre! m'écriai-je en me jetant sur elle pour lui arracher le papier enflammé.

Mais elle le retira brusquement, et, l'éteignant dans sa main avec intrépidité, elle jeta le flambeau à mes pieds et s'échappa dans les ténèbres. Je la poursuivis en vain. Elle gagna la porte de son appartement avant moi et la poussa sur elle. J'entendis tirer les verrous, et la voix de Mlle Leblanc qui demandait à sa jeune maîtresse la cause de sa frayeur.

--Ce n'est rien, répondit la voix tremblante d'Edmée; c'est une espièglerie.

Je descendis au jardin et j'arpentai les allées d'un pas effréné. À cette fureur succéda la plus profonde tristesse. Edmée, fière et audacieuse, me paraissait plus belle et plus désirable que jamais. Il est de la nature de tous les désirs de s'irriter et de s'alimenter de la résistance. Je sentis que je l'avais offensée, qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'aimerait peut-être jamais, et, sans renoncer à la criminelle résolution de la posséder par la force, je cédai à la douleur que me causait sa haine. J'allai m'appuyer au hasard contre un mur sombre, et, cachant ma tête dans mes mains, j'exhalai des sanglots désespérés. Ma robuste poitrine se brisait, et mes larmes ne la soulageaient pas à mon gré. J'aurais voulu rugir, et je mordais mon mouchoir pour ne pas céder à cette tentation. Le bruit sinistre de mes cris étouffés éveilla l'attention d'une personne qui priait dans la chapelle, de l'autre côté du mur où je m'étais adossé à tout hasard. Une fenêtre en ogive, garnie de ses meneaux de pierre surmontés d'un trèfle, était située immédiatement à la hauteur de ma tête.

--Qui donc est là? demanda une figure pâle qu'éclairait le rayon oblique de la lune à son lever.

En reconnaissant Edmée, je voulus m'éloigner; mais elle passa son beau bras entre les meneaux et me saisit par le collet de mon habit en me disant:

--Pourquoi donc pleurez-vous, Bernard?

Je cédai à cette douce violence, moitié honteux d'avoir laissé surprendre le secret de ma faiblesse, moitié ravi de voir qu'Edmée n'y était pas insensible.

--Quel chagrin avez-vous donc? reprit-elle. Qui peut vous arracher de tels sanglots?

--Vous me méprisez, vous me haïssez, et vous demandez pourquoi je souffre, pourquoi je suis en colère!

--C'est donc de colère que vous pleurez? dit-elle en retirant son bras.

--C'est de colère et d'autre chose encore, répondis-je.

--Mais quoi encore? dit Edmée.

--Je n'en sais rien; peut-être de chagrin, comme vous avez dit. Le fait est que je souffre; ma poitrine se brise. Il faut que je vous quitte, Edmée, et que j'aille vivre au milieu des bois. Je ne puis pas rester ici.

--Pourquoi souffrez-vous tant? Expliquez-vous, Bernard; voici l'occasion de nous expliquer.

--Oui, avec un mur entre nous. Je conçois que vous n'ayez pas peur de moi ici.

--Et pourtant je ne vous témoigne que de l'intérêt, il me semble, et n'ai-je pas été aussi affectueuse il y a une heure, lorsqu'il n'y avait pas un mur entre nous?

--Je crois que vous n'êtes pas craintive, Edmée, parce que vous avez toujours la ressource d'éviter les gens ou de les attraper avec de belles paroles. Ah! on m'avait bien dit que toutes les femmes sont menteuses et qu'il n'en faut aimer aucune.

--Qui est-ce qui vous disait cela? votre oncle Jean, ou votre oncle Gaucher, ou votre grand-père Tristan?

--Raillez, raillez-moi tant que vous voudrez! Ce n'est pas ma faute si j'ai été élevé par eux. Mais ils pouvaient dire parfois quelque chose de vrai.

--Bernard, voulez-vous que je vous dise pourquoi ils croyaient les femmes menteuses?

--Dites.

--C'est qu'ils employaient la violence et la tyrannie avec des êtres plus faibles qu'eux. Toutes les fois qu'on se fait craindre, on risque d'être trompé. Lorsque, dans votre enfance, Jean vous frappait, n'avez-vous jamais évité ses brutales corrections en déguisant vos petites fautes?

--C'est vrai: c'était ma seule ressource.

--La ruse est donc, sinon le droit, du moins la ressource des opprimés. Ne le sentez-vous pas?

--Je sens que je vous aime, et qu'il n'y a pas là de motif pour que vous me trompiez.

--Aussi qui vous dit que je vous trompe?

--Vous m'avez trompé; vous m'avez dit que vous m'aimiez, vous ne m'aimiez pas.

--Je vous aimais, parce que je vous voyais, partagé entre de détestables principes et un cœur généreux, pencher vers la justice et l'honnêteté. Et je vous aime parce que je vois que vous triomphez des mauvais principes, et que vos méchantes inspirations sont suivies des larmes d'un bon cœur. Voilà ce que je puis vous dire devant Dieu et la main sur la conscience, aux heures où je vous vois tel que vous êtes. Il y a d'autres moments où vous me semblez si au-dessous de vous-même que je ne vous reconnais plus et que je crois ne pas vous aimer. Il ne tient qu'à vous, Bernard, que je ne doute jamais ni de vous ni de moi.

--Et comment faut-il faire pour cela?

--Vous corriger de vos mauvaises habitudes, ouvrir l'oreille aux bons conseils, le cœur aux préceptes de la morale. Vous êtes un sauvage, Bernard, et soyez bien sûr que ce n'est ni votre gaucherie à faire un salut ni votre ignorance à tourner un compliment qui me choquent en vous. Au contraire, ce serait à mes yeux un charme très grand s'il y avait de grandes idées et de nobles sentiments sous cette rudesse. Mais vos sentiments et vos idées sont comme vos manières, et c'est là ce que je ne puis souffrir. Je sais que ce n'est pas votre faute, et, si je vous voyais décidé à vous corriger, je vous aimerais autant à cause de vos défauts qu'à cause de vos qualités. La compassion entraîne l'affection; mais je n'aime pas le mal, je ne peux pas l'aimer, et, si vous le cultivez en vous-même, au lieu de l'extirper, je ne peux pas vous aimer. Comprenez-vous cela?

--Non.

--Comment, non?

--Non, vous dis-je. Je ne sens pas qu'il y ait du mal en moi. Si vous n'êtes pas choquée du peu de grâce de mes jambes, du peu de blancheur de mes mains et du peu d'élégance de mes paroles, je ne sais plus ce que vous haïssez en moi. J'ai entendu de mauvais préceptes dès mon enfance, mais je ne les ai pas acceptés. Je n'ai jamais cru qu'il fût permis de commettre de mauvaises actions, ou du moins je ne l'ai jamais trouvé agréable. Quand j'ai fait le mal, j'ai été contraint par la force. J'ai toujours détesté mes oncles et leur conduite. Je n'aime pas la souffrance d'autrui; je n'aime à dépouiller personne; je méprise l'argent, dont on faisait un dieu à la Roche-Mauprat; je sais être sobre et je boirais de l'eau toute ma vie, quoique j'aime le vin, s'il fallait, comme mes oncles, répandre le sang pour me procurer un bon souper. Cependant j'ai combattu avec eux; cependant j'ai bu avec eux; pouvais-je faire autrement? Aujourd'hui que je peux me conduire comme je veux, à qui fais-je du mal? Votre abbé, qui parle de vertu, me prend-il pour un assassin et pour un voleur? Ainsi, avouez-le, Edmée, vous savez bien que je suis honnête; vous ne me croyez pas méchant; mais je vous déplais parce que je n'ai pas d'esprit, et vous aimez M. de La Marche parce qu'il sait dire des niaiseries dont je rougirais.

--Et si, pour me plaire, dit-elle en souriant, après m'avoir écouté avec beaucoup d'attention, et sans retirer sa main, que j'avais prise à travers le grillage; si, pour être préféré à M. de La Marche, il fallait acquérir de l'esprit, comme vous dites, ne le feriez-vous pas?

--Je n'en sais rien, répondis-je après un instant d'hésitation; peut-être serais-je assez fou pour cela, car je ne comprends rien au pouvoir que vous avez sur moi; mais ce serait une grande lâcheté et une grande folie.

--Pourquoi, Bernard?

--Parce qu'une femme qui aime un homme, non pas pour son bon cœur, mais pour son bel esprit, ne vaut guère la peine que je me donnerais. Voilà ce qu'il me semble.

Elle garda le silence à son tour et me dit ensuite en me pressant la main:

--Vous avez bien plus de sens et d'esprit qu'on ne croirait. Me voilà forcée d'être tout à fait sincère avec vous et de vous avouer que, tel que vous êtes, et quand même vous ne devriez jamais changer, j'ai pour vous une estime et une amitié qui dureront autant que ma vie. Soyez sûr de cela, Bernard, quelque chose que je puisse vous dire dans un moment de colère, car vous savez que je suis très vive: cela est de famille. Le sang des Mauprat ne coulera jamais aussi tranquillement que celui des autres humains. Ménagez donc ma fierté, vous qui savez si bien ce que c'est que la fierté; ne vous targuez jamais avec moi des droits acquis. L'affection ne se commande pas, elle se demande ou s'inspire: faites que je vous aime toujours; ne me dites jamais que je suis forcée de vous aimer.

--Cela est juste, en effet, répondis-je; mais pourquoi me parlez-vous quelquefois comme si j'étais forcé de vous obéir? Pourquoi, ce soir, m'avez-vous _défendu_ de boire et _ordonné_ d'étudier?

--Parce que, si on ne peut commander à l'affection qui n'existe pas, on peut du moins commander à l'affection qui existe, et c'est parce que je suis sûre de la vôtre que je lui commande.

--C'est bien! m'écriai-je avec transport; j'ai donc le droit de commander à la vôtre aussi, puisque vous m'avez dit qu'elle existait certainement... Edmée, je vous commande de m'embrasser.

[Figure 05]

--Laissez, Bernard, s'écria-t-elle, vous me cassez le bras. Voyez, vous m'avez écorchée contre le grillage.

--Pourquoi Vous êtes-vous retranchée contre moi? lui dis-je eh couvrant de mes lèvres la légère blessure que je lui avais faite au bras. Ah! que je suis malheureux! Maudit grillage! Edmée, si vous vouliez pencher votre tête, je pourrais vous embrasser... vous embrasser comme ma sœur. Edmée, que craignez-vous?

--Mon bon Bernard, répondit-elle, dans le monde où je vis, on n'embrasse même pas sa sœur, et nulle part on ne s'embrasse en secret. Je vous embrasserai devant mon père, tous les jours si vous voulez, mais jamais ici.

--Vous ne m'embrasserez jamais! m'écriai-je, rendu à mes fureurs accoutumées. Et votre promesse? et mes droits?...

--Si nous nous marions ensemble.... dit-elle avec embarras, quand vous aurez reçu l'éducation que je vous supplie de recevoir...

--Mort de ma vie! vous moquez-vous? Est-il question de mariage entre nous? Nullement; je ne veux pas de votre fortune, je vous l'ai dit.

--Ma fortune et la vôtre n'en font plus qu'une, répondit-elle. Entre parents aussi proches que nous le sommes, le tien et le mien sont des mots sans valeur. Jamais la pensée ne me viendra de vous croire cupide. Je sais que vous m'aimez, que vous travaillerez à me le prouver, et qu'un jour viendra où votre amour ne me fera plus peur, parce que je pourrai l'accepter à la face du ciel et des hommes.

--Si c'est là votre idée, repris-je tout à fait distrait de mes sauvages transports par la direction nouvelle qu'elle donnait à mes pensées, ma position est bien différente; mais, à vous dire vrai, il faut que j'y réfléchisse... Je n'avais pas songé que vous l'entendriez ainsi...

--Et comment voulez-vous que je puisse l'entendre différemment? reprit-elle. Une demoiselle ne se déshonore-t-elle pas en se donnant à un autre homme que son époux? Je ne veux pas me déshonorer, vous ne le voudriez pas non plus, vous qui m'aimez; vous ne voudriez pas me faire un tort irréparable. Si vous aviez cette intention, vous seriez mon plus mortel ennemi.

--Attendez, Edmée, attendez, repris-je; je ne puis rien vous dire de mes intentions, je n'en ai jamais eu d'arrêtées à votre égard. Je n'ai eu que des désirs, et jamais je n'ai pensé à vous sans devenir fou. Vous voulez que je vous épouse? Eh! pourquoi donc, mon Dieu?

--Parce qu'une jeune fille qui se respecte ne peut appartenir à un homme sans la pensée, sans la résolution, sans la certitude de lui appartenir toujours. Ne savez-vous pas cela?

--Il y a tant de choses que je ne sais pas, ou auxquelles je n'ai jamais pensé!

--L'éducation vous apprendrait, Bernard, ce que vous devez penser des choses qui vous intéressent le plus, de votre position, de vos devoirs, de vos sentiments. Vous ne voyez clair ni dans votre cœur ni dans votre conscience. Moi qui suis habituée à m'interroger sur toute chose et à me gouverner moi-même, comment voulez-vous que je prenne pour maître un homme soumis à l'instinct et guidé par le hasard?

--Pour maître! pour mari! Oui, je comprends que vous ne puissiez soumettre votre vie tout entière à un animal de mon espèce... Mais je ne vous demandais pas cela, moi!... et je n'y puis penser sans frémir!

--Il faut que vous y pensiez cependant, Bernard; pensez-y beaucoup, et, quand vous l'aurez fait, vous sentirez la nécessité de suivre mes conseils et de mettre votre esprit en rapport avec la nouvelle position où vous êtes entré en quittant la Roche-Mauprat; quand vous aurez reconnu cette nécessité, vous me le direz, et alors nous prendrons plusieurs résolutions nécessaires.

Elle retira doucement sa main d'entre les miennes, et je crois qu'elle me dit bonsoir, mais je ne l'entendis pas. Je restai absorbé dans mes pensées, et, quand je relevai la tête pour lui parler, elle n'était plus là. J'allai à la chapelle; elle était rentrée dans sa chambre par une tribune supérieure qui communiquait avec ses appartements.

Je retournai dans le jardin, je m'enfonçai dans le parc et j'y restai toute la nuit. Ma conversation avec Edmée m'avait jeté dans un monde nouveau. Jusque-là, je n'avais pas cessé d'être l'homme de la Roche-Mauprat, et je n'avais pas prévu que je pusse ou que je dusse cesser de l'être; sauf les habitudes qui avaient changé avec les circonstances, j'étais resté dans le cercle étroit de mes pensées. Au sein de toutes les choses nouvelles qui m'environnaient, je me sentais blessé de leur puissance réelle et je raidissais ma volonté en secret, afin de ne pas me sentir humilié. Je crois qu'avec la persévérance et la force dont j'étais doué, rien n'eût pu me faire sortir de ce retranche ment d'obstination, si Edmée ne s'en fût mêlée. Les biens vulgaires de la vie, les satisfactions du luxe, n'avaient pour moi d'autre charme que celui de la nouveauté. Le repos du corps me pesait, et le calme de cette maison, pleine d'ordre et de silence, m'eût écrasé, si la présence d'Edmée et l'orage de mes désirs ne l'eussent remplie de mes agitations et peuplée de mes fantômes. Je n'avais pas désiré un seul instant devenir le chef de cette maison, le maître de cette fortune, et je venais, avec plaisir, d'entendre Edmée rendre justice à mon désintéressement. Cependant je répugnais encore à l'idée d'associer deux buts si distincts, ma passion et mes intérêts. J'errai dans le parc en proie à mille incertitudes, et je gagnai la campagne sans m'en apercevoir. La nuit était magnifique. La pleine lune versait des flots de sa lumière sereine sur les guérets altérés par la chaleur du jour. Les plantes flétries se relevaient sur leur tige, chaque feuille semblait aspirer par tous ses pores l'humide fraîcheur de la nuit. Je ressentais aussi cette douce influence; mon cœur battait avec force, mais avec régularité. J'étais inondé d'une vague espérance; l'image d'Edmée flottait devant moi sur les sentiers des prairies et n'excitait plus ces douloureux transports, ces fougueuses aspirations qui m'avaient dévoré.

Je traversais un lieu découvert où quelques massifs de jeunes arbres coupaient çà et là les verts steppes des pâturages. De grands bœufs d'un blond clair, agenouillés sur l'herbe courte, immobiles, paraissaient plongés dans de paisibles contemplations. Des collines adoucies montaient vers l'horizon, et leurs croupes veloutées semblaient jouer dans les purs reflets de la lune. Pour la première fois de ma vie, je sentis les beautés voluptueuses et les émanations sublimes de la nuit. J'étais pénétré de je ne sais quel bien-être inconnu; il me semblait que, pour la première fois aussi, je voyais la lune, les coteaux et les prairies. Je me souvenais d'avoir entendu dire à Edmée qu'il n'y avait pas de plus beau spectacle que celui de la nature, et je m'étonnais de ne l'avoir pas su jusque-là. J'eus par instants la pensée de me mettre à genoux et de prier Dieu; mais je craignais de ne pas savoir lui parler et de l'offenser en le priant mal. Vous avouerai-je une singulière fantaisie qui me vint comme une révélation enfantine de l'amour poétique au sein du chaos de mon ignorance? La lune éclairait si largement les objets, que je distinguais dans le gazon les moindres fleurettes. Une petite marguerite des prés me sembla si belle, avec sa collerette blanche frangée de pourpre et son calice d'or plein des diamants de la rosée, que je la cueillis et la couvris de baisers, en m'écriant, dans une sorte d'égarement délicieux:

--C'est toi, Edmée! oui, c'est toi! te voilà! tu ne me fuis plus!

Mais quelle fut ma confusion lorsqu'en me relevant je vis que j'avais un témoin de ma folie! Patience était debout devant moi.

Je fus si mécontent d'avoir été surpris dans un tel accès d'extravagance, que, par un reste d'habitude de coupe-jarret, je cherchai mon couteau à ma ceinture; mais je n'avais plus ni ceinture ni couteau. Mon gilet de soie à poches me fit souvenir que j'étais condamné à n'égorger plus personne. Patience sourit.

--Eh bien, eh bien, qu'y a-t-il? dit le solitaire avec calme et douceur; croyez-vous que je ne sache pas bien ce qui en est? Je ne suis pas si simple que je ne comprenne; je ne suis pas si vieux que je ne voie clair. Qui est-ce qui secoue les branches de mon if toutes les fois que la fille sainte est assise à ma porte? Qui est-ce qui nous suit comme un jeune loup, à pas comptés, sous le taillis, quand je reconduis la belle enfant chez son père? Et quel mal y a-t-il à cela? Vous êtes jeunes tous deux, vous êtes beaux tous deux, vous êtes parents, et, si vous vouliez, vous seriez un digne et honnête homme, comme elle est une digne et honnête fille.

Tout mon courroux était tombé en écoutant Patience parler d'Edmée. J'avais un si grand besoin de m'entretenir d'elle, que j'en aurais entendu dire du mal pour le seul plaisir d'entendre prononcer son nom. Je continuai ma promenade côte à côte avec Patience. Le vieillard marchait pieds nus dans la rosée. Il est vrai que ses pieds, ayant oublié depuis longtemps l'usage des chaussures, étaient arrivés à un degré de callosité qui les mettait à l'abri de tout. Il avait pour tout vêtement un pantalon de toile bleue qui, faute de bretelles, tombait sur ses hanches, et une chemise grossière. Il ne pouvait souffrir aucune contrainte dans ses habits, et sa peau, endurcie par le hâle, n'était sensible ni au chaud ni au froid. On l'a vu, jusqu'à plus de quatre-vingts ans, aller tête nue au soleil le plus ardent, et la veste entr'ouverte à la bise des hivers. Depuis qu'Edmée veillait à tous ses besoins, il était arrivé à une certaine propreté; mais, dans le désordre de sa toilette et sa haine pour tout ce qui dépassait les bornes du strict nécessaire, se retrouvait, sauf l'impudeur, qui lui avait toujours été odieuse, le cynique des anciens jours. Sa barbe brillait comme de l'argent. Son crâne chauve était si luisant, que la lune s'y reflétait comme dans l'eau. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête levée, comme un homme qui surveille son empire. Mais le plus souvent ses regards se perdaient vers le ciel, et il interrompait sa conversation pour dire en montrant la voûte étoilée:

--Voyez cela, voyez comme c'est beau!

C'est le seul paysan que j'aie vu admirer le ciel, ou tout au moins c'est le seul que j'aie vu se rendre compte de son admiration.

--Pourquoi, maître Patience, lui dis-je, pensez-vous que je serais un honnête homme _si je voulais?_ Croyez-vous donc que je ne le sois pas?

--Oh! ne soyez pas fâché, répondit-il; Patience a le droit de tout dire. N'est-ce pas le fou du château?

--Edmée prétend que vous en êtes le sage, au contraire.