Maudit soit l'Amour!

Part 9

Chapter 93,714 wordsPublic domain

--Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai la digestion moins amère, moi!

--L'abbé, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du coeur et comme vous n'avez pas de coeur...

--Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or, soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point avoir!

Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait.

C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à l'engourdissement où ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe, d'avoir cherché l'amour loin de Magda.

QUATRIÈME PARTIE

Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse, confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait d'elle.

Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de leurs deux vies, et, guidée par son coeur, elle accomplit des merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une science à éblouir les plus raffinés.

Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune. Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic. L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son coeur, pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son oeuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse de ses amis.

Fugeret, avec un dévouement de coeur admirable, l'entretenait dans ses idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son amant.

Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience. Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant. Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se passer.

Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie, dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle voulait surtout qu'il restât unique dans le coeur du jeune homme. Son ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une suavité.

Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de l'accoutumance.

Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui enfante des chimères et combat la réelle souffrance.

Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la convaincre.

Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait. Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance, jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout lui était matière à le combler de soins et d'amour.

Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait:

«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.»

Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait, elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses.

Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le coeur de Philippe, devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de ses impressions à lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se subtilisant de plus en plus.

Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour.

Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait. Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait malgré lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme? Aucune... et cela le désespérait.

Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite, un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait demandé:

--Magda, restez! il sera temps de nous quitter demain...

La pauvre femme souffrait de ces séparations plus encore que lui peut-être. Les motifs qui les obligeaient à se mettre en garde contre les curiosités ou les médisances possibles, devenaient, à la longue, une cause de refroidissement entre eux.

Un jour, elle dit:

--Nous avons l'air d'être condamnés à l'amour!

Et des larmes perlèrent, au bord de ses yeux.

Certains soirs où, chez Magdeleine, restés seuls dans le salon, ils causaient, les pieds sur les chenets, échangeant leurs pensées dans l'intimité du tête-à-tête, enveloppés d'une même alanguissante et parfaite entente d'esprit et de coeur, et qu'il leur eût été infiniment doux de prolonger ces heures jusqu'à l'éclosion de tendresses inconsciemment convoitées, il fallait cependant que Philippe s'éloignât, emportant le trouble d'un désir éveillé par Magda et qu'il allait peut-être reporter à une autre.

Qu'importe demain? L'heure ajournée pourrait-elle reparaître telle qu'ils la laissaient? Demain?... hélas... les sensations se dissipent, s'effacent, se perdent et ne renaissent jamais semblables. Qu'importe l'an, le mois, le jour, l'heure? C'est la minute, l'unique minute, celle qui détient le bonheur, qu'il faut savoir vivre, qu'il faut avoir le courage de saisir, où qu'elle se présente, en dût-on mourir.

* * * * *

* * * * *

Insensiblement, Philippe s'était donc laissé entraîner; la pensée que Magda, seule, possédait son coeur, calmait ses remords. D'abord, il avait passé des heures charmantes avec des femmes de rencontre, puis peu à peu il s'était lassé de leur ignorance, de leur sottise ou de leur cabotinisme, des prétentions et de la vanité de celles d'entre elles qui étaient instruites ou intelligentes. Il cherchait autre chose, s'écoeurait des sourires qui se paient et revenait toujours à Magdeleine, un peu navré et honteux de constater que sa vieille maîtresse, dont il ne pouvait s'empêcher de se sentir las de temps en temps, restait malgré tout la dispensatrice de cette rare et merveilleuse plénitude de sensations: l'ivresse des sens jointe à l'ivresse de l'âme.

En toute sincérité il lui disait:

--Vous êtes en moi comme mon sang; rien ne peut m'arracher de vous.

Magda, victime de son inextinguible tendresse, fut longtemps sans découvrir le grand détachement d'elle qui s'opérait en Philippe. Aveuglée par sa foi, sans se défier de lui, à l'exemple des mères elle voyait mal ces transformations morales, et ne s'apercevait pas que son amour, qui, pendant un temps, avait garanti de toute corruption l'âme du jeune homme, devenait impuissant à le détourner des curiosités inhérentes à son âge, curiosités d'abord insatisfaites ou endormies, dont elle avait retardé l'éclosion. Mais l'enfant s'était fait homme, et, de cet esprit pur, occupé seulement de son amour et de son art, surgissait tout à coup l'être repris par la vie, ramené à ses égoïsmes, au souci de son avenir, ambitieux de fortune et d'honneurs, préoccupations qui, lentement, tuent toutes les probités, tous les élans généreux.

Il était devenu celui dont le coeur demande plus qu'un coeur et ses désirs se multipliaient. La pauvre femme commençait à cruellement souffrir. L'idée d'un partage possible la faisait tressaillir de dégoût, elle n'y voulait pas croire, elle n'y croyait pas; et pourtant Philippe lui échappait. Elle se persuada, alors, qu'il n'était occupé que de son avenir, de son travail, et se fit ambitieuse pour lui, attirant chez elle les maîtres peintres, les choyant, s'intéressant à leurs oeuvres. Avec un soin infatigable, une préoccupation constante du bonheur de son amant, avec une finesse, une intelligence, un génie maternels, elle le poussa à l'étude. Elle fit faire discrètement et par les pairs de Philippe, du bruit autour de son nom, préparant ainsi sa célébrité. Parfois, il venait lui redire tel propos tenu à son sujet par tel chef d'école, et Magda y retrouvait l'expression de la pensée suscitée par elle. Avec une ruse charmante, elle s'extasiait, ravie vraiment de sentir son amour servir de marchepied à Philippe pour son avenir.

Il exposa, il vendit même. En dehors de son talent très réel, il fut bien lancé. Le public s'accoutuma à son nom, et bientôt il se vit classé parmi les jeunes «arrivés», à la suite d'un Salon où il avait présenté un très beau portrait de sa mère.

Magda triomphait en lui, il était son oeuvre d'amour. Mais le succès de son ami devint pour elle une source de douleur. Philippe, recherché, attiré, courtisé, lui appartenait moins. Pour le voir plus souvent, elle alla dans le monde. Presque chaque jour, le jeune homme arrivait chez elle, le soir, vers dix heures, causait, prenait le thé, la quittait, puis la rejoignait soit en soirée, soit au bal. Ces minutes, pendant lesquelles Magda le contemplait éprise de tout lui, le trouvait beau, le sentant bien à elle, la ravissaient.

Une nuit qu'en toilette pour le bal ils attendaient l'heure de se quitter et l'heure de se rejoindre, Magda eut une joie délirante en entendant Philippe dire:

--Que vous êtes belle, ce soir! Je ne veux pas que d'autres vous voient... si nous n'allions pas à cette fête?

Afin de ne pas laisser voir son bonheur elle répondit coquettement:

--Pourquoi? si je suis belle, c'est l'instant de me montrer. Partons vite au contraire.

--Non, je vous veux à moi seul, pour moi seul. Allons là-bas, dites, Magda?

Elle fit quelques faibles objections, car elle avait l'art de se faire désirer toujours, de ne pas saisir le caprice au vol afin qu'il devînt plus qu'un caprice, mais ce fut juste le temps voulu pour donner à leur escapade le charme d'un plaisir ardemment attendu.

S'enveloppant de sa longue pelisse doublée de chinchilla, elle la serra frileusement contre elle, et sembla toute juvénile et délicatement mince dans les reflets pâles et chatoyants de cette sortie de bal. Le trajet, dans le coupé de cercle de Philippe, lui parut un enchantement; il l'avait prise dans ses bras et la tenait blottie sur son coeur.

Ces recrudescences de tendresse plongeaient Magda plus avant dans ses illusions, qu'elle maintenait contre tous les sages conseils de sa raison. Elle avait alors quarante-six ans. Bien qu'en réalité elle ne parût pas son âge, elle était trop intelligente pour ne pas voir toutes les imperceptibles flétrissures qui, lentement, la faisaient vieille.

A trente-quatre ans, un homme est superbement jeune. La différence d'âge entre Philippe et elle s'accentuait et lui devenait terrible à supporter. Un jour, tante Rose ayant à lui parler entra chez elle au moment où, aidée de sa femme de chambre, elle achevait les infinis soins de toilette qu'elle avait coutume de prendre.

--Mais, Magdeleine,--s'écria tout à coup sa tante,--tu es folle de ton corps! ce n'est pas aux pieds du Christ que tu répandrais les parfums, mais sur toi-même.

Folle, oui, elle l'était... mais de lui, de son bien-aimé Philippe.

Elle se sentait si heureuse lorsqu'il aimait son parfum, lorsqu'il s'apercevait qu'une robe, un chapeau lui seyaient bien; et pourtant cela lui démontrait cruellement la différence de leur amour. Elle l'aimait, lui, en dehors de toutes recherches de coquetterie, elle aurait accepté qu'il fût considéré comme étant sans talent et laid, et que personne, hors elle, ne s'aperçût de sa valeur morale, de sa beauté physique. Elle l'aimait en dehors de toutes conventions, de toutes lois sociales et humaines, avec un dévouement absolu, une entière abnégation, puisque, ignoré, il eût été plus à elle, et que malgré cela elle employait tout son génie de femme, toutes ses influences, toutes les séductions de sa vie luxueuse, à le pousser vers la fortune et la gloire.

Magda demeura dans cette phase sinon heureuse, du moins supportable, pendant trois ans. Sans que rien semblât changé dans l'attitude de Montmaur, ses quarante-neuf ans la faisaient anxieuse de l'avenir. Un chagrin la hantait; elle avait des tristesses accablantes. Il lui semblait voir flotter dans l'air, autour d'elle, l'implacable sentence: «Tu vieillis!» Elle étudiait chacune de ses rides, les moindres flétrissures de sa chair.

Un soir qu'ils devaient se rejoindre dans un bal donné par madame de Nérans, Magda se sentit découragée. Les nombreuses lumières de son cabinet de toilette, le jeu savant des glaces, lui montraient un visage si douloureux qu'elle désespéra d'y amener l'éclat factice que sa volonté conquérait encore sur lui parfois. Tout près du miroir, elle regardait son front que deux rides creusaient, elle comptait les plis légers des commissures de ses yeux; l'air las répandu sur son visage la vieillissait peut-être plus encore que les rides; mais la pensée de voir Philippe l'emporta sur ces décevantes investigations. Usant d'artifices, avec un art surprenant, elle se fit le visage; l'oeil, allongé par un peu de noir bleuté, se détacha brillant sur le ton mat de la poudre de riz habilement étendue sur la peau. Pour dissimuler les rides du front, elle ébouriffa ses cheveux en une masse vaporeuse et sortit de ce travail si délicieusement fraîche que sa femme de chambre s'en extasia.

Lorsque, prête à partir, madame Mirbel se regarda, elle sourit: ses épaules, ses bras, qui étaient restés beaux, complétaient l'illusion de cette jeunesse factice. Ses lèvres rougies donnaient de l'éclat à ses dents; ayant la volonté d'être belle, elle l'était.

En entrant au bal, elle aperçut Philippe qui valsait. Quand il passa devant elle tenant enlacée une jeune fille, son supplice recommença; une jalousie terrible lui étreignit le coeur; ce couple si jeune la faisait se trouver si vieille! Que lui importaient les éloges recueillis à l'instant sur son passage? Sa vie se disjoignait de la vie de Philippe de toute la différence de leur âge. Sans songer que l'amour du jeune homme s'adressait à son coeur, à sa grande valeur morale et intellectuelle, au prix de son esprit elle eût voulu avoir vingt ans avec les gaucheries, les naïvetés des petits êtres tournoyants qui se remuaient devant elle, d'où les rires partaient comme des fusées, sans motif, pour un rien: une lame d'éventail brisée, une chaise bousculée, une fleur tombée d'un corsage. Ces choses et bien d'autres encore n'eussent pas mis un sourire sur ses lèvres, à elle! Ces fillettes, qu'elle aurait voulu dédaigner, lui paraissaient séduisantes et, malgré sa droiture, une sourde convoitise les lui faisait envier, si fraîches entre les bras de leurs valseurs.

Elle alla se dissimuler dans un petit salon presque obscur, séparé de la salle de danse par une simple draperie. Governeur et Tanis, rencontrés là, l'y suivirent. Leur amusante conversation dissipa pour un temps sa tristesse, mais ils la quittèrent. Se renversant alors dans un fauteuil, elle songea, la pensée bercée par le rythme des danses. Une voix de tête dont elle ne connaissait pas le timbre, la tira de sa rêverie en prononçant son nom.

--Tiens, où est donc madame Leprince-Mirbel?

--Elle a dû quitter ce salon...

Cette fois, Magda reconnut la voix de Philippe. Ils se reposaient un moment lui et sa danseuse, avant de se mêler aux autres couples. Magda prêta involontairement l'oreille et entendit la jeune fille demander:

--Cette disparition ne vous inquiète pas plus, monsieur?

--Pourquoi m'inquièterait-elle, mademoiselle?

--Je ne sais pas, moi... mes amies d'Istres m'ont dit que vous étiez un grand ami de cette dame.

--Oui, un grand ami bien humble parmi tous les grands amis qui l'entourent.

--Bien humble, mais bien cher... les d'Istres m'ont encore dit qu'elle vous aime beaucoup... oh! comme un fils, par exemple, ajouta-t-elle en voyant l'imperceptible mouvement qu'avait fait malgré lui Philippe, car elle est bien plus âgée que vous, n'est-ce pas?

--A peine de quelques années, mademoiselle...

--Ah?... je la croyais plus vieille... on dit qu'elle est très séduisante, qu'elle a beaucoup de charme; les femmes ne l'aiment pas, vous savez, parce que les hommes chantent ses louanges... Moi, je la trouve très bien... oh! on sent qu'elle lutte... Ainsi, les dentelles, le tulle dont elle s'enveloppe toujours, sont d'un art!... c'est drôle que presque tous les jeunes hommes aiment les vieilles femmes!

--Les hommes, mademoiselle, n'aiment pas la «vieille femme» en aimant madame Leprince-Mirbel; ils aiment un esprit élevé, un coeur, une âme, au-dessus de tous et de toutes, un être doué d'une intelligence si supérieure que je renonce à vous la dépeindre, votre jeunesse un peu... inexpérimentée ne saurait me comprendre.

--Vous me croyez donc bien sotte, monsieur?

--Sotte, que non pas! quoique la sottise soit, à tout prendre, meilleure à rencontrer que la malveillance.

--Vous me trouvez méchante, alors?

--Mon Dieu, mademoiselle, puisque vous m'avez fait l'honneur de me confier vos petites appréciations, je veux bien vous dire que je ne vous trouve ni méchante ni... rien enfin, seulement jeune... très jeune. La jeunesse devrait être naïve et bonne... la vôtre est peut-être un peu avancée pour son âge. Méditez ceci, mademoiselle: il faut être une grande personne très experte pour jouer impunément avec le feu... car il brûle.

Sa voix avait pris un ton dur; ils s'éloignèrent.

Magda se leva et ayant, d'une main un peu tremblante, écarté légèrement la tenture, vit Philippe reconduire la jeune fille à sa place. La pauvrette paraissait toute confuse; c'est à peine si elle répondit au profond salut que lui fit son danseur en la quittant.

Tout ce que le monde cache de haine sourde, de jalousie basse, de méchanceté hypocrite, surgissait tout à coup aux yeux de Magda. Ainsi flagellée par les propos de cette enfant, certainement inconsciente du mal qu'elle venait de faire, la pauvre femme, le coeur défaillant, aurait voulu fuir; elle avait chaud et des frissons la secouaient.

La misère de sa vie lui apparut. Aimer et vieillir, n'est-ce pas un supplice toujours renaissant? elle sentait qu'il lui fallait se détacher de cette pensée pour éviter la fatigue et la ruine complète de son corps, et, par une coïncidence douloureuse, tout l'y ramenait dès qu'elle tentait d'y échapper.

Rentrée dans son hôtel, elle passa la nuit à remuer ces tristesses et ne put s'endormir qu'à l'aide de l'éther. Avant que le sommeil vînt, dans la demi-hallucination de cette subtile ivresse qui donne la conception de problèmes facilement résolus, elle se demanda pourquoi elle persistait à aimer. Puisque son corps se flétrissait, il fallait s'en dépouiller, ne le compter pour rien, ne donner à Philippe que la pureté d'une tendresse d'âme. Rien ne la ferait plus souffrir alors. Philippe serait vraiment et chastement la joie de sa vie. Elle s'endormit ayant pris la résolution de se conformer à cette ligne de conduite.

Le matin au réveil, elle retrouva une à une ses pensées de la nuit et fut étonnée du calme relatif où elles la laissaient. Oui, elle se détacherait de Philippe, ne voulant pas qu'il la précédât dans ce renoncement. Cette jeune fille, en critiquant son âge, lui avait donné la peur horrible d'un dégoût possible venant de son amant. Ne lui faudrait-il pas, tôt ou tard, renoncer à ses caresses? Il était donc de toute habileté d'aller au-devant de cette phase et, avec toute la grâce, toutes les séductions encore en son pouvoir, de transformer leur amour en amitié.

Cela lui déchirait le coeur, mais cette abnégation étant la seule manière de conserver Philippe, Magdeleine s'y résolut.

Toute sa journée se passa, à méditer, à retourner en tous sens ce douloureux projet.

On était au printemps, cette jolie saison fraîche et ensoleillée, qui nous fait vivre dans des contrastes charmants de fleurs cueillies en pleins parterres et transportées au salon, où le feu adoucit l'âpreté de l'atmosphère.