Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 88
--Mon bon ami... vous jouez gros jeu... fort gros jeu... au moins... mais vous êtes nouveau ici, vous avez droit à notre indulgence... vous ne savez pas que je n'ai qu'un mot à dire à madame Leboeuf pour...
--Eh! mille tonnerres! il n'y a pas de madame ni de Leboeuf qui tienne; asseyez-vous là, on vous servira ce qu'on aura, mais vous n'entrerez pas là-dedans.
M. Godet l'aîné eut encore la force de contenir son indignation, et d'une voix qu'il tâchait de rendre calme:
--Une dernière fois, je vous déclare que je suis un des membres du déjeuner qu'on prépare là-dedans; et je vous somme, oui, je vous somme hautement... d'aller tout de suite chercher votre maîtresse...
--Tenez, mon brave homme... si vous n'étiez pas un homme d'âge, ce serait à vous cribler de coups de pied dans le ventre,--dit le brutal personnage; et il tourna le dos à M. Godet l'aîné.
Celui-ci, malgré les supplications de son frère, ne put s'empêcher de s'écrier:
--Il m'en coûte, il me peine de descendre jusqu'à me commettre avec un mercenaire; mais je ne puis résister au besoin de vous déclarer que vous êtes un fier drôle!... que vous devez être le roi des drôles!
Le garçon se retourna vivement et fit un geste si menaçant, que les deux Godet rompirent simultanément d'une semelle; mais ils gardèrent toutefois une attitude défensive, en présentant leur parapluie à leur adversaire comme on croise la baïonnette.
Malgré ce mouvement, le garçon s'avança d'un air menaçant:
--Vous voulez donc que je vous fasse une bosse au _genou_?...--dit ce brutal en faisant une allusion offensante à la complète nudité du crâne de Godet l'aîné.
--Insolent malfaiteur! il n'y a donc rien de sacré pour toi?--s'écria M. Godet en rompant encore d'une semelle.
A ce bruit, un nouveau personnage survint: c'était un homme entre les deux âges, trapu, barbu, coloré, portant une veste ronde et une casquette de loutre.
--Hé bien, qu'est-ce qu'il y a donc, Jean?--dit-il au garçon.
--Monsieur Saunier, voilà deux particuliers qui s'acharnent à vouloir entrer à toute force là-dedans; ils disent qu'ils sont d'un déjeuner, et ils demandent madame Leboeuf. Il faut qu'ils soient _bus_.
--Il n'y a d'ivre ici que vous-même, grossier personnage,--dit Godet aîné, un peu rassuré par la présence de M. Saunier.
Mais M. Saunier dit d'un ton presque aussi bourru que celui de son garçon:
--Madame Leboeuf n'est plus ici; elle m'a vendu son fonds. Je ne donne pas à déjeuner.
On eût annoncé à M. Godet la résurrection positive de Napoléon, qu'il n'eût pas été plus pétrifié qu'il ne le fut à la nouvelle de la retraite subite de madame Leboeuf.
--Mais, monsieur,--s'écria-t-il,--ceci est inadmissible, ceci tombe dans la fable. J'aurai l'honneur de vous faire observer que madame Leboeuf, hier soir, à huit heures trois quarts, m'a encore réitéré l'invitation qu'elle m'avait faite pour...
--Je vous dis que madame Leboeuf m'a cédé son fonds, son mobilier, son bagage, tout enfin, excepté ses robes et ses bonnets, dont ni moi ni Jean nous n'aurions su que faire, et, hier soir, elle a filé à dix heures.
--Il n'en est pas moins fort extraordinaire, monsieur, que, venant très-disposés à déjeuner, on...
--Qu'est-ce qu'il faut vous servir?... Je n'ai pas le temps de causer... Jean... sers ces messieurs.
Et M. Saunier rentra dans l'arrière-boutique, dont il ferma soigneusement la porte...
--Alors... servez-nous ce que vous voudrez... du lait... une bavaroise, que sais-je?--dit M. Godet l'aîné d'un air égaré en se laissant tomber sur une banquette et en levant les mains au ciel.
--Il n'y a pas de bavaroise,--dit Jean.
--Comment! pas de bavaroise?... allons... eh bien alors donnez du café au lait,--dit Godet avec un profond soupir.
--Il n'y a pas de café au lait non plus.
--Comment!
--Il n'y a que du chocolat en morceaux, du café en grains, des cerises à l'eau-de-vie et de l'eau sucrée.
--Mais c'est épouvantable! on n'ouvre pas un café, monsieur, quand on ne peut offrir aux consommateurs que de tels comestibles!--s'écria Godet l'aîné.
--Eh! mille tonnerres! ne consommez pas. Qu'est-ce que ça nous fait donc, à nous, que vous consommiez?
Ces derniers mots parurent faire une vive impression sur Godet l'aîné; il jeta un regard d'intelligence à son frère et dit à Jean:
--Eh bien! donnez-nous une tablette du chocolat, un verre d'eau sucrée et du pain.
Évidemment Jean était absolument étranger aux premiers principes de sa profession; il apporta du sucre dans une tasse, une tablette de chocolat sur un vieux journal, et de l'eau dans une bouteille.
A la vue de ces énormités, les Godet échangèrent de nouveaux signes d'étonnement et presque d'effroi...
Quelques fidèles habitués, conviés comme les deux frères au déjeuner de madame Leboeuf, apprirent par eux la brusque disparition de l'hôtesse et quels étaient les _sauvages_,--ce fut l'expression dont se servit M. Godet l'aîné;--quels étaient les sauvages qui remplaçaient la digne veuve toujours si prévenante pour ses habitués, et son fidèle et inoffensif Botard.
MM. Godet et leurs amis, tout en grugeant leur tablette de chocolat, se livraient à des suppositions fabuleuses à l'endroit de la disparition de la veuve et de l'apparition de ses étranges successeurs; quelques uns penchaient pour un enlèvement tenté par un Anglais ou un Américain. Comme Dieudonné faisait assez sagement observer que l'âge et la figure de madame Leboeuf semblaient donner un flagrant démenti à cette supposition, un ex-clarinette de l'Ambigu, qui avait scruté profondément les mystères du coeur humain, se crut en droit d'affirmer que l'âge et la figure de madame Leboeuf n'étaient pas un obstacle à un enlèvement, vu que plusieurs milords richissimes portaient dans leurs goûts une épouvantable dépravation. Si peu flatteuse que fût cette conclusion pour madame Leboeuf, elle réunit une majorité assez imposante; mais les conjectures mêmes manquaient, lorsqu'on en vint à se demander quels étaient les gens qui succédaient à la digne veuve. Tout dans leur conduite semblait mystérieux. D'abord ils semblaient fort peu s'inquiéter des consommateurs. Pourquoi donc alors tenaient-ils un café?
Jean le brutal regardait constamment dans la rue et ne quittait pas des yeux les deux portes de l'hôtel du Vampire. Le vieux domestique Stolk ayant ouvert la petite porte de service au pourvoyeur, Jean quitta précipitamment la porte, alla chercher son maître, le ramena et lui dit en lui montrant Stolk:
--C'est pourtant toujours lui...
--Il faut qu'il ait l'âme chevillée dans le corps,--répondit Saunier.
La petite porte se referma, Stolk disparut.
Quelques heures après, un homme d'assez mauvaise mine entra précipitamment dans le café et dit à Jean:
--Attention! je ne la devance que de quelques minutes... _Il_ avait bien dit qu'elle y viendrait.
--Je le crois bien, la souricière est fameuse,--dit Jean.--Simon est à la petite porte de la ruelle. On ne pouvait pas nous échapper.
--Ah! la voici,--reprit l'autre.
Les deux interlocuteurs et les habitués, qui n'avaient pas perdu une parole de cette conversation, regardèrent attentivement aux vitres.
--Dieudonné, Dieudonné!--s'écria Godet l'aîné,--vite... vite... c'est la même vieille femme qui, il y a quatre mois, a apporté le coffret chez le Vampire, et il y a un mois une lettre sans doute. Comme elle a l'air effaré!...
C'était en effet madame Blondeau... toute pâle et toute tremblante.
Elle sonna et fut reçue et introduite par le fidèle Stolk dans l'intérieur de l'hôtel d'Orbesson.
--Bon!--dit l'interlocuteur de Jean,--quelle heure?
Jean tira sa montre.
--Elle y est entrée à midi vingt minutes.
--Suffit,--dit l'homme;--je m'en retourne à l'hôtel Meurice, où _ils sont_ descendus ce matin à dix heures. Et il sortit.
Jean rentra précipitamment dans l'arrière-boutique.
Quand on connaît la curiosité féroce des habitués du café Leboeuf, quand on pense que depuis plusieurs mois cette curiosité était réduite au plus maigre régime, on se figure facilement de quelle fièvre dévorante durent être transportés les Godet et la troupe en voyant la mystérieuse intrigue qu'ils avaient crue terminée se renouer et se compliquer davantage par l'intérêt que semblaient y prendre les nouveaux possesseurs du café Leboeuf.
CHAPITRE XVIII.
L'HOTEL DE MARAN.
Pendant que les nouveaux propriétaires du café Leboeuf et ses anciens habitués ont les yeux attentivement fixés sur les portes de la maison habitée par M. de Rochegune, nous conduirons le lecteur à l'hôtel de Maran, toujours habité par la tante de madame de Lancry.
La nuit approchait. Une table abondamment et somptueusement servie était dressée au milieu d'une belle office parfaitement éclairée, avoisinant la grande salle à manger.
Servien, maître d'hôtel, présidait au dîner. Deux femmes de chambre, deux valets de pied, le cuisinier et deux ou trois de leurs _connaissances_, faisaient donc bonne et joyeuse chère aux dépens de mademoiselle de Maran, retenue depuis plusieurs mois dans son lit par une paralysie qui lui permettait à peine de remuer le bras gauche. Ainsi qu'on l'a vu dans les mémoires de madame de Lancry, mademoiselle du Maran, exécrée, abandonnée de tout le monde, était entièrement livrée à la merci de ses domestiques.
--A votre santé, monsieur Servien,--dit le cuisinier,--à tout seigneur tout honneur... Vous êtes plus ancien que nous dans la maison, vous!...
L'homme à la tache de vin se leva et dit d'un air singulièrement sardonique:
--A la santé de notre _bonne maîtresse_!... Puisse-t-elle vivre encore longtemps comme ça pour faire notre bonheur!...
Ce toast fut accueilli par les éclats de rire des convives.
--Tiens... ça me fait penser que j'ai oublié son potage au tapioka,--dit le cuisinier.--Ah bah!--reprit-il,--elle mangera de la soupe à la tortue... ça sera tout de même, et ça la changera; il en reste dans la soupière.
A ce moment, une sonnerie retentit bruyamment dans l'office.
Personne ne bougea.
--Bon! la voilà qui recommence son carillon de tout à l'heure; ça va être amusant,--dit mademoiselle Julie, la première femme de mademoiselle de Maran.
On sonna une seconde fois.
--C'est insupportable; je la croyais calmée,--dit mademoiselle Julie;--on ne peut pas dîner tranquille. Vous êtes aussi bien peu aimable, monsieur Servien! Vous nous promettez de casser une fois pour toutes le mouvement de ses sonnettes pour que nous ayons la paix, et vous n'y pensez pas...
--Le fait est,--dit le cuisinier, qu'elle devient _sonneuse_, mais _sonneuse_ que c'en est fastidieux.
Trois ou quatre coups de sonnette précipités confirmèrent l'assertion du cuisinier.
--Décidément il n'y a que cela à faire,--dit Servien;--vous avez raison, mademoiselle Julie. On détraquera le mouvement, et alors... nous serons en repos.
--On pourra lui laisser une petite sonnette de main pour l'amuser,--dit mademoiselle Julie;--les portes fermées, on ne l'entendra pas.
--Oui... mais madame fera venir un serrurier,--dit un valet de pied d'un air fin;--on raccommodera le mouvement, et alors, alors...
--Vous êtes encore bien de votre village, monsieur Goujon,--dit mademoiselle Julie.--Est-ce qu'on l'écoutera, avec son serrurier?... Elle donnera l'ordre, d'y aller? eh bien! on n'ira pas... et on lui dira...
--On lui dira qu'il y a une épizootie qui a emporté tous les serruriers,--dit M. Servien.
Cette plaisanterie fit tellement rire les convives, que le bruit des coups de sonnette de mademoiselle de Maran, qui allaient alors _crescendo furioso_, fut un moment étouffé; mais lorsque ces éclats de gaieté cessèrent un peu, on entendit un carillon assourdissant.
--Il n'y a pas moyen d'y tenir!--s'écria mademoiselle Julie.
--Est-elle sonneuse... est-elle sonneuse!--dit le cuisinier.
--C'est maintenant qu'elle doit joliment mâchonner entre ses dents et se tortiller, colère comme une possédée,--dit Goujon.
--Ah! bien oui! je lui en défie, de se tortiller,--dit Servien.--Elle est impotente sur son lit... Il n'y a que sa main gauche qu'elle puisse remuer...
--Eh bien! elle se rattrape joliment sur sa main gauche,--dit le cuisinier.--Tenez... tenez... entendez-vous son bacchanal?... Allons, allons, j'en suis pour ce que j'ai dit... c'est une sonneuse...
--Mais c'est à devenir folle!--s'écria mademoiselle Julie.--Mais j'y songe, monsieur Goujon. Allez donc prendre l'échelle de la bibliothèque; le mouvement de la sonnette passe ici: nous allons le couper, et nous serons tranquilles.
On applaudit d'autant plus à l'excellente idée de la femme de chambre, que la sonnerie de mademoiselle de Maran devenait convulsive, incessante, et n'était interrompue que par de rares repos, que mademoiselle Julie, qui se piquait d'un peu de musique, appelait ingénieusement des _points d'orgue_.
Goujon apporta l'échelle; Servien lui confia une pince à déboucher le vin de Champagne. Le fil de fer du mouvement fut coupé au milieu d'un tintement formidable, et le bruit cessa subitement.
--Dieu... quelle figure elle doit faire dans son lit avec son chapeau de soie carmélite!--dit mademoiselle Julie en éclatant de rire.--Je ne voudrais pas m'en approcher à cette heure; elle me mordrait, bien sûr.
--Et voilà une morsure qui serait venimeuse,--dit le cuisinier.
--Mais pourquoi donc que madame _s'ostine_ à porter un chapeau de soie et un casaquin puce dans son lit... puisque voilà deux mois qu'elle ne se lève plus?--dit Goujon.
--C'est un voeu qu'elle a fait au diable,--dit M. Servien avec un sérieux comique.
--Le fait est que si le diable est son parrain, elle est bien sa filleule,--dit mademoiselle Julie.--Est-elle méchante! est-elle méchante! Nous a-t-elle tourmentés quand elle se portait bien! a-t-elle lésiné sur tout! nous a-t-elle brutalisés. Tiens, chacun son tour!
--Ce qui l'enrage,--reprit M. Servien,--c'est qu'elle ne peut plus écrire... à M. Luchet, son homme d'affaires, ce grand caliborgnon, à qui elle se plaignait toujours de nous... Elle a beau m'ordonner de lui écrire de venir... moi pas si bête...
--Le père Fabri, le concierge, l'a renvoyé il y a huit jours, dit Goujon.
--Je le lui avais recommandé dans le cas où il viendrait de lui-même, ce M. Luchet, mauvais intrigant... Vous sentez bien, mes enfants, que madame serait capable de le faire installer ici. Alors ça serait fini pour nous. Au lieu de nous asseoir bien à notre aise dans l'office de la salle à manger, devant un bon dîner à deux services... il faudrait descendre dans l'office de la cuisine... Nous n'aurions plus les mêmes douceurs.
--Dites donc, monsieur Servien,--dit mademoiselle Julie,--si l'on disait de M. Luchet ce qu'on dira des serruriers, qu'il est mort, qu'il y a eu aussi une épizootie sur les hommes d'affaires?
--Ma foi, ça ne serait pas de refus; nous aurions la paix. D'un autre côté, l'on dirait à M. Luchet que madame ne veut plus le voir, et il n'en serait que ça... S'il écrivait, comme je connais son écriture, je ne donnerais pas ses lettres, et il n'en serait encore que ça...
--Oui, mais il faudrait prendre garde aux amis de madame, qui pourraient lui dire que ça n'est pas vrai, ces épizooties,...--dit mademoiselle Julie d'un air malicieux.
--Avec ça qu'il en vient, des visites!--dit M. Goujon.--Depuis six mois que je suis dans la maison, je n'ai encore vu personne... que ce vieux savant si mal peigné.
--M. Bisson le brise-tout,--dit Servien,--il n'y a plus que lui de fidèle. Il est venu au moins trois fois depuis que la maison est fermée, et on lui a toujours dit que madame ne reçoit pas... Ah! quelle différence du temps de madame Ursule! Les bals, les concerts, les dîners, comme ça roulait! On a tant dansé, tant chanté, tant dîné, qu'il m'en est resté... une bonne petite ferme en Bauce.
--Ah! voilà ce que c'est que l'économie,--dit mademoiselle Julie.--Mais ça fend le coeur... cette pauvre madame Ursule.
--Si j'avais à plaindre quelqu'un, je plaindrais plutôt madame la vicomtesse, la nièce de madame, qu'elle tourmentait si méchamment quand elle était petite...--dit Servien.
--Avec cela que ça vous réussirait bien de plaindre madame la vicomtesse,--dit mademoiselle Julie.
--Vous avez vu comme madame s'est disputée il y a quinze jours avec son médecin, le docteur Gérard, qui lui disait du bien de madame de Lancry. Madame a dit tant d'injures à M. Gérard qu'il a déclaré qu'il ne remettrait plus les pieds ici.
--Et pour la punir, au lieu d'aller, le lendemain, chercher M. le docteur Verteuil,--dit Servien,--je n'y suis pas allé... Bah! un médecin nous gênerait.
--Tiens... dit mademoiselle Julie,--est-ce qu'on a besoin de médecin quand on est paralytique?
--C'est pas une maladie... paralytique,--dit Goujon;--on ne bouge pas... on est comme quelqu'un qui reste bien tranquille... bien tranquille, voilà tout.
--Bien sûr,--reprit Julie.--Et puis, pour ce que lui ordonnait le docteur Gérard... c'était pas la peine d'avoir un médecin.... De petites bouteilles avec de la fleur d'orange... de petites drogues de rien du tout; c'était pour l'amuser...
Le fait est que depuis quinze jours qu'elle se passe de médecin... elle n'en va pas plus mal,--dit M. Servien;--ça peut aller comme cela très-longtemps: les bossus ont la vie dure... c'est comme les chats. Nous aurons toujours de quoi faire la dépense; j'ai l'habitude de donner les reçus aux fermiers pour madame... je ne prends que juste ce qu'il faut pour que nous ne manquions de rien... le reste, je le mets dans la caisse de madame.
--Quant à cela, nous sommes très-bien, très-bien,--dit mademoiselle Julie,--seulement il nous faudra prendre un petit garçon pour nous servir à table, car c'est ennuyeux de se lever à chaque instant.
--C'est ça,--dit le cuisinier.--Je dresserai le dîner, ma fille de cuisine donnera les plats au gamin, et nous mangerons plus chaud.
--Adopté,--dit Servien.--A propos,--reprit-il,--depuis que son dernier chien est mort, madame me relance tous les jours pour que je lui en achète un autre.
--Ah! je ne veux plus de chien ici; non!--s'écria mademoiselle Julie,--je ne veux plus de chien ici! j'ai été assez comme ça la servante des animaux... Et d'ailleurs, ça n'était pas pour en avoir un second que j'ai donné une arête au dernier.
--Tiens, tiens, tiens... c'est vous qui l'avez fait étrangler?--dit Servien.
--Sans doute: c'était une horreur que cette vieille bête-là, si méchante.
--C'est pour sa méchanceté que madame l'a pleuré, bien sûr.
--Ainsi bien décidément... pas de chien?--demanda Servien.
--Non, non, pas de chien,--répéta-t-on en choeur.
--Accordé,--dit le maître d'hôtel;--je lui dirai qu'ils ont le même sort que les serruriers, les hommes d'affaires et les médecins.
Cette facétie fit beaucoup rire les convives, qui en étaient au fruit.
--Eh bien! il n'y a pas de vin de Chypre, monsieur Servien? voilà un joli dessert!--dit mademoiselle Julie.
Servien regarda sur la table.
--Je croyais en avoir pris une bouteille chez madame...
--Voyez donc _ce genre_, de garder comme ça son vin de Chypre dans l'armoire de son grand cabinet de toilette,--dit mademoiselle Julie,--tandis que les autres vins sont à l'office ou à la cave.
--C'est une idée qu'elle a; ne m'en parlez pas, ça fait pitié,--dit Servien.--Puis il se leva en disant:--Je vais en aller chercher.
--Dites donc, monsieur Servien, portons-lui son potage en même temps, nous ferons d'une pierre deux coups,--dit mademoiselle Julie.
--Vous avez raison. Quelle heure est-il? Neuf heures. Elle le voulait à huit heures et demie; il n'y a qu'une demi-heure de retard.
Le cuisinier mit négligemment un reste de soupe à la tortue dans une assiette de porcelaine. Servien prit une serviette, l'étendit sur un plateau d'argent, se fit précéder de mademoiselle Julie portant une bougie, et traversa les trois salons qui séparaient la salle à manger de la chambre à coucher de mademoiselle de Maran.
La nuit était complétement venue.
--Dites donc, monsieur Servien, prenez garde qu'elle ne vous dévore quand vous allez lui servir son potage,--dit mademoiselle Julie en riant et en ouvrant la porte.
L'intérieur de cette chambre était toujours ainsi qu'il a été décrit par madame de Lancry dans ses mémoires.
Sur la cheminée, des pagodes de porcelaine verte à yeux rouges toujours en mouvement; sur le secrétaire de vieux laque, trois générations de chiens-loups blancs empaillés: de graves portraits de personnages des siècles passés se détachaient des boiseries grises.
A la faible clarté que projeta dans cette vaste chambre la bougie que portait mademoiselle Julie, on put voir se détacher du fond de l'alcôve, drapée de damas rouge sombre, la figure jaune et terreuse de mademoiselle de Maran assise dans son lit et adossée à un énorme coussin.
C'était toujours la même robe de soie carmélite, le même manteau de lit, le même tour de cheveux noirs couvrant à demi son front plat et déprimé comme celui d'une vipère; c'étaient toujours ces yeux renfoncés, ardents, et qui, au moment où Servien entra, brillaient d'une indicible rage...
La position de cette femme était d'autant plus affreuse que la paralysie ne lui laissait de libre que le cou, l'avant-bras et la main gauche; le reste du corps était complétement inerte.
Les imprécations qu'elle, se mit à vomir contre Servien et mademoiselle Julie n'étaient donc accompagnées que d'un faible balancement de tête et de quelques mouvements convulsifs de la main gauche.
--Misérable!--s'écria-t-elle en écumant de colère,--affreux scélérat!... C'est donc ma mort que vous voulez, brigand que vous êtes?
Servien s'approcha du lit avec un sang-froid imperturbable pour y déposer son plateau.
Ce silence redoubla l'exaspération de mademoiselle de Maran, qui s'écria:
--Va-t-en... sors d'ici... je te chasse... que je ne te voie plus.
Servien tourna sur ses talons, fit un signe à mademoiselle Julie, et regagna la porte.
--Mais le vin de Chypre?--lui dit tout bas celle-ci.
--Laissez donc, elle va me rappeler.
--Servien... Servien... Julie... Voulez-vous rester là!... Ah! les misérables!... ils ont juré de me faire mourir à petit feu!...
Servien fit une seconde conversion sur lui-même, et revint du même pas lent et solennel avec son plateau.
Mademoiselle de Maran sentit le besoin de se contenir, et dit d'une voix entrecoupée par la colère:
--Quelle heure est-il?... A quelle heure avais-je demandé mon tapioka?...
--J'attendais que madame eût sonné pour la servir,--dit Servien en posant le plateau sur le lit.
--Madame sonne ordinairement pour avoir de la lumière,--dit ingénument mademoiselle Julie.
Mademoiselle de Maran leva les yeux au ciel et dit d'une voix sourde:
--Ils me tueront... Ils me tueront... Je mourrai de male-rage... Comment!... je n'ai pas sonné... sonné depuis une heure à me rompre le bras!--s'écria-t-elle avec une explosion de fureur impossible à décrire.
--Madame a sonné?--demanda Servien.
--Madame... aura peut-être cru sonner!--dit mademoiselle Julie.
--J'aurai cru sonner... entendez-vous cette sotte bête, cette vilaine menteuse! J'aurai cru sonner!!! Je sonne depuis une demi-heure à tout briser... drôlesse que vous êtes!...
--C'est ça... madame, en sonnant si fort, aura cassé le mouvement, et nous n'aurons rien entendu,--dit Servien.
--Et à qui la faute si j'ai cassé le mouvement, animal!... N'est-ce pas la vôtre? Voilà une demi-heure que je suis dans l'obscurité, et vous savez bien que j'en ai horreur, de l'obscurité. Eh bien! voyons, les allumerez-vous, ces bougies, au lieu de rester là à bâiller aux corneilles, butorde que vous êtes...
Au lieu d'obéir, mademoiselle Julie prit le coin de son tablier, le porta à ses yeux, feignit de pleurer, gagna la porte et disparut en disant d'une voix entrecoupée:
--Je ne peux pas m'habituer à être traitée comme ça... hi, hi, hi...
--Julie... Julie... voulez-vous bien rester là... Ah! la malheureuse...--s'écria mademoiselle de Maran,--je ne veux pas qu'elle reste un moment de plus chez moi... je ne veux plus de ça ici... qu'on la chasse, qu'on la jette à la porte... non pas ce soir... mais à l'instant... Entendez-vous, Servien?...