Part 8
Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de coeur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art d'aimer de Philippe procédait de son coeur, non de son cerveau. Des baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant les étreignait, leur sang semblait avoir rompu ses artères pour couler en flux houleux à travers leur corps.
Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs yeux, eurent des éblouissements de joie.
En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle de son coeur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums sur elle et s'en imprégna toute.
Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait:
--«L'amour m'a rendu la jeunesse.»
Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un petit meuble de forme frêle.
--Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour.
Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à ses pieds:
--Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens.
Elle le releva, le baisa doucement au front et dit:
--Moi aussi, mon Philippe, je vous aime.
Le son de sa voix emplit de béatitude le coeur du jeune homme; ils se serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour s'arracher à ces tendresses...
Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai, montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.
Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi: était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui était attaché par les liens multiples de la chair et du coeur, de l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles.
La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups d'ailes, n'avait pas aigri leurs coeurs, détruit leurs espérances par des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son coeur saignât de la rupture ou de l'abandon.
Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve; chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller sur son honneur.
Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les réunissait au logis.
Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences: vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel.
Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle appliquait tous ses soins à la prolonger.
Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel avec mademoiselle Mercédès.
Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche qu'elle prenait enfin.
TROISIÈME PARTIE
Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme, avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois, l'assiégeaient.
Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui, doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement, deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride, l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.
Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères. Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une âme inquiète et douloureuse.
La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse.
Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le coeur tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce, confiante.
Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire, venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée: «Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui revenait à l'esprit.
Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis, disant entre deux bouffées de cigare:
--«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.»
Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre gaie, croyante, les larmes aux yeux, le coeur broyé. Parfois, la réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y trouvât, à la fin, des formules d'amour, son coeur, son vieux coeur, en demeurait angoissé.
L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr, est presque un épouvantail pour un jeune amant.
Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son coeur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité, et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe, par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour sera l'excuse de ma faute.»
Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au coeur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle dont le coeur était brûlé et ravagé d'amour.
Enfin, la fêlure fatale se produisit.
Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant l'hôtel faisait battre son coeur; dans le silence de la nuit, elle les entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore, emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants, emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son coeur. Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la gagnant, elle pleura.
A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur Fugeret se trouvait devant elle.
--Ma pauvre amie,--murmura-t-il, confus, en s'approchant--pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez que je l'ai vaillamment dissimulé.
Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la poitrine de Fugeret et se serra sur son coeur comme pour y puiser la force de réagir.
--Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup, devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon cerveau, à mon coeur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon coeur aime simplement et il croit, lui!
--Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller, non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie, décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une décision. Voulez-vous rompre?
--Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus tout...
--Et lui?
--Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme.
--Alors quoi?
--Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi qui laisse son coeur et son esprit libres... Alors, j'appréhende l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment pour pouvoir l'accepter.
--Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant, voulez-vous que, très délicatement, je sonde le coeur de Philippe? S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur mon dévouement absolu.
--Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur, ont-ils comme vous surpris mon secret?
--Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve.
--Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins triste depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé, voulez-vous?
Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse expression d'un coeur souffrant.
Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée. Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance, Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun coeur une si délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée, d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait. Alors pourquoi la tromper, pourquoi?
Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre, et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal assorties, lentement creusaient un abîme.
Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda; mais chaque fois, il sortait écoeuré de ces débauches, avec une grande honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps.
Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:
«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture, plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?»
Avec la divination que donnent les souffrances du coeur, madame Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui rendre compte de ses démarches.
Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies, élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté juvénile qui emplit de joie le coeur de celle-ci. Bientôt ses réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de tante Rose se multiplia et lui fut même disputé.
Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:
--Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez préoccupée, pourtant?
--Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon!
--Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre beau Philippe, tout simplement.
--Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui peut-il être jaloux?
--Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout à l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour vous rejoindre.
--Ah, docteur, quel petit moyen!
--Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un coeur dont on ne peut se passer.
Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant lourdement le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle. La pauvre femme sentait son coeur battre à lui briser la poitrine; elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents, presque durs. Il murmura:
--De qui sont ces fleurs?
--Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis...
--Ah?... Voulez-vous me donner cette carte?
Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit froidement:
--La voici, monsieur.
A peine y eut-il jeté les yeux que pris de honte pour l'action qu'il venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont tressaillit son amie:
--Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant!
Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets, heureux.
Philippe demanda:
--Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous voulez, nous y déjeunerons.
Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis, reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura:
--C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en frissonne...
--Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois seulement et mourir après si l'on veut!
--Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est plus douloureux que la mort...
Ils furent interrompus par Jules Governeur: