Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 79
M. de Volanges (l'un des plus nouveaux _adorateurs_) s'est imaginé de me reprocher ce qu'il appelle ma coquetterie, se plaignant amèrement de ce que depuis deux mois... je l'accueille à ravir.--Est-il quelque chose au monde de plus benêt que ces récriminations? Voilà un homme qui se plaint de ce que pendant quelques semaines je l'ai reçu avec grâce, avec prévenance, avec préférence même.--N'est-ce pas déjà reconnaître très-généreusement ses soins que de les agréer?--N'est-ce pas faire mille fois plus qu'il ne mérite?--En s'indignant contre notre _mauvaise foi_, en parlant de ce qu'ils appellent si grotesquement leurs _droits_, les hommes qui nous ont fait la cour sont aussi niaisement scélérats que ces voleurs qui se croient sincèrement volés lorsqu'après des prodiges de patiente adresse ils ont forcé... un coffre vide...
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En théorie et en pratique, j'ai toujours considéré les hommes comme nos ennemis implacables.--Il y a de la haine jusque dans leur amour le plus passionné, ou plutôt dès qu'il y a passion il y a haine. Le _mari de Mathilde_ m'idolâtre, mais il m'exècre; il subit mon joug, mais en frémissant de rage. Il m'aime... parce qu'il ne peut pas faire autrement que de m'aimer.--Je le torture sans pitié, parce que je sais le secret de ma domination et que ce secret est ignoble.--Il y a plus... Mon hostilité contre Mathilde est excessive; j'éprouve pourtant une certaine satisfaction en pensant que je suis impitoyable pour un homme qui l'a rendue si malheureuse...
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Si nous dédaignons leurs voeux, les hommes nous détestent; si nous les écoutons, ils nous méprisent.--Ils ne pardonnent jamais ni la vertu ni la faiblesse.--Lorsqu'ils s'occupent de nous, ils se mettent à l'oeuvre avec tout un attirail d'odieuses arrière-pensées: c'est la vanité, c'est le mensonge, c'est la jalousie; et puis viennent la défiance, l'hypocrisie, et surtout la crainte haineuse de ne pas réussir.--De leur part ce n'est pas de l'amour, c'est à peine un goût, un caprice; avant tout c'est l'orgueil de mettre à mal un coeur honnête ou de triompher de leurs rivaux.--Il n'y a peut-être pas un homme qui, s'occupant de la beauté la plus à la mode de la saison, ne préfère _paraître_ heureux aux yeux de tous que de l'_être_ à la condition du plus profond secret.--Ils sont bien plus satisfaits du sacrifice apparent de notre réputation que du sacrifice ignoré de nos principes.--A position égale ou plutôt relative, combien d'hommes risqueraient pour une femme ce que risque une femme en commettant une faute? Ainsi que j'ai lu dans un livre moderne:--«Si une liaison coupable pouvait être facilement surprise et punie d'une _amende_ qui enlèverait un quart de la fortune de l'_homme aimé_, quel est celui qui s'exposerait aux dangers d'être aimé si chèrement?...»
--Je m'endurcis donc en songeant que nous ne faisons jamais aux hommes que le mal qu'ils voudraient nous faire.
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L'aspect de ce comédien m'a singulièrement frappée.--Il m'a fait comprendre les élans de la passion.--Il était résolu, violent, désordonné.--Il a joué ce rôle avec une énergie et une fierté sauvages.--Quand il a pris cette femme par les épaules... quand de sa main puissante il l'a jetée à genoux, il a été superbe... Son front était bien menaçant, sa jalousie bien inexorable...--Et puis sa voix mâle, un peu rauque, avait un vibrement profond, presque _léonin_. Cette mièvre princesse de Ksernika était avec moi dans l'avant-scène; elle s'est écriée en ricanant qu'il avait l'air de rugir.--L'imbécile! elle veut sans doute que le lion roucoule.
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Dans la scène d'amour, ce comédien a eu un moment d'admirable expression: il n'a pas sournoisement larronné le baiser qu'il prend à la jeune fille; il l'a enlevé en maître, avec audace... avec une fougue presque brutale...
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En sortant, comme je louais beaucoup Stéphen (c'est le nom de ce comédien), tandis que la princesse Ksernika l'attaquait comme elle peut attaquer, la pauvre femme, M. de Lancry ne s'est-il pas avisé de me faire observer, avec la plus respectueuse mesure, il est vrai, que je défendais peut-être Stéphen un peu chaudement...--J'ai regardé fixement M. de Lancry de mon _regard noir_...--Il a compris sa faute...--Il était trop tard... J'ai souri de mon plus doux sourire, et, m'appuyant coquettement sur son bras, je lui ai dit tout bas... bien bas, que j'écrirais le lendemain matin à Stéphen pour lui demander de me donner des leçons de déclamation, l'envie d'apprendre à jouer la comédie m'étant venue subitement.--(Je n'en veux rien faire, bien entendu.) Comme le _mari de Mathilde_, abasourdi de cette cruelle confidence, s'est échappé jusqu'à s'écrier, dans son douloureux étonnement, que ce nouveau caprice était au moins bizarre, j'ai redoublé la douceur de mon sourire, et je l'ai _prévenu_ qu'il irait le surlendemain me chercher _lui-même_ une loge pour voir jouer Stéphen dans la même pièce, et que je voulais qu'une petite salle de spectacle fût immédiatement construite dans le jardin de l'hôtel de Maran.
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Ces ordres seront exécutés; je n'en doute malheureusement pas... Ce Gontran est assez lâche et assez sot pour ne jamais me donner la distraction d'un refus ou d'une impossibilité. Il ressemble à ma jument Stella... elle est si insupportablement bien dressée, que sa docilité m'irrite... Je la bats de colère... de n'avoir pas de raison pour la battre...
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L'architecte de M. de Lancry est venu me soumettre plusieurs plans de salles de spectacle; je ne les ai pas trouvées assez riches.--Je veux quelque chose qui rappelle, dans de petites proportions, celle du château de Versailles, et surtout que cela soit construit tout de suite.--La nuit porte conseil: tantôt j'ai dit au _mari de Mathilde_ qu'au lieu de me louer pour demain soir une loge au théâtre de Stéphen, il la louerait pour six mois afin d'avoir le droit de la faire arranger, car ce petit théâtre du boulevard est horrible, et je compte y aller quelquefois;--meubles, glaces et tentures seront en place demain. Gontran a trente-six heures d'avance; pour lui, l'homme aux surprises magnifiques, c'est plus de temps qu'il n'en faut.
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Je reviens de l'ambassade; ce bal était merveilleux; je me sentais très en beauté, pourtant je me suis ennuyée à périr... Que ces hommages dont on m'accable sont insipides et monotones!--Et puis... se dire qu'on n'a qu'à _vouloir_ pour enlever tous ces empressés à leurs maîtresses ou à leurs femmes... c'est repoussant de facilité.--Pour donner du piquant, du montant à une faiblesse, il n'y a rien tel que des principes ou des obstacles...--Hélas!... je suis réduite aux obstacles... Mais pour en rencontrer... je suis trop à la mode, et les hommes sont trop grossièrement, trop facilement infidèles à _leurs amours_.--Oh! si je pouvais trouver un être insensible à mes séductions, quelle gloire d'en triompher!
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Cette pensée m'a donné de l'humeur, ma cour s'en est aperçue... J'étais nerveuse... agacée... J'ai fait plusieurs _exécutions_ féminines et masculines qui ont beaucoup amusé mademoiselle de Maran. Décidément elle raffole de moi.--Notre haine commune contre Mathilde nous a pour toujours _soudées_ l'une et l'autre; et puis je l'égaie...--Elle vieillit; elle aurait horreur de la solitude, où sa méchanceté la reléguerait nécessairement... Peu m'importe de l'abandonner un jour... si mon destin m'appelle ailleurs.
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Le _mari de Mathilde_ s'est surpassé, j'ai trouvé cette loge arrangée à merveille; tout le fond était occupé par une immense jardinière (utile précaution à ce théâtre). Mais à quoi bon? je ne remettrai plus les pieds dans cette salle... mes illusions sont détruites... A la seconde représentation, Stéphen, qui m'avait d'abord tant frappée, tant émue, m'a paru détestable, laid, vulgaire... Où avais-je donc l'esprit et les yeux? Au fait, je ne me plains pas de cette première impression, si différente de la seconde; elle m'a donné l'idée d'avoir un théâtre, et je suis enchantée de jouer la comédie.
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Je viens de jouer Célimène.--Cette petite salle était charmante.--Selon notre public, j'ai dit à merveille et avec un très-grand air. C'est très-amusant. Il paraît que dans mon rôle de mademoiselle Déjazet, j'ai fait tourner toutes les têtes... par mon effronterie provocante...--Que les hommes sont sots et vains! Quand ils s'enchantent de voir une femme montrer une hardiesse impudente, ils s'imaginent que cette affection de cynisme doit être à leur intention et à leur profit.--Ils ne comprennent donc pas, dans leur stupide orgueil, qu'on les compte d'autant moins qu'on risque davantage en leur présence!--Après cette petite pièce, le _mari de Mathilde_ est venu à moi d'un air glorieux, croyant probablement que le choix de ce rôle était de ma part une _déclaration de principes_ à son usage; je l'ai reçu de telle sorte qu'il s'en est allé honteux et confus.
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La vie que je mène est quelquefois atroce... de néant et d'ennui; cependant, aux yeux de tous, aux miens même, il n'y a pas d'existence plus fortunée que la mienne.--J'ai enfin joui de ce luxe, de cette renommée d'élégance que j'ambitionnais tant.--Je suis une femme à la mode dans toute l'acception du terme.--Je règne sur une fraction de la meilleure compagnie de Paris. Les hommes les plus aimables sont à mes pieds; mes rivales me redoutent et m'exècrent.--Je leur suis assez supérieure pour pouvoir être toujours _très-bonne femme_ avec elles.--Je finis de les désespérer en dédaignant profondément l'amant qu'elles m'envient, et en les défiant de porter atteinte à une fidélité dont je me raille.--Comme les conquérants usurpateurs, je me suis faite toute seule ce que je suis;--d'un nom presque ridicule, j'ai fait un symbole d'élégance et de distinction; on copie mes toilettes, on cite mes reparties, on envie mes succès; mes préférences mettent un homme à la mode, mes moqueries le _noient_ à jamais.--Quand j'arrive dans un bal, toutes les femmes prennent aussitôt d'une main rude leurs adorateurs _en laisse_, et je ne vois que regards de haine et de jalousie; je n'entends que chuchotements aigres ou reproches courroucés...--Mais qu'une fleur de mon bouquet tombe à mes pieds, tous les adorateurs rompent leurs _cordes_ et se précipitent pour la ramasser... à la plus grande mortification d'une infinité de _belles dames_, qui rappellent en vain ces ingrats effarés.--Tout cela est charmant... Pourtant il me manque quelque chose... ou plutôt tout me manque. Je n'aime pas, je n'ai jamais aimé... Oh! que je voudrais aimer!...
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--Un jour j'avais cru ressentir une de ces commotions sourdes, mais profondes, qui annoncent l'orage de la passion... comme les premiers roulements de la foudre annoncent la tempête... mais, hélas! cet espoir a été aussi vain... que ma comparaison est ridiculement ampoulée.--Cependant, un homme pareil à celui dont je me souviens... eût compris comment je voulais être aimée, que j'aurais tout abandonné pour lui...--Sans doute j'aurais vécu dans la misère, dans l'abjection, dans les larmes; il m'aurait battue, trahie, chassée... mais au moins j'aurais aimé, j'aurais eu des moments de passion sublime... je me serais sentie relevée à mes propres yeux.
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_Relevée!_ Est-ce donc qu'un secret instinct me dit que, comme le feu... la douleur purifie?--Serait-ce donc une réhabilitation que je chercherais dans l'amour?--Non... non... je n'ai pas de remords... je ne dois pas, je ne veux pas en avoir.--Une seule fois je me suis apitoyée sur Mathilde... je me suis montrée envers elle aussi bonne, aussi généreuse que ma nature me permettait de l'être, et j'en ai été cruellement punie.
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--Comment ne haïrais-je pas M. de Lancry?--Quelquefois malgré moi (ce sont mes jours maudits), je sens des bouffées de honte me monter au front en songeant que c'est à son odieuse ingratitude envers sa femme que je dois la vie splendide que je mène.--En vain j'ai fait des compromis avec ma conscience, en vain je me suis dit qu'il n'y avait rien de plus _immatériel_ que les plaisirs dont je jouissais,--en vain j'ai traité le _mari de Mathilde_ comme un misérable, du jour où il a osé m'offrir autre chose que des _fleurs_ et des _sérénades_... Oh! il est certaines coupes dont le déboire est plein d'amertume et de fiel...
§
--Cette fois, je suis frappée au coeur... oh! bien au coeur... Je veux écrire ici cette date.--Enfin d'aujourd'hui, heureuse ou malheureuse, ma vie aimante va commencer.--Enfin j'ai trouvé l'homme de mes rêves!--Il ne m'a pas vue, il n'a fait que passer... Je ne sais ni son nom, ni ce qu'il est; mais fût-il le premier ou le dernier des hommes, je sens que je l'aimerai, je sens que je l'aime, je lui appartiens.--Quelle physionomie haute et fière!... Quelle démarche à la fois leste et hardie!--Et ce teint basané, et ces lèvres rouges, et ces sourcils noirs, et ces grands yeux gris! Mais quand de pareils yeux daignent seulement s'abaisser sur vous, on doit tomber à genoux en disant: Seigneur... ordonnez, voici votre esclave.--Et cet inconnu, qui peut-il être?
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Quelle est donc cette puissance invisible, mystérieuse, à laquelle j'obéis? Cet homme ne m'a pas dit un mot, son regard ne s'est pas arrêté sur moi, et je me sens soumise, dominée!...--Mon angoisse profonde me dit que ma destinée s'accomplit.
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Rien de moins romanesque que ma rencontre avec cet inconnu. Je traversais les Tuileries à pied. Arrivée dans l'un des quinconces, je vis devant moi un homme qui marchait lentement. Sa taille, sa tournure, m'avaient déjà paru remarquables; il se retourna comme s'il se fût trompé de chemin par distraction. Alors, oh! alors... A son aspect, je n'ai pu m'empêcher de m'arrêter.--Il ne m'a pas aperçue... il s'est éloigné.--Il n'était plus là que je le contemplais encore.
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Quel est cet homme?--Quel est cet homme? Je ne l'ai jamais vu dans le monde.--Il n'importe... je sais qu'il existe...--Le reverrai-je jamais?--Oui... oui, je ne l'aurais pas rencontré sans cela.--Il existe; cela explique, cela justifie mes mépris pour tous les hommes. Oui, pour tous... ceux-là même qui se sont cru des droits sur moi ne sont-ils pas ceux que j'ai le plus abreuvés de dédains et d'outrages?--Ont-ils eu, non pas de l'empire, mais la moindre influence sur mon coeur, sur mon âme ou sur mon esprit?--Certaines insouciances ne sont-elles pas le comble de l'indifférence et de l'insulte?--Le mari de Mathilde l'a dit et l'a prouvé.--Un homme n'est pas un esclave.
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Misère du ciel!... c'est l'amant de Mathilde... c'est le marquis de Rochegune!
Cet homme singulier et remarquable, dont tout le monde parle, qui est arrivé depuis quelques jours, et que j'étais si curieuse de connaître,--c'est lui... c'est lui...--Il aime Mathilde... elle l'aime...--Oh! quand je disais que j'avais raison, que j'avais le droit d'exécrer cette femme!--Voilà donc le secret de la haine implacable que je lui porte depuis son enfance!--Mon instinct me disait qu'elle aimerait un jour l'homme qui serait ma destinée tout entière...
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Elle l'aime... elle... elle! mais elle en est indigne; n'a-t-elle pas aimé, passionnément aimé son insipide et misérable Gontran?--Oh! que je suis fière... moi... de n'avoir au contraire rien aimé jusqu'ici!--que je suis fière d'avoir senti que je ne devais rien aimer avant d'avoir connu mon maître, mon despote!--Et je me plaignais! mais c'est à genoux, à deux genoux que je devrais remercier le hasard qui jusqu'ici m'a rendue insensible.
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J'ai horreur de moi-même et de tout ce qui m'entoure.--Maintenant, je le sens, je suis une malheureuse créature dégradée.--Jamais un tel homme ne voudra seulement abaisser les yeux jusqu'à moi; c'est à cette heure que je mesure la profondeur de l'abîme de fange et d'infamie où je suis tombée.--Jamais je ne pourrai laver cette souillure.--De quels stupides paradoxes me suis-je bercée?... me croire digne de lui... moi... moi!... O profanation!--Est-ce que j'oserais seulement le regarder... lui parler!... Lui parler!... mais je mourrais de confusion...--Ah! maintenant je comprends la timidité... ou plutôt la honte!
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Je ne veux plus rester dans la maison de mademoiselle de Maran.--Ce luxe me révolte;--je voudrais pouvoir me cacher à tous les yeux.--Pour jouir de ce luxe, je me suis vendue comme une infâme.--Les malheureuses que le besoin conduit a leur perte sont des anges auprès de moi.--Je hais la lumière du jour, il me semble que dans l'obscurité, je sens moins mon ignominie.--Comme il l'aime... comme elle l'aime!--Quelle générosité! quelle fierté! quel courage! Quelle auréole d'honneur, de patriotisme, de loyauté chevaleresque, rayonne autour du noble nom de cet homme!--A cette seule pensée je suis éblouie.--Et Mathilde, comme on l'aime aussi... comme on l'approuve, comme ou l'admire de l'aimer autant!--Comme le rapprochement de ces deux belles âmes est magnifique! que leur amour est pur et grand!...--Et ce Gontran... ce Gontran qui les raille... le misérable... Est-ce qu'il peut comprendre?... Dieu merci, il ne les comprend pas...
§
Je suis folle.--Cachée dans un fiacre, je suis allée passer encore deux heures devant sa maison, espérant le voir sortir, le voir... seulement le voir... car, pour rien au monde, je ne m'exposerais à soutenir son regard dans le monde: je mourrais de frayeur et de honte;--je ne trouverais pas un mot à balbutier.--Depuis plus d'un mois j'ai abandonné toute société;--à peine je descends chez mademoiselle de Maran, où je suis pourtant bien sûre de ne pas le rencontrer.--J'ai attendu longtemps à sa porte; il est sorti à pied.--Je l'ai fait suivre par la voiture, où j'étais toujours cachée.--Il est allé chez Mathilde; il y est resté jusqu'à six heures.--Oh! qu'elle est heureuse!--je n'ai plus la force de l'envier, de la haïr: je ne sais que souffrir.--Malgré moi, je suis obligée de l'avouer... ils sont dignes l'un de l'autre.
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Pleure... pleure... malheureuse... pleure des larmes de sang et de rage... Va... meurs de désespoir; surtout qu'on ignore ton fol amour. Pour toi il n'y aurait pas assez de moqueries et d'insultes.
Pourtant, si j'avais vu plus tôt cet homme, ma vie eût été tout autre... Elle eût été aussi belle, aussi honorable qu'elle a été coupable et désordonnée.--Du moins elle ne le sera pas plus longtemps:--il ne me connaîtra jamais, il ne saura jamais que je l'aime; mais la flamme qu'il a allumée en moi aura purifié ma vie.--Aujourd'hui, j'ai pris mes dispositions pour quitter l'hôtel de Maran;--je n'ai plus rien, je serai pauvre, je travaillerai ou je mourrai, mais je serai libre et digne de penser à lui...--Penser à lui... oh! cela impose de grands devoirs...
§
Toute mon énergie s'est réveillée.--Demain, j'abandonnerai cette maison; mais cette nuit... je lui parlerai.--Oui, j'aurai ce courage.--Une idée m'a frappée,--c'est le bal de la mi-carême à l'Opéra; je lui donnerai un rendez-vous; ma lettre sera conçue de telle sorte qu'il croira qu'il s'agit de quelque timide infortune; je suis sûre qu'il viendra. Aurai-je la force de l'aborder? je ne sais.--A cette seule idée, ma faiblesse, mes doutes reviennent.--Ah! je suis lâche, j'ai peur, je tremble.--Avec quelle émotion je relirai un jour ces lignes que j'écris maintenant! Il me semble que sur ce papier muet, que dans ces notes si rapides, je retrouverai mes souvenirs presque vivants.--Que je suis heureuse de pouvoir au moins conserver une trace visible de ce qui se passe en moi aujourd'hui... à cette heure!
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Je lui ai parlé... mon Dieu! je lui ai parlé;--il a senti le battement de mon coeur; j'ai appuyé mon bras au sien.--Mes lèvres ont craintivement baisé sa main, sa noble main;--mes larmes l'ont mouillée.--Il a bien voulu me répondre avec bonté.--Jamais faveur souveraine n'a été reçue avec une reconnaissance plus passionnée...--jamais paroles royales n'ont été écoutées, dévorées avec un recueillement à la fois plus avide et plus tremblant;--le masque m'a rendu mon courage: à figure découverte, je n'aurais pas trouvé une parole...--J'avais la fièvre, mes joues étaient empourprées.--Il prenait plaisir à m'entendre, parce que je lui faisais l'éloge de Mathilde... Cet éloge me brûlait les lèvres; mais je suis devenue éloquente pour la louer davantage encore.--Je l'ai vu sourire avec mépris et aversion quand j'ai prononcé mon nom.--Pour lui plaire encore, j'ai flétri avec indignation l'infamie de ma conduite; je n'ai pas trouvé d'expressions assez amères pour m'accuser...--Oh! cette amertume désespérée, je la ressentais; jamais je n'avais plus douloureusement mesuré la distance infranchissable que le passé mettait entre moi et cet homme sublime.
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Et puis, en m'entendant exalter ainsi ce qu'il chérissait, maudire ce qu'il détestait, il paraissait si heureux...--Oh! en ce moment, il m'aurait dit d'aimer Mathilde, que je crois que je l'aurais aimée.--Et lui, que d'esprit! que de grâce! que de génie! quelles pensées fières!--Ce caractère hardi applique aux vertus rares et difficiles l'audace aventureuse, la présomptueuse énergie que les autres appliquent aux vices faciles et vulgaires:--il m'a fait comprendre les exaltations les plus pures et les plus saintes;--il m'a conféré je ne sais quelle haute noblesse de l'âme, comme un roi qui octroie la chevalerie.
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J'ai abandonné l'hôtel de Maran.--Je ne reverrai plus M. de Lancry.--Je suis enfin sortie de cette atmosphère de honte et de dégradation qui m'étouffait.--Je ne changerais pas maintenant ma pauvre petite demeure pour tous les palais du monde.
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M. de Rochegune ne me verra jamais,--je n'entendrai plus jamais sa voix;--jamais il ne saura qu'il a parlé avec douceur, avec bonté, à la femme qu'il déteste, qu'il méprise le plus au monde.--Pourtant je lui serai pour toujours aussi passionnément fidèle... aussi amoureusement dévouée... que s'il m'avait permis de l'aimer.--Oh! oui... oui... je comprends bien la pureté de leur amour,--je la comprends mieux que Mathilde peut-être.--Oui, plus qu'elle peut-être je serais maintenant capable des sacrifices qu'un tel amour impose.--Chez elle, une vertueuse résolution n'est que la conséquence de ses principes... Y faillir un jour ne serait pour elle que manquer à ses devoirs.--Moi, désormais je n'y faillirai jamais, parce que, principes, honneur, chasteté, pudeur, cet homme m'a tout révèle, tout donné, et que ce serait _lui_ et non la vertu qu'il faudrait oublier.
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Je suis épouvantée des ravages que cette passion fait en moi... ma tête s'égare, les plus sinistres projets me traversent l'esprit.--Oh! s'il connaissait mon amour, il aurait pitié de moi.--Oui, je suis sûre qu'il m'aimerait, qu'il me préférerait à Mathilde.--Après tout, quelle influence a-t-il eue sur cette femme? aucune!--Elle était honnête et pure; elle est restée honnête et pure.--Moi, j'étais dépravée, j'étais perdue... Et parce que je l'ai vu... et parce qu'il m'a dit quelques paroles douces et bonnes, et parce que je l'aime... je suis devenue aussi pure, aussi honnête que Mathilde.--Et encore qui sait? Est-elle restée pure?... Oh! si elle avait fait une faute, combien _il_ serait plus fier de son influence sur moi!--De Mathilde... vertueuse, il n'aurait fait qu'une femme coupable;--de moi coupable, il aurait fait une femme vertueuse!--Cela ne serait-il pas plus beau?--cela ne serait-il pas plus digne de sa grande âme?--Lui qui aime tout ce qui est généreux et grand, serait-il insensible à la transformation qu'il a faite?...
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Oui, cela est vrai, il m'a transformée, il m'a donné des remords que jusqu'ici je n'avais pas eus.--Ma conduite envers mon mari m'apparaît dans toute son horreur.--Mon coeur s'est brisé en pensant à cet être si généreux et dévoué, qui m'aimait avec tant d'idolâtrie, et que j'ai abandonné pour un homme que je méprisais.
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