Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 85

Chapter 853,801 wordsPublic domain

--Non, madame.

--Vous persistez à vouloir me garder près de vous?

--Oui, madame.

--Malgré la mort d'Ursule?

--Malgré la mort d'Ursule.

--Et quels seront mes moyens d'existence, monsieur?

--J'y pourvoirai.

--Vous y pourvoirez!... Comment cela, monsieur?

--Que vous importe, madame!

--Il m'importe beaucoup, monsieur! Il y a des ressources que je ne partagerais jamais avec vous... celles de la bassesse...

--Madame!!!... mais je me contiens... Pour me parler ainsi dans ce moment, il faut que vous soyez folle...

--Je ne suis pas folle, monsieur; je vais être forcée de vous dire à peu près ce que je vous ai déjà dit lors de notre première entrevue chez moi.

--Si c'est une redite... à quoi bon, madame?

--Je veux au moins essayer de me délivrer de l'horrible chaîne qui pèse sur moi, monsieur... c'est bien naturel. Vous vous êtes souvent informé près de moi de ce qu'étaient devenus mes diamants?

--Oui, madame.

--Mes diamants valent?...

--Cinquante mille écus environ.

--Eh bien! monsieur, la moitié de cette somme est à vous si vous voulez consentir à une séparation égale... le reste me suffira...

--Je vais, comme vous, madame, tomber dans les redites: je ne veux pas de la moitié du prix de vos diamants, et je veux vous garder avec moi.

--Mais, monsieur... je ne puis pourtant... vous offrir davantage... il faut bien que je vive, moi...

--Vous m'offririez les cinquante mille écus, que je refuserais.

Une idée effrayante me traversa l'esprit.

--Monsieur, vous avez comme moi de nombreuses preuves de la présence de M. Lugarto à Paris.

--Après, madame?

--Vous avez mille motifs de haïr cet homme, je le sais... mais vous aimez l'argent... presque autant que vous m'exécrez, monsieur.

--Après, madame?

--Cet homme est bien riche, monsieur... comme vous, il me hait!... comme vous, il a un terrible compte à régler avec moi.

--Après, madame?

--Réduit comme vous l'êtes à la détresse, si vous refusez la somme que je vous offre, c'est que vous avez d'autres espérances.

--Après, madame?

Exaspérée par cet horrible sang-froid, par mon indignation, par mon effroi, je m'écriai:

--Eh bien, monsieur, je vous crois capable de tout envers moi, si M. Lugarto... vous paye pour me garder près de vous... plus cher que je ne puis vous payer pour me délivrer de vous!

M. de Lancry me jeta un regard lent et cruel, mais sa physionomie ne trahit pas la moindre émotion.

--Vous ne manquez pas d'une certaine perspicacité, madame... et je vous plains... C'est un don funeste; il nous donne la prévision des malheurs, et non le pouvoir de les éviter. Je vous l'avouerai donc, il se peut que vos craintes ne soient pas exagérées... Mais que pouvez-vous faire?... Pour vous donner une idée de l'obéissance passive à laquelle vous êtes réduite, supposez que demain matin vous voyiez arriver à votre porte une berline de voyage: je vous offre mon bras, je vous fais monter en voiture, en vous ordonnant de laisser ici votre éternelle Blondeau, bien entendu.

--Je refuserais de partir, monsieur, et de me séparer d'une femme dont je connais la fidélité à toute épreuve...

--Vous refuseriez, soit; mais de par la loi, qui vous aurait bien obligée de me suivre ici, rue de Bourgogne, vous seriez obligée de me suivre partout où bon me semblera... Continuons la supposition. Nous nous mettons en route: à cinq ou six relais d'ici, nous retrouvons un de mes plus anciens amis ou ennemis... peu importe... il me plaît d'en faire mon compagnon de voyage... Qu'avez-vous encore à dire?... La loi limite-t-elle le nombre et le choix de mes amis? La loi m'interdit-elle le pardon des injures? Je vous dis cela dans le cas où, par exemple, il s'agirait de Lugarto... Vous êtes épouvantée... vous n'avez rien à répondre, c'est tout simple. Je continue ma supposition... Nous sortons de France et nous allons habiter une magnifique villa que possède Lugarto à Florence. Qu'avez vous encore à objecter?... Rien... Il me plaît de m'établir en pays étranger, vous devez me suivre, toujours me suivre... La loi tiendra-t-elle compte de vos antipathies?... Vous voyez donc que vous êtes folle en parlant de vos volontés. Il vous est défendu d'avoir des volontés; vous ne pouvez qu'obéir aux miennes, qui sont votre destinée, telle que l'a voulu la haine de votre tante. Et voyez le hasard... il se trouve justement qu'au moment où mademoiselle de Maran, accablée par l'âge et les infirmités, ne pouvait plus vous poursuivre avec la même énergie, vous avez pris comme à tâche de m'irriter contre vous, et de tout faire pour m'exaspérer! Vous dites que j'aime beaucoup l'argent, madame, et que je suis capable de tout, pourvu que l'on me paye... Vous avez raison: la prodigalité a cela de bon ou de fâcheux, que c'est un vice immortel. J'aurais à cette heure autant de plaisir à mener de nouveau une vie splendide que si je ne faisais que d'entrer dans le monde. Le jeu, les chevaux, les femmes, la table, le luxe, j'aime encore tout cela avec l'ardeur d'un enfant de dix-huit ans, avec une ardeur d'autant plus dévorante que mon inconcevable passion pour votre infernale cousine m'empêchait de jouir des prodigalités dont je l'entourais: c'était un festin que je donnais et auquel je ne prenais point part; en un mot, celui qui à cette heure me mettrait à même de sacrifier largement à mes idoles chéries, non plus ici, mais ailleurs, car j'ai Paris en horreur; en un mot, celui-là qui, à sa générosité sans bornes, ne mettrait d'autre condition que celle de vous traîner à ma suite, à celui-là je dirais: Oui, oui, mille fois oui, celui là fût-il Lugarto! Tout ceci vous étonne un peu... méditez ce langage à votre aise; consultez même vos gens de loi si vous le voulez, et vous verrez que, quel que soit l'avenir que le sort vous réserve, il faudra vous y soumettre aveuglément... Il est impossible, j'espère, d'agir plus franchement que je ne le fais... En un mot, et pour vous laisser sur une idée agréable, je vous préviens qu'il est fort possible que les susdits projets de voyage se réalisent très-prochainement... après-demain, peut-être...

En disant ces mots, M. de Lancry me laissa seule.

CHAPITRE XIV.

LA SAINTE-CLAIRE.

Mon entretien avec M. de Lancry, l'effroi que me causèrent ses menaces, déterminèrent sans doute l'explosion d'une maladie dont le germe existait en moi.

Depuis assez longtemps je souffrais d'une fièvre lente, toujours négligée; les événements s'étaient tellement pressés, j'avais été forcée d'y prendre une part si active, toutes mes facultés avaient été si violemment surexcitées depuis la première maladie d'Emma jusqu'à son mariage et jusqu'à la mort d'Ursule, que je n'avais pour ainsi dire pas eu le temps d'être malade.

Et puis enfin... par cela même que mon sacrifice avait été grand... qu'il me comptait peut-être aux yeux de Dieu, il n'en avait été... il n'en était que plus douloureux... Mon amour pour M. de Rochegune n'avait rien perdu de sa force... ma seule consolation était dans les assurances qu'il me donnait que ce sentiment demeurait _unique_ dans son coeur.

Je devais tôt ou tard me ressentir de tant de chagrins; je sentais déjà sourdre en moi une grande indisposition; je disais à ma pauvre Blondeau, qui s'étonnait de mon courage:--Ne te réjouis pas encore; dès que je n'aurai plus de vives préoccupations, je crains une violente réaction du physique sur le moral; jusqu'à présent je me suis soutenue par mon énergie, j'ai peur que cette force factice ne me manque tout à coup.

Je ne me trompais pas; seulement cette secousse fut amenée, non par la cessation de mes inquiétudes, mais par ma dernière conversation avec M. de Lancry.

Ainsi s'expliquait le sens d'un passage d'une des lettres de M. Lugarto, où il me disait qu'il _créerait à mon mari d'impérieuses raisons de ne pas m'abandonner, et que l'avenir devait m'épouvanter_.

M. de Lancry était sans ressources, M. Lugarto lui offrait sans doute beaucoup d'argent pour le forcer à m'emmener avec lui; je n'ose dire toutes mes frayeurs à cette pensée, connaissant la dégradation où était tombé M. de Lancry, son amour de l'or, sa haine contre moi, et surtout l'atroce méchanceté de M. Lugarto, qui depuis si longtemps me poursuivait de sa vengeance.

Je n'en doute pas, ces nouvelles frayeurs me causèrent une dernière commotion à laquelle je ne pus résister.

A peine M. de Lancry m'eut-il quittée que je tombai dans d'horribles convulsions suivies d'une violente fièvre cérébrale.

Je fus, à ce que me dirent Blondeau et le bon docteur Gérard, pendant quinze jours dans un état désespéré. M. de Lancry disparut le surlendemain du jour où j'étais tombée malade, en laissant une lettre pour moi dans laquelle il m'annonçait brièvement que ma maladie changeait tous ses projets et qu'il allait voyager en Italie.

Cette preuve de cruelle insensibilité ne m'étonna ni ne m'affecta.

Ma pauvre Blondeau avait écrit à madame de Richeville l'état alarmant dans lequel je me trouvais. Cette excellente amie était aussitôt revenue à Paris avec Emma et M. de Rochegune. On ne pouvait songer à me transporter hors de mon petit appartement de la rue de Bourgogne. Madame de Richeville s'y établit et ne me quitta que lorsque je pus aller avec elle passer à Maran le temps de ma convalescence.

Chaque jour Emma resta plusieurs heures auprès de moi, jusqu'à ma complète guérison. Je n'ai pas besoin de dire de quelles tendres attentions je fus entourée, et par quel admirable dévouement Emma me prouva sa reconnaissance de ce que j'avais fait autrefois pour elle.

Ma fièvre cérébrale s'était compliquée d'une fièvre pernicieuse, dont la guérison dura environ quatre mois. Je ne pus partir pour Maran qu'à la fin de l'hiver.

Vers le milieu de l'été de 1837, j'habitais donc cette terre; j'étais sinon complétement rétablie, du moins hors de convalescence. Il me restait une grande pâleur, beaucoup de faiblesse et une extrême sensibilité nerveuse. Le docteur Gérard avait regardé comme absolument indispensable que j'allasse passer l'automne et l'hiver suivants dans le Midi.

J'étais revenue à Maran avec de bien tristes ressouvenirs; j'y avais tant souffert! Mais depuis ma convalescence, madame de Richeville y habitait avec moi. M. de Rochegune et Emma vinrent nous y rejoindre plus tard, et ces tendres attentions suffirent pour adoucir l'amertume des pensées qui de temps en temps venaient m'assaillir.

Il me fallut pourtant du courage, de la force, de la résignation, pour comprimer la triste impression que me causait quelquefois malgré moi l'affectueux attachement de M. de Rochegune pour Emma. Ce mariage avait été le but de tous mes désirs, j'aurais été la plus malheureuse des femmes de ne pas le voir s'accomplir, et je ne pouvais m'empêcher d'éprouver de cruels, d'amers regrets.

Hélas! aigrie par tant de chagrins, je perdais sans doute mon élévation première; la vue du bonheur d'Emma, de madame de Richeville, auquel j'avais tant contribué, me ravissait toujours, mais il me faisait aussi songer à la vie malheureuse à laquelle j'étais réduite.

Je ne pouvais m'empêcher de faire souvent un douloureux retour sur moi-même, en contemplant les gens heureux, non pour les jalouser, grand Dieu! mais pour pleurer ma misère, hélas!... oui... ma misère, car pour être cachée, pour être morte à tous les yeux, ma passion n'en était pas moins profonde... J'aimais... j'aimais toujours M. de Rochegune.

Nous devions célébrer entre nous, à Maran, la Sainte-Claire, fête de madame de Richeville, le 12 août 1837.

On verra par quel motif je ne puis oublier ni cette date ni cette journée.

Il était onze heures du matin, il faisait un soleil radieux; je me promenais dans une des allées du parc les plus touffues; elle aboutissait à l'aile du château où se trouvait l'appartement de madame de Richeville. La duchesse se levait ordinairement assez tard; j'attendais Emma, qui devait venir me prendre pour aller souhaiter la fête à sa mère, et lui porter un gros bouquet de roses et de pervenches, ses deux fleurs de prédilection, que nous devions cueillir nous-mêmes.

Je vis venir M. de Rochegune, je lui tendis la main.

--Quel beau jour pour la fête de notre amie!--lui dis-je en souriant;--puis lui montrant les fleurs que je tenais à la main, j'ajoutai:--Le bouquet d'Emma est-il aussi beau que celui-ci?

--Elle finit le sien en mettant au pillage une des corbeilles du petit parterre... Il n'y a rien de plus charmant que de la voir s'escrimer ainsi au milieu de ce massif de rosiers _du roi_ tout trempés de rosée.

--J'espère que vous lui avez fait à ce propos un délicieux madrigal? Et encore non,--lui dis-je,--l'incarnat de ses joues est si fin, que ce serait faire injure à Emma que de la comparer à une rose _du roi_. Cela serait dire _rougeur_ au lieu de délicate _fraîcheur_; une rose thé du Bengale... à la bonne heure, telle est la seule comparaison qu'elle puisse accepter.

--Et vous, ma pauvre Mathilde,--dit-il en me regardant avec intérêt,--quand pourra-t-on vous comparer à autre chose qu'à un beau lis? quand votre pâleur se nuancera-t-elle d'un peu de carmin?

--M. Gérard compte beaucoup sur mon séjour dans le Midi pour me remettre tout à fait, et j'y compte aussi, mon ami.

Il me regarda avec attention, et me dit en secouant tristement la tête:

--Serez-vous donc la seule parmi nous qui ne soyez pas heureuse, vous à qui nous devons la félicité dont nous jouissons?

--Mon ami, quelle idée! Ma pâleur n'est-elle pas naturelle après une longue maladie?...

--Mathilde, vous ne pouvez pas en convenir... votre mari vous tourmente... Jamais vous ne recevez de ses nouvelles.

--Il écrit généralement très-peu... et puis le service des postes d'Italie se fait mal, dit-on...

--Ah! Mathilde... Mathilde...--ajouta-t-il en soupirant.--J'en reviens toujours là... comment a-t-il pu vous quitter au moment où vous étiez tombée si gravement malade? Il n'y a pas d'affaire d'intérêt qui puisse motiver une pareille conduite!

--Mon ami, je vous le répète, il s'agissait, m'a-t-il dit, d'une créance considérable sur laquelle il ne comptait plus, et qui, dans notre position actuelle, devient fort importante: je dis notre position, puisque, suivant l'avis de madame de Richeville et le vôtre, j'ai caché à M. de Lancry la conservation de cette terre, dans la crainte que ses idées de prodigalité ne lui reprennent; une fois que je le verrai corrigé par l'adversité, je lui avouerai que nous avons cette ressource. A cette heure, il ignore que nous la possédions; il est donc tout simple qu'il se soit occupé très-activement de cette affaire.

M. de Rochegune secoua la tête d'un air incrédule.

Je mentais mal sans doute, mais je n'avais pas pu imaginer d'autre prétexte au départ de M. de Lancry.

Laisser pénétrer à M. de Rochegune dans quels termes j'en étais avec mon mari pouvait éveiller ses soupçons et le mettre sur la voie de mon dévouement pour Emma, ce que je voulais éviter à tout prix depuis que j'avais sagement renoncé à mon dessein de tout révéler à M. de Rochegune.

--Il faut bien vous croire,--reprit M. de Rochegune avec un soupir,--vous me répondez toujours ainsi quand je vous parle de M. de Lancry; mais je ne sais pourquoi il me semble que sa conduite envers vous cache quelque mystère!... Je crains que vous ne soyez pas heureuse... non, vous n'êtes pas heureuse... vous avez été dupe de votre noble coeur, comme votre mari peut-être a été dupe de ses bonnes résolutions... Pendant quelque temps j'admets qu'il se soit sincèrement repenti, mais ses anciennes habitudes auront repris le dessus, et il aura mieux aimé sans doute mener je ne sais quelle existence aventureuse que de vivre obscurément auprès de vous... Et puis... Mais, tenez, Mathilde... ne parlons plus de cela... je ne veux pas dire tout ce que je pense... je me trompe sans doute et je vous affligerais.

--Vous avez raison, mon ami, ne parlons plus de cela... n'ayez aucune inquiétude... Quelquefois seulement, bien que je connaisse la paresse habituelle de M. de Lancry, je m'inquiète de ne pas avoir de ses nouvelles... voilà ce qui m'attriste. Pour chasser ces vilaines idées, parlons de vous et d'Emma, de vos projets.

--Parlons de nous, c'est encore parler de vous, nous vous devons tant!... Quant à moi, jamais ma vie n'a été plus calme, plus douce, plus sereine; et puis Emma est si heureuse... de si peu!!! Quelquefois, pauvre enfant... je me reproche de ne pas assez faire pour elle... je suis presque confus de la voir si satisfaite et contente.

--En parlant si modestement du bonheur que vous donnez, mon ami, vous êtes comme les grands poëtes, qui trouvent tout simple de faire très-facilement des oeuvres magnifiques, et qui s'étonnent de voir l'admirable influence de ces ouvrages qui leur coûtent si peu.

--Non, je vous assure, Mathilde; j'ai l'air de tout donner, et je reçois beaucoup plus que je ne donne. Je suis très-heureux; je ne me sens pas vivre. Si je sors par hasard de ce délicieux état de calme et de confiante sécurité pour faire quelque projet, c'est pour y revenir bientôt avec un nouveau plaisir. Que vous dirai-je! cette vie n'a peut-être pas le grandiose, l'enthousiasme, les sublimes élancements de la passion, mais elle est paisible et riante. Après la vie que j'avais rêvé de partager avec vous, je n'en sais pas de plus agréable que celle-ci... Dans les premiers temps de mon mariage je désirais qu'un sentiment plus vif se développât en moi, maintenant je le regretterais; il ôterait à l'attachement que j'ai pour Emma ce caractère qui fait qu'il ne ressemble à aucun autre.

--Vous avez raison, mon ami; l'espèce de culte profond qu'Emma ressent pour vous exclut pour ainsi dire de votre part tout retour _galant_. Que votre modestie ne s'alarme pas de cette comparaison; mais les dieux, si bons qu'ils soient, n'aiment pas de la même manière qu'ils sont aimés.

--Ah! Mathilde!--me dit-il en riant,--je sens la _griffe_ de mademoiselle de Maran sous cette _divinisation_ moqueuse.

--Je vous estime trop pour exagérer vos louanges... Avouez qu'il y a du vrai dans ce que je vous dis, et que ma comparaison est aussi juste que peut l'être une comparaison.

--Je ne nie pas la folle idolâtrie d'Emma pour moi, il faudrait être aussi aveugle qu'ingrat; je nie seulement que je la mérite... Ou plutôt... tenez, je vais bien vous étonner, j'accepte votre comparaison tout entière, surtout à cause de ma _divinisation_...

--C'est très-heureux,--lui dis-je en souriant.

--Je l'accepte non comme une louange, mais comme un blâme rempli de justesse et de raison.

--Voyons, mon ami, expliquez-moi ce blâme, qui était bien loin de ma pensée, je vous assure.

M. de Rochegune reprit d'un ton sérieux:

--Vous jugez de mon coeur mieux que moi-même... Ces vagues reproches que je me faisais de ne pas faire assez pour Emma, n'ont pas d'autre cause que cette espèce de _divinisation_ dont vous me pariez et à laquelle je me suis prêté... _Je me laisse aimer_... je vis trop en sultan... je suis comme ces faux dieux, qui, à force d'être adorés, finissent par croire à leur puissance et se persuadent qu'ils font beaucoup pour les pauvres humains en leur permettant de les idolâtrer... Sérieusement, Mathilde, vous m'éclairez; vous épargnez peut-être bien des larmes à Emma... Un jour elle aurait pu voir dans l'indolence de mon bonheur, ou de l'égoïsme, ou de la froideur, et j'aurais un remords éternel de causer le moindre chagrin à cet ange de bonté.

--C'est maintenant moi qui pourrais vous reprocher d'être aussi méchant que mademoiselle de Maran,--dis-je en souriant;--je vous dis non un compliment, mais une chose vraie, et vous en faites une épigramme contre vous.

--A propos de mademoiselle de Maran, vous savez que sa paralysie est complète maintenant?--me dit M. de Rochegune;--mon vieux valet de chambre Stolk a été, je ne sais plus à quel propos, voir Servien, le maître-d'hôtel de votre tante. Il paraît que lui et tous ses gens la traitent indignement; ce qu'elle est obligée de supporter en enrageant, personne ne s'intéressant à elle...

Notre conversation fut interrompue par Emma. Elle tenait un bouquet de roses d'une main, et de l'autre plusieurs lettres qu'elle remit à son mari en lui disant:

--Le courrier vient d'arriver. Voici vos lettres, mon ami.

M. de Rochegune lui dit, en mettant les lettres dans sa poche:

--Madame de Richeville peut-elle nous recevoir, ma chère Emma?

--Sans doute, voilà plus d'une demi-heure qu'elle cause avec le bon abbé Dampierre.

--Votre curé, dame châtelaine,--me dit M. de Rochegune.

--Et c'est bien le meilleur et le plus pauvre des curés de campagne,--lui dis-je;--vous ne pouvez vous faire une idée de cette charité, de ce caractère vraiment évangéliques.

--Et comme il parle simplement et noblement!--dit Emma.--L'autre dimanche, à l'église, j'étais dans l'admiration. Tout ce qu'il disait était à la portée de ses paroissiens, et pourtant ce sermon aurait pu être tout aussi bien prononcé devant un roi et sa cour.

--C'est qu'il n'y a en effet rien de plus digne que la simplicité,--dit M. de Rochegune.--Je ne sais pas un homme d'une raison plus saine, d'un jugement plus sûr que ce bon abbé Dampierre. Ce que dit Emma est très-vrai: son langage serait partout remarquable, et il ne s'en doute pas; il s'ignore complétement... C'est l'un des hommes dont je fais le plus de cas... Cela est si rare, la grandeur dans la modestie!... C'est comme la grâce et la beauté dans la candeur... Bien entendu que je ne dis pas ceci pour vous, Emma; notre soeur Mathilde ne me le pardonnerait pas; elle est jalouse de toutes les louanges qu'on vous adresse... quand elles ne sont pas d'elle.

Pendant que M. de Rochegune parlait, Emma ne le quittait pas des yeux; ce n'était pas de l'amour, c'était une adoration passionnée de tous les moments. Elle ne vivait pas en elle, elle vivait en lui.

Presque toujours après ces moments d'extase contemplative, pendant lesquels elle semblait aspirer le bonheur à longs traits, elle me jetait un regard de reconnaissance ineffable.

Lorsque M. de Rochegune eut parlé, elle lui prit la main, et lui dit avec un accent enchanteur:

--Notre soeur Mathilde a raison... il n'y a qu'elle qui puisse me flatter d'une manière ravissante.

--Vraiment... mieux que moi?

--Mais sans doute... Vous, mon ami... vous me parlez de moi... Elle au contraire me parle de vous... et me dit que vous m'aimez... n'est-ce pas me louer au delà de toute expression?

--J'accepte ceci en ce sens que lorsque Mathilde me dit que vous m'aimez... elle me loue aussi au delà de toute expression....

Emma secoua sa jolie tête blonde et dit en souriant:

--Oh! ce n'est pas la même chose... rien n'est plus simple que de vivre... on ne vous félicite de vivre que lorsqu'on vit heureuse......

* * * * *

Nous passâmes une heureuse matinée avec madame de Richeville. Je priai M. l'abbé Dampierre de venir dîner avec nous pour célébrer cette petite fête de famille.

Vers les trois heures, M. de Rochegune vint frapper à ma porte.

Je fus surprise de sa pâleur et de la sombre expression de sa physionomie; il tenait une lettre ouverte à la main.

--Mathilde... on m'écrit d'Italie... je vous en prie,--me dit-il,--lisez ceci...

Et il m'indiqua un passage de sa lettre qu'il me présentait.

Voici ce que je lus...