Part 1
GEORGE SAND
MAUPRAT
DIX COMPOSITIONS PAR LE BLANT
GRAVÉES À L'EAU-FORTE PAR H. TOUSSAINT
COLLECTION CALMANN LÉVY
A. QUANTIN, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
7, RUE SAINT-BENOIT, PARIS
MDCCCLXXXVI
TABLE
MAUPRAT
Notice
Dédicace
... _Je me cramponnais avec frayeur à la croupière du cheval ou à l'habit de mon grand-père_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
--_Vous êtes un misérable! dit Edmée en me repoussant de sa cravache_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Mon oncle Laurent, mortellement blessé, venait expirer sous nos yeux_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Je pris Edmée dans mes bras et la portai à l'autre bord du ruisseau_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Je couvrais de mes lèvres la blessure que j'avais faite à Edmée_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Edmée me passa l'anneau au doigt, en adressant quelques reproches à l'abbé_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Jean Mauprat était debout auprès du lit_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Edmée avait reconnu Jean Mauprat sous le capuchon du moine_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Edmée était étendue par terre, baignant dans son sang_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
... _Pendant que Marcasse accomplissait son périlleux trajet, deux coups de feu partirent de la tour_...--Dessin de J. LE BLANT, gravure de H. TOUSSAINT
FIN DE LA TABLE
NOTICE
_Quand j'écrivis le roman de Mauprat à Nohant, en 1846, je crois, je venais de plaider en séparation. Le mariage, dont, jusque-là, j'avais combattu les abus, laissant peut-être croire, faute d'avoir suffisamment développé ma pensée, que j'en méconnaissais l'essence, m'apparaissait précisément dans toute la beauté morale de son principe._
_À quelque chose malheur est bon, pour qui sait réfléchir: plus je venais de voir combien il est pénible et douloureux d'avoir à rompre de tels liens, plus je sentais que ce qui manque au mariage, ce sont des éléments de bonheur et d'équité d'un ordre trop élevé pour que la société actuelle s'en préoccupe. La société s'efforce, au contraire, de rabaisser cette institution sacrée, en l'assimilant à un contrat d'intérêts matériels; elle l'attaque de tous les côtés à la fois, par l'esprit de ses mœurs, par ses préjugés, par son incrédulité hypocrite._
_Tout en faisant un roman, pour m'occuper et me distraire, la pensée me vint de peindre un amour exclusif, éternel, avant, pendant et après le mariage. Je fis donc le héros de mon livre proclamant, à quatre-vingts ans, sa fidélité pour la seule femme qu'il eût aimée._
_L'idéal de l'amour est certainement la fidélité éternelle. Les lois morales et religieuses ont voulu consacrer cet idéal; les faits matériels le troublent, les lois civiles sont faites de manière à le rendre souvent impossible ou illusoire; mais ce n'est pas ici le lieu de le prouver. Le roman de Mauprat n'a pas été alourdi par cette préoccupation; seulement, le sentiment qui me pénétrait particulièrement à l'époque où je l'écrivis se résume dans ces paroles de Mauprat vers la fin de l'ouvrage: «Elle fut la seule femme que j'aimai dans toute ma vie; Jamais aucune autre n'attira mon regard et ne connut l'étreinte de ma main._»
GEORGE SAND.
5 juin 1851.
À GUSTAVE PAPET
Quoique la mode proscrive peut-être l'usage patriarcal des dédicaces, je te prie, frère et ami, d'accepter celle d'un conte qui n'est pas nouveau pour toi. Je l'ai recueilli en partie dans les chaumières de notre vallée Noire. Puissions-nous vivre et mourir là, en redisant chaque soir notre invocation chérie:
_Sancta simplicitas!_
GEORGE SAND.
MAUPRAT
Sur les confins de la Marche et du Berry, dans le pays qu'on appelle la Varenne, et qui n'est qu'une vaste lande coupée de bois de chênes et de châtaigniers, on trouve, au plus fourré et au plus désert de la contrée, un petit château en ruine, tapi dans un ravin, et dont on ne découvre les tourelles ébréchées qu'à environ cent pas de la herse principale. Les arbres séculaires qui l'entourent et les roches éparses qui le dominent l'ensevelissent dans une perpétuelle obscurité, et c'est tout au plus si, en plein midi, on peut franchir le sentier abandonné qui y mène, sans se heurter contre les troncs noueux et les décombres qui l'obstruent à chaque pas. Ce sombre ravin et ce triste castel, c'est la Roche-Mauprat.
Il n'y a pas longtemps que le dernier des Mauprat, qui cette propriété tomba en héritage, en fit enlever la toiture et vendre tous les bois de charpente; puis, comme s'il eut voulu donner un soufflet à la mémoire de ses ancêtres, il fit jeter à terre le portail, éventrer la tour du nord, fendre du haut en bas le mur d'enceinte, et partit avec ses ouvriers, secouant la poussière de ses pieds, et abandonnant son domaine aux renards, aux orfraies et aux vipères. Depuis ce temps, quand les bûcherons et les charbonniers qui habitent les huttes éparses aux environs passent dans la journée sur le haut du ravin de la Roche-Mauprat, ils sifflent d'un air arrogant ou envoient à ces ruines quelque énergique malédiction; mais, quand le jour baisse et que l'engoulevent commence à glapir du haut des meurtrières, bûcherons et charbonniers passent en silence, pressant le pas, et, de temps en temps, font un signe de croix pour conjurer les mauvais esprits qui règnent sur ces ruines.
J'avoue que, moi-même, je n'ai jamais côtoyé ce ravin, la nuit, sans éprouver un certain malaise; et je n'oserais pas affirmer par serment que, dans certaines nuits orageuses, je n'aie pas fait sentir l'éperon à mon cheval pour en finir plus vite avec l'impression désagréable que me causait ce voisinage.
C'est que, dans mon enfance, j'ai placé le nom de Mauprat entre ceux de Cartouche et de la Barbe-Bleue, et qu'il m'est souvent arrivé alors de confondre, dans des rêves effrayants, les légendes surannées de l'Ogre et de Croquemitaine avec les faits tout récents qui ont donné une sinistre illustration, dans notre province, à cette famille des Mauprat.
Souvent, à la chasse, lorsque mes camarades et moi, nous quittions l'affût pour aller nous réchauffer au tas de charbons allumés que les ouvriers surveillent toute la nuit, j'ai entendu ce nom fatal expirer sur leurs lèvres à notre approche. Mais, lorsqu'ils nous avaient reconnus, et qu'ils s'étaient bien assurés que le spectre d'aucun de ces brigands n'était caché parmi nous, ils nous racontaient, à demi-voix, des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, et que je me garderai bien de vous communiquer, désolé que je suis d'en avoir noirci et endolori ma mémoire.
Ce n'est pas que le récit que j'ai à vous faire soit précisément agréable et riant. Je vous demande pardon, au contraire, de vous envoyer aujourd'hui une narration si noire; mais, dans l'impression qu'elle m'a faite, il se mêle quelque chose de si consolant et, si j'ose m'exprimer ainsi, de si sain à l'âme, que vous m'excuserez, j'espère, en faveur des conclusions. D'ailleurs, cette histoire vient de m'être racontée; vous en demandez une: l'occasion est trop belle pour ma paresse ou pour ma stérilité.
C'est la semaine dernière que j'ai enfin rencontré Bernard Mauprat, ce dernier de la famille, qui, ayant depuis longtemps fait divorce avec son infâme parenté, a voulu constater, par la démolition de son manoir, l'horreur que lui causaient les souvenirs de son enfance. Ce Bernard est un des hommes les plus estimés du pays; il habite une jolie maison de campagne vers Châteauroux, en pays de plaine. Me trouvant près de chez lui avec un de mes amis qui le connaît, j'exprimai le désir de le voir; et mon ami, me promettant une bonne réception, m'y conduisit sur-le-champ.
Je savais en gros l'histoire remarquable de ce vieillard; mais j'avais toujours vivement souhaité d'en connaître les détails, et surtout de les tenir de lui-même. C'était pour moi tout un problème philosophique à résoudre que cette étrange destinée. J'observai donc ses traits, ses manières et son intérieur avec un intérêt particulier.
Bernard Mauprat n'a pas moins de quatre-vingts ans, quoique sa santé robuste, sa taille droite, sa démarche ferme et l'absence de toute infirmité annoncent quinze ou vingt ans de moins. Sa figure m'eût semblé extrêmement belle, sans une expression de dureté qui faisait passer, malgré moi, les ombres de ses pères devant mes yeux. Je crains fort qu'il ne leur ressemble physiquement. C'est ce que lui seul eût pu nous dire, car ni mon ami ni moi n'avons connu aucun des Mauprat; mais c'est ce que nous nous gardâmes bien de lui demander.
Il nous sembla que ses domestiques le servaient avec une promptitude et une ponctualité fabuleuses pour des valets berrichons. Néanmoins, à la moindre apparence de retard, il élevait la voix, fronçait un sourcil encore très noir sous ses cheveux blancs, et murmurait quelques paroles d'impatience qui donnaient des ailes aux plus lourds. J'en fus presque choqué d'abord; je trouvais que cette manière d'être sentait un peu trop le Mauprat. Mais, à la manière douce et quasi paternelle dont il leur parlait un instant après, et à leur zèle, qui me sembla bien différent de la crainte, je me réconciliai bientôt avec lui. Il avait, d'ailleurs, pour nous une exquise politesse, et s'exprimait dans les termes les plus choisis. Malheureusement, à la fin du dîner, une porte qu'on négligeait de fermer, et qui amenait un vent froid sur son vieux crâne, lui arracha un jurement si terrible, que, mon ami et moi, nous échangeâmes un regard de surprise. Il s'en aperçut.
--Pardon, messieurs, nous dit-il; je vois bien que vous me trouvez un peu inégal; vous voyez peu de chose; je suis un vieux rameau heureusement détaché d'un méchant tronc et transplanté dans la bonne terre, mais toujours noueux et rude comme le houx sauvage de sa souche. J'ai eu encore bien de la peine avant d'en venir à l'état de douceur et de calme où vous me trouvez. Hélas! je ferais, si je l'osais, un grand reproche à la Providence: c'est de m'avoir mesuré la vie aussi courte qu'aux autres humains. Quand, pour se transformer de loup en homme, il faut une lutte de quarante ou cinquante ans, il faudrait vivre cent ans par delà pour jouir de sa victoire. Mais à quoi cela pourrait-il me servir? ajouta-t-il avec un accent de tristesse. La fée qui m'a transformé n'est plus là pour jouir de son ouvrage. Bah! il est bien temps d'en finir!
Puis il se tourna vers moi, et, me regardant avec ses grands yeux noirs étrangement animés:
--Allons, petit jeune homme, me dit-il, je sais ce qui vous amène: vous êtes curieux de mon histoire. Venez près du feu, et soyez tranquille. Tout Mauprat que je suis, je ne vous mettrai pas en guise de bûche. Vous ne pouvez me faire un plus grand plaisir que de m'écouter. Votre ami vous dira pourtant que je ne parle pas facilement de moi: je crains trop souvent d'avoir affaire à des sots; mais j'ai entendu parler de vous, je sais votre caractère et votre profession: vous êtes observateur et narrateur, c'est-à-dire, excusez-moi, curieux et bavard.
Il se prit à rire, et je m'efforçai de rire aussi, tout en commençant à craindre qu'il ne se moquât de nous; et, malgré moi, je pensais aux mauvais tours que son grand-père s'amusait à jouer aux curieux imprudents qui allaient le voir. Mais il mit amicalement son bras sous le mien, et, me faisant asseoir devant un bon feu, auprès d'une table chargée de tasses:
--Ne vous fâchez pas, me dit-il; je ne peux pas, à mon âge, guérir de l'ironie héréditaire; la mienne n'a rien de féroce. À parler sérieusement, je suis charmé de vous recevoir et de vous confier l'histoire de ma vie. Un homme aussi infortuné que je l'ai été mérite de trouver un historiographe fidèle, qui lave sa mémoire de tout reproche. Écoutez-moi donc et buvez du café.
Je lui en offris une tasse en silence; il la refusa d'un geste et avec un sourire qui semblait dire: «Cela est bon pour votre génération efféminée.»
Puis il commença son récit en ces termes:
I
Vous ne demeurez pas très loin de la Roche-Mauprat, vous avez dû passer souvent le long de ces ruines; je n'ai donc pas besoin de vous en faire la description. Tout ce que je puis vous apprendre, c'est que jamais ce séjour n'a été aussi agréable qu'il l'est maintenant. Le jour où j'en fis enlever le toit, le soleil éclaira pour la première fois les humides lambris où s'était écoulée mon enfance, et les lézards auxquels je les ai cédés y sont beaucoup mieux logés que je ne le fus jadis. Ils peuvent au moins contempler la lumière du jour et réchauffer leurs membres froids au rayon de midi.
Il y avait la branche aînée et la branche cadette des Mauprat. Je suis de la branche aînée. Mon grand-père était ce vieux Tristan de Mauprat qui mangea sa fortune, déshonora son nom, et fut si méchant, que sa mémoire est déjà entourée de merveilleux. Les paysans croient encore voir apparaître son spectre alternativement dans le corps d'un sorcier qui enseigne aux malfaiteurs le chemin des habitations de la Varenne, et dans celui d'un vieux lièvre blanc qui se montre aux gens tentés de quelque mauvais dessein. La branche cadette n'existait plus, lorsque je vins au monde, que dans la personne de M. Hubert de Mauprat, qu'on appelait _le chevalier_ parce qu'il était dans l'ordre de Malte, et qui était aussi bon que son cousin l'était peu. Cadet de famille, il s'était voué au célibat; mais, resté seul de plusieurs frères et sœurs, il se fit relever de ses vœux et prit femme un an avant ma naissance. Avant de changer ainsi son existence, il avait fait, dit-on, de grands efforts pour trouver dans la branche aînée un héritier digne de relever son nom flétri et de conserver la fortune qui avait prospéré dans les mains de la branche cadette. Il avait essayé de remettre de l'ordre dans les affaires de son cousin Tristan, et plusieurs fois apaisé ses créanciers. Mais, voyant que ses bontés ne servaient qu'à favoriser les vices de la famille, et qu'au lieu de déférence et de gratitude, il ne trouverait jamais là que haine secrète et grossière jalousie, il renonça à tout accord, rompit avec ses cousins, et, malgré son âge avancé (il avait plus de soixante ans), il se maria afin d'avoir des héritiers. Il eut une fille, et là dut finir son espoir de postérité; car sa femme mourut, peu de temps après, d'une maladie violente que les médecins appelèrent colique de _miserere._ Il quitta le pays et ne revint plus que très rarement habiter ses terres, qui étaient situées à six lieues de la Roche-Mauprat, sur la lisière de la Varenne du Fromental. C'était un homme sage et juste, parce qu'il était éclairé, parce que son père n'avait pas repoussé l'esprit de son siècle et lui avait fait donner de l'éducation. Il n'en avait pas moins gardé un caractère ferme et un esprit entreprenant; et, comme ses aïeux, il se faisait gloire de porter en guise de prénom le surnom chevaleresque de _Casse-Tête_, héréditaire dans l'ancienne tige des Mauprat. Quant à la branche aînée, elle avait si mal tourné, ou plutôt elle avait gardé de telles habitudes de brigandage féodal, qu'on l'avait surnommée Mauprat Coupe-Jarret. Mon père, qui était le fils aîné de Tristan, fut le seul qui se maria. Je fus son unique enfant. Il est nécessaire de dire ici un fait que je n'ai su que fort tard. Hubert Mauprat, en apprenant ma naissance, me demanda à mes parents, s'engageant, si on le laissait absolument maître de mon éducation, à me constituer son héritier. Mon père fut tué par accident à la chasse à cette époque, et mon grand-père refusa l'offre du chevalier, déclarant que ses enfants étaient les seuls héritiers légitimes de la branche cadette, qu'il s'opposerait, par conséquent, de tout son pouvoir à une substitution en ma faveur. C'est alors que Hubert eut une fille. Mais lorsque, sept ans plus tard, sa femme mourut en lui laissant ce seul enfant, le désir qu'avaient les nobles de cette époque de perpétuer leur nom l'engagea à renouveler sa demande à ma mère. Je ne sais ce qu'elle répondit; elle tomba malade et mourut. Les médecins de campagne mirent encore en avant la colique de _miserere._ Mon grand-père était demeuré chez elle les deux derniers jours qu'elle passa en ce monde...
Versez-moi un verre de vin d'Espagne, car je sens le froid qui me gagne. Ce n'est rien, c'est l'effet que me produisent mes souvenirs quand je commence à les dérouler. Cela va se passer.
Il avala un grand verre de vin, et nous en fîmes autant; car nous avions froid aussi en regardant sa figure austère et en écoutant sa parole brève et saccadée. Il continua:
Je me trouvai donc orphelin à sept ans. Mon grand-père pilla dans la maison de ma mère tout l'argent et toutes les nippes qu'il put emporter; puis, laissant le reste et disant qu'il ne voulait point avoir affaire aux gens de loi, il n'attendit pas que la morte fut ensevelie, et, me prenant par le collet de ma veste, il me jeta sur la croupe de son cheval, en me disant:
--Ah çà! mon pupille, venez chez nous, et tâchez de ne pas pleurer longtemps; car je n'ai pas beaucoup de patience avec les marmots.
En effet, au bout de quelques instants, il m'appliqua de si vigoureux coups de cravache, que je cessai de pleurer et que, me rentrant en moi-même comme une tortue sous son écaille, je fis le voyage sans oser respirer.
C'était un grand vieillard, osseux et louche. Je crois le voir encore tel qu'il était alors. Cette soirée a laissé en moi d'ineffaçables traces. C'était la réalisation soudaine de toutes les terreurs que ma mère m'avait inspirées en me parlant de son exécrable beau-père et de ses brigands de fils. La lune, je m'en souviens, éclairait de temps à autre au travers du branchage serré de la forêt. Le cheval de mon grand-père était sec, vigoureux et méchant comme lui. Il ruait à chaque coup de cravache, et son maître ne les lui épargnait pas. Il franchissait, rapide comme un trait, les ravins et les petits torrents qui coupent la Varenne en tout sens. À chaque secousse, je perdais l'équilibre, et je me cramponnais avec frayeur à la croupière du cheval ou à l'habit de mon grand-père. Quant à lui, il s'inquiétait si peu de moi, que, si je fusse tombé, je doute qu'il eût pris la peine de me ramasser. Parfois, s'apercevant de ma peur, il m'en raillait, et, pour l'augmenter, faisait caracoler de nouveau son cheval. Vingt fois le découragement me prit, et je faillis me jeter à la renverse; mais l'amour instinctif de la vie m'empêcha de céder à ces instants de désespoir. Enfin, vers minuit, nous nous arrêtâmes brusquement devant une petite porte aiguë, et bientôt, le pont-levis se releva derrière nous. Mon grand-père me prit, tout baigné que j'étais d'une sueur froide, et me jeta à un grand garçon estropié, hideux, qui me porta dans la maison. C'était mon oncle Jean, et j'étais à la Roche-Mauprat.
[Figure 01]
Mon grand-père était dès lors, avec ses huit fils, le dernier débris que notre province eût conservé de cette race de petits tyrans féodaux dont la France avait été couverte et infestée pendant tant de siècles. La civilisation, qui marchait rapidement vers la grande convulsion révolutionnaire, effaçait de plus en plus ces exactions et ces brigandages organisés. Les lumières de l'éducation, une sorte de bon goût, reflet lointain d'une cour galante, et peut-être le pressentiment d'un réveil prochain et terrible du peuple, pénétraient dans les châteaux et jusque dans le manoir à demi rustique des gentillâtres. Même dans nos provinces du centre, les plus arriérées par leur situation, le sentiment de l'équité sociale l'emportait déjà sur la coutume barbare. Plus d'un mauvais garnement avait été obligé de s'amender en dépit de ses privilèges, et, en certains endroits, les paysans, poussés à bout, s'étaient débarrassés de leur seigneur, sans que les tribunaux eussent songé à s'emparer de l'affaire et sans que les parents eussent osé demander vengeance.
Malgré cette disposition des esprits, mon grand-père s'était longtemps maintenu dans le pays sans éprouver de résistance. Mais, ayant eu une nombreuse famille à élever, laquelle était pourvue comme lui de bon nombre de vices, il se vit enfin tourmenté et obsédé de créanciers que n'effarouchaient plus les menaces, et qui menaçaient eux-mêmes de lui faire un mauvais parti. Il fallut songer à éviter les recors d'un côté, et, de l'autre, les querelles qui naissaient à chaque instant, et dans lesquelles, malgré leur nombre, leur bon accord et leur force herculéenne, les Mauprat ne brillaient plus, toute la population se joignant à ceux qui les insultaient et se mettant en devoir de les lapider. Alors Tristan, ralliant sa lignée autour de lui, comme le sanglier rassemble, après la chasse, ses marcassins dispersés, se retira dans son castel, en fit lever le pont et s'y renferma avec dix ou douze manants, ses valets, tous braconniers ou déserteurs, qui avaient intérêt comme lui à se retirer du monde (c'était son expression) et à se mettre en sûreté derrière de bonnes murailles. Un énorme faisceau d'armes de chasse, canardières, carabines, escopettes, pieux et coutelas, fut dressé sur la plate-forme, et il fut enjoint au portier de ne jamais laisser approcher plus de deux personnes en deçà de la portée de son fusil.
Depuis ce jour, Mauprat et ses enfants rompirent avec les lois civiles, comme ils avaient rompu avec les lois morales. Ils s'organisèrent en bande d'aventuriers. Tandis que leurs amés et féaux braconniers pourvoyaient la maison de gibier, ils levaient des taxes illégales sur les métairies environnantes. Sans être lâches (et tant s'en faut), nos paysans, vous le savez, sont doux et timides par nonchalance, et par méfiance de la loi, que dans aucun temps ils n'ont comprise, et qu'aujourd'hui encore ils connaissent à peine. Aucune province de France n'a conservé plus de vieilles traditions et souffert plus longtemps les abus de la féodalité. Nulle part ailleurs, peut-être, on n'a maintenu, comme on l'a fait chez nous jusqu'ici, le titre de seigneur de la commune à certains châtelains, et nulle part il n'est aussi facile d'épouvanter le peuple par la nouvelle de quelque fait politique absurde et impossible. Au temps dont je vous parle, les Mauprat, seule famille puissante dans un rayon de campagnes éloignées des villes et privées de communications avec l'extérieur, n'eurent pas de peine à persuader à leurs vassaux que le servage allait être rétabli et que les récalcitrants seraient malmenés. Les paysans hésitèrent, écoutèrent avec inquiétude quelques-uns d'entre eux qui prêchaient l'indépendance, puis réfléchirent et prirent le parti de se soumettre. Les Mauprat ne demandaient pas d'argent. Les valeurs monétaires sont ce que le paysan de ces contrées réalise avec le plus de peine, ce dont il se dessaisit avec le plus de répugnance. _L'argent est cher_ est un de ses proverbes, parce que l'argent représente pour lui autre chose qu'un travail physique. C'est un commerce avec les choses et les hommes du dehors, un effort de prévoyance ou de circonspection, un marché, une sorte de lutte intellectuelle qui l'enlève à ses habitudes d'incurie, en un mot, un travail de l'esprit; et, pour lui, c'est le plus pénible et le plus inquiétant.
Les Mauprat, connaissant bien le terrain et n'ayant plus de grands besoins d'argent, puisqu'ils avaient renoncé à payer leurs dettes, réclamèrent seulement des denrées. L'un subit la surtaxe sur ses chapons, un autre sur ses veaux, un troisième fournit le blé, un quatrième le fourrage, et ainsi de suite. On avait soin de rançonner avec discernement, de demander à chacun ce qu'il pouvait donner sans se gêner outre mesure; on promettait à tous aide et protection, et, jusqu'à un certain point, on tenait parole. On détruisait les loups et les renards, on accueillait et on cachait les déserteurs, on aidait à frauder l'État, en intimidant les employés de la gabelle et les collecteurs de l'impôt.