Maudit soit l'Amour!

Part 1

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MAUDIT SOIT L'AMOUR!

PAR L'AUTEUR DE

«AMITIÉ AMOUREUSE»

CINQUANTE-HUITIÈME ÉDITION

PARIS

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBER, 3

1921

A MON BIEN CHER MAITRE ET AMI

SULLY PRUDHOMME

_Ce livre est dédié._

H. L. N.

MAUDIT SOIT L'AMOUR!

PREMIÈRE PARTIE

«Les noeuds les plus solidement faits se dénouent d'eux-mêmes parce que la corde s'use--tout s'en va, tout passe, l'eau coule et le coeur oublie. C'est une grande misère...»

GUSTAVE FLAUBERT

I

A M. JULES GOVERNEUR

3, rue Gay-Lussac, Paris.

«Mon ami,

»Je suis enfin installée et vous attends à Yerres, un de ces jours très prochains, demain, par exemple. Si vous prenez l'express de cinq heures, vous avez toute chance de faire le voyage avec Guillaume de Tanis, Jean Biroy, d'autres encore peut-être. Je vous invite tous ce même jour. Mais je compte particulièrement sur vous trois, mes chers fidèles. Ne m'écrivez pas que ceci... que cela... vous retient à Paris. Le cher Abbé sait bien que c'est le premier embarquement qui coûte à sa paresse. Tante Rose, d'ailleurs, me charge de vous dire qu'elle a fait préparer _avec amour_ les chambres du Pavillon, et l'amour de tante Rose mérite le voyage! L'Abbé trouvera à Montgeron la voiture des invalides et pourra, si par grand hasard il est seul, rêver tout à son aise au despotisme tendre de son amie

»MAGDA.»

* * * * *

Lorsque madame Leprince-Mirbel eut achevé d'écrire cette lettre, elle la glissa dans une enveloppe, et, rassemblant d'autres lettres éparses sur son petit bureau, en relut avec soin les adresses.

--Voyons, n'en ai-je pas oublié? Jules Governeur, mon philosophe; Jean Biroy, mon peintre; Guillaume de Tanis, mon romancier; Savines, mon critique; d'Artigues, mon diplomate; Danaris et sa femme, celle-ci ma chère amie; Barjols, mon député; ils y sont bien tous. Bon. Maintenant donnons ces lettres au docteur; il les jettera à la poste en allant porter ses dépêches.

Madame Leprince-Mirbel se leva. C'était une femme de trente-six ans, de tournure élégante. Une grâce enveloppante émanait de tous ses gestes; elle possédait une allure aristocratique, un air «grande dame» qui ne s'acquiert pas. D'une taille souple, fine, en harmonie avec des hanches aux lignes du plus délicieux contour, elle avait aussi un pied mince et cambré, de belles mains, des mains pâles comme une hostie, aux doigts spirituels, retroussés et longs, qui suggéraient l'envie de les saisir et, à leur seul contact, donnaient la sensation troublante de posséder cette femme.

Tanis, en plaisantant, disait:

--Vos mains sont voluptueuses jusqu'à l'inconvenance.

Ses yeux cernés paraissaient d'autant plus grands que le dessus des paupières, estompé d'une teinte brune, ajoutait une étrange profondeur au regard de ses prunelles noires, brillantes comme deux agates dans le blanc nacré de l'oeil. Ses cheveux blonds, légers, soyeux, abondants et ondés, ressemblaient à une coulée d'or.

Sans être ni belle, ni jolie, madame Mirbel produisait sur les hommes une impression ineffaçable, tant la finesse satinée de sa chair faisait ressortir la délicatesse de ses traits, tant son élégance accusait une science admirable de la toilette, tant son attitude aristocratique, la fierté exprimée par certains de ses gestes, révélaient la pureté de race et la noblesse d'âme. Elle était harmonieuse et captivante.

Quinze ans auparavant, sa tante, mademoiselle Rose de Presles, l'avait mariée au compositeur de musique Leprince-Mirbel, garçon d'avenir et presque aussi jeune qu'elle. L'union sembla d'abord heureuse. Marie-Magdeleine de Presles, pleine de foi en son mari, pleine d'enthousiasme pour son talent, vécut trois années d'enchantement. Puis, soudain, elle tomba de son ciel en s'apercevant que Mirbel la trompait avec une vieille chanteuse qui lançait ses oeuvres.

Cette découverte se fit de la manière la plus banale. Magdeleine entra un jour dans le cabinet de travail de son mari pour examiner, en son absence, les épreuves d'une partition qu'il corrigeait. En prenant les feuillets de musique épars sur la table, afin de juger au piano des changements que le maître apportait à son oeuvre, ses regards furent attirés vers un papier ridiculement à la mode et chamarré d'une écriture invraisemblable formée de longs bâtons; machinalement, Magdeleine prit cette lettre; mais dès les premières lignes elle tomba défaillante sur une chaise. Elle en continua la lecture avec de douloureuses palpitations, les mains tremblantes, et, à moitié folle de chagrin, arriva au bout de l'horrible prose, à la fois emphatique et grivoise, de la vieille cabotine.

Madame Mirbel pleura alors comme savent pleurer les femmes quand elles sont seules. Cette première crise fut terrible; cette douleur initiale qui la surprenait en pleine foi, en plein bonheur, lui brisa les nerfs. Elle jeta avec rage les pages de musique sur la table, et, la lettre fatale en main, courut trouver sa tante. Mademoiselle de Presles s'était réservé le rez-de-chaussée de son hôtel dont elle avait abandonné les autres appartements au jeune ménage.

La pauvre vieille fille fut atterrée qu'on pût tromper son enfant pour une «créature». En plein désarroi, elle ne sut quel conseil donner à sa nièce; celle-ci, la première angoisse apaisée, résolut de lutter. Soutenue par la fièvre de la jalousie, elle s'interdit les reproches et refoula les mots amers que lui suggérait l'excès de sa douleur. En une divination géniale, pour contrebalancer ces honteuses amours, elle ne montra pas la blessure de son coeur. Elle se fit coquette, tendre, diverse, et reconquit Leprince-Mirbel, tant cette grâce provocante était irrésistible.

Dans la crainte de compromettre son triomphe, elle entraîna son mari en Italie. Mais cette seconde lune de miel lui sembla bientôt odieuse, s'accomplissant au milieu des ruines de ses illusions, sans l'enthousiasme de ses pensées, de son âme qu'elle sentait agoniser de la blessure reçue.

Un écoeurement la prit d'avoir lutté pour reconquérir quoi, mon Dieu? des caresses, vile monnaie de l'amour! Et la première ivresse ne revint pas plus pour elle que ne reviennent les prémices en toutes choses. La douleur a son initiation; on peut s'y accoutumer, mais elle laboure en vain le coeur; les blessures qu'elle y fait, au lieu de le fertiliser, le stérilisent.

Elle pensait: «En m'abandonnant à mon mari, je l'ai trompé. Sans en avoir conscience, j'ai pris une attitude indigne de moi. Pour ne pas perdre les embrassements d'un être que maintenant je méprise, qui n'a rien vu de ce qu'autrefois je lui donnais de beau, de pur, je me suis ravalée au rôle de «fille». Toutes mes qualités de droiture sont les écueils sur lesquels s'est brisée cette nature vulgaire. Ah! comme je lui en veux d'avoir anéanti ma foi! J'ai cessé de lui plaire parce que j'étais naïve et tendre; il s'est lassé de ma candeur et s'est laissé séduire par les honteuses manoeuvres d'une femme flétrie qui a couru le monde, éprise de tous les vices. Pourquoi n'ai-je pas eu la vision nette de la bassesse où j'allais tomber en essayant de reprendre Henri à cette femme odieuse?»

Et il lui fallait péniblement conclure: «C'est qu'au moment où j'ai reçu la blessure j'aimais encore, tandis que maintenant l'indifférence me prête toutes ses clartés.»

A jamais déçue, humiliée d'avoir subi le joug d'un si déplorable amour, Magdeleine hâta le retour.

Bientôt après leur arrivée à Paris, et malgré les serments faits à sa jeune femme, Leprince-Mirbel s'adonna plus que jamais, sans honte et sans frein, aux amours faciles, à ce point qu'il ne prenait plus la peine de voiler sa conduite à Magdeleine, lui faisant parfois l'injure d'amener dans sa maison, de lui présenter, même, l'objet de sa passion présente. Son inconscience, sur ce point, atteignait au cynisme. Les yeux une fois dessillés, Magdeleine perdit toute illusion: une à une, ses croyances en son mari tombèrent; elle le vit tel qu'il était: un être léger, sans coeur ni sens moral, vindicatif et vaniteux jusqu'à la folie.

Mademoiselle Rose de Presles faillit mourir de chagrin quand elle constata qu'elle avait perdu la vie de sa nièce en la mariant à Leprince-Mirbel. Restée fille après une douloureuse et pure aventure d'amour, elle souffrit tant de sa situation fausse de vieille fille qu'elle avait coutume de dire: «Mieux vaut être mal mariée que de ne l'être pas.» Maintenant elle se prenait à douter de la vérité de sa formule.

Devant le malheur de Magda, son vieux coeur, qui semblait ne savoir plus souffrir, se mit à saigner de nouveau. Affolée, elle proposa la séparation judiciaire; c'était l'esclandre, la vérité mise sous les yeux de tous.

Avec une grande sagesse, madame Leprince-Mirbel ne se laissa pas influencer. Une explication décisive eut lieu entre elle et son mari; il dut s'incliner devant la volonté de cette femme de vingt-trois ans et accepter les conditions qu'elle lui imposait. Les cinquante mille francs de rente que Magdeleine avait apportés en dot, et qui permettaient au jeune maître d'attendre le succès, la faisaient libre et indépendante envers lui. Ils convinrent qu'ils resteraient unis aux yeux du monde, mais que la séparation n'en existerait pas moins entre eux.

Depuis douze ans que ces événements s'étaient passés, Henry Leprince-Mirbel avait acquis la célébrité, car son talent était réel. Tout en étant des étrangers l'un pour l'autre, sa femme et lui vivaient à Paris sous le même toit, dans l'hôtel de la rue de Monceau. Ils cachaient au public cette situation douloureuse à laquelle, seuls, les amis intimes étaient initiés. Jamais Leprince-Mirbel ne séjournait à Yerres; la campagne l'enthousiasmait pendant deux heures et l'horripilait ensuite. Il lui fallait vivre dans un continuel état de surexcitation cérébrale, entouré d'admirateurs de son talent, pour l'exalter et lui donner la réplique.

Or, à Yerres, dans cette vaste propriété de la Luzière, on faisait _silence_, comme il disait plaisamment avec sa verve de gamin de Paris, et cela n'était pas pour satisfaire le besoin de mondanité et de succès bruyants indispensables à sa nature.

Madame Mirbel au contraire, plus fine, plus délicate, détestait le bruit; cette propriété était donc devenue son séjour favori. Elle avait su grouper autour d'elle un cercle restreint d'hommes d'une haute valeur, et c'était à la campagne qu'elle aimait le plus à s'en voir entourée. Les cinquante ans de tante Rose lui semblaient un porte-respect suffisant pour arrêter la médisance.

D'ailleurs, depuis la crise irréparable de sa vie, madame Mirbel s'était peu à peu retirée du monde et professait le plus grand dédain pour les calomnies que les jaloux pouvaient inventer sur elle.

Tout d'abord elle s'était attaché à jamais le docteur Fugeret, un savant occupé uniquement de science. Il l'avait connue jeune fille et l'aimait comme son enfant, avec une pointe de tendresse particulière qui lui faisait dire plaisamment: «Ma chère Magda, je vous aime d'un amour à la fois paternel et incestueux». Elle riait, tendait son front aux lèvres du vieil ami qui s'était montré pour elle un véritable père, au moment de sa rupture avec son mari, et tous deux vivaient ainsi, une partie de l'année, dans le coeur à coeur d'une intimité délicieuse.

A Yerres, au bord de la rivière qui longe la propriété de la Luzière, on avait construit pour le docteur un véritable laboratoire; il y passait les mois d'été sans interrompre ses travaux. Puis, un à un, attirés par le délaissement de Magda, retenus par son charme, d'autres amis vinrent se grouper. Le maître incontesté de ce cénacle était Guillaume de Tanis, qu'elle appelait son romancier, son poète, pour lequel elle gardait une sérieuse prédilection; puis, venaient Fugeret, Jules Governeur le critique, Jean Biroy le peintre et, au second plan, Savines le chroniqueur, Danans, l'écrivain plein de souplesse, le psychologue aimé des femmes.

Tous, plus ou moins, lui avaient fait la cour; tous l'aimaient maintenant «doucement», comme elle disait, ayant renoncé à l'espoir de la voir céder à leurs déclarations, et il ne restait de ce passé, entre elle et eux, qu'un air d'amour qui rendait leur amitié charmante.

Magda n'aurait pu vivre sans ses amis; ils lui étaient devenus nécessaires, ils faisaient partie du factice bonheur qu'elle s'était créé. Les voir, les entendre, connaître leurs émotions, leurs luttes, leurs aspirations, leurs triomphes, cela lui semblait aussi utile que l'air qu'elle respirait. Son esprit ouvert et subtil s'élargissait au souffle de leurs génies divers. Elle était, à trente-six ans, la femme forte et fine à laquelle tout homme rêve dans ses jours de défaillance et de doute. Pour ses amis, elle représentait le repos dans une affection intelligente, solide, sûre; le conseil tendre, indulgent et doux, la soeur enfin; mais une soeur coquette un peu, avec des coins d'âme fermés qui les retenaient toujours intrigués et charmés. D'abord légèrement jaloux les uns des autres, Magda avait fini par apaiser leurs susceptibilités; avec un grand art elle sut les faire _s'aimer en elle_, et ce leur était, maintenant, un plaisir absolu de se retrouver ensemble. Entre ces hommes supérieurs, les conversations prenaient un tour philosophique plein de verve, de trouvailles, leur causant la joie particulière de hautes pensées remuées, une griserie d'esprit, une saoulerie charmante de sensations intellectuelles. Ou bien, animés d'une gaieté de collégiens en vacances, ils appliquaient toutes leurs facultés à organiser des parties de lawn-tennis, avec des raquettes, des balles envoyées directement de Londres. Et, les caisses arrivées, tous ces grands hommes voulaient, dans leur zèle, les déballer eux-mêmes. Aussi, bien souvent, tante Rose s'écriait-elle:

--Vous n'êtes que des enfants!

Mais, pour chacun, la suprême joie consistait à se trouver un moment seul avec Magda. Celui à qui pareille aubaine échéait, soit par hasard soit qu'il l'eût préparée avec un art machiavélique, en profitait pour susciter entre elle et lui un secret, une confidence, un aveu, qui la fît plus sienne qu'elle n'était pour les autres. Cela mettait entre eux une alliance morale et mystérieuse et, comme plus d'une douleur, plus d'une blessure, surgissaient de la situation fausse de la jeune femme, Magda aimait à s'épancher dans ce tête-à-tête. Ainsi, sans pensée de coquetterie, sans esprit d'intrigue, elle faisait d'instinct tout ce qu'il fallait pour les retenir.

Elle vivait auprès d'eux et pourtant séparée d'eux, aimée et respectée, avec toutes les illusions, toutes les douceurs de l'amour sans amour, dans une grande défiance de contacts nouveaux, partant calomniée par ceux dont elle ne se laissait pas approcher.

Chacun de ses amis avait pour elle des câlineries, des tendresses, des jalousies qui lui faisaient voir que sa gracieuse individualité hantait leur pensée d'une façon constante. Elle leur avait donné des surnoms qui les caractérisaient: Guillaume de Tanis était _Le Maître_, Jules Governeur _l'Abbé_, le docteur Fugeret _Le Docteur_, Jean Biroy _Petite Flamme_. Ces surnoms peignaient l'homme qu'ils désignaient, étaient l'expression absolue de son être moral. D'eux tous, elle conservait avec soin une collection de lettres exquises, continuation des discussions commencées, résumé des pensées effleurées ensemble.

Son désenchantement l'ayant libérée de toute étroite idée de morale, elle se demandait souvent pourquoi aucun de ses amis ne l'avait conquise. Elle connaissait dans le monde tant de femmes heureuses, aimées, respectées de leurs maris, et qui pourtant les trompaient sans scrupule! Une défaillance lui eût semblé permise, à elle qui s'imaginait être hors des lois mesquines du monde, elle, méconnue, trompée, dans le plein rayonnement de sa droiture, de sa jeunesse, de sa beauté, et qui en avait tant souffert!

Guillaume de Tanis, le premier, lui parla d'amour; mais depuis le douloureux réveil provoqué par son mari, elle s'effrayait de l'amour. Douée d'une imagination poétique, une tendresse faite de respect, de vénération, l'aurait peut-être poussée dans les bras de Guillaume; mais il était, lui, un sceptique, un désenchanté; il ne voulait voir dans l'amour autre chose que le rapide échange de deux désirs; il prétendait qu'une amitié forte en découlait. Durant des mois, ce fut, entre eux, une lutte amoureusement tendre; le but que Guillaume poursuivait se dérobait toujours devant l'inflexible droiture de Magda.

Madame Mirbel avait alors vingt-six ans; quand on est jeune, la faute apparaît honteuse, pleine de souillure morale, la vie n'ayant pas encore broyé toutes les croyances sous sa meule implacable. C'est ainsi que, malgré une attirance certaine, Magda luttait contre son désir, ne prévoyant pas qu'à entreprendre cette lutte, bientôt la lassitude, le hasard, qui sont au fond de toutes choses, anéantiraient en elle la volonté d'aimer.

Elle écrivait à Tanis, au lendemain d'une soirée passée en tête-à-tête avec lui et qui n'avait pas été sans un grand charme pour tous deux:

«Mon ami, vous me demandiez, hier, pourquoi j'étais triste? Hélas! tout simplement parce que je pensais: «L'amour est absent.» Lorsque la femme n'est qu'un instrument de plaisir, elle devient une cause d'ennui et d'amoindrissement. Il faut aimer, j'entends jusqu'à la souffrance, pour noyer, dans l'ivresse du sacrifice, le côté douloureux de la faute. Croire que l'amour est uniquement «l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes», c'est se tromper grossièrement. Les grands cris des poètes, ceux qui vibrent à travers l'humanité et l'arrachent de sa torpeur, ce sont des cris d'amour. Voyez comme nos aspirations diffèrent...

»Mon pauvre ami, quelle triste amitié sera la nôtre! Beaucoup plus qu'amicale, beaucoup moins qu'amoureuse, juste ce qu'il faut pour s'aiguiser le coeur et souffrir.»

Et, lui, il répondait:

«Ma chère amie, nous parlerons ce soir de l'amour et je vous dirai, je crois, des choses vraies; il ne faut point le confondre avec l'exaltation sentimentale. L'amour moderne n'est, à mon sens, qu'un égoïsme maladif. Les Grecs, plus artistes que nous, le comprenaient tout autrement. Les Romains, nos pères latins, ignoraient notre délire. Nos aînés du XVIIIe siècle ne le connurent pas davantage.

»Puisque vous parlez des poètes, je vous répondrai qu'on n'en cite qu'un, Dante, qui aima avec la frénésie que chantèrent les autres. Mais cet amour fut pour une enfant de douze ans qu'il n'avait vue qu'une fois. L'amour sérieux et vrai doit être une affection profonde et sûre, tenace et _raisonnable_. Voilà un mot qui vous indignera. Ce doit être une tendresse d'esprit et de corps qui fait se plaire ensemble deux êtres. C'est celui que j'ai pour vous. L'amour qui s'exalte jusqu'au délire n'est qu'une faiblesse.

»GUILLAUME.»

* * * * *

Il lui écrivait encore:

«Mon amie, votre lettre me donne en même temps beaucoup de tristesse et beaucoup de joie. Beaucoup de tristesse parce que vous souffrez et beaucoup de joie parce qu'elle me montre votre coeur.

»Pourquoi ces tortures que votre esprit inquiet vous fait endurer? Pourquoi ne pas croire que je vous aime puisque cela est et que je vous le jure? Vous me trouvez calme et cela vous indigne. J'ai eu, mon amie, bien des jours d'affliction; j'ai mené de front de lourds chagrins et j'ai appris à être un résigné, bien qu'au fond je sois toujours un révolté contre les événements. Croyez-vous que je n'aie pas souvent des exaspérations de cette impossibilité de vous convaincre? Mais je n'y puis rien... Alors, à quoi serviraient les expressions désolées et les manifestations violentes?

»Je saurai attendre puisqu'il faut attendre. Et je vous promets, en attendant, d'être fidèle. Ceci vous paraîtra-t-il une preuve d'amour? Je ne pourrais d'ailleurs, malgré les occasions possibles, faire autrement. Je pense trop à vous pour songer même un instant à une autre femme, pour la désirer même à peine et la pouvoir effleurer d'une seule caresse.

»M'aimerez-vous jamais?

»Je baise respectueusement les dentelles de votre robe.

»GUILLAUME.»

* * * * *

Ils avaient continué d'échanger des lettres. Et voilà qu'à force de découvrir toutes les délicatesses du coeur de Magdeleine, Tanis, qui au fond aimait les amours faciles, avait pris son parti de cette résistance. L'exaltation à laquelle ils s'étaient laissé entraîner un moment, venant par la force des choses à tomber, il ne fut plus question entre eux d'une chute possible. Ravis de se connaître et de s'estimer si complètement, une amitié très tendre les unissait maintenant sans aucune pensée de possession.

Guillaume parlait volontiers de ces jours passés, en disant:

--C'était du temps que j'avais pour vous un grand amour...

A quoi Magdeleine, penchant finement sa tête, interrogeait:

--Vous ne m'aimez plus, Tanis?

--Je vous aime moins et mieux... Je vous respecte; vous êtes la sainte de mon coeur très païen...

Ainsi, avec cet homme supérieur, elle essaya d'aimer, et leurs mutuels efforts n'ayant eu pour résultat qu'une camaraderie tendre, elle s'en tint à cette moitié d'expérience, préservée à jamais par le souvenir de ces joies morales partagées.

Les déclarations de ses autres amis ne furent plus pour elle qu'un jeu. Toujours Tanis les connut, comme si Magda se fût sentie liée à lui, malgré tout, par cet amour indéfinissable et qui n'avait pas abouti. Elle aurait cru le tromper, en faire sa dupe, si elle ne les lui eût laissé deviner. Elle aurait craint qu'il ne la jugeât coquette et ne méconnût son coeur, de même qu'elle avouait aux autres l'avoir aimé moralement.

Cette grande franchise ne permit plus à aucun d'eux de lui faire réellement la cour. Où Tanis reconnaissait avoir échoué, qui n'échouerait? Mais, malgré tout, ils étaient en coquetterie permanente avec elle; une coquetterie fine, légèrement amoureuse, qui faisait soupirer Jules Governeur d'une manière invocatoire si drôlement triste:

--Princesse Magda, hélas! m'aimerez-vous _mieux_ jamais?

_Princesse_, ils l'appelaient ainsi, ayant décomposé son nom de Leprince, pour éviter de l'appeler madame, mot bien officiel, ou Magdeleine, appellation trop familière; son élégance native, son allure aristocratique lui valurent aussi ce baptême.

Magda riait de l'interrogation et répondait à Governeur:

--Mon pauvre abbé, dénichez cette pensée-là de votre cervelle; je suis une incomparable amie, je serais une déplorable maîtresse. Voyez: Tanis lui-même a préféré y renoncer!

Jean Biroy essaya également de faire sa cour. Mais les années apportaient maintenant au coeur de Magda un scepticisme et une expérience qui lui faisaient accepter ces hommages comme une entrée fatale à toute future amitié entre homme et femme. Elle recevait les déclarations ainsi qu'une préface que tous croyaient devoir lui faire lire, mais qui ne formait pas corps avec le roman affectueusement fraternel qu'elle attendait d'eux.

Elle dit à Barjols et à Savines qu'on lui avait présentés à peu près en même temps et qui, tous deux, glissaient sur la pente fatale:

--Savines, Barjols, aimez-moi bien vite, comme a fait Petite Flamme, et que ce soit fini rapidement, afin que nous puissions commencer notre vie de douce camaraderie.

Et comiquement, elle annonçait aux autres les progrès du mal de «l'atteint», comme ils disaient.

--On ne voit plus Savines, Princesse, qu'est-ce qu'il devient?

--Pauvre Savines! il en est à la phase: «Je ne veux plus la voir!» Mais j'espère que ce ne sera pas plus long que pour vous, Biroy... un mois, il me semble?

--Non, non, Princesse, six semaines... Cristi! Elles valaient bien trois mois, ces semaines-là! Enfin, vous n'avez pas voulu croire... C'est égal, j'irai vous le chercher si vous le permettez... Ça lui fera du bien; on est très malheureux, vous savez, quand ou vous aime!

--Si malheureux que cela?