Chapter 5
La princesse Veneranda fut dérangée au milieu de son précieux sommeil par l'arrivée de Mattea à une heure indue. Il n'est guère d'heures indues à Venise; mais en tout pays il en est pour une femme qui subordonne toutes ses habitudes à l'importante affaire de se maintenir le teint frais. Comme pour ajouter au bienfait de ses longues nuits de repos, elle se servait d'un enduit cosmétique dont elle avait acheté la recette à prix d'or à un sorcier arabe, elle fut assez troublée de cet événement, et s'essuya à la hâte pour ne point faire soupçonner qu'elle eût besoin de recourir à l'art. Quand elle eut écouté la plainte de Mattea, elle eut bien envie de la gronder, car elle ne comprenait rien aux idées exaltées; mais elle n'osa le faire, dans la crainte d'agir comme une vieille et de paraître telle à sa filleule et à elle-même: Grâce à cette crainte, Mattea eut la consolation de lui entendre dire: «Je te plains, ma chère amie; je sais ce que c'est que la vivacité des jeunes têtes; je suis encore bien peu sage moi-même, et entre femmes on se doit de l'indulgence. Puisque tu viens à moi, je me conduirai avec toi comme une véritable soeur et te garderai quelques jours, jusqu'à ce que la fureur de ta mère, qui est un peu trop dure; je le sais, soit passée. En attendant, couche-toi sur le lit de repos qui est dans mon cabinet, et je vais envoyer chez tes parents afin qu'en s'apercevant de ta fuite ils ne soient pas en peine.
Le lendemain M. Spada vint remercier la princesse de l'hospitalité qu'elle voulait bien donner à une malheureuse folle. Il parla assez sévèrement à sa fille. Néanmoins il examina avec une anxiété qu'il s'efforçait vainement de cacher la blessure qu'elle avait au front. Quand il eut reconnu que c'était peu de chose, il pria la princesse de l'écouter un instant en particulier; et, quand il fut seul avec elle, il tira de sa poche la boîte de cristal de roche qu'Abul avait donnée à Mattea. «Voici, dit-il, un bijou et une drogue que cette pauvre infortunée a laissés tomber de son sein pendant que sa mère la frappait. Elle ne peut l'avoir reçue que du Turc ou de son serviteur. Votre Excellence m'a parlé d'amulettes et de philtres: ceci ne serait-il point quelque poison analogue, propre à séduire et à perdre les filles?
--Par les clous de la sainte croix, s'écria Veneranda, cela doit être!».
Mais quand elle eut ouvert la boite et examiné les pastilles: «Il me semble, dit-elle, que c'est de la gomme de lentisque, que nous appelons mastic dans notre pays. En effet, c'est même de la première qualité, du véritable skinos. Néanmoins il faut essayer d'en tremper un grain dans de l'eau bénite, et nous verrons s'il résistera à l'épreuve.»
L'expérience ayant été faite, à la grande gloire des pastilles, qui ne produisirent pas la plus petite détonation et ne répandirent aucune odeur de soufre, Veneranda rendit la boite à M. Spada, qui se retira en la remerciant et, en la suppliant d'emmener au plus vite sa fille loin de Venise.
Cette résolution lui coûtait beaucoup à prendre; car avec elle il perdait l'espoir de la soie blanche et il retrouvait la crainte d'avoir à payer ses deux mille _doges_. C'est ainsi que, suivant une vieille tradition, il appelait ses sequins, parce que leur effigie représente le doge de Venise à genoux devant saint Marc. _Doze a Zinocchion_ est encore pour le peuple synonyme de sequins de la république. Cette monnaie, qui mériterait par son ancienneté de trouver place dans les musées et dans les cabinets, a encore cours à Venise, et les Orientaux la reçoivent de préférence à toute autre, parce qu'elle est d'un or très-pur.
Néanmoins Abul-Amet, à sa prière, se montra d'autant plus miséricordieux qu'il n'avait jamais songé à le rançonner; mais, comme le vieux fourbe avait voulu couper l'herbe sous le pied à son généreux créancier en s'emparant de la soie blanche en secret, Timothée trouva que c'était justice de faire faire cette acquisition à son maître sans y associer M. Spada. Assem, l'armateur smyrniote, s'en trouva bien; car Abul lui en donna mille sequins de plus qu'il n'en espérait, et M. Spada reprocha souvent à sa femme de lui avoir fait par sa fureur un tort irréparable; mais il se taisait bien vite lorsque la virago, pour toute réponse, serrait le poing d'un air expressif, et il se consolait un peu de ses angoisses de tout genre avec l'assurance de ne payer ses chers et précieux doges, ses _dattes succulentes_, comme il les appelait, qu'à la fin de l'année.
Veneranda et Mattea quittèrent Venise; mais cette prétendue retraite, où la captive devait être soustraite au voisinage de l'ennemi, n'était autre que la jolie île de Torcello, où la princesse avait une charmante villa et où l'on pouvait venir dîner en partant de Venise en gondole après la sieste. Il ne fut pas difficile à Timothée de s'y rendre entre onze heures et minuit sur la _barchetta_ d'un pêcheur d'huîtres.
Mattea était assise avec sa marraine sur une terrasse couverte de sycomores et d'aloès, d'où ses grands yeux rêveurs contemplaient tristement le lever de la lune, qui argentait les flots paisibles et semait d'écailles d'argent le noir manteau de l'Adriatique. Rien ne peut donner l'idée de la beauté du ciel dans cette partie du monde; et quiconque n'a pas rêvé seul le soir dans une barque au milieu de cette mer, lorsqu'elle est plus limpide et plus calme qu'un beau lac, ne connaît pas la volupté. Ce spectacle dédommageait un peu la sérieuse Mattea des niaiseries insipides dont l'entretenait une vieille fille coquette et bornée.
Tout à coup il sembla que le vent apportait les notes grêles et coupées d'une mélodie lointaine. La musique n'était pas chose rare sur les eaux de Venise; mais Mattea crut reconnaître des sons qu'elle avait déjà entendus. Une barque se montrait au loin, semblable à une imperceptible tache noire sur un immense voile d'argent. Elle s'approcha peu à peu, et les sons de la guitare de Timothée devinrent plus distincts. Enfin la barque s'arrêta à quelque distance de la ville, et une voix chanta une romance amoureuse où le nom de Veneranda revenait à chaque refrain au milieu des plus emphatiques métaphores. Il y avait si longtemps que la pauvre princesse n'avait plus d'aventures qu'elle ne fut pas difficile sur la poésie de cette romance. Elle en parla toute la soirée et tout le lendemain avec des minauderies charmantes et en ajoutant tout haut, pour moralité à ses doux commentaires, de grandes exclamations sur le malheur des femmes qui ne pouvaient échapper aux inconvénients de leur beauté et qui n'étaient en sûreté nulle part. Le lendemain Timothée vint chanter plus près encore une romance encore plus absurde, qui fut trouvée non moins belle que l'autre. Le jour suivant il fit parvenir un billet, et le quatrième jour il s'introduisit en personne dans le jardin, bien certain que la princesse avait fait mettre les chiens à l'attache et qu'elle avait envoyé coucher tous ses gens. Ce n'est pas qu'aux temps les plus florissants de sa vie elle n'eût été galante. Elle n'avait jamais eu ni une vertu ni un vice; mais tout homme qui se présentait chez elle avec l'adulation sur les lèvres était sûr d'être accueilli avec reconnaissance. Timothée avait pris de bonnes informations, et il se précipita aux pieds de la douairière dans un moment où elle était seule, et, sans s'effrayer de l'évanouissement qu'elle ne manqua pas d'avoir, il lui débita une si belle tirade qu'elle s'adoucit; et, pour lui sauver la vie (car il ne fit pas les choses à demi, et, comme tout galant eût fait à sa place, il menaça de se tuer devant elle), elle consentit à le laisser venir de temps en temps baiser le bas de sa robe. Seulement, comme elle tenait à ne pas donner un mauvais exemple à sa filleule, elle recommanda bien à son humble esclave de ne pas s'avouer pour le chanteur de romances et de se présenter dans la maison comme un parent qui arrivait de Morée.
Mattea fut bien surprise le lendemain à table lorsque ce prétendu neveu, annoncé le matin par sa marraine, parut sous les traits de Timothée; mais elle se garda bien de le reconnaître, et ce ne fut qu'au bout de quelques jours qu'elle se hasarda à lui parler. Elle apprit de lui, à la dérobée, qu'Abul, occupé de ses soieries et de sa teinture, ne retournerait guère dans son île qu'au bout d'un mois. Cette nouvelle affligea Mattea, non-seulement parce qu'elle lui inspirait la crainte d'être forcée de retourner chez sa mère, d'où il lui serait très-difficile désormais de s'échapper, mais parce qu'elle lui ôtait le peu d'espérance qu'elle conservait d'avoir fait quelque impression sur le coeur d'Abul. Cette indifférence de son sort, cette préférence donnée sur elle à des intérêts commerciaux, c'était un coup de poignard enfoncé peut-être dans son amour-propre encore plus que dans son coeur; car nous avouons qu'il nous est très-difficile de croire que son coeur jouât un rôle réel dans ce roman de grande passion. Néanmoins, comme ce coeur était noble, la mortification de l'orgueil blessé y produisit de la douleur et de la honte sans aucun mélange d'ingratitude ou de dépit; elle ne cessa pas de parler d'Abul avec vénération et de penser à lui avec une sorte d'enthousiasme.
Timothée devint, en moins d'une semaine, le sigisbé en titre de Veneranda. Rien n'était plus agréable pour elle que de trouver, à son âge, un tout jeune et assez joli garçon, plein d'esprit, et jouant merveilleusement de la guitare, qui voulût bien porter son éventail, ramasser son bouquet, lui dire des impertinences et lui écrire des bouts-rimés. Il avait soin de ne jamais venir à Torcello qu'après s'être bien assuré que M. et madame Spada étaient occupés en ville et ne viendraient pas le surprendre aux pieds de sa princesse, qui ne le connaissait que sous le nom du prince Zacharias Kalasi.
Durant les longues soirées, le sans-gêne de la campagne permettait à Timothée d'entretenir Mattea, d'autant plus qu'il venait souvent des visites, et que dame Gica, par soin de sa réputation, prescrivait à son cavalier servant de l'attendre au jardin tandis qu'elle serait au salon; et pendant ce temps, comme elle ne craignait rien au monde plus que de le perdre, elle recommandait à sa filleule de lui tenir compagnie, sûre que ses charmes de quatorze ans ne pouvaient entrer en lutte avec les siens. Le jeune Grec en profita, non pour parler de ses prétentions, il s'en garda bien, mais pour l'éclairer sur le véritable caractère d'Abul, qui n'était rien moins qu'un galant paladin, et qui, malgré sa douceur et sa bonté naturelles, faisait jeter une femme adultère dans un puits, ni plus ni moins que si c'eût été un chat. Il lui peignit en même temps les moeurs des Turcs, l'intérieur des harems, l'impossibilité d'enfreindre leurs lois qui faisaient de la femme une marchandise appartenant à l'homme, et jamais une compagne ou une amie. Il lui porta le dernier coup en lui apprenant qu'Abul, outre vingt femmes dans son harem, avait une femme légitime dont les enfants étaient élevés avec plus de soin que ceux des autres, et qu'il aimait autant qu'un Turc peut aimer une femme, c'est-à-dire un peu plus que sa pipe et un peu moins que son cheval. Il engagea beaucoup Mattea à ne pas se placer sous la domination de cette femme, qui, dans un accès de jalousie, pourrait bien la faire étrangler par ses eunuques. Comme il lui disait toutes ces choses par manière de conversation, et sans paraître lui donner des avertissements dont elle se fût peut-être méfiée, elles faisaient une profonde impression sur son esprit et la réveillaient comme d'un rêve.
En même temps il eut soin de lui dire tout ce qui pouvait lui donner l'envie d'aller à Scio, pour y jouir, dans les ateliers qu'il dirigeait, d'une liberté entière et d'un sort paisible. Il lui dit qu'elle trouverait à y exercer les talents quelle avait acquis dans la profession de son père, ce qui l'affranchirait de toute obligation qui pût faire rougir sa fierté auprès d'Abul. Enfin il lui fit une si riante peinture du pays, de sa fertilité, de ses productions rares, des plaisirs du voyage, du charme qu'on éprouve à se sentir le maître et l'artisan de sa destinée, que sa tête ardente et son caractère fort et aventureux embrassèrent l'avenir sous cette nouvelle face. Timothée eut soin aussi de ne pas détruire tout à fait son amour romanesque, qui était le plus sûr garant de son départ, et dont il ne se flattait pas vainement de triompher. Il lui laissa un peu d'espoir, en lui disant qu'Abul venait souvent dans les ateliers et qu'il y était adoré. Elle pensa qu'elle aurait au moins la douceur de le voir; et quant à lui, il connaissait trop la parole de son maître pour s'inquiéter des suites de ces entrevues. Quand tout ce travail que Timothee avait entrepris de faire dans l'esprit de Mattea eut porté les fruits qu'il en attendait, il pressa son maître de mettre à la voile, et Abul, qui ne faisait rien que par lui, y consentit sans peine. Au milieu de la nuit, une barque vint prendre la fugitive à Torcello et la conduisit droit au canal des Marane, où elle s'amarra à un des pieux qui bordent ce chemin des navires au travers des bas-fonds. Lorsque le brigantin passa, Abul tendit lui-même une corde à Timothee, car il eût emmené trente femmes plutôt que de laisser ce serviteur fidèle, et la belle Mattea fut installée dans la plus belle chambre du navire.
VII.
Trois ans environ après cette catastrophe, la princesse Veneranda était seule un matin dans la villa de Torcello, sans filleule, sans sigisbé, sans autre société pour le moment que son petit chien, sa soubrette et un vieil abbé qui lui faisait encore de temps en temps un madrigal ou un acrostiche. Elle était assise devant une superbe glace de Murano, et surveillait l'édifice savant que son coiffeur lui élevait sur la tête avec autant de soin et d'intérêt qu'aux plus beaux jours de sa jeunesse. C'était toujours la même femme, pas beaucoup plus laide, guère plus ridicule, aussi vide d'idées et de sentiments que par le passé. Elle avait conservé le goût fantasque qui présidait à sa parure et qui caractérise les femmes grecques lorsqu'elles sont dépaysées, et qu'elles veulent entasser sur elles les ornements de leur costume avec ceux des autres pays. Veneranda avait en ce moment sur la tête un turban, des fleurs, des plumes, des rubans, une partie de ses cheveux poudrée et une autre teinte en noir. Elle essayait d'ajouter des crépines d'or à cet attirail qui ne la faisait pas mal ressembler à une des belettes empanachées dont parle La Fontaine, lorsque son petit nègre lui vint annoncer qu'un jeune Grec demandait à lui parler. «Juste ciel! serait-ce l'ingrat Zacharias? s'écria-t-elle.
--Non, madame, répondit le nègre, c'est un très-beau jeune homme que je ne connais pas, et qui ne veut vous parler qu'en particulier.
--Dieu soit loué! c'est un nouveau sigisbé qui me tombe du ciel,» pensa Veneranda; et elle fit retirer les témoins en donnant l'ordre d'introduire l'inconnu par l'escalier dérobé. Avant qu'il parût, elle se hâta de donner un dernier coup d'oeil à sa glace, marcha dans la chambre pour essayer la grâce de son panier, fonça un peu son rouge, et se posa ensuite gracieusement sur son ottomane.
Alors un jeune homme, beau comme le jour ou comme un prince de conte de fées, et vêtu d'un riche costume grec, vint se précipiter à ses pieds et s'empara d'une de ses mains qu'il baisa avec ardeur.
«Arrêtez, monsieur, arrêtez! s'écria Veneranda éperdue; on n'abuse pas ainsi de l'étonnement et de l'émotion d'une femme dans le tête-à-tête. Laissez ma main; vous voyez que je suis si tremblante que je n'ai pas la présence d'esprit de la retirer. Qui êtes-vous? au nom du ciel! et que doivent me faire craindre ces transports imprudents?
--Hélas! ma chère marraine, répondit le beau garçon, ne reconnaissez-vous point votre filleule, la coupable Mattea, qui vient vous demander pardon de ses torts et les expier par son repentir?»
La princesse jeta un cri en reconnaissant en effet Mattea, mais si grande, si forte, si brune et si belle sous ce déguisement, qu'elle lui causait la douce illusion d'un jeune homme charmant à ses pieds. «Je te pardonnerai, à toi, lui dit-elle en l'embrassant; mais que ce misérable Zacharias, Timothée, ou comme on voudra l'appeler, ne se présente jamais devant moi.
--Hélas! chère marraine, il n'oserait, dit Mattea; il est resté dans le port sur un vaisseau qui nous appartient et qui apporte à Venise une belle cargaison de soie blanche. Il m'a chargée de plaider sa cause, de vous peindre son repentir et d'implorer sa grâce.
--Jamais! jamais!» s'écria la princesse.
Cependant elle s'adoucit en recevant de la part de son infidèle sigisbé un cachemire si magnifique, qu'elle oublia tout ce qu'il y avait d'étrange et d'intéressant dans le retour de Mattea pour examiner ce beau présent, l'essayer et le draper sur ses épaules. Quand elle en eut admiré l'effet, elle parla de Timothée avec moins d'aigreur, et demanda depuis quand il était armateur et négociant pour son compte.
«Depuis qu'il est mon époux, répondit Mattea, et qu'Abul lui a fait un prêt de cinq mille sequins pour commencer sa fortune.
--Eh quoi! vous avez épousé Zacharias? s'écria Veneranda, qui voyait dès lors en Mattea une rivale; c'était donc de vous qu'il était amoureux lorsqu'il me faisait ici de si beaux serments et de si beaux quatrains? O perfidie d'un petit serpent réchauffé dans mon sein! Ce n'est pas que j'aie jamais aimé ce freluquet; Dieu merci, mon coeur superbe à toujours résisté aux traits de l'amour; mais c'est un affront que vous m'avez fait l'un et l'autre...
--Hélas! non, ma bonne marraine, répondit Mattea, qui avait pris un peu de la fourberie moqueuse de son mari; Timothée était réellement fou d'amour pour vous. Rassemblez bien vos souvenirs, vous ne pourrez en douter. Il songeait à se tuer par désespoir de vos dédains. Vous savez que de mon côté j'avais mis dans ma petite cervelle une passion imaginaire pour notre respectable patron Abul-Amet. Nous partîmes ensemble, moi pour suivre l'objet de mon fol amour, Timothée pour fuir vos rigueurs, qui le rendaient le plus malheureux des hommes. Peu à peu, le temps et l'absence calmèrent sa douleur; mais la plaie n'a jamais été bien fermée, soyez-en sûre, madame; et s'il faut vous l'avouer, tout en demandant sa grâce, je tremble de l'obtenir; car je ne songe pas sans effroi à l'impression que lui fera votre vue.
--Rassure-toi, ma chère fille, répondit la Gica tout à fait consolée, en embrassant sa filleule, tout en lui tendant une main miséricordieuse et amicale; je me souviendrai qu'il est maintenant ton époux, et je te ménagerai son coeur, en lui montrant la sévérité que je dois avoir pour un amour insensé. La vertu que, grâce à la sainte Madone, j'ai toujours pratiquée, et la tendresse que j'ai pour toi, me font un devoir d'être austère et prudente avec lui. Mais explique-moi, je te prie, comment ton amour pour Abul s'est passé, et comment tu t'es décidée à épouser ce Zacharias que tu n'aimais point.
--J'ai sacrifié, répondit Mattea, un amour inutile et vain à une amitié sage et vraie. La conduite de Timothée envers moi fut si belle, si délicate, si sainte, il eut pour moi des soins si désintéressés et des consolations si éloquentes, que je me rendis avec reconnaissance à son affection. Lorsque nous avons appris la mort de ma mère, j'ai espéré que j'obtiendrais le pardon et la bénédiction de mon père, et nous sommes venus l'implorer, comptant sur votre intercession, ô ma bonne marraine!
--J'y travaillerai de mon mieux; cependant je doute qu'il pardonne jamais à ce Zacharias, à ce Timothée, veux-je dire, les tours perfides qu'il lui a joués.
--J'espère que si, reprit Mattea; la position de mon mari est assez belle maintenant, et ses talents sont assez connus dans le commerce, pour que son alliance ne semble point désavantageuse à mon père.»
La princesse fit aussitôt amener sa gondole, et conduisit Mattea chez M. Spada. Celui-ci eut quelque peine à la reconnaître sous son habit sciote; mais dès qu'il se fut assuré que c'était elle, il lui tendit les bras et lui pardonna de tout son coeur. Après le premier mouvement de tendresse, il en vint aux reproches et aux lamentations; mais dès qu'il fut au courant de la face qu'avait prise la destinée de Mattea, il se consola, et voulut aller sur-le-champ dans le port voir son gendre et la soie blanche qu'il apportait. Pour acheter ses bonnes grâces, Timothée la lui vendit à un très-bas prix, et n'eut point lieu de s'en repentir; car M. Spada, touché de ses égards et frappé de son habileté dans le négoce, ne le laissa point repartir pour Scio sans avoir reconnu son mariage et sans l'avoir mis au courant de toutes ses affaires. En peu d'années la fortune de Timothée suivit une marche si heureuse et si droite, qu'il put rembourser la somme que son cher Abul lui avait prêtée; mais il ne put jamais lui en faire accepter les intérêts. M. Spada, qui avait un peu de peine à abandonner la direction de sa maison, parla pendant quelque temps de s'associer à son gendre; mais enfin Mattea étant devenue mère de deux beaux enfants, Zacomo, se sentant vieillir, céda son comptoir, ses livres et ses fonds à Timothée, en se réservant une large pension, pour le payement régulier de laquelle il prit scrupuleusement toutes ses sûretés, en disant toujours qu'il ne se méfiait pas de son gendre, mais en répétant ce vieux proverbe des négociants: _Les affaires sont les affaires_.
Timothée se voyant maître de la belle fortune qu'il avait attendue et espérée, et de la belle femme qu'il aimait, se garda bien de laisser jamais soupçonner à celle-ci combien ses vues dataient de loin. En cela il eut raison. Mattea crut toujours de sa part à une affection parfaitement désintéressée, née à l'île de Scio, et inspirée par son isolement et ses malheurs. Elle n'en fut pas moins heureuse pour être un peu dans l'erreur. Son mari lui prouva toute sa vie qu'il l'aimait encore plus que son argent, et l'amour-propre de la belle Vénitienne trouva son compte à se persuader que jamais une pensée d'intérêt n'avait trouvé place dans l'âme de Timothée à côté de son image. Avis à ceux qui veulent savoir le fond de la vie, et qui tuent la poule aux oeufs d'or pour voir ce qu'elle a dans le ventre! Il est certain que si Mattea, après son mariage, eût été déshéritée, Timothée ne l'aurait pas moins bien traitée, et probablement il n'en eût pas ressenti la moindre humeur; les hommes comme lui ne font pas souffrir les autres de leurs revers, car il n'est guère de véritables revers pour eux. Abul-Amet et Timothée restèrent associés d'affaires et amis de coeur toute leur vie. Mattea vécut toujours à Venise, dans son magasin, entre son père, dont elle ferma les yeux, et ses enfants, pour lesquels elle fut une tendre mère, disant sans cesse qu'elle voulait réparer envers eux les torts qu'elle avait eus envers la sienne. Timothée alla tous les ans à Scio, et Abul revint quelquefois à Venise. Chaque fois que Mattea le revit après une absence, elle éprouva une émotion dont son mari eut très-grand soin de ne jamais s'apercevoir. Abul ne s'en apercevait réellement pas, et, lui baisant la main à l'italienne, il lui disait la seule parole qu'il eût pu jamais apprendre: _Votre ami_.