Part 2
--Bien plus encore, madame... Ah! princesse, combien de nos coeurs vous faudra-t-il cueillir en passant pour vous tresser un souvenir?
--Il me les faut tous... Mon amitié est une ogresse qui ne s'assouvit que lorsque vous m'entourez.
Magdeleine vivait donc heureuse, repue de jouissances intellectuelles qui donnaient le change aux besoins de son coeur et la laissaient passer, calme, dans le coudoiement continuel de ces hommes.
Or, par cette belle fin d'un jour de printemps, ayant terminé ses mots d'invitation à tous, madame Leprince-Mirbel se leva et, ses lettres à la main, sortit de la maison. Le parc immense, en bordure sur la rivière d'Yerres, s'étend, boisé et luxuriant de fleurs, jusqu'au viaduc du chemin de fer.
Magda traversa la pelouse; sa silhouette élégante disparut bientôt dans les massifs de verdure, et elle arriva au laboratoire au moment où le docteur s'apprêtait à en sortir.
--Ah! vous voilà, mignonne? Je quittais mes bestioles pour vous rejoindre.
--Les avez-vous bien fait souffrir aujourd'hui, cruel?
--Mais non, mais non; j'ai seulement cousu les paupières à trois jeunes chiens; rien du tout, comme vous voyez.
--Docteur, est-ce que les hommes ne nous considèrent pas toutes un peu comme de petites bêtes sur lesquelles ils expérimentent?
--Hum! peut-être. Mais avouez que certaines d'entre vous savent avantageusement renverser la proposition?
--C'est pour moi, cela?... méchant ami! Est-ce que j'inocule de force l'amour à ceux qui m'approchent? Que puis-je faire s'ils s'éprennent? Je ne les tiens pas captifs, je ne leur couds pas les yeux, moi... je n'ai même qu'une pensée quand ils m'aiment... C'est de les voir ne plus m'aimer. Et dites si je ne fais pas tout pour y arriver?
--Magda, vous êtes la plus adorable des femmes, j'ai tort de vous taquiner. Jamais personne ne saura comme moi ce qu'il y a de bon en vous...
Il avait pris son bras et marchait avec elle, à pas lents, le long de l'allée ombragée qui borde la rivière. De temps en temps des petits lapins passaient au loin, s'enfuyant dans les broussailles. Le soleil qui baissait à l'horizon dardait obliquement ses rayons d'or, chauffant encore la terre, tandis que les nuages, au-dessus de leurs têtes, mettaient une fraîcheur reposante sur la feuillée des hauts arbres saturés de chaleur.
--Ma chère Magda, comme vous avez raison! Que toute cette vie, au fond, est creuse! Vous avez pris, peut-être, la meilleure part: vivre en faisant abstraction de son corps, ne s'appliquer qu'au développement et aux jouissances de l'esprit sans s'inquiéter des troubles que l'on cause... Mais vous ne pouvez empêcher qu'à votre vue, auprès de vous, on ne sente la tiédeur de votre présence, cet ensorcellement bizarre que vous exercez sur moi, sur tous, et qui nous laisse des empreintes si étrangement durables... Et cela avec rien, semble-t-il. Avec votre silence, vos jolis gestes lents, votre manière d'écouter, votre façon de marcher, vous tenez nos coeurs dans les plis de votre robe; ah! la délicieuse créature que vous faites, mignonne, pareille à une divinité sereine et indulgente aux pauvres humains! L'imbécile mari qui vous a méconnue, torturée; le niais qui ne sait pas le joyau de jeunesse et d'esprit que vous êtes! Vous me jugez parfois léger; eh bien, c'est faux. Compliqué, défiant des autres, de moi-même surtout, cela est vrai; mais léger, que non pas, et j'en donne pour preuve l'amitié profonde vouée à vous, ma gentille, et que je défie bien le temps de déraciner; amitié faite d'amour perdu, de jalousie inconsciente, de remords, d'envie, un mélange extravagant mais solide, solide comme du granit!
--Cher, cher ami!
--C'est idiot, pas vrai? pourtant c'est ainsi. En dépit de vous, en dépit de moi, je vous aime. J'ai même été le premier à vous aimer. Ah! si je n'avais pas cinquante-deux ans!...
--Qu'est-ce que vous feriez?
--Ce que je ferais?... ce que je ferais?... Comme les autres, pardi! Je serais amoureux et fou de la chère princesse Magda!
--Et vous ne l'êtes pas?... un peu... rien qu'un peu?...
--Eh bien oui, là, je le suis... et c'est si bête... Et dire que nous en sommes tous là autour de vous!
--Docteur, c'est toute ma joie, vos tendresses... cela me berce, me console, endort mon chagrin, le regret de ma vie manquée. Il est si bon de se sentir aimée par des hommes comme vous! Tenez, j'écris aux autres que je les attends; vous finiriez par vous ennuyer tout seul entre moi et tante Rose. Vous allez jeter mes lettres à la poste en portant vos dépêches, n'est-ce pas?
--Ça ne me ravit pas de les voir venir! Enfin, puisque vous le voulez...
Ils étaient arrivés non loin de la maison, vaste bâtiment à l'italienne; une large terrasse formant un perron de cinq marches en longeait toute la façade avec, au milieu, un portique soutenu par six colonnes.
Les appartements luxueux que l'on apercevait au travers des hautes glaces sans tain des portes fenêtres, donnaient la sensation d'un palais de conte de fées, endormi par un enchantement, car nul bruit ne montait des sous-sols où les domestiques avaient ordre de respecter le silence recueilli des maîtres.
Des paons, des faisans, circulaient librement devant la maison, y voletaient; on n'entendait que des bruits d'ailes. Ils se perchaient sur les chaises et les tables d'osier dispersées le long de la terrasse, et se détachaient sur le ton cru de la muraille en des formes bizarres: les uns en boule multicolore, la tête cachée sous l'aile; les autres la queue ouverte rayonnant en panache auréolé autour du corps, hors de proportion avec lui, et dont le plumage, aux tons merveilleux, chatoyait sous les derniers rayons du soleil; leur immobilité achevait de donner un air surnaturel aux choses ambiantes, tandis que l'ombre tombant des arbres s'allongeait en tache sombre sur la pelouse verte et drue parsemée de buissons de lilas mauve.
Magda quitta le bras de Fugeret sur lequel elle s'appuyait, lui mit les lettres dans la main et se dirigea vers la maison. Quand elle eut monté les cinq marches, elle se tourna à demi et fit un geste d'adieu. Du milieu de ce groupe d'oiseaux, dans le fouillis des dentelles blanches de sa robe, elle émergeait, drapée, longue et mince comme une statuette de Tanagra... Le docteur en emporta dans les yeux un éblouissement.
Au salon, tante Rose lisait les journaux. Avec ses cheveux blancs, son nez retroussé, ses lèvres rieuses, sa robe noire à bouquets, enfoncée dans sa bergère Louis XV, elle avait l'air d'une marquise de Lancret. Voyant sa nièce entrer, elle laissa choir le lorgnon de ses yeux et s'exclama:
--Ton mari remporte des succès fous à Vienne, mon enfant. On l'a rappelé six fois sur la scène. Son _Roi des Huns_ est un triomphe. Il va être reçu au Burg... Hein, qu'en dis-tu?
--J'en dis que cela m'est parfaitement indifférent, tante. Un peu moins de gloire autour de son nom, un peu plus de tendresse dans son coeur, voilà ce que j'aurais voulu trouver en lui.
--Oui, oui... et penser que c'est moi...
--Non, tante Rose, pas vous, mais les événements qui ne sont pas toujours plus sages que les hommes, quoi que vous en disiez. N'en parlons plus... Je viens d'écrire à mes fidèles, j'espère donc en voir arriver quelques-uns demain. Le pavillon est prêt?
--Oui, mon enfant.
--Merci, tante, de songer à tout. Demain il faudra que le cocher reprenne son service des trains avec le landau.
--Magda, sais-tu ce que l'on dit au village?
--Non. Et, de plus, cela m'est si égal!...
--Eh bien, on dit que tu n'aimes que la société des hommes, et on appelle ces messieurs «tes hommes».
--Ça, c'est amusant... Mes hommes!... la formule est un peu brutale, mais juste. Eh bien, tante, _mes hommes_ viendront probablement demain et, comme je veux être toute à eux si, par hasard, quelques-uns s'avisent de prendre le train de trois heures, je vais faire aujourd'hui mes deux dernières visites d'arrivée: madame d'Istres et madame Montmaur. Adieu, tante Rose.
Magda quitta le salon, monta dans sa chambre, et, s'étant coiffée d'un grand chapeau, prit son ombrelle, ses longs gants de Saxe, puis redescendit, légère, le vaste escalier de pierre à double évolution. Elle se rendit jusqu'à l'église et eut vite atteint la propriété de madame d'Istres.
C'était une voisine aimable, adorant la jeunesse, et dont la maison ouverte, hospitalière, regorgeait toujours de monde. On venait là jouer au tennis, au cricket; c'était un lieu de réunions brillantes et bruyantes; madame d'Istres avait trois filles, de seize, dix-neuf et vingt et un ans, qui aimaient l'excentricité et les exercices violents.
Il y avait eu, de tout temps, sympathie entre les deux maisons, à cause peut-être de la vie si différente qu'on y menait. La fusion en formait pour chacune d'elles un élément nouveau, non sans charme, surtout à l'arrière-saison, alors que les journées courtes et les longues soirées deviennent facilement monotones.
Bien qu'on fût à peine aux premiers jours de mai, la maison était déjà occupée par des familles amies. Très loin sous les allées de tilleuls, on entendait des rires et des voix jeunes.
Magda abrégea sa visite malgré les instances de madame d'Istres, puis, reprenant sa course à travers les rues tortueuses et mal pavées du village, elle arriva bientôt devant une propriété riveraine de l'Yerres, appartenant à madame Montmaur, et qui faisait face à celle de mademoiselle de Presles.
Le portier l'annonça par trois coups de timbre, juste le temps de traverser la cour. Un autre domestique apparut et, ouvrant à deux vantaux la porte du vestibule, introduisit Magda dans une vaste pièce qui servait à la fois de salon et d'atelier.
Madame Montmaur était veuve. Son caractère autoritaire n'ayant point rencontré de résistance chez son mari, leur union fut parfaitement calme et parfaitement heureuse. Elle avait un fils, un grand beau garçon, à l'aspect recueilli, presque froid. Admirablement élevé par cette mère, petite femme nerveuse, sèche, à la poigne de fer et qui n'admettait pas qu'à vingt-quatre ans il prît son envolée et cessât de lui être soumis et obéissant comme à dix ans, Philippe subissait, ainsi que son père l'avait subie, son autorité despotique.
Magda n'éprouvait pas une grande sympathie pour madame Montmaur: la rigidité de vie, la médiocrité de bonheur dont avait su se contenter cette femme, à qui l'esprit de domination tenait lieu de tout, lui semblaient par antithèse la critique de sa propre vie. Elle se sentait jugée par madame Montmaur, peut-être sévèrement? tout au moins comme une personne originale, indépendante, un peu excentrique et bizarre.
Puis, une chose choquait Magdeleine: elle ne pouvait comprendre cette existence toute de politesse entre Philippe et sa mère; il lui semblait que si elle avait eu un fils de cet âge, elle l'eût abreuvé de tendresse, se faisant son amie, sa confidente. Elle aurait voulu qu'une communion de pensée les liât constamment, tandis que ce grand garçon devenait tout différent de lui-même lorsque sa mère était avec lui.
Avec des yeux bleu foncé pleins de douceur, hérités de son père, Philippe était grand et aussi noir de cheveux qu'un Arabe; un nez un peu fort, une bouche bien dessinée, aux lèvres rouges, le teint mat et une peau délicate, lui composaient une tête intéressante, belle d'une beauté énergique nullement démentie par un corps d'athlète aux formes nerveuses et sveltes, impeccables. Ce garçon d'une force herculéenne, avec des muscles souples et résistants comme l'acier, possédait dans ses mouvements un charme particulier de grâce et d'élégance.
Tout d'abord Magda l'avait cru un inutile, un esprit sinon creux, du moins obstrué, plein de préjugés mesquins. Un soir qu'il dînait seul chez elle, madame Montmaur ayant été subitement indisposée, elle eut la révélation d'un être jusque-là caché et si différent de ce qu'il paraissait, qu'elle l'écouta bouche bée parler littérature, art, politique et morale.
Lorsque, le lendemain, elle fit part de ses impressions à ses amis, ils la taquinèrent.
--Chère Princesse, vous deviez dormir hier et vous aurez rêvé que vous découvriez tout cela en lui, disait Tanis.
--Eh, eh! ajoutait le docteur Fugeret, Magda vient de faire comme moi: elle croit avoir couvé un oeuf de phénix: il en sortira un canard.
--Princesse, donnez-le moi, votre Philippe. Puisque vous vous intéressez à ce jouvenceau, je vais vous le dégourdir, foi de Jean Biroy!
--Mon amie, ils se moquent cruellement, les barbares. Mais, avant de vous croire tout à fait, je voudrais savoir si le beau Philippe a osé parler sans l'autorisation préalable de madame sa mère? demandait ironiquement Jules Governeur.
--Cher Maître, cher Docteur, chère Petite Flamme, cher Abbé, vous êtes tous dans l'erreur. Je vous montrerai un Philippe nouveau, un Philippe inconnu, inédit; seulement pour cela il faut l'avoir sans sa mère qui l'hypnotise. Or, je vais mettre la dernière pierre à la muraille de principes qui s'élève entre madame Montmaur et moi, en invitant son fils, seul, à dîner. Fasse le ciel encore qu'elle lui permette de venir!
Ainsi fut fait. Philippe, mis sans qu'il s'en doutât sur la sellette par ces quatre esprits distingués, fut lui-même, c'est-à-dire simple et vrai. Il étala devant ces sceptiques une telle richesse d'impressions, une telle générosité de sentiments, une telle franchise de nature, que sa verve juvénile les conquit.
Après son départ, ils avouèrent leur défaite et son triomphe. Le Docteur peignit d'un mot la situation:
--Je comprends la sympathie que ce garçon inspire à notre chère Princesse: ils doivent avoir des coins de coeur semblables; c'est par là qu'elle l'aura découvert.
Ceci se passait à l'automne précédent. L'hiver, à Paris, madame Leprince-Mirbel ne vit Philippe que rarement, presque toujours en compagnie de sa mère; il semblait l'éviter. Magda pensa que la conversation du dernier dîner d'automne, de morale un peu libre, pouvait l'avoir effarouché. Elle ne l'avait donc plus invité seul et, depuis les mois de printemps, il n'était pas revenu.
Une fois introduite au salon, Magda se dirigea vers un chevalet sur lequel était posée une étude. Elle la regardait, admirant certains rendus lumineux à côté de notes naïvement maladroites et qui détonnaient, lorsque le bruit d'une porte la tira de sa contemplation; Philippe entrait.
--Ah! bonjour, madame, dit-il. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre; mais je croyais ma mère au salon et l'on vient de m'apprendre qu'elle est sortie.
--Bonjour, Philippe... Savez-vous bien que ce n'est pas très aimable ce que vous me dites là!... Alors, si madame Montmaur eût été chez elle, vous ne veniez pas me dire bonjour?...
Au lieu de répondre, Philippe baisa silencieusement la main que lui tendait Magdeleine, puis s'écria:
--Mon Dieu, vous regardiez ma croûte! Je suis honteux que vous l'ayez vue... C'est horrible!... Vous qui vivez au milieu d'oeuvres d'art, détournez vite les yeux, madame.
--Mais ce n'est pas si mauvais que vous voulez bien le dire! Il y a, là, un coin d'eau plein de profondeur transparente d'un effet très vrai... et puis la lumière se joue et irradie bien dans les feuillages... le ciel est un peu lourd, par exemple; mais vos fleurs d'eau du premier plan sont superbes et souplement jetées... C'est très bien, je vous assure, très bien... très bien...
Elle s'était assise sur un pliant devant le chevalet, les mains appuyées à la pomme de l'ombrelle qu'elle tenait droite devant elle, le menton sur ses mains. Elle examinait l'étude avec conscience et pensait réellement ce qu'elle disait.
Philippe, agenouillé pour mettre sa vue au niveau de celle de Magda, suivait des yeux, sur le tableau, ses critiques. Elle tourna vers lui la tête en parlant. Leurs regards se lièrent. Sentant tout à coup une gêne l'envahir, la jeune femme prit un ton enjoué:
--Très bien, monsieur, votre paysage; je vous décerne un gros bon point...
Puis, se levant, elle ajouta:
--Vous devriez montrer ça à Biroy; il vous donnerait son avis qui vaut mieux que le mien et des conseils, voire des trucs, comme ils disent.
--Biroy? vous aimez son talent, madame?
A son tour, Philippe s'était levé.
--Mais oui, je l'aime...
--La facture en est un peu lâchée, pourtant; et puis il a aussi un peu trop de trucs...
Elle fit un petit mouvement de tête, étonnée et comme choquée qu'on attaquât le talent d'un de ses amis. Philippe dit:
--Oh! c'est vrai! Il est votre ami... je vous demande pardon, madame!
Une porte s'ouvrit. Madame Montmaur entra. Elle regarda alternativement le visage de Magda et celui de Philippe, tout en répandant un flux de paroles aimablement sèches. Madame Leprince-Mirbel, à qui n'échappa pas cette nuance, se tourna vers Philippe. Il avait repris son expression morne et froide de beau sphinx, elle ne put lire la pensée qui lui avait dicté son: «Il est votre ami», dit la minute précédente.
La conversation roula, banale, sur quelques voisins et sur les nouvelles transformations de la propriété:
--Oui, chère madame, mon fils m'a tellement tourmentée que je me suis décidée à lui faire construire un atelier au fond du jardin, au bord de la rivière. Voilà pourquoi vous y avez vu cet amas de pierres et de briques. Mon salon me sera rendu: je n'en suis pas fâchée à cause de l'odeur de l'essence... Ah! vous ne savez pas ce que c'est que d'avoir un grand fils comme ça! C'est un maître dans la maison maintenant, car il a vingt-quatre ans!... Vous avez quelques années de plus que lui, n'est-ce pas, chère enfant?
--Quelques? Certes,--dit en riant Magdeleine,--j'en vais avoir trente-six la semaine prochaine... et même à ce propos, si vous voulez bien venir dîner jeudi avec nous pour fêter ce triste anniversaire, vous nous ferez grand plaisir, chère madame.
--J'accepte de tout coeur. Comme le temps passe! Le fait est que Philippe avait quinze ans à peine lorsque nous avons acheté cette propriété. Vous en aviez vingt-sept. Mon Dieu! que vous étiez triste et seule, alors... Mariée si mal! Pauvre enfant! Heureusement vous vous êtes ressaisie et avez arrangé votre vie...
--Que voulez-vous, il faut savoir tirer parti de son malheur... J'ai arrangé ma vie, comme vous dites, et le mieux que j'ai pu. Mais est-ce cela le bonheur? je ne saurais vous le dire.
Magdeleine n'aimait pas ces interrogations voilées; elle se leva et prenait congé, lorsque Philippe lui dit:
--Avez-vous des courses à faire au village, madame? sinon, vous pourriez traverser le jardin et je vous passerais en barque chez vous?
--J'accepte; vous m'épargnerez ainsi la poussière de la route.
Elle serra la main de madame Montmaur et entra avec Philippe dans le jardin.
Magda s'était senti le coeur oppressé tout à l'heure, pendant cette conversation pleine de sous-entendus douloureux. Elle marchait silencieuse, sans se préoccuper de son compagnon. Cette femme qui la connaissait depuis neuf ans, qui, à toute heure du jour, guettait sa vie en plongeant de son jardin des regards indiscrets sur le parc de mademoiselle de Presles, ne venait-elle pas de lui laisser entendre qu'elle avait non pas un, mais des amants? Quelle méchanceté polie sous ses paroles! Pourquoi madame Montmaur la fréquentait-elle, alors, si elle la méprisait? Où donc commençait et finissait cette morale du monde? Et Philippe aussi la croyait sans doute la maîtresse de Fugeret, de Tanis, de Biroy, de Governeur! Pourquoi pas de tous les hommes qui venaient chez elle? Et tante Rose, que faisait-elle là dedans? Pauvre tante qui avait fermé son coeur après la désillusion d'un premier amour...
--Pouah! fit-elle avec dégoût, involontairement tout haut.
--Qu'avez-vous, madame?
--Rien... pardonnez-moi; j'ai aperçu dans l'herbe un crapaud, et j'ai ces bêtes en horreur...
--Il en faut, paraît-il, dans la nature. Je suis comme vous pourtant; ils me sont désagréables à rencontrer.
On arrivait à la rivière. Philippe détacha le petit canot d'acajou qu'une chaîne de cuivre retenait à un pieu. Il y sauta, puis, l'ayant approché des bords moussus de la rive où Magda se tenait droite, il lui tendit la main. Elle la prit, enjamba, légère, le bord de la barque et s'assit. Leurs yeux encore une fois se croisèrent, semblant vouloir fouiller leurs pensées.
Maintenant, Philippe ramait; les muscles de ses bras saillaient et tendaient les manches de sa veste. Tous deux étaient tristes, hantés inconsciemment par les paroles cruellement doucereuses de madame Montmaur. Les rames, d'un mouvement rythmique, entraient dans l'eau, semblaient la couper, lui faire une blessure, et ressortaient égrenant, au-dessus d'elle, les perles brillantes qu'elles y avaient puisées.
Magda suivait des yeux ces choses; tout à coup, elle murmura:
--On dirait des pleurs...
Et sans s'apercevoir de la communion de pensées non exprimées qui l'unissait à Philippe dans une étrange intuition de l'instinct, elle ne s'étonna pas qu'il répondît:
--Ah! comme un rien parfois ensanglante le coeur...
Ils étaient arrivés au coude de la rivière qui forme un lac dans la propriété de mademoiselle de Presles. En passant sous un pont rustique, une liane de pervenches fleuries s'accrocha à l'ombrelle ouverte de la jeune femme. Magda, se levant pour atterrir, ferma son ombrelle: la fleur tomba dans l'embarcation que Philippe retenait près du bord avec sa rame.
Lorsque Magdeleine fut à terre, il se redressa, agita son chapeau et dit: «Adieu!» Elle inclina lentement la tête et le regarda s'éloigner de la rive.
Ce soir-là, sans apparence d'à propos, Magda interrogea ainsi le Docteur:
--Pourquoi un être inférieur à nous comme nature, comme sentiment, comme pensée, peut-il nous faire vibrer douloureusement? Pourquoi le moi supérieur qu'on sent en soi s'impressionne-t-il, malgré le raisonnement, du blâme tacite de cet être à qui nous dénions tout pouvoir non seulement de nous juger, mais encore de nous comprendre?
Et le bon Fugeret en déclina les raisons et fit, à sa jolie amie, sous la pâle clarté des lumières tamisées par les grands abat-jour, dans le salon Louis XV, un cours de philosophie sensationnelle, tandis que tante Rose tricotait tranquillement des chaussons de laine pour ses petits pauvres et que Philippe, seul dans sa chambre, serrait avec recueillement les pervenches glissées de l'ombrelle de Magda.
II
Le lendemain, le pavillon des amis fut presque entièrement occupé; à l'exception de Jules Governeur, tous ses fidèles avaient accepté l'invitation de Magdeleine. Governeur lui envoya ce billet:
* * * * *
«Princesse exquise,
»J'ai le chagrin de vous annoncer que je ne puis venir au cher ermitage aujourd'hui. Ne comptez sur moi qu'aux alentours de cinq heures, demain, car ce soir je dîne chez d'honnêtes gens que je ne puis décemment pas quitter au dessert.
»Demain, je vous apporterai un livre que je trouve très bien. Je le lirai à vos pieds et cet exercice me sera éminemment agréable... si vous le permettez.
»Je baise, Princesse, le bout de vos doigts avec une piété croissante.
»Dévotement à vous,
»L'ABBÉ.»
* * * * *
Ce billet et l'arrivée de ses amis chassèrent les nuages noirs qui, depuis la veille, enveloppaient les pensées de Magdeleine. Biroy et Tanis s'étaient rencontrés à la gare avec madame Danans, la seule femme qui connût bien le grand coeur de madame Mirbel.
Marie-Anne Danans n'était pas heureuse. En l'épousant, son mari avait cru rencontrer en elle la mondaine inapaisée qu'il eût voulu voir s'agiter autour de lui. Des heurts douloureux la blessèrent; mais la vie manquée, perdue, calomniée de Magda, lui avait été un salutaire exemple. Elle se tut, gardant pour elle ses douleurs et ses larmes, cachant les délicatesses de son âme à son mari qui l'ignorait si étrangement et qualifiait de bourgeoises les aspirations de sa jeune et saine nature.