Part 5
En amour, pour être excusable des troubles que l'on cause, il faut atteindre à une certaine extravagance; il faut s'anéantir, s'abîmer, souffrir, adorer. Ces douloureux états bouleversent délicieusement; c'est un mal qui n'a pas besoin de culture: il naît sans préparation dans les ronces d'une terre abandonnée aussi bien que parmi les fleurs d'un sol fertile; c'est le mal suprême; il est craintif et cependant il enhardit les âmes; il verse les grâces mystérieuses que l'imagination lui demande, pare les êtres et les choses: «Qui aime sait, qui aime vit, qui aime se dévoue, qui aime est heureux, et une goutte d'amour, mise dans la balance avec tout l'univers, l'emporterait...» Et c'est tant pis si les hommes, poursuivant l'amour toute leur vie, ne l'obtiennent jamais que d'une manière imparfaite qui fait saigner leur coeur.
Philippe passait par cette phase magique et le bouleversement qu'elle lui causait l'empêchait de hâter les événements d'un mot, d'un geste. Vivant auprès de son idole il s'abîmait dans ce chaste culte qui ravit le coeur, le caresse, le console, le grandit. Son âme adolescente avait encore ces pudeurs qui font des jeunes hommes, des êtres d'élection dont l'esprit abonde en poésies, en espérances, faibles félicités pour les gens blasés, mais qui recèlent de vrais bonheurs pour les natures simples.
Qu'importait que Philippe se déclarât ou non? il possédait l'irrésistible fluide; sans qu'il en eût conscience, sa seule présence en imprégnait Magda. Pourquoi se fût-il servi du trésor des confidences et eût-il révélé sans pudeur la beauté de son invisible rêve? Chacun des jours écoulés ne lui devenait-il pas un précieux auxiliaire? La seconde jeunesse prête à fleurir en Magdeleine la lui livrait toute, car c'est pour les femmes une éclosion dangereuse, et bien des vertus éprouvées y succombent.
La jeune femme n'avait pas le sentiment de ce danger; peut-être se fût-elle inquiétée de Philippe s'il était resté sans venir, mais elle le sentait près d'elle, en pensée comme en action. Il semblait être entré dans sa vie et, cela, sans l'effort d'intelligence qu'elle avait dû faire pour y entraîner ses autres amis. Tout s'était passé entre elle et lui par instinct, sans qu'une apparente volonté y participât; fidèle, recueilli, presque froid, il était là toujours, et si détaché de tout ce qui n'était pas sa pensée secrète que c'était, pour Magdeleine, un enchantement de l'avoir auprès d'elle.
La veille du jour où Tanis devait apporter le résultat de ses recherches, Fugeret, tante Rose, madame Danans, Philippe et Magda causaient assis sous la haute futaie, tant l'air était chaud, tant la nuit était calme, et ils jouissaient de l'obscurité reposante.
--Philippe, disait Marie-Anne, vous n'avez pas changé depuis votre enfance. Nous étions du même âge et je me souviens que mon coeur de petite fille fut conquis par vous un jour que nos amis, ne voulant pas jouer avec un enfant mal vêtu, vous avez pris sa défense et remis à leur place tous ces bambins dédaigneux. J'avais bien huit ou neuf ans. Vous m'êtes apparu comme un héros bienfaisant et m'avez littéralement extasiée!
--Eh bien, je suis resté le même, Mie-Anne. Il ne me faut aucun décor pour juger apprécier, aimer. Je suis «celui dont le coeur ne demande qu'un coeur», et qui ne désire «ni parc à l'anglaise, ni opera seria, ni musique de Mozart, ni tableau de Raphaël, ni éclipse de lune, ni même un clair de lune, ni scènes de roman, ni leur accomplissement», comme dit Jean-Paul. Un grand luxe ne peut augmenter en rien l'infini d'un sentiment pur et abstrait, si je l'éprouve. Ces petites choses mondaines s'anéantissent dans une disproportion telle, étant donné mon état d'âme, que je n'y prête aucune attention.
--Quoi, nulle vanité, nul orgueil de vous ou de vos amis?... interrogea Magda.
--Nulle vanité? peut-être! Je n'ai pas la vanité des choses extérieures, j'ai celle de l'âme. Je ne veux rien de banal pour mon coeur ni pour mon esprit. Mais qu'importe que l'ami supérieur de mon choix monte en omnibus ou en huit-ressorts? Si jamais je regrette qu'il aille en omnibus, ce n'est que pour lui.
--Et l'ambition, jeune homme, cette sorte de vanité et d'orgueil réunis, qu'en faites-vous? s'écria Fugeret.
--L'ambition?... Avec notre vie humaine si misérablement courte, je ne puis lui trouver sa raison d'être. Dans notre siècle, on change de grands hommes et de génies avec une rapidité vertigineuse. La gloire de l'homme célèbre me fait pitié. Je suis un sage, Docteur, grâce peut-être aux quarante mille livres de rente de ma mère. Je n'ai qu'une ambition, non point cérébrale, celle-là, mais toute de coeur. Je voudrais que la femme que j'aime sût voir la grande simplicité de mon âme et la délicatesse, la fidélité, la vénération, le respect avec lesquels je l'aime. Cette ambition seule, entre toutes, est mon désir, ma vanité, mon orgueil... Je suis un sentimental, cher Docteur, non un intellectuel comme vous autres.
--Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre alors que vous n'aimerez plus.
--Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série d'aspirations vers elle.
--Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit Marie-Anne.
--Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon coeur, de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un enfant et j'ai besoin de pleurer...
Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:
--Pauvre Philippe, comme il aime!
--Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...
--Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre de sa mère que ces mélopées s'adressent!
--Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.
--Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.
--Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi ses douceurs.
--Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!
--Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit être servi.
Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des confidences qu'il avait faites sous les aulnes.
Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet effleurement en leur coeur.
V
Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée en Russie pour chanter les oeuvres qu'on lui demandait.
Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.
Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.
Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en imposer beaucoup à la galerie.
Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.
Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de Magda.
Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une clef qu'il tira de sa poche.
La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop souffrante pour l'entreprendre.
Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:
--C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre belle chère enfant!
Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut lieu et se termina par d'injurieuses menaces:
--Vous n'avez pas le droit,--hurlait-il, dans un paroxysme de rage,--de soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!
Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.
Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.
--Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, tu n'as que cela à faire.
--Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son coeur. Jamais cette pensée de divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on die»,--ajouta-t-elle en souriant,--qu'il peut me menacer sans que je songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si peu.
Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.
Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.
A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint habiter sa propriété de Fontana.
Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut devinée par Magda; un jour, elle lui dit:
--Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles et l'invasion de ton _home_ a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le verre d'eau de l'après-midi.
Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son coeur.
--Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à reprendre. Comme tu me rends heureuse!
Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de maison.
Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de plain-pied avec le jardin.
La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes bois qui l'entourent comme d'une ceinture.
Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense et calme horizon.
Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la maison.
Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du ciel.
Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»
Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?
Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»
Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.
Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.
--Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue peut-être? interrogea-t-il en la voyant.
--Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...
Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?
Elle dit donc:
--Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une force à soulever des montagnes.
Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.
Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.
En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.
Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers Philippe.
Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande émancipation par l'amour.