Chapter 4
Au milieu de cette querelle, Mattea, à demi déshabillée, entra, et se mettant à genoux entre eux deux: «Ma mère, dit-elle, je vois que je suis un sujet de trouble et de scandale dans cette maison; accordez-moi la permission d'en sortir pour jamais. Je viens d'entendre le sujet de votre dispute. Mon père suppose qu'Abul-Amet a le désir de m'épouser, et vous, ma mère, vous supposez qu'il a celui de me séduire et de m'enfermer dans son harem avec ses concubines. Sachez que vous vous trompez tous deux. Abul est un honnête homme à qui sa religion défend sans doute de m'épouser, car il n'y songe pas, mais qui, ne m'ayant point achetée, ne songera jamais à me traiter comme une concubine. Je lui ai demandé sa protection et une existence modeste en travaillant dans ses ateliers; il me l'accorde; donnez-moi votre bénédiction, et permettez-moi d'aller vivre à l'île de Scio. J'ai lu un livre chez ma marraine dans lequel j'ai vu que c'était un beau pays, paisible, industrieux, et celui de toute la Grèce où les Turcs exercent une domination plus douce. J'y serai pauvre, mais libre, et vous serez plus tranquille quand vous n'aurez plus, vous, ma mère, un objet de haine; vous, mon père, un sujet d'alarmes. J'ai vu aujourd'hui combien le soin de vos richesses a d'empire sur votre âme; mon exil vous tiendra quitte de la dot sans laquelle Checo ne m'eût point épousée, et, cette dot dépassera de beaucoup les deux mille sequins auxquels vous eussiez sacrifié le repos et l'honneur de votre fille, si Abul n'eût été un honnête homme, digne de respect encore plus que d'amour.»
En achevant ce discours, que ses parents écoutèrent jusqu'au bout, paralysés qu'ils étaient par la surprise, la romanesque enfant, levant ses beaux yeux au ciel, invoqua l'image d'Abul pour se donner de la force; mais en un instant elle fût renversée sur une chaise et rudement frappée par sa mère, qui était réellement folle dans la colère. M. Spada, épouvanté, voulût se jeter entre elles deux, mais la Loredana le repoussa si rudement qu'il alla tomber sur la table. «Ne vous mêlez pas d'elle, criait la mégère, ou je la tue.»
En même temps elle poussa sa fille dans sa chambre; et comme celle-ci lui demandait avec un sang-froid forcé, inspiré par la haine, de lui laisser de la lumière, elle lui jeta le flambeau à la tête. Mattea reçut une blessure au front, et voyant son sang couler: «Voilà, dit-elle à sa mère, de quoi m'envoyer en Grèce sans regret et sans remords.»
Loredana, exaspérée, eut envie de la tuer; mais saisie d'épouvante au milieu de sa frénésie, cette femme, plus malheureuse que sa victime, s'enfuit en fermant la porte à double tour, arracha violemment la clef qu'elle alla jeter à son mari; puis elle courut s'enfermer dans sa chambre, où elle tomba sur le carreau en proie à d'affreuses convulsions.
Mattea essuya le sang qui coulait sur son visage et regarda une minute cette porte par laquelle sa mère venait de sortir; puis elle fit un grand signe de croix en disant: «Pour jamais!»
En un instant les draps de son lit furent attachés à sa fenêtre, qui, étant située immédiatement au-dessus de la boutique, n'était éloignée du sol que de dix à douze pieds. Quelques passants attardés virent glisser une ombre qui disparut sous les couloirs sombres des Procuraties; puis bientôt après une gondole de place, dont le fanal était caché, passa sous le pont de _San-Mose_, et s'enfuit rapidement avec la marée descendante le long du grand canal.
Je prie le lecteur de ne point trop s'irriter contre Mattea; elle était un peu folle, elle venait d'être battue et menacée de la mort; elle était couverte de sang, et de plus elle avait quatorze ans. Ce n'était pas sa faute si la nature lui avait donné trop tôt la beauté et les malheurs d'une femme, quand sa raison et sa prudence étaient encore dignes d'un enfant.
Pâle, tremblante et retenant sa respiration comme si elle eût craint de s'apercevoir elle-même au fond de la gondole, elle se laissa emporter pendant environ un quart d'heure. Lorsqu'elle aperçut les dentelures triangulaires de la mosquée se dessiner en noir sur le ciel éclairé par la lune, elle commanda au gondolier de s'arrêter à l'entrée du petit canal des Turcs.
La mosquée de Venise est un bâtiment sans beauté, mais non sans caractère, flanqué et comme surchargé de petites constructions, qui, par leur entassement et leur irrégularité au milieu de la plus belle ville du monde, présentent le spectacle de la barbarie ottomane, inerte au milieu de l'art européen. Ce pâté de temples et de fabriques grossières est appelé à Venise _il Fondaco dei Turchi_. Les maisonnettes étaient toutes habitées par des Turcs; le comptoir de leur compagnie de commerce y était établi, et lorsque Phingari, la lune, brillait dans le ciel, ils passaient les longues heures de la nuit prosternés dans la mosquée silencieuse.
A l'angle formé par le grand et le petit canal qui baignent ces constructions, une d'elles, qui n'est pour ainsi dire que la coque d'une chambre isolée, s'avance sur les eaux à la hauteur de quelques toises. Un petit prolongement y forme une jolie terrasse; je dis jolie à cause d'une tente de toile bleue et de quelques beaux lauriers-roses qui la décorent. Dans une pareille situation, au sein de Venise, et par le clair de lune, il n'en faut pas davantage pour former une retraite délicieuse. C'est là qu'Abul-Amet demeurait. Mattea le savait pour l'avoir vu souvent fumer au déclin du jour, accroupi sur un tapis au milieu de ses lauriers-roses; d'ailleurs chaque fois que son père passait avec elle en gondole devant le Fondaco, il lui avait montré cette baraque, dont la position était assez remarquable, en lui disant: «Voici la maison de notre ami Abul, le plus honnête de tous les négociants.»
On abordait à cette prétendue maison par une marche au-dessus de laquelle une niche pratiquée dans la muraille protégeait une lampe, et derrière cette lampe, il y avait et il y a encore une madone de pierre qui est bien littéralement flanquée dans le ventre de la mosquée turque, puisque toutes les constructions adjacentes sont superposées sur la base massive du temple. Ces deux cultes vivaient là en bonne intelligence, et le lien de fraternité entre les mécréants et les giaours, ce n'était pas la tolérance, encore moins la charité; c'était l'amour du gain, le dieu d'or de toutes les nations.
Mattea suivit le degré humide qui entourait la maison jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un escalier étroit et sombre qu'elle monta au hasard. Une porte, fermée seulement au loquet, s'ouvrît à elle, et ensuite une pièce carrée, blanche et unie, sans aucun ornement, sans autre meuble qu'un lit très-bas et d'un bois grossier, couvert d'un tapis de pourpre rayé d'or, une pile de carreaux de cachemire, une lampe de terre égyptienne, un coffre de bois de cèdre incrusté de nacre de perle, des sabres, des pistolets, des poignards et des pipes du plus grand prix, une veste chamarrée de riches broderies, qui valait bien quatre où cinq cents thalers, et à laquelle une corde tendue en travers de la chambre servait d'armoire. Une écuelle d'airain de Corinthe pleine de pièces d'or était posée à côte d'un yatagan; c'était la bourse et la serrure d'Amet. Sa carabine, couverte de rubis et d'émeraudes, était sur son lit, et une devise en gros caractères arabes était écrite sur la muraille au-dessus de son chevet.
Mattéa souleva la portière de tapisserie qui servait de fenêtre, et vit sur la terrasse Abul déchaussé et prosterné devant la lune.
Cette profonde immobilité de sa prière, que la présence d'une femme seule avec lui, la nuit, dans sa chambre, ne troublait pas plus que le vol d'un moucheron, frappa la jeune fille de respect,--Ce sont là, pensa-t-elle, les hommes que les mères qui battent leurs filles vouent à la damnation. Comment donc seront damnés les cruels et les injustes?
Elle s'agenouilla sur le seuil de la chambre et attendit, en se recommandant à Dieu, qu'il eût fini sa prière. Quand il eut fini en effet, il vint à elle, la regarda, essaya d'échanger avec elle quelques paroles inintelligibles de part et d'autre; puis, comprenant tout bonnement que c'était une fille amoureuse de lui, il résolut de ne pas faire le cruel, et, souriant sans rien dire, il appela son esclave, qui dormait en plein air sur une terrasse supérieure, et lui ordonna d'apporter des sirops, des confitures sèches et des glaces. Puis il se mit à charger sa plus longue pipe de cerisier, afin de l'offrir à la belle compagne de sa nuit fortunée.
Heureusement pour Mattea, qui ne se doutait guère des pensées de son hôte, mais qui commençait à trouver fort embarrassant qu'il ne comprit pas un mot de sa langue, une autre gondole avait descendu le grand canal en même temps que la sienne. Cette gondole avait aussi éteint son fanal, preuve qu'elle allait en aventures. Mais c'était une gondole élégante, bien noire, bien fluette, bien propre, avec une grande scie bien brillante, et montée par les deux meilleurs rameurs de la place. Le signore que l'on menait en conquête était couché tout seul au fond de sa boite de satin noir, et, tandis que ses jambes nonchalantes reposaient allongées sur les coussins, ses doigts agiles voltigeaient avec une négligente rapidité sur une guitare. La guitare est un instrument qui n'a son existence véritable qu'à Venise, la ville silencieuse et sonore. Quand une gondole rase ce fleuve d'encre phosphorescente, où chaque coup de rame enfonce un éclair, tandis qu'une grêle de petites notes légères, nettes et folâtres bondit et rebondit sur les cordes que parcourt une main invisible, on voudrait arrêter et saisir cette mélodie faible, mais distincte, qui agace l'oreille des passants et qui fuit le long des grandes ombres des palais, comme pour appeler les belles aux fenêtres, et passer en leur disant:--Ce n'est pas pour vous la sérénade, et vous ne ne saurez ni d'où elle vient ni où elle va.
Or, la gondole était celle que louait Abul durant les mois de son séjour à Venise, et le joueur de guitare était Timothée. Il allait souper chez une actrice, et sur son passage il s'amusait à lutiner par sa musique les jaloux ou les amantes qui veillaient sur les balcons. De temps en temps il s'arrêtait sous une fenêtre, et attendait que la dame eût prononcé bien bas en se penchant sous sa _tendina_ le nom de son galant pour lui répondre: _Ce n'est pas moi_, et reprendre sa course et son chant moqueur. C'est à cause de ces courtes, niais fréquentes stations, qu'il avait tantôt dépassé, tantôt laissé courir devant lui la gondole qui renfermait Mattea. La fugitive s'était effrayée chaque fois à son approche, et, dans sa crainte d'être poursuivie, elle avait presque cru reconnaître une voix dans le son de sa guitare.
Il y avait environ cinq minutes que Mattea était entrée dans la chambre d'Abul, lorsque Timothée, passant devant le Fondaco, remarqua cette gondole sans fanal qu'il avait déjà rencontrée dans sa course, amarrée maintenant sous la niche de la madone des Turcs. Abul n'était guère dans l'usage de recevoir des visites à cette heure, et d'ailleurs l'idée de Mattea devait se présenter d'emblée à un homme aussi perspicace que Timothée. Il fit amarrer sa gondole à côté de celle-là, monta précipitamment, et trouva Mattea qui recevait une pipe de la main d'Abul, et qui allait recevoir un baiser auquel elle ne s'attendait guère, mais que le Turc se reprochait de lui avoir déjà trop fait désirer. L'arrivée de Timothée changea la face des choses; Abul en fut un peu contrarié: «Retire-toi, mon ami, dit-il à Timothée, tu vois que je suis en bonne fortune.
--Mon maître, j'obéis, répliqua Timothée; cette femme est-elle donc votre esclave?
--Non pas mon esclave, mais ma maîtresse, comme on dit à la mode d'Italie; du moins elle va l'être, puisqu'elle vient me trouver. Elle m'avait parlé tantôt, mais je n'avais pas compris. Elle n'est pas mal.
--Vous la trouvez belle? dit Timothée.
--Pas beaucoup, répondit Abul, elle est trop jeune et trop mince; j'aimerais mieux sa mère, c'est une belle femme bien grasse. Mais il faut bien se contenter de ce qu'on trouve en pays étranger, et d'ailleurs ce serait manquer à l'hospitalité que de refuser à cette fille ce qu'elle désire.
--Et si mon maître se trompait, reprit Timothée; si cette fille était venue ici dans d'autres intentions?
--En vérité, le crois-tu?
--Ne vous a-t-elle rien dit?
--Je ne comprends rien à ce qu'elle dit.
--Ses manières vous ont-elles prouvé son amour?
--Non, mais elle était à genoux pendant que j'achevais ma prière.
--Est-elle restée à genoux quand vous vous êtes levé?
--Non, elle s'est levée aussi.
--Eh bien! dit Timothée en lui-même en regardant la belle Mattea qui écoutait, toute pâle et tout interdite, cet entretien auquel elle n'entendait rien, pauvre insensée! il est encore temps de te sauver de toi-même.
--Mademoiselle, lui dit-il d'un ton un peu froid, que désirez-vous que je demande de votre part à mon maître?
--Hélas! je n'en sais rien, répondit Mattea fondant en larmes; je demande asile et protection à qui voudra me l'accorder; ne lui avez-vous pas traduit ma lettre de ce matin? Vous voyez que je suis blessée et ensanglantée; je suis opprimée et maltraitée au point que je n'ose pas rester une heure de plus dans la maison de mes parents; je vais me réfugier de ce pas chez ma marraine, la princesse Gica; mais elle ne voudra me soustraire que bien peu de temps aux maux qui m'accablent et que je veux fuir à jamais, car elle est faible et dévote. Si Abul veut me faire avertir le jour de son départ, s'il consent à me faire passer en Grèce sur son brigantin, je fuirai, et j'irai travailler toute ma vie dans ses ateliers pour lui prouver ma reconnaissance ...
--Dois-je dire aussi votre amour? dit Timothée d'un ton respectueux, mais insinuant.
--Je ne pense pas qu'il soit question de cela, ni dans ma lettre, ni dans ce que je viens de vous dire, répondit Mattea en passant d'une pâleur livide à une vive rougeur de colère; je trouve votre question étrange et cruelle dans la position où je suis; j'avais cru jusqu'ici à de l'amitié de votre part. Je vois bien que la démarche que je fais m'ôte votre estime; mais en quoi prouve-t-elle, je vous prie, que j'aie de l'amour pour Abul-Amet?
--C'est bon, pensa Timothée, c'est une fille sans cervelle, et non pas sans coeur.» Il lui fit d'humbles excuses, l'assura qu'elle avait droit au secours et au respect de son maître, ainsi qu'aux siens, et s'adressant à Abul:
«Seigneur mon maître, qui avez été toujours si doux et si généreux envers moi, lui dit-il, voulez-vous accorder à cette fille la grâce qu'elle demande, et à votre serviteur fidèle celle qu'il va vous demander?
--Parle, répondit Abul; je n'ai rien à refuser à un serviteur et à un ami tel que toi.
--Eh bien! dit Timothée, cette fille, qui est ma fiancée et qui s'est engagée à moi par des promesses sacrées, vous demande la grâce de partir avec nous sur votre brigantin, et d'aller s'établir dans votre atelier à Scio; et moi je vous demande la permission de l'emmener et d'en faire ma femme. C'est une fille qui s'entend au commerce et qui m'aidera dans la gestion de nos affaires.
--Il n'est pas besoin qu'elle soit utile à mes affaires, répondit gravement Abul; il suffit qu'elle soit fiancée à mon serviteur fidèle pour que je devienne son hôte sincère et loyal. Tu peux emmener ta femme, Timothée; je ne soulèverai jamais le coin de son voile; et quand je la trouverais dans mon hamac, je ne la toucherais pas.
--Je le sais, ô mon maître, répondit le jeune Grec; et tu sais aussi que, le jour où tu me demanderas ma tête, je me mettrai à genoux pour te l'offrir; car je te dois plus qu'à mon père, et ma vie t'appartient plus qu'à celui qui me l'a donnée.
--Mademoiselle, dit-il à Mattea, vous avez bien fait de compter sur l'honneur de mon maître; tous vos désirs seront remplis, et, si vous voulez me permettre de vous conduire chez votre marraine, je connaîtrai désormais en quel lieu je dois aller vous avertir et vous chercher au moment du départ de notre voile.»
Mattea eût peut-être bien désiré une réponse un peu moins strictement obligeante de la part d'Abul, mais elle n'en fut pas moins touchée de sa loyauté. Elle en exprima sa reconnaissance à Timothée, tout en regrettant tout bas qu'une parole tant soit peu affectueuse n'eût pas accompagné ses promesses de respect. Timothée la fit monter dans sa gondole, et la conduisit au palais de la princesse Veneranda. Elle était si confuse de cette démarche hardie, aveugle inspiration d'un premier mouvement d'effervescence, qu'elle n'osa dire un mot à son compagnon durant la route.
«Si l'on vous emmène à la campagne, lui dit Timothée en la quittant à quelque distance du palais, faites-moi savoir où vous allez, et comptez-que j'irai vous y trouver ...
--On m'enfermera peut-être, dit Mattea tristement.
--On sera bien malin si on m'empêche de me moquer des gardiens, reprit Timothée. Je ne suis pas connu de cette princesse Gica; si je me présente à vous devant elle, n'ayez pas l'air de m'avoir jamais vu. Adieu, bon courage. Gardez-vous de dire à votre marraine que vous n'êtes pas venue directement de votre demeure à la sienne. Nous nous reverrons bientôt.»
VI.
Au lieu d'aller souper chez son actrice, Timothée rentra chez lui et se mit à rêver. Lorsqu'il s'étendit sur son lit, aux premiers rayons du jour, pour prendre le peu d'instants de repos nécessaire à son organisation active, le plan de toute sa vie était déjà conçu et arrêté. Timothée n'était pas, comme Abul, un homme simple et candide, un héros de sincérité et de désintéressement. C'était un homme bien supérieur à lui dans un sens, et peu inférieur dans l'autre, car ses mensonges n'étaient jamais des perfidies, ses méfiances n'étaient jamais des injustices. Il avait toute l'habileté qu'il faut pour être un scélérat, moins l'envie et la volonté de l'être. Dans les occasions où sa finesse et sa prudence étaient nécessaires pour opérer contre des fripons, il leur montrait qu'on peut les surpasser dans leur art sans embrasser leur profession. Ses actions portaient toutes un caractère de profondeur, de prévoyance, de calcul et de persévérance. Il avait trompé bien souvent, mais il n'avait jamais dupé; ses artifices avaient toujours tourné au profit des bons contre les méchants. C'était là son principe, que tout ce qui est nécessaire est juste, et que ce qui produit le bien ne peut être le mal. C'est un principe de morale turque qui prouve le vide et la folie de toute formule humaine, car les despotes ottomans s'en servent pour faire couper la tête à leurs amis sur un simple soupçon, et Timothée n'en faisait pas moins une excellente application à tous ses actes. Quant à sa délicatesse personnelle, un mot suffisait pour la prouver: c'est qu'il avait été employé par dix maîtres cent fois moins habiles que lui, et qu'il n'avait pas amassé la plus petite pacotille à leur service. C'était un garçon jovial, aimant la vie, dépensant le peu qu'il gagnait, aussi incapable de prendre que de conserver, mais aimant la fortune et la caressant en rêve comme une maîtresse qu'il est très-difficile d'obtenir et très-glorieux de fixer.
Sa plus chère et sa plus légitime espérance dans la vie était de se trouver un jour assez riche pour s'établir en Italie ou en France, et pour être affranchi de toute domination. Il avait pourtant une vive et sincère affection pour Abul, son excellent maître. Quand il faisait des tours d'adresse à ce crédule patron (et c'était toujours pour le servir, car Abul se fût ruiné en un jour s'il eût été livré à ses propres idées dans la conduite des affaires); quand, dis-je, il le trompait pour l'enrichir, c'était sans jamais avoir l'idée de se moquer de lui, car il l'estimait profondément, et ce qui était à ses yeux de la stupidité chez ses autres maîtres devenait de la grandeur chez Abul.
Malgré cet attachement, il désirait se reposer de cette vie de travail, ou au moins en jouir par lui-même, et ne plus user ses facultés au service d'autrui. Une grande opération l'eût enrichi s'il eût eu beaucoup d'argent; mais, n'en ayant, pas assez, il n'en voulait pas faire de petites, et surtout il repoussait avec un froid et silencieux mépris les insinuations de ceux qui voulaient l'intéresser aux leurs aux dépens d'Abul-Amet. M. Spada n'y avait pas manqué; mais, comme Timothée n'avait pas voulu comprendre, le digne marchand de soieries se flattait d'avoir été assez habile en échouant pour ne pas se trahir.
Un mariage avantageux était la principale utopie de Timothée. Il n'imaginait rien de plus beau que de conquérir son existence, non sur des sots et des lâches, mais sur le coeur d'une femme d'esprit. Mais, comme il ne voulait pas vendre son honneur à une vieille et laide créature, comme il avait l'ambition d'être heureux en même temps que riche, et qu'il voulait la rencontrer et la conquérir jeune, belle, aimable et spirituelle, on pense bien qu'il ne trouvait pas souvent l'occasion d'espérer. Cette fois enfin, il l'avait touchée du doigt, cette espérance. Depuis longtemps il essayait d'attirer l'attention de Mattea, et il avait réussi à lui inspirer de l'estime et de l'amitié. La découverte de son amour pour Abul l'avait bouleversé un instant; mais, en y réfléchissant, il avait compris combien peu de crainte devait lui inspirer cet amour fantasque, rêve d'un enfant en colère qui veut fuir ses pédagogues, et qui parle d'aller dans l'île des Fées. Un instant aussi il avait failli renoncer à son entreprise, non plus par découragement, mais par dégoût; car il voulait aimer Mattea en la possédant, et il avait craint de trouver en elle une effrontée. Mais il avait reconnu que la conduite de cette jeune fille n'était que de l'extravagance, et il se sentait assez supérieur à elle pour l'en corriger en faisant le bonheur de tous deux. Elle avait le temps de grandir, et Timothée ne désirait ni espérait l'obtenir avant quelques années. Il fallait commencer par détruire un amour dans son coeur avant de pouvoir y établir le sien. Timothée sentit que le plus sûr moyen qu'un homme puisse employer pour se faite haïr, c'est de combattre un rival préféré et de s'offrir à la place. Il résolut, au contraire, de favoriser en apparence le sentiment de Mattea, tout en le détruisant par le fait sans qu'elle s'en aperçut. Pour cela, il n'était pas besoin de nier les vertus d'Abul, Timothée ne l'eût pas voulu; mais il pouvait faire ressortir l'impuissance de ce coeur musulman pour un amour de femme, sans porter la moindre atteinte de regret à l'amateur éclairé qui trouvait la matrone Loredana plus belle que sa fille.