Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 77
--Mais... ma chère Mathilde, en vingt-quatre heures une femme comme vous ne se dégrade pas. La preuve que je ne vous en crois pas capable, c'est que je suis en cet instant ce que j'étais en entrant chez vous; je ne crois pas un mot de la fable de la visite de votre mari. Vous le méprisez, vous le haïssez au moins autant et plus que vous ne l'avez jamais haï; voilà la vérité.
--Vous me croyez capable de mentir...
--Oui, certes, pour quelque but grand et glorieux... et je suis sûr maintenant qu'il y a là-dessous quelque dévouement mystérieux, oui, bien noble, bien beau, sans doute; car, pour exposer ce que vous risquez, il faut de hautes compensations. Mais, heureusement, vous n'êtes plus seule dans la vie, Mathilde; le soin de votre bonheur m'appartient, c'est à moi de veiller sur mon bien, sur ma femme, et je vous défendrai contre vous-même. On m'accorde assez de perspicacité... avant vingt-quatre heures, ma pauvre Mathilde, votre secret sera découvert.
J'étais à la fois ravie jusqu'aux larmes et épouvantée de me voir ainsi devinée. A tout prix cependant il fallait absolument détacher M. de Rochegune de moi, lui ôter tout espoir, surtout l'empêcher de croire que je me dévouais pour quelqu'un.
Si j'avais seulement attribué aux convenances, à la pitié, mon rapprochement de M. de Lancry, M. de Rochegune se serait toujours cru aimé de moi, et aurait rendu plus impossible encore mon dessein de le marier à Emma.
Il fallait donc que j'eusse le courage de feindre un amour passionné pour M. de Lancry, afin d'ôter à M. de Rochegune toute illusion sur moi.
Ma position était à la fois si cruelle et si difficile, parce qu'il s'agissait aussi d'Emma, de cette malheureuse enfant, à qui je devais alors compte des promesses que j'avais été obligée de lui faire.
Ma conduite était donc d'une simplicité, d'une logique effrayante: tuer absolument l'amour que M. de Rochegune avait pour moi, et, une fois son coeur libre, l'amener à soupçonner, à reconnaître l'amour d'Emma.
Ainsi seulement je rendais mon sacrifice grand et profitable: Emma était heureuse; M. de Rochegune était heureux aussi; car il ne pouvait manquer d'apprécier cette angélique nature, et moi, je jouissais au moins d'une sorte d'amère consolation.
Sinon, si je ne réussissais pas, mon stérile sacrifice faisait le malheur des deux personnes que j'aimais le plus au monde... Hélas! ces réflexions prouvent assez que j'étais obligée de feindre pour M. de Lancry un amour aussi odieux qu'inexplicable.
Je dis donc à M. de Rochegune:
--Votre incrédulité ne m'étonne pas; ma conduite est tellement coupable à vos yeux, que vous ne pouvez pas même l'accepter comme possible... Pardonnez-moi de parler encore du passé: lorsque dernièrement vous êtes parti si chagrin, si inquiet; lorsque, dans votre solitude, vous passiez alternativement de l'espoir au désespoir, vous admettiez pourtant la possibilité... d'une séparation... que vous m'aviez vous-même proposée.
--Sans doute... et malgré votre lettre si pressante... Mathilde, à mon retour, je vous aurais trouvée irrésolue, changée même au sujet de cette détermination... que je l'aurais compris... j'aurais compté sur le temps, sur mon influence, pour vous ramener à vos promesses... Mais que je sois assez fou pour croire que vous... Mathilde... vous vous êtes de nouveau et subitement éprise de M. de Lancry pendant mon absence, je vous croirais plutôt capable d'avoir vingt amants que de commettre une pareille lâcheté.
--Et pourquoi donc serait-ce une lâcheté? n'est-il pas mon mari? S'il se repent des chagrins qu'il m'a causés, n'est-il pas généreux à moi de lui faire grâce?... Et puis enfin, vous l'avez vu, malgré mon penchant... malgré mon affection pour vous... je restais obstinément attachée à mes devoirs... C'est que je vous aimais seulement comme un frère; vous ne m'inspiriez qu'une vive amitié... mon premier amour mal éteint faisait toute ma vertu.
M. de Rochegune était bien au-dessus des autres hommes et par son caractère et par ses rares qualités; et pourtant, ainsi que le vulgaire des hommes, il ajouta plus de créance à cette dernière raison, ou plutôt il la ressentit plus vivement que les autres, parce qu'elle blessait profondément son amour-propre.
--Ah! ce serait à douter de son père!--s'écria-t-il avec un mouvement d'horreur qu'il ne put vaincre.--Vous, vous... parler ainsi... Et cela s'est vu... oui... il y a eu de ces fascinations irrésistibles... de ces passions fatales, qui ont à tout jamais enchaîné des anges de noblesse et de pureté aux côtés d'hommes débauchés et perdus... Mais non, non,--reprit-il par un mouvement d'indignation,--non, il n'y a pas de fascination, il n'y pas de fatalité, ce sont là des mots inventés par la faiblesse, par la lâcheté ou par la honte; je vous dis, moi, que je ne vous crois pas; vous n'aimez plus, vous ne pouvez plus aimer cet homme, à moins d'être aussi perverse, aussi perdue que lui.
Il disait vrai; je comprenais, j'admirais son noble courroux; mais, pour la vraisemblance de mon triste rôle, je devais à mon tour défendre et mon feint amour pour M. de Lancry et M. de Lancry lui-même.
Oh! combien je remerciai le ciel de m'avoir donné la force de cacher jusque-là à M. de Rochegune l'amour ardent, passionné... que depuis longtemps j'avais ressenti... je ressentais pour lui... S'il l'avait deviné, si je le lui avais avoué, comment aurais-je pu, sans mourir de confusion, lui dire que la présence de M. de Lancry avait fait naître en moi un nouvel enivrement?... Oh! non, non, M. de Rochegune n'eût pas cru cette indignité, et je n'eusse jamais tenté de la lui persuader...
Il marchait à grands pas, il souffrait visiblement; j'avais hâte d'abréger cette scène si pénible.
--Vous êtes injuste,--lui dis-je,--de m'accuser de perversité parce qu'un amour fatalement placé, je le veux, mais, après tout, légitime, se réveille en moi: ne suis-je pas restée des années entières sous le charme de mon mari? N'ai-je pas tout sacrifié à cet homme, dont la présence... eh bien! oui... je l'avoue, dont la présence a sur moi une puissance irrésistible... Jusqu'au moment où je l'ai revu, j'ai été digne, courageuse... Mais dès que je l'ai su malheureux, dès que je l'ai vu repentant à mes pieds, dès que j'ai entendu sa voix, dès que j'ai rencontré ses regards... oh! alors, dignité, courage, chagrins, j'ai tout oublié, et j'ai couru avec joie... au-devant de mes chaînes.
--Mais c'est horrible... mais il y a du cynisme à avouer une si honteuse influence. Vous êtes folle... je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire.
--Pourtant, si quelqu'un doit me croire, c'est vous, car je vous parle avec une entière franchise: je ne cherche pas à colorer ce rapprochement par de faux semblants. Je pourrais vous dire ce que je dirai à nos amis... que la pitié pour les malheurs, pour les remords de mon mari, que l'exagération de mes devoirs, me font agir ainsi; mais à vous je dis ce qui est, à vous je dis la vérité, si brutale qu'elle soit... Eh bien! oui, oui... je l'aime d'un amour que je n'ose qualifier... soit... mais je l'aime: c'est fatal... c'est involontaire, mais cela est.
--Mais cela est infime, madame... Mais je vous aime, moi... mais vous m'avez dit que vous m'aimiez...
--Et qui vous dit que je ne vous aime pas? qui de vous ou de moi a voulu porter atteinte à la pureté des relations qui nous unissaient? N'est-ce pas vous? Et parce que, dans un moment de faiblesse, de compassion, je vous ai écrit imprudemment: _Venez..._ était-ce une promesse irrévocable? Ne m'avez-vous pas dit que si, au retour de vos voyages, vous ne m'aviez pas trouvée séparée de mon mari, vous m'eussiez proposé loyalement l'attachement que vous aviez pour moi... Rien n'a donc changé, mon affection pour vous est toujours aussi dévouée, aussi pure, aussi fraternelle. Après tout, qui aurait le droit de me blâmer? Nos amis eux-mêmes, dans leur austérité, ne pourront que m'applaudir d'avoir oublié les torts de mon mari, et d'être revenue à lui lorsque je l'ai vu malheureux et abandonné.
--Eh bien! au moins dites cela... Il est temps encore... de ne pas m'éloigner de vous à jamais. L'humanité, dites cela, et je comprendrai que l'humanité est ainsi faite qu'elle trouve le moyen d'abuser même du dévouement le plus admirable par une ambition insensée... je croirai que les âmes les plus nobles peuvent, dans une fatale erreur, tout sacrifier au besoin d'être admirées... à la rage de l'héroïsme... Dites que c'est par un sentiment d'austère pitié que vous retournez à votre mari... je vous croirai... vous serez toujours pour moi la femme entre toutes les femmes, celle à qui j'ai voué ma vie. Que voulez-vous? vous avez l'exagération de vos vertus... comme tant d'autres ont l'exagération de leurs vices... Mais, par pitié pour vous et pour moi, ne me dites pas qu'un amour irrésistible vous jette dans les bras de cet homme; ne venez pas me dire qu'il est votre mari! il ne l'est plus: son ignoble conduite a mis entre vous et lui une barrière insurmontable... Vous pouvez avoir pour lui de la pitié, de la clémence, de la bonté, tous les sentiments enfin, excepté de l'amour.
--Et c'est pourtant le seul ou plutôt le plus vif de ceux qui me ramènent à lui,--m'écriai-je pour mettre un terme à cette scène cruelle.--Oui, dussiez-vous me mépriser... en lui j'aime le premier homme qui ait fait battre mon coeur; en lui j'aime... mon mari... en lui j'aime mon amant... oui, mon amant, et c'est pour cela que je veux retourner auprès de lui.
M. de Rochegune cacha son front dans ses main et resta longtemps silencieux.
Puis il dit à demi-voix et comme s'il s'était écouté penser:
--Cela est étrange! je me l'étais toujours dit... mais je ne l'aurais jamais cru... Il fallait voir ce que je vois.
--Qu'avez-vous?--m'écriai-je, effrayée de son air presque égaré,--qu'avez-vous?
--Un phénomène bizarre se passe en moi, Mathilde,--continua-t-il en se parlant à lui-même.--Oui... oui.. mes espérances, mes convictions tombent lentement... une à une... Elles tombent comme les feuilles mortes d'un arbre... et cela sans déchirement, à chaque blessure... Au lieu d'une douleur vive... c'est un froid engourdissement... Ce ne sont pas les violences de la colère, du désespoir... non, c'est un dédain amer, mêlé de compassion douloureuse... Tout le passé de ma vie... que je croyais inaltérable, s'écroule, s'amoindrit et s'efface. Allons... j'ai pris pour le marbre impérissable la neige qui fond aux premières ardeurs du soleil... Encore une fois, cela est étrange... Tout à l'heure... en pensant que je pouvais être forcé de renoncer à cette femme si adorée, cette seule supposition me semblait un abîme que je ne pouvais contempler sans vertige... Voilà que maintenant... au lieu de ce grandiose, de cet effrayant abîme... je ne vois plus qu'une espèce de bourbier dont j'ai hâte de détourner les regards... Et pourtant c'est moi... c'est bien moi... moi dont cet amour avait été le pôle, l'idée fixe, unique... moi qui depuis dix ans n'avais pas été un jour, une heure, sans donner une pensée à cet amour; moi qui, soutenu, porté par cet amour, ai tenté, accompli de grandes choses... moi qui courais hier comme un enfant... moi qui tout à l'heure ressentais une de ces joies insensées, divines, parce que je touchais au terme inespéré de mes rêves... Eh bien! maintenant, subitement... rien... rien... plus rien... à ce point, que je cherche la place de ce gigantesque et sublime édifice jusqu'alors élevé dans mon âme avec une si sainte ardeur, pensée à pensée, souvenir à souvenir... Rien... rien... plus rien... un souffle a tout fait disparaître, mais disparaître sans laisser même une ruine, un débris, une trace... Dites, dites... cela n'est-il pas étrange, Mathilde?...
Oh! rien ne m'était plus affreux que de l'entendre analyser ainsi le renversement de son espoir et de sa croyance en moi...
Encore une fois je fus sur le point de lui dire combien je le trompais, combien je l'aimais. Faut-il avouer cette lâcheté? ce fut l'espèce de résignation méprisante de M. de Rochegune qui causa mon découragement passager...
Et pourtant ce mépris de sa part devait servir mes projets.
Son désespoir m'eût donné une nouvelle force, en me prouvant que j'étais toujours aimée... et il fallait que je ne fusse plus aimée.
Il continua en s'adressant à moi:
--Cela serait incompréhensible de la part de tout autre que moi... Mais mon caractère est tel, que le venin le plus subtil, le plus rapide, n'est pas plus mortel que ne l'est mon mépris lorsqu'il atteint mes affections, si robustes, si vivaces qu'elles soient.
Puis il se leva brusquement:
--Après tout,--dit-il,--l'humanité est l'humanité... pétrie d'or et de boue. Je devrais avoir pitié de votre égarement en pensant aux qualités qui le rachètent... Je ne devrais pas jeter au vent de l'oubli et du néant dix années d'affection sainte et grande... dix années d'idolâtrie, de culte... Mais je ne le puis pas... je me connais, je suis absolu en tout: je ne puis voir en vous qu'une divinité ou une femme vulgaire... Tant que vous avez été élevée sur votre piédestal, je vous ai adorée... Maintenant vous en descendez honteusement... maintenant vous êtes comme les autres femmes... Je renie mes adorations passées.
--Ainsi,--lui dis-je avec amertume,--si je vous avais écouté lorsque vous me suppliiez d'oublier mes devoirs... le mépris sans doute eût payé ce sacrifice... Comme en ce moment... vous eussiez renié vos adorations passées... car alors aussi je serais honteusement descendue de mon piédestal... Je cède à un penchant légitime... et vous me méprisez... mais si j'avais cédé à un penchant coupable!...
Cette réflexion parut le frapper; il resta pensif. Puis il s'écria avec une violence à peine contenue:
--Je vous ai dit, il y a longtemps, que si jamais je doutais de vous... je douterais de moi... Eh bien! l'heure est venue... je doute de moi et de tous... Oui... malheur à vous qui avez bouleversé toutes mes notions du bien et du mal... malheur à vous qui pouvez inspirer l'aversion en accomplissant un devoir sacré... malheur à vous qui pouvez être pervertie en obéissant à un amour légitime... oui, je méprise moins encore l'hypocrisie du vice que votre vertueuse impudeur.
Et il sortit violemment.
C'en était fait... il me méprisait... il me haïssait...
De ce moment mon sacrifice fut entièrement accompli...
Je sentis que son coeur m'échappait... il m'avait fait cruellement assister à l'agonie, à la mort de son amour et de son estime pour moi; je n'avais plus aucun doute, son coeur était vide... Qui l'occuperait?
A ce moment une pensée infernale me traversa l'esprit...
--Et Ursule!--m'écriai-je,--si elle allait essayer ses séductions sur lui? Maintenant qu'il est libre, aigri, maintenant qu'il croit au mal, puisqu'il doute de moi... ne se trouve-t-il pas dans la seule disposition d'esprit peut-être où il puisse ressentir la fatale influence de cette femme?
Et Emma... cette enfant à qui j'ai promis cet amour, et Emma qui meurt sans cet amour, pourra-t-elle jamais lutter contre Ursule... surtout si Ursule aime passionnément?
Et moi je renoncerais volontairement à mon amour pour voir cette odieuse femme... occuper le coeur de M. de Rochegune?
Je l'avoue, les événements s'étaient tellement pressés, que je n'avais pas songé un instant à l'entrevue d'Ursule et de M. de Rochegune au bal de l'Opéra.
Si cette idée me fût venue... j'aurais peut-être eu la cruauté de sacrifier Emma plutôt que de risquer de voir Ursule aimée de M. de Rochegune.
CHAPITRE V.
LES ADIEUX.
Ma résolution une fois arrêtée, j'avais écrit à M. de Lancry qu'après avoir réfléchi au désir qu'il m'avait témoigné, je consentais volontiers à retourner auprès de lui. Je craignais qu'il ne voulût oser d'une violence légale, et qu'il ne compromît ainsi tous mes projets en faisant douter de mon empressement à le rejoindre.
Après le départ de M. de Rochegune, j'allai voir madame de Richeville et Emma.
Celle-ci se trouvait beaucoup mieux. Le docteur regardait son rétablissement comme certain. La duchesse, tout à fait remise, me remercia avec la plus tendre effusion des soins que j'avais donnés à sa fille.
Lorsque j'annonçai brusquement à madame de Richeville mon désir de retourner auprès de M. de Lancry, désir que j'attribuais à la pitié que m'inspiraient ses malheurs et son repentir, la duchesse me crut folle et me fit toutes les observations, toutes les instances, tous les reproches possibles; rien ne m'ébranla. Le prince d'Héricourt et sa femme se joignirent à mon amie pour me faire envisager l'absurdité de ma conduite. Je leur demandai si je perdrais leur estime. Ils me répondirent que non, que c'était une louable exagération sans doute, mais qu'elle serait d'un funeste exemple, et qu'il était déplorable de voir prodiguer au vice et à la corruption de pareilles marques de dévouement.
En vain je prétextai du malheur et du repentir de mon mari; ils me répondirent que son malheur était mérité, que son repentir n'était nullement prouvé. Plusieurs années d'une conduite irréprochable auraient à peine mérité la preuve d'aveugle attachement que je lui donnais.
Mieux que personne je sentais la vérité de ces remontrances, mais trop d'intérêts étaient maintenant en jeu pour que je pusse hésiter un instant dans la marche que je m'étais tracée.
Néanmoins, je le reconnus avec tristesse, le prince et sa femme éprouvèrent pour moi du refroidissement; je perdis beaucoup dans leur esprit; ils me trouvèrent faible, sans dignité. Ils souffraient véritablement et avec raison de me voir renoncer à leur intimité protectrice, qui m'avait été d'une si grande consolation, pour aller retrouver un homme qu'ils méprisaient, qu'ils haïssaient de tout le mal qu'il m'avait fait, et dont ils m'avaient pour ainsi dire moralement séparée. Enfin ils regrettaient de s'être intéressés à des chagrins que j'oubliais moi-même si promptement.
Ainsi qu'à ces amis à la fois justes et sévères, je dis à madame de Richeville que la pitié seule me rapprochait de M. de Lancry...--Hélas! c'était seulement aux yeux de l'homme que j'aimais et que je respectais le plus au monde que j'avais dû feindre un honteux amour pour mon mari.
En vain la duchesse me supplia de rester chez elle et de continuer d'habiter mon pavillon, dût-elle surmonter l'aversion que lui inspirait le voisinage de M. de Lancry; je refusai; mes relations avec mon mari eussent été surveillées de trop près, et l'on eût bien vite reconnu mon mensonge.
Je ne saurais dire les larmes, la désolation de madame de Richeville; dans la franchise de son amitié, dans l'emportement de son chagrin, elle me fit de cruels reproches... Je les dévorai en silence; ils me prouvaient la force de son affection pour moi, et à ses yeux je les méritais.
Pour la première fois de ma vie, je sentis l'espèce de jouissance amère que l'on éprouve en se voyant méconnue, blâmée, et en se disant, d'un mot je pourrais changer ces blâmes en adorations...
Il me sembla beau d'accomplir ainsi seule, accusée par tous, une oeuvre que tous auraient admirée.
Alors je comprenais (dans un noble but) ces luttes sourdes, incessantes, acharnées, que certaines personnes engagent contre la société sans autres ressources que leur intelligence, autre force que leur volonté.
Seule dans la position difficile où je me trouvais, il me fallait amener M. de Rochegune à épouser Emma, malgré les intrigues et les séductions qu'Ursule mettrait nécessairement en jeu, si elle aimait M. de Rochegune.
Je ne veux pas le cacher, mon désir ardent d'arriver aux fins de cette entreprise, l'exaltation que donne une conviction généreuse, remontèrent mon moral, surexcitèrent mon énergie, et m'empêchèrent de rester écrasée sous le poids de mon sacrifice.
Oh! ce fut encore à ce moment que je reconnus la différence énorme qui existait entre mon amour pour M. de Rochegune et celui que j'avais autrefois ressenti pour M. de Lancry.
Autrefois j'avais été abattue, accablée; je n'avais su que souffrir... sans agir... A cette heure au contraire, je souffrais autant, mais je ne voulais pas que ma souffrance fût stérile; cette fois mes larmes devaient être fécondes; jusque dans mes chagrins je voulais être digne de l'homme que j'adorais.
Oh! comme j'étais fière de cet amour, de cette perle de mon coeur, conservée sans souillure... Si quelquefois je me sentais faiblir dans ma résolution, je me souvenais de ces paroles que Dieu m'avait inspirées au chevet d'Emma mourante: S'IL SAVAIT!
Oui, je me disais: Que demain je révèle tout à M. de Rochegune, ne sera-t-il pas à mes pieds? son amour ne reviendra-t-il pas plus passionné que jamais?
Pourtant, comme je le chérissais toujours et plus que jamais, j'avais des moments d'abattement cruel, d'affreux désespoir...
Alors je me souvenais de ce que m'avait encore dit la voix divine pendant cette nuit fatale... _Courage... pauvre femme... tu ne sais pas ce que c'est d'avoir acquis, à force de sacrifices, le_ DROIT DE PLEURER SUR SOI... Et en effet, je trouvais dans ces larmes une triste volupté!
Et puis enfin,--me disais-je,--si je réussis dans mes projets, une fois le bonheur d'Emma bien assuré, car M. de Rochegune ne restera pas insensible à cet amour si vif et si ingénu, et l'appréciera en le partageant, qui m'empêchera de me séparer légalement de mon mari, de retourner vivre auprès de madame de Richeville, et peut-être de tout dire à M. de Rochegune, alors l'époux d'Emma? Sûre de lui et de moi, je pourrai sans crainte lui dévoiler ce mystère et lui prouver que je n'ai jamais cessé d'être digne de lui... et qu'il me doit le bonheur dont il jouit auprès d'Emma. Pour moi quelle douce récompense de tant de chagrins soufferts en silence!... Combien alors ma vie serait paisible et heureuse, ainsi passée près de ceux que j'aime tant......
* * * * *
J'attendais M. de Lancry le dimanche au matin. Avant mon départ, j'allai voir Emma une dernière fois; elle était seule. Pendant notre court entretien, je lui renouvelai toutes mes recommandations au sujet du secret qu'elle devait absolument garder envers M. de Rochegune et madame de Richeville. Je lui promis de lui écrire par Blondeau, l'engageant à me répondre par le même moyen.
En apprenant mon retour auprès de mon mari, la pauvre enfant ne put cacher un mouvement de joie involontaire, malgré son attachement bien réel pour moi. Je n'en accusai pas son coeur, mais l'instinct de son amour.
Je lui promis de venir souvent la voir, bien décidée de tenir cette promesse si nécessaire à mes desseins.
Le dimanche matin, M. de Lancry se présenta chez moi, ainsi qu'il me l'avait annoncé.
J'ai oublié de dire que, depuis l'abandon d'Ursule, sans doute, mon mari, absorbé par ses poignantes préoccupations, avait poussé l'incurie de ses vêtements et de sa personne jusqu'à une négligence presque sordide: ses traits étaient dévastés par le chagrin, par les veilles, et depuis peu par les excès de toutes sortes dans lesquels il avait cherché à étourdir sa folle et implacable passion; ses yeux rougis, sa figure couperosée, sa barbe longue, sa chevelure inculte, sa voix rauque et dure, tout en lui semblait personnifier le type du vice et presque de la misère (j'appris bientôt que cette misère était réelle).
Et c'était là l'homme que quelques années auparavant j'avais vu dans tout l'éclat de son élégance et de ses succès...
Il me dit en entrant:
--Je vous fais compliment, madame, sur votre bonne volonté, quoiqu'il me semble que cette soumission subite cache quelque arrière-pensée; mais il n'importe... ne croyez pas vous jouer de moi... Je vous prouverai que ce que je veux... je le veux.
--Quand partons-nous, monsieur?
--A l'instant, madame, à l'instant... Mais n'avez-vous pas de tendres adieux à adresser à votre ami intime? me dit-il avec ironie;--n'avez-vous pas à échanger quelques larmes? Que je ne vous gêne pas... j'ai cinq minutes à votre service pour ces touchantes embrassades.