Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 76
--Moins que jamais, monsieur; je vous en conjure, que ce secret soit entre vous et moi.
--Je vous l'ai promis, madame. Mais comment, jusqu'à sa complète guérison, empêcherez-vous mademoiselle Emma de parler à madame de Richeville de M. de Rochegune et de son mariage? une fois parfaitement rétablie, on pourra peu à peu éloigner cette promesse; mais jusque-là...
--Tenez, monsieur...--lui dis-je en l'interrompant,--je n'ai qu'une crainte... c'est que Dieu ne me conserve pas longtemps la raison... Vous ne savez pas... vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai enduré aujourd'hui... Ma tête n'y résistera pas... Quels sont les symptômes de la folie... monsieur?... Est-ce quand on sent les artères des tempes battre à se rompre? Les miennes battent ainsi, monsieur.
--Madame...
--Est-ce quand on sent son intelligence vaciller comme la flamme d'un flambeau qui va s'éteindre? C'est qu'en ce moment j'éprouve cela... monsieur.
M. Gérard m'a dit plus tard qu'il avait été un instant effrayé de l'égarement, de la concentration de mes traits, et que, sachant ce qu'il savait, il avait réellement craint que je n'eusse pas la force morale nécessaire pour accomplir mon oeuvre de dévouement.
--Madame, remettez-vous,--me dit-il,--calmez-vous, veuillez vous appuyer sur mon bras... Venez... Je vais ouvrir une des fenêtres de cette chambre; la soirée est magnifique, quelques bouffées d'air pur et doux ne peuvent qu'être salutaires à notre pauvre malade...
Le médecin ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Nous étions à la fin du mois de mars, la soirée était tiède, c'était un commencement de printemps, la lune brillait au milieu des étoiles.
J'aspirai avec avidité cet air vivifiant; j'exposai mon front brûlant à cette brise douce et fraîche. Peu à peu je me calmai... Je levai les yeux au ciel avec une résignation pleine de douleur et d'amertume.
En contemplant l'immensité du firmament, il me sembla qu'une mystérieuse communication se rétablissait entre moi et Dieu; il me sembla entendre de nouveau cette voix qui m'avait conseillée, soutenue:
«--Courage,--me disait-elle,--courage, noble femme, tu t'es élevée jusqu'aux plus sublimes régions du sacrifice... de la douleur sainte et grande... Tu ne peux souffrir davantage, ne laisse donc pas ton oeuvre incomplète; confie-toi en Dieu... il t'inspirera, il te donnera les moyens d'aplanir les obstacles qui maintenant te semblent insurmontables... Jamais il n'abandonne les coeurs généreux... Entre tous ceux qu'il chérit, les plus souffrants sont ceux qu'il chérit le plus... son esprit les guide... sa lumière les éclaire... sa force les soutient.»
Ces pensées me firent du bien... Elles furent à mon âme accablée ce que la brise était à mon front brûlant.
--Vous êtes mieux, n'est-ce pas, madame?--me dit le médecin après un long silence.
Il me sembla que sa voix était émue; la lune éclairait en plein sa figure grave et sévère. Deux grosses larmes coulaient sur ses joues.
--Qu'avez-vous, monsieur?--m'écriai-je.
Il me regarda quelque temps sans me répondre, puis il me dit d'une voix attendrie:
--Vous m'avez demandé le silence, madame... vous avez ma parole... mais heureusement il n'est pas de secret pour celui qui est là-haut,--ajouta-t-il en levant le doigt vers le ciel.
M. Gérard savait-il, par le bruit public, mon attachement pour M. de Rochegune? l'avait-il appris depuis le matin? Je l'ignorais.
C'était, d'ailleurs, un homme très-peu du monde, en ce qui concerne ses bruits ou ses médisances.
Il avait donc pu, jusque-là, parfaitement ignorer ce qui rendait mon sacrifice si pénible.
Après quelques nouvelles recommandations au sujet d'Emma, il me quitta...
Je restai encore seule avec Emma, attendant son réveil... Mais cette fois tout était accompli......
* * * * *
Après trois heures d'un profond sommeil Emma s'éveilla.
Si, pour me consoler, il m'eût suffi de savoir que j'avais arraché cette malheureuse enfant à la mort, j'aurais dû être satisfaite; il s'était opéré pendant le paisible sommeil d'Emma un changement véritablement si extraordinaire, qu'elle n'était plus reconnaissable: l'espérance l'avait sauvée; elle se savait, ou plutôt elle se croyait aimée autant qu'elle aimait...
Hélas! je frémissais en songeant aux funestes conséquences que pouvait avoir le mensonge que j'avais été obligée de faire... Je fermai les yeux devant l'abîme, et j'attendis tout de Dieu.
En s'éveillant, Emma, après avoir cherché à rassembler ses idées, s'écria:
--Est-il bien vrai? Mon Dieu! cela est-il bien vrai? C'est vous...
--Oui, oui... c'est moi, mon enfant; ce que je vous ai dit est la vérité... Vous aimez M. de Rochegune, il vous aime... Nous allons parler de tout ce bonheur; mais comment vous trouvez-vous?
--Maintenant je me sens faible... Mais j'éprouve le besoin de vivre... comme tout à l'heure j'éprouvais le besoin de mourir.
--Vous êtes donc bien heureuse?
--Oh! oui... je vois que c'était à M. de Rochegune que je devais ces moments si heureux que je ne m'expliquais pas... Je sens que désormais je n'aurai plus de ces chagrins pendant lesquels je vous aimais moins...
Elle resta un moment pensive, son front appuyé dans ses mains; puis elle reprit:
--Cela est étrange comme la révélation que vous m'avez faite me montre le passé sous un autre jour... Pourtant je remarquais bien que lorsqu'il était là mon bonheur augmentait encore... Mais je ne songeais pas à lui attribuer cette émotion si douce... Seulement tout ce qu'il disait, je le retenais; les airs qu'il chantait, je les retenais aussitôt. Il me semblait que j'avais en moi l'écho de son âme... Quand je l'entendais louer, cela me faisait autant de plaisir que si l'on me louait.. Quand je l'accompagnais au piano, j'étais bien sûre de jouer mieux que d'habitude... Quand il causait avec moi, au lieu d'être intimidée, les pensées, les paroles me venaient plus aisément que jamais.
--Et comment n'avez-vous jamais dit cela à madame de Richeville ou à moi?
--C'est vrai... Pourquoi?--dit-elle en réfléchissant.--Sans doute c'est parce qu'il en avait été ainsi dès le premier jour où j'avais vu M. de Rochegune. Je ne croyais pas qu'il pût en être autrement. Cela me semblait si naturel, que je n'en parlais pas... Être heureuse auprès de lui... c'était pour moi comme respirer... comme vivre... comme voir... comme sentir... Enfin j'étais comme quelqu'un qui aurait joui des bienfaits de Dieu... sans savoir qu'il y a un Dieu... Seulement, quand mon bonheur était troublé par quelque crainte ou par quelque souvenir, je ne pouvais cacher ma tristesse... Maintenant je m'explique mes larmes involontaires en voyant tomber la neige... C'est que M. de Rochegune avait manqué de périr sous la neige...
Mais, avant mon arrivée, il parlait quelquefois de moi avec madame de Richeville, n'est-ce pas?
--Oh! toujours, il vous citait sans cesse comme la personne la plus accomplie, celle qu'il aimait le plus: c'est pour cela que je vous aimais déjà tant avant de vous connaître. Et puis j'ai été bien heureuse de vous voir... M. de Rochegune attendait votre retour avec tant d'impatience... Cependant...
--Dites... dites-moi tout, pauvre enfant... maintenant vous le pouvez...
--Cependant, sans me l'expliquer... dès que je vous vis si souvent près de lui, je me sentis rêveuse, triste... Oh! alors, je voulus mourir...--Mais se reprenant, elle ajouta avec effusion:--A quoi bon me rappeler ces chagrins passés... cet éloignement involontaire dont maintenant surtout je dois rougir... Oh! par pitié, laissez-moi oublier cela... soyez bonne et généreuse comme toujours.
--Oui... oui... oublions le passé, oublions... c'est aussi mon vif désir.
--Mon Dieu, c'est pourtant la vie que je vous dois!--s'écria-t-elle.
--A votre tour vous pouvez beaucoup... beaucoup pour moi, chère enfant.
--Comment cela?
--En m'accordant la plus aveugle confiance... en écoutant mes avis, en suivant mes conseils, en vous persuadant surtout que je ne puis vouloir que votre bonheur.
--Oh! je le sais... je le crois... je vous promets tout.
--A ce prix... votre mariage... avec M. de Rochegune aura lieu bientôt... peut-être même plus tôt que vous n'auriez pu l'espérer. Des obstacles de peu d'importance d'ailleurs seront facilement levés; mais vous avez été si souffrante, vous êtes encore si faible, qu'il ne faut pas songer à _le_ revoir avant quelques jours; sa vue vous causerait une émotion dangereuse.
--Oh! non... non... il me semble qu'elle me guérirait tout à fait.
--Enfant... mais lui, s'il vous retrouvait si changée! car c'est surtout depuis son départ que votre maladie a fait de rapides progrès.
--Oui... quand il est parti, il m'a semblé que je recevais le dernier coup, que tout s'éteignait autour de moi... j'ai fermé les yeux et j'ai demandé à Dieu de me rappeler à lui... mais dans sa miséricorde il m'a envoyé un de ses bons anges pour veiller sur moi.
Et elle me baisa les mains avec tendresse.
--Laissez-moi donc vous conduire, mon enfant... et surtout ne faites pas un vif chagrin à M. de Rochegune.
--Moi, mon Dieu...
--Sans doute; en voyant sur vos traits les traces de vos souffrances, il se reprocherait de les avoir causées par son silence. Je ne veux donc pas que vous le receviez avant d'être redevenue fraîche et jolie comme par le passé... Il est encore une chose très-importante, ma chère Emma, dont il faut que je vous entretienne... Madame de Richeville est votre seconde mère, elle désire vous unir à M. de Rochegune; mais ignorant ce que vous éprouviez pour lui... mais vous trouvant encore bien jeune... elle n'a pas jugé à propos de vous instruire encore de ses projets... Elle me les avait confiés, à moi... en me priant surtout très-instamment de vous les cacher... Le désir de vous apprendre une bonne nouvelle qui pouvait avoir une heureuse influence sur votre santé, m'a fait connaître une grave, une très-grave indiscrétion. Il ne faut pas, chère enfant, que vous m'en fassiez repentir; ainsi, vous me promettez de ne pas parler à votre bonne amie de ce que je vous ai confié... Elle ne tardera pas d'ailleurs à vous en instruire; mais il ne faudra pas même alors paraître savoir ses projets... Ce n'est pas un mensonge... c'est le silence que je vous demande. De la sorte, madame de Richeville n'aura pas à me reprocher d'avoir trahi son secret, et de l'avoir surtout privée du plaisir de vous apprendre un mariage qui comblera vos voeux et les siens...
--Je ferai ce que vous désirez... ce sera la première fois que j'aurai dissimulé quelque chose. Mais mon désir de vous obéir m'empêchera d'être indiscrète.
--Ce n'est pas tout, ma pauvre Emma,--dis-je en tachant de sourire,--je vais vous condamner à bien d'autres dissimulations.
--Comment cela?
--M. de Rochegune vous aime... vous aime tendrement; mais il n'a pu vous faire cet aveu avant d'avoir su de madame de Richeville... si elle ou vous n'aviez aucune objection à faire contre ce mariage, qu'il désire ardemment; il faudra donc, envers M. de Rochegune, avoir aussi l'air d'ignorer complétement ses projets; et, plus tard, quand il sera votre époux, vous me garderez le même secret sur ce que je vous confie aujourd'hui... Vous sentez qu'il ne serait pas convenable qu'il sût que je vous ai fait son aveu... avant lui...
--Oh! oui... je comprends toute votre sollicitude pour moi... et puis ce sera notre secret à nous deux...--ajouta-t-elle avec une joie naïve.
--Il ne faudra pas pour cela changer le moins du monde votre manière d'être avec M. de Rochegune.
--Mais maintenant que je sais que je l'aime... qu'il m'aime... comment le lui cacher?
--Au contraire, ne lui cachez aucune de vos impressions, chère enfant; soyez avec lui naturelle et vraie, ce sera le moyen de continuer de lui plaire. Si quelque événement que je ne puis prévoir... me forçait de m'absenter pendant quelque temps... et que vous eussiez quelques conseils à me demander... en attendant que madame de Richeville vous parle de ses projets, vous pourrez m'écrire par ma bonne Blondeau, que je vous enverrai de temps à autre... je vous répondrai par le même moyen.
--Sans en prévenir madame de Richeville?--me dit-elle d'un air étonné, comme si ce mystère eût répugné à son âme droite et sincère.
--Vous oubliez, mon enfant, que madame de Richeville ne sait rien, ne doit rien savoir de tout ceci... Vous me connaissez assez pour être bien sûre que je ne vous engage pas à une action mauvaise...
--Oh! mon Dieu, pouvez-vous le penser?... Je serai au contraire si heureuse de causer avec vous de tout ce qui est maintenant ma vie! Mais vous partirez donc bientôt, et pour longtemps?
--Non... je ne le crois pas.
--Oh! non, vous ne pouvez pas abandonner votre Emma qui vous doit tout... Oh! dites, dites, comment quelques paroles changent-elles ainsi l'aspect du passé, changent-elles le passé lui-même?
--Ne cherchez pas les causes du bonheur, pauvre enfant... Remerciez Dieu qui vous l'envoie...
Le jour allait paraître, bientôt Emma s'endormit de nouveau.
Vaincue moi-même par la fatigue, par tant d'émotions diverses, je cédai au sommeil.
Le lendemain je fus réveillée par Blondeau, il était environ midi; elle me remit une lettre de M. de Rochegune, en me disant:
--M. le marquis n'était pas à Rochegune, madame, il était à sa propriété près Fontainebleau. C'est là qu'on lui a porté votre lettre, il vient d'arriver chez lui.
J'ouvris la lettre en tremblant et je lus ces mots:
«_Notre destinée s'accomplit. Il est des joies imposantes, solennelles, comme la prière... Quand j'ai reçu votre lettre, je suis tombé à genoux et j'ai pleuré... A quelle heure vous verrai-je?_»
Je répondis à la hâte:
«A une heure je vous attends.»
A une heure M. de Rochegune entra chez moi.
CHAPITRE IV.
LE RETOUR.
En entrant chez moi, le premier mouvement de M. de Rochegune fut de se jeter à mes pieds, de prendre mes mains, de les couvrir de larmes de bonheur... lui, toujours si maître de lui, semblait en proie à une joie folle. Jamais je n'avais vu ses traits pour ainsi dire éclairés par ce rayonnement intérieur que donnent les joies immenses et inespérées.
Mes yeux étaient secs, brûlants; j'avais usé mes pleurs, je me sentais stupide: je ne prévoyais pas ce que j'allais répondre à M. de Rochegune, lorsqu'il me demanderait compte du renversement subit de ses espérances.
Sa première émotion passée, il me regarda fixement; alors il s'aperçut seulement des ravages que la douleur avait laissés sur mes traits.
Après m'avoir un instant contemplée avec l'expression de l'intérêt le plus touchant, il me dit tristement:
--Je le vois... cette résolution vous a coûté beaucoup... je le conçois... je suis fier d'avoir triomphé dans cette lutte... Oh! par combien de tendresses je vous ferai oublier ces larmes... les dernières que vous verserez jamais, Mathilde.
--Je voulais...
--Oh! non,--dit-il en m'interrompant avec la volubilité du bonheur,--ne me dites rien, ne me parlez pas... laissez-moi vous contempler, vous admirer avec la jalouse, avec la sauvage convoitise de l'avare pour le trésor qu'il possède enfin... laissez-moi savourer à longs traits cette idée... que cette femme qui est là... que cette femme est à moi... que c'est l'épouse idéale de mes rêves d'enfance et de jeunesse... Laissez-moi me dire... celle que les hommes, que les événements, que sa volonté, semblaient à jamais séparer de moi... elle est là... elle m'appartient... Oh! je ne l'ai pas cru... là-bas... Non, je ne veux le croire que maintenant, pour que vous ne perdiez rien de l'ivresse que vous avez causée; et pourtant quelquefois je sentais que la force irrésistible de notre amour nous vouait au bonheur, que ce n'était plus qu'une question de temps. Tantôt je craignais vos scrupules; tantôt, au contraire, je me désespérais. Oh! tenez, ces jours passés loin de vous... dans cette attente, dans ce doute mortel... ont été affreux... Vous ne pouvez pas savoir les idées horribles, insensées, qui ont traversé mon esprit lorsque je pensais que dans quelques jours je pouvais être réduit à vous dire, Mathilde... adieu... et pour toujours adieu... Oh! je veux que vous ignoriez ce que j'ai souffert... vous vous reprocheriez trop de m'avoir rendu malheureux.
--Croyez que j'aurai toujours des remords en pensant aux chagrins que je vous ai causés,--dis-je machinalement.
--Mais aussi je ne suis pas généreux, Mathilde; je ne vous dis pas que si dans ma solitude j'ai eu d'affreux jours de doute, j'ai eu aussi de bien ravissantes espérances... c'est pendant un de ces moments que je me suis plu, avec un plaisir d'enfant, à faire l'esquisse d'une retraite délicieuse, que j'ai rêvée pour nous à Castellamare... Puisque vous aimez tant l'Italie... autour de nous des fleurs, sur notre tête des arbres séculaires, à nos pieds la mer, à l'horizon le Vésuve... que dites-vous de ce cadre pour notre amour?
--Mon ami, je...
--Pardon, pardon, Mathilde, je déraisonne, c'est vrai; n'avons-nous pas mille intérêts plus graves que ceux-ci... mille résolutions à prendre? que dirons-nous à nos amis? Partirai-je avant ou après vous?... Qui prendrez-vous pour chaperon dans ce voyage?... Mon Dieu! ma pauvre tête, si ferme ordinairement, tourne au vent de toutes les félicités humaines... ce n'est pas ma faute si je suis si étourdi; c'est un ouragan de bonheur qui me jette ici à vos pieds... Mais, mon Dieu!... quel air triste, accablé... Mathilde... ne soyez pas aussi folle que moi, je le veux bien... mais, au moins, que je voie un sourire sur vos lèvres, un tendre regard dans vos yeux... En vérité, Mathilde... plus je vous regarde... Mais je ne vous ai jamais vu cet air sombre... presque sinistre... Qu'avez-vous à m'apprendre?
--Oh! de bien sombres, de bien sinistres choses...
--Je ne vous comprends pas... que peut-il s'être passé?... Votre lettre ne me disait-elle pas: Venez... venez!...
--Assez, de grâce... Oh! par pitié... ne me rappelez pas cette lettre.
--Que je ne vous rappelle pas cette lettre?... Et pourquoi?...
--Depuis que je vous ai écrit... cette lettre,--répondis-je les yeux baissés et fuyant son regard,--j'ai vu M. de Lancry.
--Votre mari!... et où cela?
--Chez moi. Ici!
--Ici?... il a osé venir chez vous... Et pourquoi?... Pour quelque méchanceté nouvelle, sans doute... Mais qu'importe votre mari?... Vous êtes à tout jamais séparée de lui... Que peut-il être dans notre vie maintenant?... Vous avez pour lui... la haine et le mépris qu'il mérite... Que signifie sa venue?... c'est une nouvelle preuve de son cynisme, voilà tout.
Je me sentais mourir... le moment était venu de frapper un coup terrible, d'ôter à M. de Rochegune non-seulement tout espoir pour le présent, mais aussi pour l'avenir; de tuer d'un mot l'amour qu'il avait pour moi.... sans cela mon sacrifice était inutile.
Pour épouser Emma, il fallait qu'il ne m'aimât plus, qu'il ne conservât aucun espoir d'être aimé par moi...
O mon Dieu!... je vous implorai; grâce à vous, j'eus du courage...
--Mais, encore une fois, Mathilde,--reprit M. de Rochegune,--qu'importe la visite de votre mari?... Peut-être vous serez-vous laissé intimider par ses menaces?...
--Des menaces?... Non... j'aurais mieux aimé qu'il m'eût fait des menaces.
--Comment?... que voulez-vous dire?
--Il est au contraire venu à moi... tremblant... malheureux... avec des paroles remplies de repentir, de tendresse...
--Et vous avez pu croire à ce retour hypocrite!... vous avez peut-être senti s'éveiller en vous quelques scrupules? Vous avez été dupe de cette comédie?
--Je vous assure que M. de Lancry parlait sincèrement... avec tous les ménagements, avec tout le respect possible. Il a avoué ses torts passés, il a mis dans cet aveu tant de généreuse franchise, que, sans l'excuser, on pourrait peut-être les lui pardonner.
M. de Rochegune me regardait avec surprise.
La mesure bienveillante avec laquelle je parlais de mon mari le confondait. Puis il secoua la tête, et me dit d'un ton touchant et pénétré:
--Allons, allons, je devine; votre âme généreuse croit à ce repentir, si impossible qu'il soit, pour n'avoir plus l'occasion de haïr... Eh bien! comme vous, je trouve que maintenant nous ne devons plus haïr ni mépriser... Oublions: l'oubli est le dédain, la vengeance des coeurs heureux.
--Ce n'est pas seulement pour m'exprimer son profond chagrin de m'avoir méconnue que mon mari est venu... il m'a dit... il a prétendu... que comme nous n'étions séparés par aucun acte légal... je devais...
M. de Rochegune m'interrompit vivement. Hélas! pour comble de regret, il eut la même pensée que j'avais eue, et s'écria:
--Eh bien! tant mieux, après tout... il a raison; votre position, la mienne, seront ainsi plus nettes; la séparation de corps et de bien équivaut presque à un divorce... vous serez ainsi à jamais débarrassée de votre mari.--Puis il s'arrêta et me dit:--Oh! maintenant je conçois votre tristesse; vous craignez avec raison le scandale d'un procès... non pour vous... mon Dieu, vous ne pouvez que gagner à voir votre conduite exposée au grand jour; mais vous songez que la mauvaise conduite de l'homme dont vous portez le nom sera honteusement dévoilée dans ces tristes débats... cela est vrai, mais il faut bien à la fin que justice se fasse... vous vous êtes assez longtemps sacrifiée. Songez qu'une fois cette formalité remplie, la liberté de votre avenir est légalement assurée. Les derniers doutes que vous pouviez conserver sur votre _droit moral_ seront ainsi levés...
Ma torture devenait intolérable. Je rassemblai toutes mes forces, et je dis à M. de Rochegune d'une voix brève, saccadée:
--Il m'est impossible de vous laisser plus longtemps dans l'erreur où vous êtes... je vous ai écrit une lettre; dans cette lettre je vous disais de revenir... que j'acceptais l'avenir que vous m'offriez... à peine cette lettre partie, M. de Lancry se présenta chez moi.
--Eh bien!...
--Alors... je vous l'avoue... touchée de ses remords... de sa tendresse... de ses malheurs... de ses protestations... émue par tant d'anciens souvenirs... malgré... moi... je... je... lui ai promis de ne plus le quitter.
J'avais jeté ces paroles comme si elles m'eussent brûlé les lèvres, sans oser regarder M. de Rochegune, et avec des palpitations inouïes.
Au bout de quelques secondes, alarmée de ne pas l'entendre, je relevai la tête. Il semblait prêter l'oreille à mes paroles, non pas avec stupeur ni désespoir, mais avec une inquiète curiosité...
Lorsque j'eus parlé, il me dit très-froidement:
--J'ai parfaitement entendu... ce que vous venez de me dire; je vous sais incapable de faire une si funeste plaisanterie dans un moment aussi grave; votre voix est tremblante, votre figure bouleversée, votre émotion effrayante; et pourtant, ma chère Mathilde, vous devez voir, à l'expression de mes traits, que je ne crois pas un mot de ce que vous venez de dire.
--Vous ne croyez pas?
--Cela est impossible à croire, parce que cela ne peut pas être, parce que cela n'est pas.
--Je le sens, une âme comme la vôtre doit regarder une telle faiblesse comme impossible; mais...
--Je n'analyse pas, je ne compare pas. Je vous dis simplement que cela ne peut pas être, que cela n'est pas. Ce qui m'inquiète, c'est votre agitation... votre pâleur. Quant à la cause qui vous fait tenir ce langage, je ne la devine pas maintenant... mais je la devinerai.
--Ne dois-je pas être émue, tremblante, désespérée, lorsque, victime d'un sentiment que je ne puis maîtriser, je réponds ainsi à votre amour?
M. de Rochegune haussa les épaules, et me dit avec un sang-froid qui me bouleversa:
--Nécessairement, Mathilde, il faut que vous ayez de bien puissants motifs pour m'accueillir par une telle révélation... Heureusement ma foi en vous est à l'épreuve... j'ai assez étudié mon propre coeur pour connaître celui des autres, le vôtre surtout. Il ne s'agit que de me souvenir de ce que vous m'avez dit mille fois avant mon départ. Ce n'étaient pas là de vains mots; cela était vrai... senti...
--Mais...