Maudit soit l'Amour!

Part 3

Chapter 33,699 wordsPublic domain

Elle venait souvent passer des semaines à la Luzière. Son mari l'y entraînait, trouvant un grand plaisir à s'y rencontrer avec ses amis Tanis, Biroy, Governeur, Fugeret, et à jouir du repos de cette délicieuse campagne qu'il pouvait quitter chaque matin pour aller prendre l'air de Paris.

Marie-Anne avait sa chambre près de celle de Magdeleine; aussi c'était entre elles, le soir, lorsque Paul Danans restait à Paris, d'interminables causeries.

Le dîner de première arrivée fut joyeux pour tous. Tante Rose avait ordonné un menu succulent; les artistes sont volontiers gourmets; cette bonne chère, ces vins fins, les préparèrent à être brillants. Vers onze heures, lorsqu'ils se furent retirés pour gagner leur Pavillon sous la conduite de Fugeret, madame Danans s'écria:

--Ah! Magda, comme la Marie de l'Écriture, tu as choisi la meilleure part!

--Crois-tu, chérie? Hélas! j'arrive parfois à en douter, et je t'envie et je t'admire, toi qui, dans la déception de ton coeur, as si bien mené ta vie.

--Je suis moins artiste que toi; mon vieux fond de nature auvergnate n'aurait pas su attirer et retenir auprès de moi ces êtres fantasques et supérieurs qui t'entourent. Où tu as passé intacte, j'aurais laissé mes ailes... car je suis une vraie femme en chair et en os, et non une âme, un cher petit coeur comme toi. Hélas! dirai-je à mon tour, c'est par cela seulement que je retiens mon Paul. Je l'ai tant aimé avant notre mariage et même après!... J'aurais voulu avoir des enfants... me l'attacher par plus d'un lien de chair, puisque c'est là notre mission dans la vie. N'as-tu jamais désiré d'enfants, Magdeleine?

--Non, jamais. Je me fais l'effet d'une plante atrophiée, une de ces monstrueuses fleurs comme les orchidées, froide, presque laide, sans parfum, et que personne n'ose cueillir, la trouvant trop rare, un edelweiss noir, s'il en pouvait exister.

--Les femmes sont ou mères ou amantes; peut-être, à ton insu, serais-tu une grande amoureuse?

--Le sais-je? et qui me le dira? Viens, sortons sur la terrasse, la nuit est douce et belle... il me semble n'avoir jamais vu tant d'étoiles.

Elles étaient montées au premier étage et causaient dans la chambre de Magda; celle-ci alla ouvrir la porte fenêtre donnant sur la terrasse. Cette terrasse isolée et qui s'avançait largement sur le jardin était son lieu de prédilection. Elle y avait des fauteuils d'osier, une table surmontée d'une ombrelle immense et, bien souvent, elle demeurait là à rêver après le coucher du soleil.

--Et, parmi ces hommes qui t'entourent, nul n'a donc su te charmer?

--Si, l'un d'eux m'a bien troublée... Mais nous nous sommes trop écrit. Nous avons fini par dédoubler nos sensations à ce point que je prévoyais les négligences de sa tendresse et, lui, les coquetteries de la mienne. Un beau soir, nous nous sommes regardés en riant... Il n'y avait plus entre nous que la prestidigitation de l'amour, sans amour. Ces mots fatals: «A quoi bon?» sont sortis en même temps de nos lèvres, et nous sommes restés amis. Hors la possession brutale, nous connaissions et avions discuté et analysé tous les replis de nos coeurs. Nous gouvernions notre amour, alors que c'était lui qui aurait dû nous gouverner.

--Pauvre toi, pauvre Tanis!

--Oui, pauvres nous! Nous aurions pu nous aimer. N'avais-je pas le droit d'aimer?

--Certes, Magda. Mais les autres?

--Les autres? Eh bien! ils m'ont tous crue, au commencement, la maîtresse de Guillaume, et, un peu par traîtrise, beaucoup par envie, ils m'ont, en riant, fait la cour. Entre eux et moi, faisant abstraction de l'attirance de tout homme vers toute femme, il faut en revenir à la formule de Governeur: «Princesse, pourquoi n'essayez-vous pas?...» Essayer l'amour! Cela, jamais, jamais, jamais!... Et puis, je n'ai pas de curiosités; mon imagination, très surexcitable, suffit à me donner la perception nette de certaines choses extrêmes, effleurées à peine. Je me suis maintes fois imaginé ce que pourrait être l'amour avec une femme comme moi; j'ai rêvé de tendresses caressantes, d'agenouillements, de prières. Lorsqu'un homme m'a déclaré son amour, je ne sais quelle révolte s'est faite alors en moi; mon idéal, toujours, m'avait transportée plus haut, m'avait plus noblement émue. Je sentais une sourde indignation contre l'amour réel, comme si j'allais tromper avec lui mon rêve... rien que le néant pourtant... Aucun n'a répondu jusqu'ici à mes aspirations... Je repoussais doucement leurs déclarations, n'y sentant pas ce que j'aurais voulu y trouver: la sincérité naïve, naïvement exprimée. Alors, je me suis raillée moi-même, et eux avec moi; on ne me fait plus de déclarations, d'ailleurs; ces hommes qui m'entourent, qui m'ont aimée, se sont dit: «Rien à faire.» Et nous vivons tranquilles, maintenant, côte à côte.

--Et malgré tout, comme tu restes séduisante, exhalant de ton être moral autant que de ton être physique, un charme indéfinissable, ils sont demeurés tes amis... Oui, je comprends. Mais dis-moi alors par quel prodige ils te sont fidèles en amitié, à ce point que tu les as quand tu veux?

--Ça, c'est bien plus simple que tu ne crois. D'abord, et avant tout, il faut renverser la proposition: je ne les ai pas quand je veux, mais ils m'ont quand ils veulent. Puis, pour des cerveaux comme les leurs, comptes-tu pour rien de pouvoir se réunir, discuter, heurter leurs esprits, en faire jaillir des idées et se procurer ainsi un bonheur rare?... Il est encore d'autres raisons de second plan et d'ordre plus matériel; ici, n'ont-ils pas la vie luxueuse et confortable que presque tous ambitionnent? Vois le dîner de ce soir, chacun y trouvait son mets favori, son vin préféré. Tante et moi nous sommes comme deux vieilles gouvernantes occupées à flatter les goûts et les manies de nos maîtres. Demain, je te mènerai visiter leur Pavillon; alors, tu comprendras. Ils ont une salle d'armes, un salon avec un jour d'atelier, une bibliothèque. Fugeret se lève avec le soleil: sa chambre en reçoit les premiers rayons. Tanis, qui se lève à midi, a sa chambre placée au soleil du midi. En commençant les soins par ces menus détails, vois jusqu'où ils peuvent s'étendre! Les fleurs, les cigares qu'ils préfèrent sont dans leur salon; dans leur salle à manger, des en-cas au goût de chacun; et, comme domestique, je fais coucher et demeurer auprès d'eux, François, la perle de ma maison. L'autre jour, Biroy avait l'air inquiet, mal à l'aise. Ma chère, j'en ai cherché le motif pendant vingt-quatre heures et tout à coup cela m'a sauté aux yeux: ses cheveux commencent à blanchir;--il aura bientôt quarante-huit ans,--le jour éclatant des baies du salon le gênait. J'ai donné l'ordre d'entourer le fauteuil qu'il affectionne d'un haut paravent et de tenir les stores baissés à moitié dans le coin qu'il s'est choisi. Regarde-le demain, il est radieux! Bref, j'épie leurs moindres désirs, je flatte leurs goûts et leur vanité... Aussi, comme ils m'aiment!... Tu souris? Je suis très sérieuse, pourtant. Cela est le petit côté de leur grande nature... J'ai fait, non par calcul, mais amoureusement, toutes ces choses pour mon mari, et il ne m'en a pas moins abandonnée... Et pour qui, grands dieux!

--Pauvre chère! Sais-tu bien que tu as le génie de l'amitié?

--Je m'en vante; c'est peut-être ma seule qualité.

Magdeleine s'était levée et se promenait de long en large; elle s'arrêta un moment, s'accouda à la balustrade de pierre du balcon et resta immobile dans une muette contemplation. Marie-Anne la rejoignit; elle entoura de son bras la taille mince et flexible de son amie et lui mit un baiser dans les cheveux. A ce moment, quoique nul souffle de vent ne passât dans l'air, elles virent toutes deux remuer le feuillage d'un massif, à gauche de la pelouse, du côté de la rivière. D'instinct, elles se serrèrent la main.

--Qu'est-ce que cela? interrogea à voix basse madame Danans.

--Le sais-je?

--Peut-être un domestique ou un jardinier? Ou... un voleur?

--Tout est fermé en bas. Pourtant il faut voir. Va chercher mon revolver qui est posé sur la cheminée de ma chambre, à gauche... Ensuite tu sonneras trois coups, tu éteindras les lumières et avertiras Nicolas qui va monter; c'est lui qui répond à cette sonnerie.

--Je te laisse seule?

--Rien à craindre à cette hauteur et puis je guette; mes yeux sont accoutumés à l'obscurité; va, Mie-Anne!

Madame Danans s'éloigna. Le buisson ne bougeait plus. Voyant s'éteindre les lumières derrière elle, madame Mirbel, un peu nerveuse, cria:

--Qui est là?--Répondez, ou je tire!

Entendant la voix de son amie, Marie-Anne accourut et, tremblante, lui donna le revolver. Le buisson s'agita faiblement d'abord, puis d'une grande secousse. Alors Magdeleine leva son arme et fit feu.

Distinctement, on entendit courir sur le gravier de l'allée qui frangeait d'arbres la rivière, puis un bruit d'eau, puis, plus rien.

Nicolas était accouru; il proposa de poursuivre le braconnier, car il croyait que c'en était un; madame Mirbel ne le voulut pas.

--Il suffit de la panique que je lui ai donnée, dit-elle. Au petit jour, allez relever la trace des pas avec le jardinier, et nous avertirons la gendarmerie.

Elle ajouta, une fois le domestique parti:

--Voilà un bon incident pour animer la journée de nos grands hommes, demain, et plus palpitant que leur paume ou leur escrime. Bonsoir, chérie; si tu as peur, laisse la porte de ta chambre ouverte.

Comme Magdeleine l'avait prévu, la journée du lendemain fut mouvementée; les traces laissées étaient des pas d'homme, mais elles indiquaient une chaussure bien faite. On fit une battue dans le parc sans rien découvrir; on convint de veiller la nuit suivante. Enfin, cela occupa très fort tout le monde.

Dans l'après-midi, les trois filles de madame d'Istres vinrent faire une partie de tennis. Le match était commencé quand Philippe Montmaur arriva. Il alla saluer madame Mirbel qui se reposait du jeu en causant avec Tanis et Fugeret et resta un moment debout près d'elle, sur le sable fin, jaune et épais dont la terre battue du jeu était entourée; puis, appelé pour équilibrer les forces, il quitta le groupe.

Sans songer à rien, la jeune femme avait les yeux fixés à terre. Elle ressentit tout à coup un tressaillement nerveux et, se levant, piétina un instant sur place, puis retomba comme lasse sur son fauteuil rustique. Dans l'empreinte laissée sur le sable par le pied de Philippe, Magda avait cru reconnaître la marque des pas relevés dans le parc. Cela lui avait sauté aux yeux dans une vision rapide. Maintenant que la trace en était brouillée, il lui paraissait qu'elle s'était trompée. Avait-elle donc rêvé? Ses traits subitement se vieillirent d'une expression lasse; Tanis s'en aperçut et lui dit:

--Qu'avez-vous, dame jolie?

--Rien. Je me sens un peu fatiguée.

--Voulez-vous mon bras pour rentrer?

--Non, non, restez; je vais chercher un flacon de sels et je reviens.

Elle disparut. Mais, au lieu de se diriger vers la maison, elle se dissimula derrière un massif pour guetter l'impression que ferait sa disparition sur Philippe.

La partie finie, les joueurs s'informèrent de Magda; nul d'entre eux ne parut inquiet. Quant à Philippe, il alla s'étendre nonchalamment sur l'herbe et alluma une cigarette.

--Je me suis trompée,--se dit Magdeleine.--D'ailleurs, quel mobile eût pu le pousser à venir furtivement la nuit dans le parc?... Marie-Anne?... Il sait qu'elle est la plus droite des natures et qu'elle adore son mari... Moi?... Bah! je suis une vieille femme, pour cet enfant! Ce n'était pas lui.

Elle revint alors vers ses amis, du pas rythmé qui rendait sa démarche si gracieuse.

Les jours succédèrent aux jours sans rompre rien de la douce monotonie des habitudes de la Luzière; on y vivait dans une atmosphère d'idées, d'impressions rares, qui effaçait vite tout souci des choses vulgaires.

Un soir que, après le dîner, devisaient au salon Marie-Anne, Tanis, Fugeret, Danans, Governeur, tante Rose et Magda, dans la porte fenêtre laissée grande ouverte, apparut Philippe Montmaur.

Il avait pris l'habitude de venir ainsi maintenant; à peine interrompait-on la conversation pour le recevoir; il devenait du cercle intime. La fréquence de ses rencontres avec ces hommes de valeur l'avait dépouillé de sa timidité de très jeune homme. Bien qu'il s'aperçût, en son grand bon sens, que son esprit était moins pleinement développé que le leur, l'assiduité de ces relations lui avait permis de découvrir les points faibles de certains d'entre eux. Peu à peu, avec une pénétration continue, il les jugea. Moins ébloui que dans les premiers temps, il vit les grands et les petits sentiments de ces âmes d'artistes. Bien souvent, au milieu d'une discussion, armé de sa croyance au bien, au beau, de sa foi juvénile, il balayait, de quelques phrases, toute la poussière d'or des paradoxes scintillants que se plaisaient à jeter, en paroles éclatantes, les amis de madame Leprince-Mirbel.

Jeune, en pleine explosion de sa force, sentant devant lui l'avenir, mot immense à son âge et rempli de promesses, il leur donnait à tous l'impression d'une énergie surabondante qui les charmait, eux, les heurtés, les meurtris, les désillusionnés.

Philippe était leur jeunesse, elle revivait en lui et causait, à ces irréconciliables de la destinée, la sensation d'une oasis dans le désert de la vie. Sa conscience pure leur était contagieuse, et comme c'étaient des êtres puissants, partant justes, ils se prirent à aimer Montmaur de tous leurs grands coeurs.

Lui, attiré vers Magdeleine par l'obscur sentiment d'une douleur voilée, devinait que les événements avaient froissé cette âme. Ce quelque chose de brisé que l'on sentait parfois en elle, le charmait et l'intéressait comme un mystère. Puis aussi, lorsqu'elle était toute vibrante, lorsque les phrases sceptiques, amères, sortaient de ses lèvres, lorsque ses ironies s'exprimaient dans une fièvre de paroles presque méchantes, toute cette dualité le troublait, le ravissait et il ne distinguait pas, le pauvre enfant, quelle Magda il aimait le plus: ou la Magda spirituelle et mordante, ou l'autre, attendrie et douce, alanguie et silencieuse qui lui semblait une femme-fleur.

Les émotions qu'il ressentait auprès d'elle contenaient les enivrements et les désespoirs harmonieux d'un naissant amour. Il se plongeait voluptueusement dans ces douleurs et dans ces joies. Il en aimait la souffrance éperdument et plaçait son idole si haut dans son coeur qu'il désespérait de jamais pouvoir l'atteindre, de jamais oser lui dire:

--Je vous aime...

Il s'étonnait aussi qu'elle ne s'aperçût pas de sa passion. Puis il finit par comprendre que les hommages, les attentions tendres, presque amoureuses, des amis de Magda, avaient posé un voile sur ses yeux.

Que faisait-il de plus qu'eux tous? Rien, moins que rien même; grâce à eux, elle éprouvait des joies d'intelligence et de vanité que jamais il ne pourrait lui donner. Elle devait partir dans un mois pour les eaux de Royat; ne venait-il pas d'entendre ces hommes lui demander comme une grâce la permission d'aller la distraire un peu de la banalité d'une vie d'hôtel? A l'instant où il était entré, Tanis disait:

--Donc, mon amie, c'est convenu: je pars avec vous; Governeur viendra quelques jours après, puis Biroy; mais Fugeret et moi nous ferons vos vingt-huit jours; nous devenons vos réservistes, Princesse.

Ces hommes de haute notoriété, que l'on désigne dans la foule comme les sommités d'une nation, allaient l'entourer exclusivement, régler leur vie sur la sienne. Pourrait-il jamais lui donner de telles joies d'orgueil? pouvait-il même oser penser à elle?

Son grand amour lui apparaissait tout à coup si infime, qu'il se sentait honteux de sa hardiesse et ne se consolait qu'en songeant qu'elle ne le connaîtrait jamais. Il ignorait quelle perle rare il eût pu lui offrir: son coeur candide, ses espérances, sa foi en elle et toute la puissance passionnée de son être, un composé d'ardeur et de calme, de force et de jeunesse.

Il songeait douloureusement dans un coin obscur du salon, repaissant sa vue des moindres gestes de la jeune femme. Elle était, ce soir-là, vêtue d'une robe en crêpe de Chine bleuâtre toute scintillante de perles d'acier bleuté; cela tombait comme une fine pluie brillante autour d'elle et animait chacun de ses mouvements d'un bruit ressemblant au cliquetis atténué d'une armure légère. Deux grosses roses jaune pâle, alourdies et embaumées, fléchissaient à sa ceinture.

--Il y a, cette nuit, une lune admirable, dit madame Danans, rompant le silence. Ne veux-tu pas errer dans le clair-obscur des allées, Magda?

--Ce serait certainement délicieux, Mie-Anne; mais comme je suis très lasse de notre promenade à cheval de cet après-midi, je demande la permission de ne pas vous accompagner.

Ils se levèrent tous et suivirent madame Danans, tandis que tante Rose montait à sa chambre. Le bruit de leurs pas et de leurs voix lentement s'éloigna.

Magdeleine quitta le fauteuil sur lequel elle était assise, s'étendit sur un canapé, bien confortablement blottie et soutenue par de nombreux coussins. D'un geste gracieux, elle jeta sur ses pieds la traîne de sa robe; l'étoffe soyeuse moula son corps dans un enroulement. Une petite table était là, couverte de livres nouvellement parus. Elle en prit un et le parcourut. Autour de la lampe, des phalènes voletaient, se posaient sur les dentelles de l'abat-jour, les agitaient de mouvements courts et hâtifs, y secouant la poussière impalpable de leurs ailes. Un tel parfum de fleurs embaumait l'air du soir, calme et reposé, que Magdeleine abandonna sa lecture; elle leva les yeux et poussa une exclamation en apercevant Philippe debout, immobile, sur le seuil de la porte.

--Quoi? déjà revenus?... la promenade a été courte!

--La mienne, madame, non la leur, qu'ils continuent en ce moment.

--Quelle idée vous a pris de rentrer?

--Je ne sais pas... Eux, ils vous ont toute la journée, moi je viens passer une heure auprès de vous; pourquoi les aurais-je accompagnés puisque vous ne deviez pas venir?

--Mais pour jouir de leur conversation, de la beauté de la nuit... que sais-je?... N'est-il pas de votre âge, aussi bien que de celui de Marie-Anne, d'aimer les clairs de lune?... C'est égal, je suis touchée de votre intention de vouloir me tenir compagnie. Allons, entrez, et lisez-moi quelques pages de ce livre que Governeur nous a apporté de Paris.

Philippe alla vers elle et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Il prit le livre, le tint quelques minutes sans l'ouvrir, semblant le contempler.

--Pourquoi lire? Parlez encore, madame... J'aime tant le son de votre voix!...

--Quel gamin vous êtes!... il est quelconque, le «son de ma voix», comme vous dites pompeusement. Croirait-on que de pareils enfantillages éclosent dans un cerveau qui paraît si grave, si pondéré, si sage? Allons, soyez obéissant, monsieur; lisez.

--J'obéis.

Il ouvrit alors le livre au milieu, dans un beau dédain de l'ordre voulu par l'auteur, sans se soucier de la page où la jeune femme avait arrêté sa lecture, et, se recueillant un moment, il lut.

C'était une étude de femme, une longue description du charme, des séductions de l'héroïne du roman. Cela montait comme un hymne d'amour, une ardente litanie, en progression passionnée. Magda, les yeux mi-clos, écoutait, bercée.

Lorsqu'il s'arrêta, elle dit:

--Voilà une énumération très intéressante, mais bien invraisemblable; une femme si étrangement charmeuse peut-elle exister?

--Elle le peut; le tout est de savoir découvrir et apprécier sa haute valeur.

--Vous connaissez des femmes qui, même de loin, approchent de cette idéale perfection, à la fois si divine et si humaine?

Alors, avec l'humble et sublime lâcheté de l'amour, il murmura:

--C'est le portrait de celle que j'aime.

Il dit cela très bas, d'une voix émue, la tête inclinée sur le livre dont la couverture jaune pâle paraissait lui brûler les yeux.

Magda, étonnée, se dressa à demi; Philippe était si jeune! Elle n'avait pas encore songé qu'il pût aimer sérieusement.

--Pauvre enfant! dit-elle.

Et elle le regarda. Le visage pâle du jeune homme lui sembla encore plus pâle; ses paupières s'étaient baissées, ses narines vibraient, ses lèvres bien dessinées, fortes et rouges, à peine voilées par une fine moustache noire, se contractaient douloureusement. Il lui apparut si homme tout à coup, qu'elle s'étonna de ne l'avoir pas encore remarqué. Elle se trouva gênée subitement de l'abandon de sa pose, d'être étendue si près de lui. Doucement, en un geste plein de grâce pudique, elle posa ses pieds par terre et se tint debout.

Il se leva, lui aussi, et secouant la torpeur qui l'avait une minute envahi, alla s'asseoir au piano et chanta. Sa voix de baryton, chaude, vibrante, emplit le salon d'une large harmonie. Magda s'en trouva enveloppée comme d'une caresse. Frémissante, et dans une similitude d'émotions, il lui parut que cette vague confidence détruisait la réserve conventionnelle qui existait entre eux. Elle se sentait près du foyer de ce jeune coeur qui allait souffrir comme le sien avait autrefois souffert. Elle s'avança vers Montmaur et, lui posant la main sur l'épaule:

--Philippe, je vous plains... Vous aimez... Comme vous allez souffrir, mon enfant!

Sous la douceur de cette faible pression il frissonna, et, attirant à lui la main caressante, il la baisa. Des larmes coulèrent sur les doigts fins et nerveux de Magda.

Ils restèrent ainsi un moment émus. Elle entendit des pas s'approcher... Délicatement, détachant sa main de la main de Philippe, elle maîtrisa l'émotion qui unissait les battements de leurs coeurs et dit dans un sourire:

--Chut... on vient!... Que personne ne soupçonne votre cher secret!

En effet, tous, l'un après l'autre, rentraient. Le calme de la nuit lumineuse les avait pénétrés; ils semblaient s'écouter vivre. Ils se quittèrent bientôt, n'ayant pu, n'ayant voulu, ni les uns ni les autres, secouer le charme de cette langueur.

Une des roses de la ceinture de Magda était tombée sur les touches blanches du piano; Philippe la prit et, cette nuit-là, son parfum mourant embauma le coin secret du tiroir où il gardait, étendue sur un morceau de moire ancienne, la branche de pervenches glissée de l'ombrelle, dans la barque, le mois passé.

III

Lorsqu'elle fut remontée dans sa chambre, Magdeleine pensa à la confidence que venait de lui faire Philippe. Qui donc était cette femme qu'il aimait? Peut-être une des filles de madame d'Istres?... Alors, d'où venait qu'il fût malheureux? Jeannine, l'aînée, avait à peine vingt et un ans, lui vingt-quatre; pourquoi ne l'épouserait-il pas?... Riche plus qu'elle ne l'était, cela ferait passer madame d'Istres sur la roture du nom. Aimait-il Gaëte ou Nicole?... L'une avait dix-neuf ans, l'autre seize. Magdeleine ne pouvait trouver d'obstacles à ces mariages. Mais non, aucune de ces jeunes filles ne répondait au portrait si miraculeusement décrit dans le livre et qui, en remuant toutes les fibres du coeur de Philippe, l'avait pour ainsi dire forcé d'en révéler le secret.