Maudit soit l'Amour!

Part 10

Chapter 103,853 wordsPublic domain

Vers cinq heures, madame Mirbel monta dans sa victoria et donna l'ordre d'aller au Bois. Il avait plu la veille; les arbres d'un vert cru presque uniforme, lavés de la moindre poussière, ne présentaient pas ces aspects divers de tons jaunes et mourants qu'ils revêtent à l'automne comme un manteau de mélancolie; la nature était jeune, uniformément jeune. Magdeleine dans une sorte de fantasmagorie voyait défiler la longue série des voitures. Quelques saluts échangés lui firent désirer d'être hors de cette foule; elle jeta l'ordre au cocher de la conduire dans les allées désertes qui avoisinent les lacs et Auteuil. Le bercement de la voiture engourdit sa pensée, la détacha des choses ambiantes dans un envolement lointain.

En proie à une exaltation étrange donnant à son esprit une lucidité qui lui permettait d'embrasser toute sa vie passée, de revivre toutes les joies, toutes les espérances, toutes les douleurs déjà vécues, elle devint non plus actrice, mais spectatrice de ces événements. Elle fut le juge sage et désolé du néant qu'avaient amené l'un après l'autre les battements de son coeur. Ses souvenirs d'enfance lui apparaissaient; ce temps était la période la meilleure qu'elle eût connue. Elle se revoyait petite fille, dans le parc de la Luzière, avec ses fleurs, ses arbustes qu'elle instruisait, leur apprenant ses leçons; elle leur parlait, les aimait, ils lui semblaient des êtres pensants et souffrants comme elle. Pendant bien des années elle n'avait pu cueillir une rose ou une branche de lilas sans avoir peur de blesser la plante, vaguement craintive d'y voir couler du sang comme d'une blessure humaine. Les massifs fleuris, dans le frôlement doux et frais de leur feuillage, lui avaient, les premiers, donné la sensation d'une caresse. Quand l'automne les dépouillait de leurs feuilles, son âme d'enfant délicate et nerveuse s'en effrayait comme d'une maladie ou d'une mort. Pour ne pas les perdre tout entiers jusqu'au printemps prochain, chaque année elle recueillait dans un album la première et la dernière feuille de ses arbres. Et Magdeleine revoyait jusqu'aux inscriptions de l'écriture un peu tremblée, grosse, irrégulière et ronde, de sa main d'enfant: «Mon lilas blanc de l'allée des mauves.» La date suivait, et cela lui semblait, en ce temps-là, des reliques aussi sacrées que celles des mères conservant les premiers longs cheveux de leurs enfants.

Puis, en grandissant, d'autres joies succédèrent à ces mystérieuses tendresses, à ce temps béni où elle jouait avec les fleurs. L'exaltation pieuse de sa première communion la faisait tressaillir, lui prouvant ainsi, après tant d'années, que son cerveau vibrait encore à la poésie de la Foi.

Qu'importe alors la sagesse des pensées? Qu'importe de chercher à connaître les causes par leurs effets? Qu'importent les conclusions sceptiques et désenchantées qui en résultent? Magdeleine se souvenait de la froideur, des mystères, des replis décevants de certaines âmes et se sentait prête à pleurer sur le néant de tout, comme, enfant, elle pleurait sur les dernières feuilles brusquement emportées par le vent.

Se mettre au-dessus des événements, accepter la relativité des joies de la vie, à commencer par celles de l'amour, s'efforcer de n'en pas souffrir, son esprit lui dictait cette philosophie pour son bonheur propre autant que pour celui de Philippe... mais son coeur, son lâche coeur, se révoltait: l'idée qu'une autre femme prendrait sa place auprès de l'aimé, l'anéantissait.

Et elle était malade de ses pensées comme on est malade de son corps... et l'idée du repos par la mort pénétrait lentement en son cerveau.

Le Bois, peu à peu, devenait désert. Descendue de voiture, et assez éloignée de la route, Magdeleine jouissait d'un calme grandissant. Le soleil, tout rouge comme un globe enflammé, s'apercevait très bas dans le ciel au travers du feuillage qu'il dorait d'un ton chaud succédant au vert éclatant du plein jour. Les oiseaux s'étaient tus, le vent s'apaisait, un silence profond montait de la terre. Un peu réconfortée par cette paix de la nature, Magda marchait parmi les herbes hautes qui fouettaient avec un bruissement monotone et sec le bas de sa robe soyeuse; elle allait droit devant elle, plongée dans la mélancolie de ses pensées. C'était l'heure langoureuse qui enveloppe les bois à la tombée du jour, l'heure pleine d'harmonieux murmures. Une singulière vigueur animait maintenant Magda. Au milieu de ce silence relatif son âme se tranquillisait. Oui, elle serait l'amie indulgente; dans un élan d'abnégation misérable et sublime, elle se promettait de fermer les yeux sur les écarts éventuels de Philippe, de l'aimer désormais maternellement. Son coeur s'ouvrait à ce sacrifice comme il s'était ouvert à la vie d'amour que lui avait révélée son amant. Il s'épanouissait, déployait ses ailes, volait vers la souffrance avec l'enthousiasme et la magie du martyre.

La pauvre femme croyait ses résolutions des faits accomplis.

Pour la première fois elle formula:

--«Quel bonheur d'être riche!» ne voulant pas voir la douloureuse bassesse de pensée qui lui faisait sentir que son luxe la protégeait, dans la lutte qu'elle entreprenait de vouloir garder Philippe en n'étant plus pour lui qu'une amie.

CINQUIÈME PARTIE

C'est une chose cruelle entre toutes de se voir obligé de renoncer à l'être sur lequel on a placé toutes ses espérances. Magdeleine essaya bien de reprendre une existence active, n'ayant plus seulement Philippe pour but unique de ses actions; mais cela lui fit découvrir que sa vie ne lui appartenait plus, qu'elle n'était que le reflet de celle de son ami, que tous ses sentiments se rapportaient à lui, tristes s'il était triste, gais s'ils était gai. Elle vécut alors machinalement; son coeur devint fertile en souffrances, surtout lorsqu'elle vit le jeune homme accepter sans révolte la situation nouvelle, comme si lui-même passait par la même crise. C'était tacitement avouer que l'amour, entre eux, était mort.

Magda s'aperçut avec honte et terreur que depuis deux ans déjà, c'était presque toujours elle qui suscitait avec une délicate habileté leurs rendez-vous au «logis». Fouillant sa mémoire, mettant son coeur à la torture, elle se retrouvait provoquant ces rencontres, non Philippe.

Comment n'avait-elle pas senti cela plus tôt? C'est que Philippe, en vérité, ne la désirait plus peut-être, mais aimait sa tendresse prévoyante; qu'il était distrait d'elle, mais non détaché. La honte de cette situation dont elle s'accablait devenait la preuve de son charme qui demeurait par delà sa jeunesse.

Alors commença une vie de désenchantement: les jours, les heures succédaient aux jours, aux heures, sans apporter de consolation à la pauvre créature; il ne s'agissait plus de s'étourdir du mourant amour de son amant, mais bien d'elle-même, des souffrances qu'elle se créait.

Il y avait deux mois que Magda avait pris sa résolution quand, un soir, Philippe lui dit:

--Chère, n'oubliez-vous pas un peu le chemin du logis?

Elle eut le coeur transporté d'une joie folle et il lui fallut se contraindre jusqu'à manquer de souffle, tant son effort fut violent, pour ne pas se jeter au cou de Philippe.

Elle murmura, la voix tremblante:

--Bah! tant que cela, croyez-vous? Mon cher, cher Philippe, il me semble que notre amour a été si grand qu'il importe peu maintenant, ce détail de nos réunions là-bas...

--Détail? Mon aimée en parle à son aise! Ce n'est un détail que pour ceux qui n'aiment pas. Pouvez-vous venir demain?

Magda était étonnée qu'il ne se fût pas aperçu de sa nouvelle attitude; comme il fallait qu'il l'aimât moins maintenant! Elle eut pourtant le courage de dire tranquillement:

--Non, pas demain, je sors tout le jour avec tante Rose.

--Après-demain, alors?

--Non plus; cette fois, j'ai promis de faire des visites, puis un tour au Bois avec Marie-Anne.

--Ah! voilà bien des contretemps, voulez-vous...

Elle posa sa main délicatement sur les lèvres du jeune homme, n'en pouvant plus du désir de dire oui, de prendre rendez-vous et, cela, pour rien au monde, elle ne le voulait.

Tandis que Philippe lui baisait la main, elle balbutia:

--D'ailleurs, je vous verrai ces deux jours, nous en reparlerons; je n'aime pas les projets à long terme.

Philippe n'insista plus. Il ne s'apercevait pas des efforts tentés par Magdeleine pour se détacher de lui; sa vie d'art et de mondanité était trop absorbante pour qu'il ne fût pas fatalement distrait de cette préoccupation. Et puis lorsque déçu, triste, il avait besoin de se réfugier dans la tendresse d'un coeur, Magda n'était-elle pas là, toujours? la foi qu'elle avait en lui rendait le courage à Philippe, chassait ses défaillances; entré chez elle démoralisé, il en sortait vaillant. Son amour pour madame Mirbel n'était plus autre chose qu'une succession de besoins délicats, de cette indulgence maternelle qu'il n'avait jamais trouvée chez sa mère, et rien ne l'attachait plus à son amie que l'unique nécessité de cette tendresse imposée si doucement par l'amour.

Madame Mirbel essaya de faire sa vie hors de Philippe; mais elle s'agita sans se distraire, ayant vécu trop occupée de son sourire, de sa parole, pour trouver le moindre intérêt à ce qui n'était pas lui.

L'idée sera toujours plus violente que le fait, le désir plus grand que le plaisir, plus puissant aussi puisqu'il l'engendre. La pauvre femme s'aperçut vite que rien, excepté son amour, ne l'intéressait.

Fugeret assistait, inquiet, à cet arrachement du coeur de son amie; souvent il l'interrogeait:

--Eh bien, ça va?... Vous sortez beaucoup, vous êtes très mondaine? vous faites bien, il faut réagir, vous amuser...

--Oui, oui, répondait-elle tristement, je m'amuse beaucoup à voir combien de temps je vivrai de cette vie avant d'en mourir.

Cette situation de son coeur imprima quelque chose de grandiose à son esprit. On ne la vit bientôt plus nulle part; elle vécut dans une sorte de retraite, attendant les visites de Philippe comme seule et suprême distraction.

Devant l'effondrement de son existence amoureuse, elle se demandait quels scrupules puérils l'avaient empêchée d'être plus à lui, toute à lui, autrefois, alors qu'il l'aimait si violemment, dans ce temps lointain où c'était elle qui espaçait leurs rencontres... Ah, revivre ces heures-là!

Elle considérait maintenant son amour comme la vraie, la seule raison qu'elle avait eue d'exister. Puis, par un ressaut de son esprit, elle rejetait au loin sa chimère, et l'aride formule: «Rien n'est», de nouveau la hantait, portant le désarroi jusque dans sa vie physique. Combien, cependant il lui était cher, ce lointain passé! Elle découvrait que toute la sentimentalité dont elle s'était sentie envahie au début de sa passion, avait encore été la meilleure chose qui fût survenue en sa vie. Oui, l'amour avait été le soleil de son âme; son misérable coeur se trouvait maintenant en lutte avec ses sages et forts raisonnements et restait le vainqueur. Pouvait-elle dire vainqueur? Non... mais tout torturé, tout pantelant qu'il fût, c'était lui encore qui l'emportait sur les meilleurs arguments.

--Je souffre... j'aime... et je ne compte plus, je suis vieille, vieille!

Elle ne pouvait secouer l'accablement où la plongeait cette triste évidence.

En un besoin de consolation elle se disait: «L'amour n'existe pas, c'est un instinct qui tient une place indécise entre les besoins du coeur et les besoins du corps... J'aime, pourtant, et rien ne me guérira; cet amour est en moi comme les fibres de ma chair, comme la moelle de mes os; je perds mon individualité, je ne suis rien autre chose qu'amante. L'existence courante et banale ne m'entraîne plus, je la subis et j'en souffre. Que m'importe d'être une femme renommée pour mon esprit, mon élégance, mes fêtes? C'est pour le monde, c'est pour sa joie propre que je suis cela, non pour moi. Que font ces choses à mon bonheur? rien. J'arrive à rester des jours entiers sans percevoir la minute qui me fera vibrer et me donnera la force de supporter les jours qui doivent suivre. Il me semble que ma tête, mon coeur, mon âme, manquent d'aliment. Oui, «rien n'est», hors lui, hors mon Philippe. Il est des femmes qui sont à la fois et toutes les heures de leur vie, épouses, mères, amantes, femmes du monde. Moi j'ai une pensée unique, un but unique, rien ne m'en peut guérir, sauf la mort... la mort?

Et, douloureuse, elle allait ainsi se torturant sans arriver à une conclusion pratique, et ce long martyre qu'elle ne cessait d'évoquer la faisait souffrir et changer effroyablement. Il eût fallu lui faire subir l'exérèse: arracher son coeur, nuisible au calme de sa vie.

Un soir, Magda et Philippe convinrent d'aller entendre le lendemain, seuls dans la loge de mademoiselle de Presles, un opéra nouveau qu'ils avaient jusque-là écouté distraitement. Ils aimaient ces recherches de sensations artistiques: rester silencieux au fond de la loge, lui, étendu sur l'étroit canapé du salon, elle, assise sur un fauteuil auprès de lui.

Madame Mirbel arriva de bonne heure à l'Opéra, afin de ne rencontrer personne de ses relations sous le portique ou dans l'escalier. Elle espérait trouver Philippe déjà installé dans la loge. Dissimulée par le rideau de séparation, lentement elle se dévêtit de sa pelisse. Le premier acte s'acheva sans que Philippe parût. Inquiète, angoissée, la pauvre femme n'entendit pas une note du second acte, les yeux fixés sur la porte qu'elle s'attendait toujours à voir ouvrir; mais, l'acte fini, Philippe ne vint pas.

Les pensées les plus navrantes hantèrent alors le cerveau de Magda, puis, dans un ressaut brusque lui étreignant le coeur, elle supposa qu'il avait oublié leur rendez-vous ou préféré quelque partie de plaisir avec des amis. Ainsi, même leurs rencontres pour les seules jouissances de l'esprit lui échappaient...

Les actes, les entr'actes se passèrent sans que Philippe entrât. Désemparée, lasse à crier, Magdeleine ne voyait, n'entendait plus rien; un vide douloureux se faisait en son cerveau; elle avait à peine conscience du lieu où elle était.

Elle fut tirée de cette sorte de léthargie en entendant prononcer son nom par une voix d'homme dans la loge voisine.

--Il est rare que la loge de mademoiselle de Presles reste ainsi vide; lorsque ces dames ne l'occupent pas elles l'offrent à des amis.

--Dis donc, ça dure toujours la liaison de madame Mirbel avec Montmaur?

--Mais oui. Sans vouloir être méchant, c'est même assez drôle de voir ce jeune homme aux trousses de cette vieille femme.

--Pas si vieille, reprit une troisième voix. Et encore rudement séduisante!

--Eh bien, qu'est-ce qu'il te faut? Elle a au moins cinquante ans.

--Jamais, tu exagères!

--Bah! laissez donc, Montmaur y trouve son profit.

--Oh! oh! c'est raide ce que vous dites là!

--Entre nous, je ne crois pas que ce soit avec ce que lui rapporte sa peinture qu'il puisse avoir des chevaux aussi beaux que les siens.

--Mon cher, il a une fortune personnelle très officielle...

--Et puis celle de madame Mirbel, ça fait deux fortunes!

--Quels potiniers vous êtes, s'exclama la voix bienveillante; puisque je vous dis que Montmaur a au moins quarante mille livres de rente, sans compter sa peinture; et, vous le savez, il vend beaucoup; il a du talent!

--Ne le défends donc pas parce qu'il est de ton club, mon vieux! Cette chose-là n'arrive pas seulement à lui. Et puis, je ne saurais lui en vouloir: quand l'un d'entre nous est sans le sou et qu'il épouse une femme riche, n'est-ce pas à peu près la même chose? Seulement je constate que la commère est un peu mûre!...

Les rires discrets, puis les voix s'éteignirent.

Madame Mirbel accablée, défaillante, crut étouffer. Elle s'effondra sur le divan et tout bas sanglota.

--Mon amour le déshonore, pensait-elle; parce que je l'ai aimé quand j'étais jeune et belle, je n'ai même plus le droit d'être son amie. Pauvre cher Philippe, pauvre noble enfant, je le déshonore, je le déshonore!...

Elle haletait, le visage enfoui dans son mouchoir.

L'affront que ces jeunes hommes lui avaient infligé était peu de chose, mais toucher à Philippe, le salir si abominablement, cela, elle ne le pouvait supporter. Où donc était la justice du monde qui ne voyait pas quels liens purs, maintenant, les unissaient?

Elle se disait: «Je me suis dévouée à lui, je lui ai donné mon âme, mon esprit, mon corps, toutes les tendresses de mon coeur et jusqu'à ma réputation. Quel sacrifice faut-il faire encore pour avoir le droit de rester son amie? Quelle morale guide la foule cruelle? On nous absoudrait si notre amour avait été un caprice, on nous accable parce qu'il a résisté au temps. Ah, jeunesse sans pitié! je suis la vieille maîtresse... Quelle honte... Et ces hommes, ne sachant rien des bonheurs que nos coeurs ont eus l'un par l'autre ni de quelles sollicitudes j'ai enveloppé sa vie, me méprisent et me condamnent, moi qui ai peut-être aidé au développement de son talent qu'ils admirent!»

Un juste orgueil lui venait à cette idée et, la tête appuyée et roulante contre la paroi de la loge, elle gémissait:

--Les cruels! Les cruels! S'ils savaient quel coeur ils profanent!

Magdeleine secoua enfin sa torpeur et, pendant le dernier acte, profitant du désert des couloirs, elle s'enfuit, son pauvre visage meurtri de larmes dissimulé par les dentelles de sa mantille.

Le roulement sourd de son coupé l'engourdit, laissant pour un instant son cerveau sans pensées; mais, rentrée dans sa chambre, de nouveau elle pleura. Elle allait songer à perte de vue à cet incident douloureux, lorsqu'elle aperçut sur la cheminée une lettre de Philippe. Prise de remords avant même de savoir ce que l'enveloppe contenait, elle l'ouvrit hâtivement. Philippe s'excusait de ne pouvoir l'accompagner à l'Opéra, malade qu'il était d'une violente névralgie. Câlinement il regrettait qu'elle ne pût venir le soigner, le guérir. L'adieu en était si doucement tendre que la pauvre femme éclata en sanglots, baisant mille fois les mots qui lui rendaient le courage, en lui montrant sa raison d'être dans la vie.

Maintenant toutes sortes de sensations flottaient autour d'elle, de tristes, de consolantes; elle ne voulait plus s'inquiéter, mais songer uniquement à Philippe, et elle s'endormit dans cette résolution.

Le lendemain, elle s'éveilla tard et brisée. Mademoiselle de Presles étant partie depuis quelques jours pour faire une retraite au couvent des Ursulines, madame Mirbel ne voulut pas rester inactive, absorbée dans ses rêveries, et résolut de faire un pèlerinage au «logis».

Depuis des mois elle n'y était allée. Ils avaient tous deux gardé le culte de leur «home» et de temps en temps s'y réunissaient pour causer librement en toute intimité de coeur. Jamais Magda ne s'y était trouvée seule, mais, après son émoi de la veille et ne voulant pas en parler à Philippe, cette visite lui parut nécessaire pour recouvrer la paix de son esprit. Elle allait chercher, dans ces témoins muets d'un passé d'amour, la force de réagir contre tous les endolorissements de son coeur.

Jamais elle n'avait eu la clef du logis; Philippe s'y trouvait toujours le premier pour l'introduire; cela ne la fit pas renoncer à son projet; arrivée à la porte derrière laquelle elle comptait retrouver le calme, presque la joie de vivre, comme elle s'apprêtait à donner au concierge de vagues explications, il la reconnut et lui ouvrit.

Les volets fermés, à travers lesquels venaient buter des rais de soleil, mettaient un jour doux et vague de chapelle sur tous les objets. Magdeleine s'assit sur le divan. Elle revivait sa première entrée, tous les souvenirs des heures divines qu'elle avait passées là. Oui, cela la calmait; oui, oui, elle avait été aimée, elle avait aimé! Qu'importait donc sa souffrance?... ici, il s'était tant de fois agenouillé; là, tant de fois il avait proclamé, de sa voix chaude et grave, les beautés de son âme, les beautés de son corps et subi le charme de son esprit... Elle l'avait enveloppé d'amour comme une mère enveloppe de caresses légères le nouveau-né. Elle ne pouvait se lasser de respirer à longs traits l'air de ce salon où, ensemble, ils avaient respiré.

Une ivresse lui vint au souvenir de ces joies; elle se trouva ingrate, et répéta tout bas ce nom qui était le principe même de sa vie:

--Philippe... Philippe... mon Philippe!

Elle se leva, entra dans la chambre, voulut revoir et toucher son peignoir de soie blanche, remplacé souvent, mais toujours refait semblable au premier. En ouvrant l'armoire où elle avait coutume de le prendre elle ne le trouva pas; inquiète de cette disparition, elle chercha dans le cabinet de toilette et l'y découvrit, affalé sur une chaise. Le vêtement avait l'aspect vide, mort. Magda le ramassa et, soigneusement, s'apprêtait à le remettre en place lorsqu'elle aperçut un long bout de point de Venise, arraché. Elle chercha dans sa mémoire la dernière fois qu'elle l'avait porté, ne se souvenant pas de l'avoir déchiré jamais; cela d'ailleurs remontait si loin qu'une vague tristesse l'envahit. Hâtivement elle rangea la robe. Sa joie faite de souvenirs, et si douce tout à l'heure, s'évanouit. Elle voulut secouer cette mélancolie et retourna au salon. Elle allait ouvrir le piano quand elle aperçut une feuille de papier; elle la prit, la tourna machinalement entre ses doigts et y découvrit une petite étiquette bleue, glacée, avec en lettres d'or le nom d'un fleuriste à la mode.

Des fleurs avaient été apportées là, non pour elle! Comme elle froissait le papier un pétale de rose tomba, encore frais, à ses pieds.

Un grand frisson la secoua toute; cette fois elle atteignait au paroxysme de la douleur.

Nettement, son cerveau reconstitua ce qui s'était passé: une autre était venue... Peut-être même la veille au soir, quand, anxieuse, elle attendait Philippe à l'Opéra... On avait profané sa robe, cette blancheur nuptiale qu'elle ne revoyait jamais sans une sensation fine de bonheur caché. Et Philippe avait permis ces choses!... il avait pu voir une femme vêtue de sa robe à elle?...

Ah! l'horrible fin de tout!

Qu'il la trompât, elle y était résignée. Depuis longtemps déjà, elle étouffait dans son coeur toute jalousie basse... mais cela, mais cela?... Un grand dégoût la prit; pas une larme ne coulait de ses yeux; on l'eût tuée sur place plutôt que de la faire se lever du fauteuil où elle était clouée, comme paralysée par la douleur.

Une sueur froide perla sur son front, elle s'évanouit.

* * * * *

Lorsque Magda revint à soi, elle ne sentit plus qu'une grande lassitude et un besoin de s'enfuir; elle eut pourtant le courage d'ouvrir le petit meuble où les fleurs de sa première nuit d'amour avaient été pieusement enfermées par Philippe. Quelles profanations avaient-elles subies aussi?... Non, on les avait sans doute oubliées, elles étaient encore là, jaunies, séchées par le temps. Magda voulut les reprendre, elles se cassèrent, s'effritèrent entre ses doigts avec un bruit sec. La pauvre femme eut un sourire amer et dit: «Vous me ressemblez, pauvres fleurs vieilles et flétries!»

Quand elle se retrouva dans la rue, Magda n'eut plus qu'une pensée: rentrer en hâte. Elle avisa un fiacre, y monta ahurie, ayant à peine la force de dire son adresse au cocher. Enfin, elle arriva à l'hôtel, paya cette course avec une pièce d'or dont elle n'attendit pas la monnaie, et, comme en état de somnambulisme, elle souleva le heurtoir de la porte cochère, entra, gagna sa chambre. Là, n'en pouvant plus, elle s'affaissa.

Alors, elle s'aperçut que son courageux renoncement avait été un décevant sacrifice, une longue agonie, et elle appela la mort.

Peu après pourtant, avec courage, elle tâcha de secouer ses pensées, de se reprendre, de raisonner cette nouvelle crise; mais le sentiment de douleur qui l'absorbait était plus puissant que toutes les combinaisons de son cerveau, elle ne pouvait s'en affranchir.

Le néant de ce pourquoi elle souffrait lui apparaissait avec évidence. Elle se disait: «Malgré tout, je souffre», et ne pouvait s'arracher à cette souffrance.