Part 6
Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, ont fait leur chef-d'oeuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur coeur l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.
Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa froideur.
Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda nettement le sujet:
--Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...
--Est-ce une leçon?
--Non, certes, tout au plus un simple conseil.
--Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?
--Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi simplement et tout sera dit.
--En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous n'eussiez pas osé me parler ainsi.
--Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la traitiez avec insolence.
--Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...
--Ma mère!
--Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler d'elle, elle a des...
--Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!
Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre:
--Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame Mirbel,--notez que je ne vous demande que de l'indifférence--vous me perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.
--Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?
--La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes actes.
--Assez, mon fils!
Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte au rebelle.
Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une situation irrémédiable.
Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.
Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.
Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à commettre des folies.
Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui viendrait aussi sûrement en aide.
Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à cause de la différence de leur âge.
Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de l'abnégation au coeur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.
L'explication fut courte entre la mère et le fils:
--Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...
--Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je m'en excuse aujourd'hui.
--Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe, promettez-moi de ne pas faillir...
--Ma mère...
--Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!
Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au coeur d'un homme.
Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour s'en soucier.
Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir _le service_. Dans sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos chances»!
Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos échangés:
--La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.
La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.
--Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, dites?...
Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.
Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune femme, lentement il mangea la cerise.
Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.
Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des plus petites choses?
Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni crainte. Dans le coeur resté libre de Magda, l'amour chaste de Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.
Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du coeur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: «Une âme est en mon âme.»
Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:
--Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si vous aviez voulu...
Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?
Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie, qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.
Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.
--Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni entendu?
Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. Elle sentait son coeur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade solitaire.
En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon, cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table, près d'une fenêtre.
--Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être tous?
Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la pièce.
--Ah! fit-elle, vous étiez là?
--Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade, l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah! madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi!
Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.
Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il disait:
--Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus.
Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui paraissait fine, intelligente et belle...
--Vous m'avez formé l'esprit et le coeur sans vous en douter. Je ne me plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime, madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le coeur d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si abominablement, si cruellement souffrir...
Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage, renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et se soulevait insensiblement vers sa bouche.
Elle, le coeur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les siennes.
Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.
Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.
Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.
D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:
--Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...
Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que son coeur, son pauvre coeur meurtri déjà et qui reprenait vie, jetait désespérément à l'avenir.
Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes, elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait. L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de souffrir cette souffrance.
Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie.
Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se sentaient envahis.
Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la bouche sur le cou de Magda:
--Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas?
Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se perdaient dans ses cheveux.
Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse revenait.
Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité, honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure.
Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un arrachement d'elle qui serra le coeur de la jeune femme. Ils n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à recevoir ceux qui rentraient.
Magda, le coeur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle.
Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement s'évapora, lui laissant au coeur un grand vide. Tout était fini pour elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de ses yeux.
De quelle blessure son coeur saignait-il?
Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court désespoir.
On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se remettre.
Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des joies.
Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant. Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie.
La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au coeur les langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il s'agenouilla.
Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis, levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres en forme de baiser.
Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir.
L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors, grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée, jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.
Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle préférait la Victoria.
Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra sous la capote baissée de la seconde.
Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre. Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:
--Non, cher!--d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué jusqu'aux moelles.
Il demanda:
--Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit, ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame?
--Montez, dit Magda.
Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote, Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire d'une émotion contenue qui l'anéantissait.
DEUXIÈME PARTIE