Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 83
«Comme vous le disiez, je suis quelquefois tenté de me croire _un peu dieu_ en voyant le bonheur de ceux qui m'entourent. Je ne puis vous peindre le profond ravissement de cette bonne duchesse. Elle ne peut croire encore à ce mariage. Quelquefois elle attache sur moi ses yeux humides de larmes en me disant:--C'est donc bien vrai, ce n'est pas un songe, vous avez pris mon enfant dans votre paradis!--Et puis; quelquefois, malgré moi, elle m'attriste en s'écriant avec effroi:--Cette félicité est trop parfaite, quelque malheur nous menace!
«Je la rassure autant que je le puis, mais elle est superstitieuse comme tous les gens qui ont éprouvé de violents chagrins; sans vous, sans votre insistance, qui m'a fait sortir de la morne apathie où j'étais plongé, moi aussi je serais devenu fataliste...
«Nous avons agité la question de savoir s'il était opportun de préparer Emma à la révélation du secret de sa naissance: je ne le pense pas; la délicatesse et la sensibilité d'Emma sont telles, que je craindrais que cette révélation ne lui devînt une source continuelle de chagrins en occasionnant une lutte douloureuse entre ses principes, qui lui feraient accuser sa mère, et sa tendresse, qui la lui ferait défendre.
«Si la fatalité veut qu'elle apprenne un jour ce secret, ce sera un grand malheur, je le sais, mais à quoi bon le devancer?
«Nous resterons à Rochegune jusqu'au mois de février ou de mars; Emma le désire. Je ne vous dis pas nos regrets en songeant que nous ne nous verrons pas; vous savez, hélas! de qui viennent les obstacles.
«Je me console en pensant que vous êtes heureuse. Je vous connais: la pauvreté vous est de peu; vous êtes même capable d'y trouver des charmes, pour n'avoir pas à la reprocher à votre mari.
«Puisque je vous écris, je dois tout vous dire. Lorsque j'ai prononcé le mot qui m'unissait pour toujours à Emma, j'ai ressenti un mouvement de poignante amertume. Ce mariage était le dernier pas que je devais faire pour être irrévocablement séparé de vous; jusqu'alors, quoique je n'eusse conservé aucun espoir, quoique vous ne vous appartinssiez plus, moi, du moins, j'étais resté libre.
«Cette émotion douloureuse fut bientôt effacée... je me trouve heureux du présent. Je ne puis dire que je ne regrette pas, que je ne regretterai pas toujours le passé; mais j'ai de précieuses espérances pour l'avenir.
«Je me défierais de mon sentiment pour Emma s'il était plus vif qu'il ne l'est à cette heure; tel qu'il est, il suffit à la joie, au bonheur de cette adorable enfant, et il doit nécessairement grandir encore.
«Ce qui me frappe dans Emma, c'est surtout un sens d'une droiture, d'une rectitude, d'une élévation qui me rappellent beaucoup ces parties saillantes de votre caractère; et puis, par une imitation enfantine qui a sa source dans son attachement pour vous, elle a pris plusieurs de vos habitudes, votre manière de vous coiffer, jusqu'à certaines de vos inflections de voix: vous pensez si cela me charme.
«Adieu, bien tendrement adieu. Il me semble que maintenant nos deux positions sont _égalisées_, et que je sens renaître pour vous cette affection douce et calme d'autrefois: peut-être même plus calme encore, car malgré moi je pressentais vaguement dans l'avenir les agitations de l'amour passionné.
«Maintenant ces folles ardeurs sont des cendres à jamais refroidies.
«Adieu et merci encore, Mathilde; sans vous non-seulement j'aurais causé la mort de cette enfant que j'aime si tendrement à cette heure, mais je traînerais une vie misérable, stérile, et peut-être dégradée: car je ne pense jamais sans effroi qu'il y a eu un moment où j'ai regretté de ne pas trouver à votre infernale cousine son audace et son cynisme habituels.
«Si elle m'était apparue ainsi que je la souhaitais, égaré par mon désespoir, qui m'aurait fait subir son charme fatal, je me serais peut-être accouplé à cette âme perdue; peut-être j'aurais, comme elle, employé au mal l'énergie et les facultés que Dieu avait mises en moi à d'autres fins.
«Vous le savez, plus on s'éloigne du péril, plus on le considère de sang-froid, plus on juge de son étendue... Eh bien! je vous le répète... je vous l'avoue, ce danger fut grand, très-grand; il a fallu l'absurde préoccupation de cette femme pour ne pas voir, dans l'impatience avec laquelle j'écoutais ses vertueuses homélies, mon désir de l'entendre me parler un autre langage.
«Oh, Mathilde! il n'y a rien de plus effrayant, de plus indomptable que les écarts d'un homme de bien qui se croit en droit de renier, de mépriser ce qu'il a jusqu'alors respecté.
«Tenez, quant je pense à ce qui aurait pu résulter du rapprochement du caractère d'Ursule et du mien, je suis épouvanté; dans ces circonstances, une fois sous l'influence du génie diabolique de cette femme, je ne sais jusqu'où nous ne serions pas allés.
«Me voici bien loin de mon angélique Emma... Pauvre enfant, elle ne pourrait pas croire à Ursule... mais... c'est justement lorsqu'on est calme dans le port qu'on aime à se rappeler les tempêtes qu'on a bravées; c'est parce que l'avenir est riant et paisible que je me plais à me rappeler de quels sinistres orages il aurait pu être assombri; c'est parce que je suis heureux de bercer sur mon coeur cette enfant candide, que j'évoque la fatale physionomie d'Ursule...»
J'en étais à ce passage de la lettre de M. de Rochegune, lorsque j'entendis un bruit de voix dans le petit salon qui précédait ma chambre à coucher; et tout à coup je vis entrer M. Sécherin pâle... égaré.
--Au nom du ciel... venez... venez...--s'écria-t-il.--Elle se meurt... elle veut vous voir!
--Qui... se meurt?--lui dis-je épouvantée, ne voulant pas croire qu'il s'agît d'Ursule, malgré tout le mal qu'elle m'avait fait.
--Je vous dis qu'Ursule se meurt... se meurt... et je ne suis pas là... Mais venez donc... chaque minute de retard, c'est une minute de sa vie que je perds!
--Ursule! Ursule!--répétai-je en joignant les mains de stupeur et d'effroi.
--Ah! vous êtes impitoyable!... Puisque moi... je suis venu à sa prière... vous pouvez bien venir aussi... vous! Je vous dis qu'elle se meurt.. que les minutes sont comptées... et je ne suis pas là! répétait ce malheureux en cherchant à m'entraîner.
Je pris à la hâte un châle, un chapeau; je le suivis machinalement.
Un fiacre nous attendait, nous y montâmes; il partit rapidement.
M. Sécherin, défait, les yeux rouges, ardents, les traits contractés par les tressaillements du désespoir, semblait à peine s'apercevoir de ma présence; il prononçait des paroles sans suite, ne songeait qu'à accélérer la marche de notre cocher par toutes les promesses possibles.
--Mais quand avez-vous appris cette funeste nouvelle?--lui dis-je,--son état est-il donc tout à fait sans ressource? n'y a-t-il plus d'espoir?
Il me regarda fixement.
--Avec la dose de poison qu'elle a prise, de l'espoir!...--s'écria-t-il avec un éclat de rire convulsif.
--Elle s'est empoisonnée... Ursule?
Sans me répondre, il me prit la main avec violence, et me dit d'une voix sourde.
--Et je ne pourrai tuer votre mari qu'une fois!...
--Ne songez pas à la vengeance... songez à sauver cette infortunée... s'il en est temps encore... Et votre mère?
--Ma mère!--s'écria-t-il,--ma mère est ici... mon Dieu... nous n'arriverons pas!... Ursule sera morte... vous verrez qu'elle sera morte...
--Mais comment avez-vous appris cette funeste nouvelle?
--Par une lettre... seulement quelques lignes d'elle.--Si je voulais la voir une dernière fois,--me disait-elle,--il fallait accourir à Paris... Ma mère... implacable... comme elle l'est toujours... Ah! ce cocher... quelle lenteur... elle sera morte!
--Hé bien, votre mère?--lui dis-je, pour tâcher de l'arracher à cette pénible préoccupation.
--Oh! ma mère!--reprit-il d'une voix brève, saccadée, dans une sorte de demi-délire effrayant,--oh! ma mère a tout de suite dit:--C'est une comédie qu'elle joue pour obtenir son pardon!--Une comédie!... Cette lettre sentait la mort!... Je ne m'y suis pas trompé, moi... Je suis accouru de Rouvray... ma mère m'a suivi... Une comédie!... Vous allez voir... si vous reconnaissez seulement sa pauvre figure mourante! Et puis les derniers voeux des mourants... c'est sacré... Ah! nous approchons... Pourvu qu'elle vive assez pour me pardonner ma dureté... non pas ma dureté... ma faiblesse... car c'est par faiblesse que j'ai cédé à la haine de ma mère contre elle. Et voilà ce qui arrive!... voilà ce qui arrive... Une pauvre créature fait une faute: au lieu d'être indulgent... au lieu d'être bon... au lieu de la ramener au bien à force de générosité... on la chasse comme une infâme... on la maudit... Alors elle... que voulez-vous?... elle s'exalte dans le mal, elle se perd tout à fait... Et puis un jour, comme au fond il lui est resté du coeur... un jour... les remords viennent, la vie lui est à charge... elle s'empoisonne... et alors on dit: Bah!... comédie... comédie!... Voilà ce qu'a fait ma mère par haine... voilà ce que j'ai fait par faiblesse.
--Mais les médecins, que pensent-ils?
--Les médecins?--ajouta-t-il avec ce sourire convulsif et cet air égaré qui m'effrayait,--les médecins... n'ont pas dit comme ma mère: C'est une comédie! Eux... ils ont dit...--C'est une femme morte... Alors j'ai crié à ma mère:--Eh bien! vous voilà contente... vous entendez... C'est une femme morte!... Ah!... nous voici arrivés... C'est ici!--s'écria-t-il.
La voiture s'arrêta.
M. Sécherin descendit précipitamment. Je le suivis en hâte.
CHAPITRE XII.
LA MORT.
Après avoir traversé un petit jardin inculte, rempli d'herbes, de ronces et du pierres, nous arrivâmes dans une espèce d'antichambre, puis dans une assez grande pièce humide, sombre, triste et meublée avec une parcimonie qui annonçait la détresse...
Là... se mourait Ursule...
Une vieille femme d'une figure repoussante et couverte presque de haillons lui servait de garde-malade.
Ma cousine la renvoya d'un signe dès qu'elle me vit.
Quel lugubre spectacle, mon Dieu!
Ursule, vêtue d'une robe noire, était étendue sur un canapé; un grand châle couvrait ses pieds et ses genoux. Elle semblait frissonner de froid... De l'une de ses mains elle étreignait convulsivement le coussin qui soutenait sa tête appesantie... De l'autre main elle écartait de son front pâle et glacé les boucles éparses de ses beaux cheveux bruns.
Son visage, affreusement maigri, était livide, ses grands yeux bleus presque éteints.
Lorsqu'elle me vit, son regard se ranima un peu; un douloureux sourire erra sur ses lèvres décolorées; elle joignit ses deux mains avec une expression de profonde reconnaissance.
--Mathilde,--me dit-elle d'une voix affaiblie,--vous êtes bien généreuse... je m'y attendais... Je voudrais rester seule quelques instants avec vous...
--Encore! encore!!--s'écria son mari, qui s'était jeté à genoux auprès d'elle en sanglotant.--Non, non, je ne veux plus te quitter maintenant!
Ursule tourna vers lui ses yeux suppliants.
--Ah! son regard... son doux et beau regard!--s'écria M. Sécherin en contemplant sa femme avec une angoisse déchirante;--le voilà... quoique mourant... je le reconnais... C'est comme cela qu'elle me regardait autrefois... Je la retrouve... et elle meurt!... elle meurt!...
--Je vous en prie, mon ami, laissez-moi quelques instants avec Mathilde... Mes derniers moments seront à vous... pour vous demander pardon... comme à elle... du mal que je vous ai fait... comme à elle...
--Mon cousin... je vous en supplie,--lui dis-je.--Je n'ai plus le temps de vous faire beaucoup de demandes,--reprit Ursule en tâchant de sourire à son mari...--Par grâce, ne me refusez pas celle-là.
Il se leva brusquement et sortit en cachant sa figure dans ses mains.
--Mathilde...--me dit Ursule avec un pénible effort en me donnant une clef,--dans le secrétaire de ma chambre, vous trouverez une enveloppe remplie de papiers... de lettres... Je désire que tout soit brûlé. Cette découverte eût encore désolé après moi l'excellent homme que j'ai si indignement outragé... L'effet de ce poison a été trop rapide... je n'ai pu moi-même prendre ce soin avant l'arrivée de mon mari...
--Vos désirs seront exécutés,--lui dis-je en détournant la tête pour qu'elle ne vît pas mes larmes.
--Mathilde,--me dit-elle après un moment de silence,--je meurs pour M. de Rochegune... Je puis vous dire cela sans vous blesser... puisque vous ne l'aimez plus.
--Grand Dieu!... dans ce moment terrible... ayez d'autres pensées,--m'écriai-je.--Ne savez-vous pas qu'il est marié?
--C'est pour cela que je n'ai plus voulu vivre... Quoique jusqu'ici il m'eût toujours méprisée... quoiqu'il eût refusé de me revoir depuis les deux entrevues que j'avais eues avec lui, pourtant un vague espoir me soutenait... Insensée que j'étais!... quand j'ai su qu'il était marié avec un ange qu'il aimait... j'ai compris ce que j'aurais dû comprendre plus tôt... que pour moi... il n'y avait plus qu'à mourir.
--Ah! Ursule... que vous avez fait de mal... à vous... et aux autres!
--Oui... mais depuis, moi aussi... j'ai bien souffert... Oh! si vous saviez... lorsqu'il est venu aux deux rendez-vous que je lui avais donnés pour lui parler de vous... avec quel dédain... avec quelle aversion... il m'a d'abord accueillie! Moi, pour me rehausser un peu à ses yeux, en lui montrant l'influence qu'il exerçait déjà sur mon coeur, j'ai voulu lui dire... toutes les hautes inspirations que je lui devais... j'ai voulu lui prouver que, grâce à lui, je devenais digne de comprendre tous les sentiments purs, vertueux... Malheur à moi... malheur à moi!... Les paroles m'ont manqué; c'est à peine si j'ai pu exprimer les nouvelles et nobles idées qui se développaient rapidement en moi... Dans mon trouble, dans mon effroi, dans mon enivrement... moi... toujours si hardie... j'hésitais... je balbutiais... Un mot, un regard de lui, qui eussent approuvé le changement qui se manifestait en moi, m'auraient encouragée... il aurait pu lire dans mon âme, qu'il remplissait... qu'il transformait... Mais il me glaçait par son air ironique et froid... et je n'ai pu dire que quelques paroles sans suite... Pourtant je n'avais jamais été plus sincère... jamais je ne m'étais senti d'instincts aussi élevés! Hélas!... j'étais sans doute indigne de parler un si noble langage... Oh! Mathilde! si la douleur est une expiation... vous me pardonnerez, car j'ai bien souffert ce jour-là.
--Oui... oui, je vous crois, malheureuse femme... vous avez dû bien souffrir...
--Mais ce n'est pas tout... Vous ne savez pas ce qui rend ma mort épouvantable?
--Mon Dieu!... parlez... parlez...
--Oui... au moins vous saurez cela, vous... et vous me plaindrez... Lorsque j'ai eu pris le poison, lorsque tout a été fini, lorsque je n'ai plus eu qu'à mourir... Dieu, dans sa terrible vengeance, m'a tout à coup révélé le seul moyen que j'aurais eu d'expier mes fautes, de mériter l'intérêt de celui pour qui je meurs... et l'estime de tous...
--Comment cela?... Mais à cette heure n'est-il plus temps?
--Non... non... il n'est plus temps... je le sens... ma fin approche... Et c'est là, oh! c'est là ce qui rend ma mort affreuse!--s'écria cette malheureuse femme avec une explosion de sanglots.
--Ursule... Ursule... calmez-vous... vous êtes si jeune... tout espoir n'est pas perdu peut-être... Dieu prendra en grâce vos bonnes résolutions...
--Oh! la vie... la vie maintenant... cette vie que j'ai si criminellement sacrifiée! mon Dieu... ce n'est pas pour moi... que je vous la redemande,--s'écria-t-elle en joignant les mains avec désespoir,--c'est pour cet homme si bon que j'ai indignement outragé... Et je vous le jure, mon Dieu, à force de dévouement, de soumission, je lui ferai oublier les chagrins que je lui ai causés.
--Ursule, que dites-vous?... Ces remords!...
--Comprenez-vous... comprenez-vous?... au lieu de terminer mes jours par un crime stérile... j'aurais dû venir repentante... me jeter aux pieds de mon mari... aux pieds de sa mère; ni lui ni elle n'auraient pu rester insensibles à un véritable repentir... J'aurais passé le reste de ma vie à le rendre heureux, et je le pouvais... ou! je le pouvais, j'en suis bien sûre, moi... et un jour... dans bien longtemps, quand j'aurais eu prouvé que j'étais devenue honnête et bonne... j'aurais peut-être osé dire à cet homme dont l'influence m'avait faite ainsi:--J'étais une créature indigne et misérable... je vous ai aimé... vous ne l'avez jamais su... mais cet amour ignoré m'a donné les vertus que je n'avais pas... Il y a en vous quelque chose de si grand... que de vous aimer... même en secret, c'est vouloir être digne de vous... Depuis que votre pensée est venue épurer mon coeur, tout ce qui m'entoure m'aime et me bénit...--Mais malheur à moi... il est trop tard...--s'écria-t-elle,--vous voyez bien, il est trop tard...
--Ah! c'est affreux...--m'écriai-je,--En effet, cette réhabilitation eût été belle et grande.
--Oh! n'est-ce pas, n'est-ce pas... qu'elle eût été belle et grande?--reprit Ursule avec exaltation.--Vous me connaissez, Mathilde... vous savez si j'ai de la volonté, de l'énergie... eh bien! cette volonté, cette énergie, je l'aurais appliquée au bien... j'aurais été capable de tous les dévouements, de tous les héroïsmes... pour refaire à mon mari une vie heureuse et douce... pour mériter un jour l'estime austère de M. de Rochegune, et il me l'aurait accordée... à moi qui, grâce à lui, serais partie de si bas pour arriver si haut.
--Pauvre... pauvre Ursule!--lui dis-je avec un intérêt navrant.
--Oh! que vous êtes généreuse de me plaindre, Mathilde!... N'est-ce pas qu'il est horrible de mourir!... si jeune avec un tel avenir sous les yeux... de mourir abandonnée, méprisée... détestée de tous... lorsqu'on aurait pu vivre aimée, respectée? N'est-ce pas que cela est affreux et que c'est une terrible punition du ciel?
L'infortunée, épuisée par cette dernière émotion, ne put achever, sa voix s'altéra; elle tomba en faiblesse...
Depuis le commencement de cet entretien, mon aversion contre Ursule s'était presque évanouie devant la pitié qu'elle m'inspirait.
L'amour qu'elle ressentait pour M. de Rochegune avait quelque chose de si touchant, de si élevé, il se manifestait en elle par une si haute pensée de réhabilitation, que je ne pouvais que déplorer avec cette malheureuse femme la fatalité qui l'empêchait d'expier ses fautes.
Effrayée de la voir entre mes bras presque sans connaissance, j'appelai son mari, qui entra éperdu.
Ursule respirait avec peine. Sa figure était contractée par une expression de douleur atroce...
Cette crise s'apaisa peu à peu, mais déjà son visage se décomposait par les approches de la mort.
Elle agitait faiblement ses mains autour d'elle comme si elle eût voulu repousser de sinistres apparitions.
Enfin elle rouvrit les yeux et dit d'une voix éteinte:
--Mathilde... vous me pardonnez le mal que je vous ai fait?
--Oui... oui... je vous le pardonne... et Dieu aussi vous pardonnera en faveur de vos dernières pensées.
--Mon ami... où êtes-vous? Je ne sais, mais il me semble que ma vue s'obscurcit,--dit-elle en cherchant son mari d'un regard vague...
--Ursule... Ursule... je ne veux pas que tu meures... Ce n'est pas moi qui t'ai chassée sans pitié... non... Oh! ne m'accuse pas... ne m'accuse pas... c'est ma mère qui a été si impitoyable... c'est ma mère... qui l'a voulu!--s'écria-t-il avec angoisse,--c'est ma mère! Malheur à moi!... malheur à elle!
A peine ces funestes paroles étaient-elles prononcées, que madame Sécherin parut à la porte, que son fils avait laissée ouverte...
La figure de cette femme austère était, comme toujours pale, inflexible, menaçante.
Elle s'approcha lentement, avec une sorte de majesté formidable.
--Un fils impie a osé maudire sa mère!--dit-elle d'une voix éclatante et courroucée.
--Madame... ayez pitié de lui!--m'écriai-je,--Ursule se meurt.
--Sa mort est digne de sa vie... elle meurt par un crime!...
--Grâce! madame... grâce!--dit Ursule en joignant les mains avec terreur et en se dressant à demi malgré sa faiblesse.
--Pas de grâce pour vous!--reprit madame Sécherin.
Dominant Ursule de toute sa hauteur, elle accompagna ces paroles d'un geste, d'un accent, d'un regard si foudroyants que son fils resta frappé de stupeur et d'épouvante... comme si la vengeance divine se fût manifestée à sa vue dans la personne de sa mère.
--Grâce!--dit encore Ursule,--grâce!
--M'avez-vous fait grâce, à moi... quand je vous disais:--Pitié pour mon enfant!!!...
--Oh! je me repens... je me repens!
--Il est trop tard...
--Oh! pardonnez-moi... votre fils m'a pardonné... Mathilde m'a pardonné...
--Pas de pardon pour l'adultère!...
--Oh! mon Dieu!
--Pas de pardon pour l'impie!
--Grâce!...
--Pas de pardon pour le suicide!...
--Ah! je suis maudite!--s'écria Ursule en retombant presque sans mouvement sur son canapé.
M. Sécherin, ayant vaincu sa première stupeur, s'écria d'une voix retentissante d'indignation:
--Ma mère!... ma mère!... vous faites un martyr de cette femme... Dieu la prendra en pitié!
--Et votre martyre, à vous, insensé... et mon martyre, à moi... combien ont-ils duré?
--Mais elle se repent... ma mère... mais elle se repent...
--Elle redoute le châtiment de ses crimes... c'est là son repentir.
--Oui... comédie... comédie... n'est-ce pas, ma mère?
--Oui, comédie... oui... ces vains remords sont une comédie sacrilége... jouée en face de la tombe qui l'attend.--Puis s'adressant à Ursule avec une indignation croissante:--Par terreur d'une punition éternelle, vous vous repentez depuis quelques heures... vous! Et pendant trois ans... ce malheureux, renfermé dans la solitude que vous lui avez faite, n'a pas été un jour... une heure... sans verser des larmes de sang!... Vous vous repentez un jour... vous!... et pendant trois ans... moi qui n'ai que lui... moi qui ne vis que pour lui... j'ai vu... j'ai partagé ses tortures, parce qu'une mère endure tous les maux dont elle ne peut pas consoler son enfant!... Et parce que vous venez crier--Grâce... tant de tourments seraient oubliés! Comment? les uns auraient vécu de joies mondaines et de plaisirs adultères... pendant que les autres vivaient de pleurs et de désespoirs solitaires... et parce que l'indigne créature qui a causé tous ces maux renierait le passé qui l'épouvante!... bourreaux et victimes deviendraient égaux devant le Seigneur? Non, non, pas de pitié pour vous sur la terre, pas de pitié pour vous dans le ciel!...
M. Sécherin allait répondre.
Ursule lui prit la main et dit en tournant avec peine sa tête du côté de sa belle-mère:
--Hélas! madame! que puis-je faire... sinon me repentir? puis-je vaincre mes terreurs?... ai-je donc eu tort, mon Dieu! de vouloir avant de mourir demander pardon à ceux que j'avais offensés? Que peut faire une malheureuse créature que tout abandonne sur la terre, que tout menace... dans l'éternité, si ce n'est d'offrir en expiation... tout ce qu'elle peut offrir... la sincérité de ses remords?... Je vous ai fait bien du mal... madame... et aussi a votre fils... le meilleur des hommes... et aussi à Mathilde, qui avait été pour moi une soeur... ma vie a été bien coupable... ma fin est criminelle... je suis maudite par vous... mon père apprendra ma mort sans regrets... le monde dira que je suis justement punie...
--Oui... oui... justement punie,--répéta madame Sécherin d'une voix dure et légèrement altérée.
--Je ne dis pas cela pour me plaindre... seulement, madame... vous si sévère... mais si équitable... songez... que toute petite... j'ai été confiée à la plus méchante des femmes... Oh! par pitié, songez que pendant mon enfance, pendant ma jeunesse, cette femme a développé en moi les plus mauvais penchants; la haine, la jalousie, l'hypocrisie...
--Votre cousine... aussi a été élevée par cette abominable femme... comparez sa vie à la vôtre!
Ursule ne me laissa pas le temps de répondre et reprit doucement, pendant que son mari l'écoutait dans une sorte de douloureuse adoration: