Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 82
--Alors,--m'écriai-je avec amertume,--alors Emma doit mourir! c'est sa destinée! Après tout, qu'est-ce que l'existence d'une créature de Dieu? Emma réunit, il est vrai, les qualités les plus charmantes et les plus rares... Elle a seize ans... elle est d'une beauté accomplie... elle aime à en mourir... elle en mourra... Et celui qui, par sa dédaigneuse indifférence, causera cette mort, sacrifiera sans doute cette jeune fille à l'entraînement de quelque héroïque ambition, de quelque grande passion, ou du moins à l'attrait d'une vie aventureuse qui devra le tirer de sa léthargie?... Non... non, ce sera à l'ennui, à une lâche et morne apathie qu'il sacrifiera cette adorable enfant, qu'il sacrifiera la fille de sa meilleure amie.
--Vous êtes sévère, Mathilde.
--Si M. de Mortagne vivait encore, ne vous tiendrait-il pas ce langage? J'en appelle à votre loyauté... que vous conseillerait-il de faire?
M. de Rochegune ne me répondit rien, baissa la tête avec une sombre tristesse; mais il parut frappé de mes paroles.
--Ses avis étaient sacrés pour vous... vous n'eussiez pas hésité... Ah! mon ami... rappelez-vous ce que vous me disiez lorsque l'instinct de votre coeur vous révélait que de notre amour jaillirait un jour quelque magnifique exemple de dévouement... Sans doute vous pressentiez ce qui se passe à cette heure... Mon ami, soyez bon, soyez généreux... ne soyez pas impitoyable!
--Mathilde... franchement... M. de Mortagne m'aurait-il conseillé... vous-même, me conseillez-vous d'épouser Emma par pitié? A ce prix... elle refuserait le mariage...
--Est-ce bien vous qui me faites une telle question? Et lors même que vous céderiez seulement à la pitié... le laisseriez-vous jamais deviner à Emma? Non, non, je connais votre coeur; plutôt que de la blesser, vous l'abuseriez par un touchant mensonge... car elle aussi, est fière... Vous avez raison, elle mourrait mille fois plutôt que de devoir cette union à votre pitié.
--Mais c'est une folie! ne sait-elle pas combien je vous aimais, combien je vous regrette? ne m'a-t-elle pas toujours entendu parler de vous dans les termes les plus tendres?
--Vous connaissez la droiture et la candeur de son âme. Elle a vu dans notre amour un attachement fraternel... N'étais-je pas _mariée_?... ce mot ne mettait-il pas entre vous et moi une barrière insurmontable?
--Et vous me verriez épouser Emma avec plaisir?
--Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il rendrait la vie à Emma, parce qu'il vous offrirait de nombreuses chances de bonheur... parce qu'il comblerait d'une joie inespérée ma meilleure amie... Je serais heureuse de ce mariage, parce qu'il vous arracherait à cette apathie que vous n'avez pas la force de combattre... parce que peu à peu vous vous sentiriez renaître à l'influence vivifiante de ce candide amour... parce que vous trouveriez mille charmes dans la douceur du foyer domestique! Votre vie aurait un but, de nouveaux liens peut-être vous y attacheraient encore... Avec l'espoir de voir revivre l'illustre nom que vous a légué votre père, une noble, une généreuse ambition renaîtrait en vous... Et puis,--ajoutai-je sans pouvoir retenir mes larmes,--mon ami... vous vous croyez... vous êtes bien malheureux... il vous a fallu oublier vos espérances les plus chères... mais enfin lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il... sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?... Voyez... cette pauvre jeune fille exaltée par l'amour fait un rêve d'une ambition de bonheur si insensé qu'elle _meurt_... qu'elle meurt... pour avoir seulement osé faire ce rêve idéal... Et vous... d'un mot... vous la rendez à la vie... d'un mot vous réalisez ce rêve... Dites, mon ami, excepté Dieu, qui pourrait faire acte d'une aussi puissante, d'une aussi magnifique bonté? Dites, n'est-ce pas participer de sa divine essence que de causer de tels ravissements? n'est-ce pas atteindre la plus sublime jouissance que l'homme puisse prétendre? Oh! quel monstre stupide a pu dire que la vengeance était le plaisir des dieux!...
--Mathilde, laissez-moi!--dit M. de Rochegune visiblement ému;--laissez-moi... ces exaltations sont dangereuses, on n'y cède jamais qu'aux dépens de la raison.
--De la raison? Et la raison la plus austère ne serait-elle pas d'accord avec la paix de votre coeur si vous l'écoutiez? Mon ami... vous êtes ému, je le vois... Ah! soyez généreux! qu'à nos tristes amours ne succède pas pour vous le remords éternel d'avoir causé la mort d'Emma... pour moi l'affreux regret d'avoir altéré peut-être la beauté de votre âme par les chagrins que je vous ai causés! Oh! non, non, loin de là; faites au contraire que notre affection nous ait rendus meilleurs... moi j'aurai pardonné à celui qui m'a fait bien souffrir... vous, vous aurez fait oublier à cette malheureuse enfant tout ce qu'elle a souffert pour vous...
--Mais je serais fou, mais je serais coupable de me laisser aller à l'émotion que me causent vos paroles, Mathilde! Un jour, vous vous repentiriez des maux que ma faiblesse aurait amenés!
--Non, non, mon ami, cédez... oh! cédez à ce noble mouvement du coeur... Et un jour, serrant dans vos mains la main d'Emma... un jour, le sourire aux lèvres, la sérénité sur le front et la joie au coeur... vous me direz: Mathilde, votre langage a été celui d'une amie, bonne et sincère... merci à vous. Je suis bien heureux.--Alors, moi...--ajoutai-je, ne pouvant cacher mes larmes et surmonter une pénible émotion,--alors moi...
--Qu'avez-vous, Mathilde?--s'écria M. de Rochegune en me regardant avec inquiétude.
Je compris tout le danger de mon attendrissement involontaire; un soupçon de M. de Rochegune pouvait tout perdre.
--Je n'ai rien, mon ami,--lui dis-je en tâchant de sourire,--je suis émue en songeant à la félicité qui vous attend auprès d'Emma. Écoutez mes voeux et mes conseils... Alors, un jour, comme je vous le disais... moi, heureuse aussi de mon côté... jouissant comme vous de tous les charmes du bonheur domestique... je vous dirai tout bas:--Méchant ami, il a fallu vous y forcer pourtant.
--Ah! Mathilde... prenez garde... pour Emma... plus que pour moi... n'insistez pas. Après tout... moi, je n'ai rien à risquer à cette heure. Ma vie ne peut être plus désolée qu'elle ne l'est. Mais cette enfant! pour elle, mon Dieu... un jour... quelle déception!
--Mais cette enfant vous aime sans espoir... vous aime à en mourir... sa vie non plus, à elle, ne peut être plus désolée!
--Ah! Mathilde! ce seraient de tristes fiançailles!
--Pour Emma, ce seraient celles d'une reine. Votre parole, mon ami, votre parole!
--Mathilde!
--Au nom de votre père... au nom de l'ami que nous avons perdu et qui joindrait ses prières aux miennes...
--Vous le voulez?...
--Je vous en supplie!
--Que le sort de cette enfant s'accomplisse donc!...
--Oh! merci... à vous le meilleur, le plus généreux des hommes!... Ah! vous ne savez pas... non, vous ne savez pas l'ineffable douceur des larmes que vous me faites verser en cet instant,--m'écriai-je.
Tant de douloureux sacrifices étaient au moins couronnés par le bonheur d'Emma....
* * * * *
CHAPITRE X.
LA DEMANDE.
Que dirai-je de plus? La parole de M. de Rochegune était sacrée. Avec sa délicatesse ordinaire, il comprit la nécessité de laisser croire à Emma qu'il l'aimait depuis longtemps. Je me chargeai de faire sa demande à madame de Richeville.
Je courus chez elle... Avant de lui parler, je voulus voir Emma.
Je renonce à exprimer sa surprise, sa joie, son ivresse, lorsque je lui appris et le retour de M. de Rochegune, et la demande de mariage que je venais faire à madame de Richeville.
Cette chère enfant me promit de paraître très-étonnée lorsque la duchesse lui apprendrait cette bonne nouvelle.
Mon _mensonge_ ne pouvait donc être découvert ni de ce côté, ni du côté de M. de Rochegune.
J'entrai chez madame de Richeville.
--Je viens de voir Emma, elle va beaucoup mieux--lui dis-je.
Madame de Richeville secoua tristement la tête.
--Je suis sûre qu'Emma me cache quelque chagrin. M. Gérard cherche en vain la cause de cette maladie de langueur... Il faut que cette malheureuse enfant ait une peine profonde et secrète qui la tue. En vain je l'interroge... Souvent je viens à penser qu'elle connaît le mystère de sa naissance, et pourtant rien ne me prouve que mes craintes soient fondées... à ce sujet.
--Votre médecin ne vous a-t-il pas dit qu'Emma était affectée d'une maladie nerveuse?... Vous le savez, la cause de ces affections est souvent aussi inexplicable que la rapidité de leur guérison...
--Hélas! rien n'est aussi plus rapide que leurs rechutes. Voyez: il y a quinze jours, Emma se portait à merveille... et maintenant... quelles inquiétudes ne me donne-t-elle pas!...
--Tous vos amis ont partagé votre anxiété, tous se réjouiront de l'espérance que vous devez concevoir... Parmi eux, je n'ai pas besoin de vous citer M. de Rochegune; je l'ai vu ce matin.
--Il est arrivé?
--Oui, et il m'a fait part d'une résolution très-importante; c'était pour y réfléchir plus mûrement qu'il était allé passer quelque temps dans la solitude. Ainsi que vous devez le croire, sa vie est maintenant... bouleversée.
--Hélas! ma pauvre Mathilde! on ne peut vous faire de reproches; vous avez obéi à la voix impérieuse du devoir... Mais M. de Rochegune est bien malheureux.
--Il l'a été beaucoup; à cette heure... il l'est moins. Vous le connaissez... son caractère est faible; il n'use pas sa force à se roidir contre l'impossible, il a le courage d'envisager l'avenir tel qu'il doit l'accepter... Il lui est resté pour moi un attachement sincère, mais son amour n'a pu résister à la rude épreuve que je lui ai imposée; souvent il vous l'a dit lui-même...
--Oui, je ne vous le cache pas, Mathilde, il m'a bien souvent répété avec désespoir que votre retour à votre mari avait tué son amour, que la Mathilde d'autrefois était comme morte pour lui.
--Mon amie, M. de Rochegune dit bien rarement de vaines paroles... Dans cette circonstance, comme toujours, il a été sincère... Il est complétement détaché de moi; la preuve de cela... je vais bien vous étonner, c'est qu'il désire se marier.
--Lui! lui! c'est impossible!
--Son absence, ainsi que je vous l'ai dit, n'a eu pour but que de réfléchir plus à loisir à cette grave détermination. Dans quelques années, l'âge mûr commencera pour lui. Il est isolé... l'avenir l'inquiète... lui semble sombre, désert... Il ne m'aime plus d'amour... ainsi qu'il vous l'a dit, et il ne ment jamais: ce sentiment est mort en lui... Par cela même que je tenais une grande place dans sa vie, et que je ne l'y tiens plus, il sent le besoin de se créer des liens durables, de chercher le bonheur dans les pures affections de la famille.
--Lui!... se marier... se marier!--répéta madame de Richeville avec surprise;--et c'est à vous, à vous qu'il fait cette confidence?
--Je suis toujours son amie... ne devait-il pas m'instruire d'un projet si important?
--Sans doute... Mathilde... et pourtant vous consulter à ce sujet... vous, qu'il a tant aimée... c'est presque cruel!
--J'ai vu dans cette confidence non de la cruauté, mais de l'affection... Comme lui, j'ai froidement envisagé sa position; que voulez-vous qu'il fasse désormais? Ne trouvez-vous pas naturel qu'il songe à l'avenir?... la femme qu'il choisira ne sera-t-elle pas bien heureuse? Vous connaissez la bonté de son coeur, la noblesse de son caractère; et s'il se marie, c'est qu'il se sait capable d'assurer le bonheur de celle qu'il épousera...
--Oh! je n'en doute pas... tous les liens, tous les devoirs sont sacrés pour lui.
--Eh bien! alors... pourquoi vous étonner de son désir de se marier?...
--Ah! Mathilde... il n'y avait qu'une femme digne de lui.
--Je ne pense pas tout à fait comme vous, mon amie; mais je crois que M. de Rochegune, à cause même de ses rares qualités... doit être aussi difficile à marier qu'Emma par exemple.
--Ah! Mathilde, à cette heure, je voudrais n'avoir que cette préoccupation.
--Rassurez-vous,--lui dis-je,--vous n'aurez bientôt plus qu'à vous occuper du soin de lui trouver un mari...
--Hélas! vous savez toutes met craintes à ce sujet.
--Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous dirai pour elle ce que vous disiez pour M. de Rochegune: Il n'y a qu'au homme digne d'elle, et c'est lui.
--Qui!... lui?...
--M. de Rochegune.
--M. de Rochegune!
--Certainement.
--M. de Rochegune! M. de Rochegune!... En effet, ma pauvre Mathilde, vous êtes folle.
--Pas si folle, peut-être.
--M. de Rochegune!
--Mais oui. Qu'y a-t-il donc là de si étonnant? le croyez-vous homme à s'inquiéter de la naissance d'Emma? le croyez-vous capable de songer à sa fortune?
--Nullement... mais de sa vie il ne pensera, il n'a pensé à Emma.
--Mais enfin supposez qu'il y pense.
--Lui? c'est impossible!
--Supposez-le... Ne seriez-vous pas heureuse, bienheureuse?
--Quelle question!... mais à quoi bon ces rêves?
--Et si ce n'étaient pas des rêves?
--Comment?
--Et si M. de Rochegune, frappé de toutes les adorables qualités d'Emma, qu'il a pu apprécier depuis longtemps, en était épris, non pas peut-être d'un amour violent, exalté, mais d'un amour sérieux, grave, qui n'attend que le mariage pour devenir passionné... mais si M. de Rochegune, enfin, vous demandait sa main, la lui donneriez-vous?
--Mathilde, Mathilde... voici la première fois que vous me causez un sentiment de chagrin... Emma ne me donnerait pas les inquiétudes qu'elle me donne... que cette triste plaisanterie...
--Par le souvenir de ma mère, mon amie, ce que je vous dis est vrai; M. de Rochegune m'a priée de vous demander la main d'Emma, et, si elle y consent, le mariage se fera le plus tôt possible.
Ces paroles étaient sous une invocation si sacrée pour moi, que madame de Richeville fut obligée de me croire.
Je renonce à peindre son saisissement, sa joie, son étonnement redoublés par la joie et l'ivresse d'Emma, qui, du reste, me garda fidèlement le secret.....
* * * * *
Tout était accompli.
Je l'avouerai, tant que je pus avoir un doute sur l'heureuse issue de mon projet, mes craintes, mes incertitudes, mes angoisses suffiront pour me distraire... Mais arrivée au terme que je m'étais proposé, j'eus un moment d'abattement désespéré.
Ma tâche était accomplie. Emma serait heureuse, M. de Rochegune serait heureux; mais moi... moi...
Je dirai tout...
Tant que M. de Rochegune considéra son mariage avec Emma comme une sorte de sacrifice, tant que je le vis presque malgré lui sous l'influence de mon souvenir, j'éprouvai une sorte de satisfaction mélancolique, mon dévouement me coûtait moins.
Mais lorsque peu à peu il subit le charme irrésistible de cette enfant, qu'il voyait, pour ainsi dire, renaître et revivre sous son regard; mais lorsqu'il découvrit les trésors de cette âme angélique, mais lorsqu'il me dit avec effusion qu'il n'y avait peut-être qu'une femme au monde capable de le consoler de mon abandon, et que cette femme était Emma... mais lorsqu'il me dit que le bonheur qu'il me devrait lui ferait sans doute oublier un jour... les chagrins que je lui avais causés... oh! alors, je l'avoue, j'eus de bien amers, de bien douloureux ressentiments... J'en avais honte... j'en savais l'indignité, mais je ne pouvais leur échapper......
* * * * *
Bientôt ce mariage fut la nouvelle de tout Paris.
Les uns y virent une preuve de dépit ou d'inconstance de la part de M. de Rochegune; d'autres un _tour de force_ de madame de Richeville, qui était arrivée à ses fins à force de finesse et d'habileté; pour d'autres, ce fut un mariage d'inclination; plusieurs, enfin, affirmèrent que M. de Rochegune, avant tout possédé du besoin de faire parler de lui, n'avait considéré dans cette union qu'une originalité, car il n'était pas supposable que l'on donnât cent mille écus de rente à une pauvre orpheline sans une arrière-pensée quiconque.
Le mariage devait se faire à Rochegune dès que les formalités le permettraient.
CHAPITRE XI.
UN MARIAGE.
Je n'ai pas parlé de ma vie intérieure pendant cette période; les funestes communications de M. Lugarto avaient complétement cessé. Je m'étais familiarisée avec mes premières craintes: Blondeau couchait dans ma chambre. Comme je mangeais fort peu et que je redoutais toujours quelque trahison, elle préparait elle-même mes repas avec des précautions infinies.
J'avais fait clouer solidement la boiserie qui servait de cachette. On sourira sans doute de mon héroïque résolution, mais j'avais acheté un poignard très-acéré qui restait toujours près de mon lit.
Pendant les premiers temps qui suivirent la réception de la lettre de M. Lugarto, j'eus des rêves horribles; mais peu à peu ils cessèrent: je m'habituai à cette position qui m'avait d'abord semblé effrayante et presque intolérable.
Je voyais rarement M. de Lancry; il avait sans doute perdu tout espoir de retrouver Ursule, malgré la soumission avec laquelle il avait obéi à ses ordres à mon égard.
Si j'avais insisté auprès de mon mari pour obtenir notre séparation, il y aurait peut-être consenti, mais, pour mille raisons que l'on comprend, j'étais obligée non-seulement de rester quelque temps encore dans cette position, mais de paraître l'accepter avec joie.
Ma vie était très-uniforme; je voyais presque tous les jours madame de Richeville et Emma, je ne recevais personne chez moi. Le jour, je dessinais, je brodais; puis j'allais faire quelques promenades au parc de Monceaux, ou quelques visites au bon prince d'Héricourt et à sa femme, qui m'avaient conservé leur amitié, tout en me grondant avec bienveillance au sujet de mon fol amour et de mon dévouement si mal placé.
J'attendais avec impatience le mariage de M. de Rochegune. Alors je comptais me retirer à Maran, que madame de Richeville avait racheté sous son nom; je lui avais aussi confié mes diamants, qui me venaient de ma mère; ils valaient, je crois, plus de cinquante mille écus. Mon mari avait tout tenté pour me forcer de les lui livrer; j'avais toujours résisté, comptant en faire un jour le prix de notre séparation légale.
S'il acceptait, comme je devais le croire, il ne me serait alors que trop facile de dire et de faire croire que M. de Lancry s'était lassé de la vie que nous menions, et que j'avais été encore une fois dupe de mon dévouement. On ne s'intéresserait pas sans doute à une victime aussi stupide que je l'étais, mais je me consolerais en rompant enfin mon horrible chaîne.
Un fait assez insignifiant en lui-même me fit prendre une résolution qui eut plus tard de funestes conséquences.
Depuis quelque temps rien ne me faisait soupçonner la funeste influence de M. Lugarto, lorsqu'un jour je crus m'apercevoir de quelque dérangement dans le classement d'une assez grande quantité de lettres que j'avais serrées dans un coffret d'écaille dont je portais toujours la clef sur moi.
Aucune lettre ne manquait, mais il me sembla que le coffret avait été ouvert en mon absence.
Je ne pouvais mettre un instant en doute la fidélité de Blondeau; mais quoique je n'eusse pas de raison de soupçonner l'autre domestique que j'avais, songeant à la puissance de l'or de M. Lugarto et à ses ressources de corruption, je me décidai à ne garder chez moi aucun de mes papiers importants.
Dans ce nombre il y avait ma correspondance avec Emma, correspondance qui prouvait la part que j'avais eue à son mariage, ainsi que plusieurs lettres de M. de Rochegune, dans lesquelles il me parlait de la maladie d'Emma, du chagrin où il était de ne pouvoir que se désoler, puisqu'il n'aurait épousé cette enfant que par pitié, etc., etc.
Il m'était donc impossible de confier ces lettres à M. de Rochegune ou à madame de Richeville, un hasard pouvant leur découvrir ce que j'avais tant d'intérêt à leur cacher; elle et lui étaient, d'ailleurs, comme moi, l'objet de la haine de M. Lugarto, et ces papiers n'eussent pas, sous ce rapport, été plus en sûreté là que chez moi. Je ne savais à qui les remettre, lorsque je songeai à M. de Senneville.
Je le voyais souvent chez sa tante; on me l'avait dit homme d'honneur, sûr et secret. Je le priai de me garder ce dépôt...
Il fut convenu avec lui que, lorsque j'aurais quelques papiers à joindre à ceux que je lui enverrais, Blondeau irait chez lui et les placerait dans la cassette, dont elle aurait la clef.
M. de Senneville mit la meilleure grâce du monde à me rendre ce léger service. Je craignais tellement l'espionnage de M. Lugarto et le terrible usage qu'il aurait pu faire de cette correspondance, s'il avait su où la surprendre, que je priai M. de Senneville de venir une fois chez moi le soir, afin qu'il pût emporter ce coffret sans être vu.
M. de Senneville eut le tact de ne pas me parler des soins qu'il m'avait rendus autrefois; il sentit qu'il eût été de très-mauvais goût de paraître renouveler ses prétentions à propos de l'obligation que je contractais envers lui.
Je reçus cette lettre de M. de Rochegune quelques jours après son départ pour sa terre, où s'était fait son mariage.
Rochegune, 20 octobre 1836.
«Emma est ma femme; c'est à vous, noble et sincère amie, que je viens rendre grâce de ce bonheur. Il est votre ouvrage, vos prévisions se sont réalisées, je marche maintenant dans la vie d'un pas libre et sûr, devant moi l'horizon s'éclaircit, de jour en jour il devient plus pur. Vos conseils m'ont rattaché à l'existence par des liens sacrés... Avoir des liens, c'est avoir des devoirs, et l'accomplissement d'un devoir a toujours été pour moi un sérieux plaisir.
«Je tiens à vous écrire parce que mon _mariage_ doit être un événement dans votre vie. Plus je m'éloigne du temps où vous avez renversé mes espérances, plus la raison reprend d'empire sur moi; plus mon esprit se dégage des basses préoccupations qui l'avaient obscurci, plus je m'applaudis d'avoir suivi vos conseils.
«Vous avez été ce que j'ai aimé le plus au monde; vous êtes, vous serez ce que désormais j'estimerai le plus religieusement. Je vous dois de connaître un bonheur que je ne soupçonnais pas, le bonheur de _vivre dans une autre_; ou plutôt de faire vivre une autre personne, par cela seulement qu'on vit pour elle.
«J'éprouve pour Emma un attachement tout à part. Elle m'est tellement identifiée, assimilée, j'ai la conscience et la preuve d'avoir sur elle une influence si directe, pour ne pas dire si _vitale_, que je suis à la fois heureux, fier et inquiet de mon action.
«Rien de plus attendrissant, de plus charmant que la naïve extase avec laquelle elle considère parfois la vie que je lui ai faite. Vous aviez raison, Mathilde, son bonheur m'a rendu heureux, son amour m'a rendu presque amoureux.
«Pourquoi vous le cacherais-je? ce n'est pas là... l'amour que je ressentais pour vous... celui-là a été tué tout entier, tout d'un coup. Il est mort sans dépérissement, sans agonie; il a été foudroyé dans sa grandeur et dans sa force.
«Je vous l'ai dit souvent, les morts ne vieillissent pas dans la tombe; s'ils sortaient par miracle de leur sépulcre, ils revivraient tels qu'ils y sont descendus... Eh bien! il en est de même de mon amour pour vous; s'il revivait par miracle, il revivrait tel qu'il était lorsqu'il a été subitement frappé au coeur.
«Non, non, grâce au ciel, et heureusement pour moi, pour vous et pour Emma, le sentiment qu'elle m'inspire n'est pas composé de débris du nôtre: c'est un sentiment jeune et vierge qu'elle seule peut-être pouvait me faire éprouver; car son amour ne ressemble à celui d'aucune femme, et ce sont les amours pareils qui font les amours pareils.
«Je ne puis avancer d'un pas dans la voie généreuse où vous m'avez engagé sans me dire: Mathilde avait raison;--sans me rappeler ces nobles et saintes paroles:--_Lorsqu'on est forcé de renoncer à ce qui aurait pu faire notre félicité sur la terre, que nous reste-t-il sinon de nous consoler en rendant les autres aussi heureux que nous aurions voulu l'être?_