Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 73

Chapter 733,825 wordsPublic domain

--Mathilde, vous êtes mon ange tutélaire; vos paroles, remplies de tendresse et de raison, vont à la fois à l'esprit et à l'âme... Je crois votre avis plein de sens... Oui, il serait peut-être possible, avec la plus grande circonspection, de la préparer à cet aveu et d'en amortir l'effet. Alors, oh! alors, je serai trop heureuse de pouvoir lui dire, _ma fille_... Oh! mon Dieu! Mais non... non... une telle félicité ne peut m'être réservée...--ajouta tristement la duchesse; cela serait trop de bonheur. Il faut que j'expie la naissance d'Emma...

--Mais ne l'avez-vous pas déjà expiée par vos chagrins, rachetée par votre vie exemplaire?

--Ma crainte est d'adopter trop aveuglément votre avis, j'y suis trop intéressée... Tenez, dès que M. de Rochegune sera de retour, nous en causerons avec lui; s'il partage votre opinion, nous aviserons aux moyens de faire connaître la vérité à Emma. Bonne... mille fois bonne et sincère amie,--s'écria madame de Richeville en serrant mes mains dans les siennes...--Ah! vous méritez bien tout le bonheur dont vous jouissez enfin... Ah! à propos de bonheur... et encore non... car le malheur des méchants ne peut pas être un bonheur pour vous... Savez-vous ce qui arrive à mademoiselle de Maran?

--Non? qu'est-ce donc?

--Depuis quelques jours, elle est atteinte d'une attaque de paralysie; elle était déjà inconsolable de la disparition de votre infernale cousine, et ce dernier coup doit lui être bien cruel. Du reste, elle est si universellement détestée que personne au monde ne va la voir; on s'affranchit même à son égard de la plus simple politesse, ou encore à peine s'informe-t-on de ses nouvelles, et reste-t-elle abandonnée aux soins de ses gens.

--Et je la plains, car son principal et plus ancien serviteur a été l'épouvante de mon enfance,--lui dis-je.--Je vois encore cette physionomie sinistre, rendue plus repoussante encore par une horrible tache de vin.

--Quant à votre cousine, on croit qu'elle a quitté Paris; toutes les recherches de votre mari pour la retrouver ont été vaines, et on dit qu'il s'est mis à jouer avec fureur pour se distraire de l'abandon d'Ursule.

Je fus sur le point de raconter à madame de Richeville l'aventure du bal masqué et de lui dire les raisons que j'avais de penser que M. de Rochegune y avait rencontré Ursule; mais à cette aventure se rattachaient mes irrésolutions présentes: ne voulant y faire aucune allusion et ne prendre conseil que de moi-même, je me tus.

--Et M. de Lancry?--demandai-je à madame de Richeville.

--Il avait d'abord soupçonné Ursule d'être allée rejoindre son mari; il s'est aussitôt rendu mystérieusement à Rouvray, et a acquis la certitude que cette odieuse femme n'y était pas retournée auprès de M. Sécherin. Tout le monde s'accorde à dire qu'elle est allée secrètement retrouver en Italie lord C..., qui s'en est beaucoup occupé cet hiver. Cela me paraît probable, car lord C... est puissamment riche.

J'aurais voulu, comme madame de Richeville, croire à l'absence d'Ursule; mais malgré moi un triste pressentiment me disait que ma cousine n'était pas loin. Je ne redoutais pas sa rivalité auprès de M. de Rochegune; je redoutais sa rage lorsqu'elle s'en verrait dédaignée, ce qui devait nécessairement arriver si elle avait l'audace de se faire connaître à lui.

--Je désire que vous soyez bien informée et qu'en effet Ursule ait quitté Paris,--dis-je à la duchesse.--Mais voulez vous que nous allions voir Emma? j'attendrai chez vous qu'elle soit éveillée; aujourd'hui je vous remplacerai auprès d'elle, cette nuit surtout, si elle est encore souffrante...

--Non... non... ma chère Mathilde, vous êtes vous-même indisposée.

--Je me sens mieux déjà; si vous voulez me guérir tout à fait, laissez-moi partager avec vous les soins que vous donnez à cette chère enfant; et puis vous savez que je ne manque pas de perspicacité; j'observerai, j'étudierai, j'interrogerai Emma bien attentivement: cela pourra nous servir et nous guider dans le cas où nous croirions toujours une révélation opportune.

--Je savais bien que vous trouveriez les meilleures raisons du monde pour me forcer d'accepter cette nouvelle preuve de dévouement... Eh bien donc! je l'accepte comme vous l'offrez... avec bonheur.

--Mon amie, par grâce, ne parlons plus de dévouement... vous me rendez confuse... que ne vous dois-je pas, moi!... comment m'acquitterai-je jamais!

--Mathilde!

--Quand je songe qu'avant mon mariage, sans me connaître, vous veniez me rendre un service de mère, et que je vous ai accueillie avec sécheresse... avec dureté... que j'ai osé insulter à ce qu'il y avait d'admirable dans votre démarche... Oh! tenez, mon amie, de ma vie je ne me pardonnerai de vous avoir alors méconnue. Ce sera pour moi un remords éternel.

--Et pour moi aussi, chère enfant, car si vous m'aviez écoutée... vous seriez aujourd'hui madame de Rochegune... Je sais que le sort a fait que vous êtes bien près de la destinée que moi et ce pauvre M. de Mortagne nous avions rêvée pour vous; mais, ma noble et courageuse Mathilde... je sais aussi l'immense différence qui existe entre l'amour tel que vos devoirs, votre fermeté, vous l'imposent, et la vie enchanteresse qui vous attendait auprès de M. de Rochegune. Maintenant que vous pouvez l'apprécier comme moi, mieux que moi,--ajouta-t-elle en souriant,--avouez qu'il est surtout l'homme de l'intimité; n'est-ce pas que c'est là seulement qu'on peut connaître tout le charme de son caractère, de son esprit? car c'est seulement dans l'intimité qu'il consent à user des merveilleux avantages dont il est doué. Est-il alors une conversation plus attachante que la sienne, un savoir à la fois plus universel, plus modeste et plus piquant dans son expression? Et que de talents variés! Et surtout quel caractère! en est-il un plus doux, plus égal, plus gai, de cette gaieté qui exprime la sérénité d'une belle âme? Enfin, en lui que de ressources! Avant votre retour, j'ai quelquefois passé des heures entières avec lui et Emma; il nous laissait encore plus émerveillées à la fin de l'entretien qu'au commencement: on passerait des jours, des années près de lui, sans ressentir, je ne dirai pas un moment d'ennui, mais sans ressentir diminuer un moment l'intérêt qu'il inspire... Après cela, il faut tout dire, dans ces longues soirées il parlait sans cesse de vous et nous disait gaiement: «Je ne cause jamais mieux qu'avec vous, parce que vous aimez et admirez aussi madame de Lancry; et comme elle est presque toujours au fond de ma pensée, vous me comprenez à demi-mot, nous parlons pour ainsi dire la même langue.»

--Je le reconnais bien là,--lui dis-je en rougissant,--et vous aussi, mon amie, qui, comme lui, parlez toujours le noble langage de la bienveillance et du dévouement... Mais allons-nous voir Emma?--ajoutai-je,--car je pouvais à peine contenir mon émotion.

--Venez, j'espère qu'elle sera éveillée,--me dit madame de Richeville.

Je la suivis, encore toute troublée de l'étrange à-propos avec lequel elle venait de me peindre si ravissemment le bonheur qu'on devait goûter dans l'intimité de M. de Rochegune.

Une des femmes de madame de Richeville lui apprit qu'Emma dormait encore. Cet état pouvant être salutaire pour elle, nous ne voulûmes pas le troubler.

J'étais depuis quelque temps chez madame de Richeville, lorsqu'un valet de pied, que j'avais nouvellement, vint me prévenir qu'un homme, qui avait à me parler d'une affaire très-importante, m'attendait chez moi, sachant que j'étais chez madame la duchesse de Richeville.

--C'est sans doute un de vos gens d'affaires,--me celle-ci.--Allez, ma chère Mathilde, je vous ferai prévenir lorsque Emma sera éveillée.

Je revins chez moi.

Qu'on juge de mon saisissement, de ma frayeur.

Dans mon salon, assis et lisant auprès de la cheminée, je vis M. de Lancry... mon mari.

CHAPITRE XVI.

L'ENTREVUE.

Frappée de stupeur, je restai immobile à la porte du salon, une main posée sur un meuble pour me soutenir; mon autre main semblait vouloir comprimer les battements de mon coeur.

M. de Lancry se leva, posa tranquillement son livre sur une table, et se plaça devant la cheminée en m'invitant d'un geste à venir auprès de lui...

L'expression de sa physionomie était dure, sardonique, et trahissait je ne sais quelle secrète satisfaction.

Je n'osais pas avancer; je croyais rêver: M. de Lancry vint à moi.

--Quel accueil après une si longue séparation!--me dit-il en voulant me prendre la main.

Je me reculai brusquement; il sourit d'un air ironique.

--Ah çà! mais... c'est donc tout à fait de l'aversion... ma chère!

Ces mots excitèrent à la fois mon indignation et mon courage; je m'avançai d'un pas ferme au milieu du salon:

--Que désirez-vous, monsieur?

--Oh! je désire beaucoup de choses; mais comme cela serait fort long à vous expliquer... veuillez d'abord vous asseoir...

--Monsieur...

--A votre aise... restez debout...

Et il s'assit.

Après quelques moments de silence réfléchi, il releva la tête et me dit:

--Avouez, ma chère amie, que je suis un mari commode et peu gênant.

--Vous n'êtes pas venu ici pour railler misérablement, monsieur... Vous avez sans doute un grave motif pour m'imposer une entrevue si pénible... Veuillez l'abréger.

--Attendriez-vous M. de Rochegune, par hasard?

La rougeur me monta au front; je ne répondis pas.

--Je serais d'ailleurs,--reprit-il,--enchanté de le revoir, et lui aussi serait charmé de cette rencontre. Voilà ce qu'il y a d'agréable dans les positions franches! voilà l'avantage des relations vertueuses et platoniques; personne n'est embarrassé, ni la femme, ni l'amant, ni le mari.--Puis, jetant un regard autour de lui, il ajouta:--Mais savez-vous que vous êtes parfaitement établie ici? c'est tout à fait solitaire et mystérieux.

--Encore une fois, monsieur, puis-je savoir ce que vous désirez de moi?

Sans me répondre, M. de Lancry m'examina attentivement et dit:

--Vous êtes fort en beauté, votre condition de femme abandonnée vous sied à merveille; il me paraît que vous avez pris votre parti. Pas le moindre attendrissement, pas la moindre émotion, pas même l'expression de la haine, pas un reproche... Un impatient mépris, voilà tout ce que ma présence vous inspire après plus de trois ans de séparation.

--S'il en est ainsi, monsieur, vous sentez que j'ai hâte de finir cet entretien, dont je ne comprends ni le but ni le motif.

--Je conçois parfaitement cet empressement, quoiqu'il soit aussi peu flatteur que peu... moral et... conjugal; car enfin, ma chère amie... vous êtes ma femme... n'oubliez pas donc cette circonstance, tout insignifiante qu'elle vous semble peut-être.

--Grâce au ciel, monsieur, je l'ai oublié; il faut votre présence pour me le rappeler.

--Et il suffira de mon absence pour effacer de nouveau cet importun souvenir, n'est-ce pas?... Fort bien, je comprends votre silence. C'est une réponse comme une autre; mais heureusement, madame, je n'ai pas les mêmes facultés _oblitatives_: excusez ce barbarisme. Moi, je me souviens parfaitement que je suis votre mari, surtout en vous voyant si charmante; aussi je viens vous demander pardon de vous avoir négligée si longtemps....

--Il est inutile, monsieur, de me demander pardon d'un abandon que je ne ressens pas, que je n'ai pas ressenti...

--Sans doute; aussi mon excuse est-elle seulement un acquit de conscience, un moyen d'amener la grâce que je viens solliciter de vous...

--Je vous écoute, monsieur... Mais jusqu'ici vous parlez en énigmes.

--Vraiment,--dit-il en me jetant un regard d'une profonde méchanceté,--vraiment, je parle en énigmes? Eh bien, voici le mot de celle-ci: il m'est impossible de vivre plus longtemps sans vous... et je vous prie de mettre un terme à cette trop longue séparation. Je haussai les épaules de pitié sans dire mot.

--Vous croyez peut-être que je plaisante?

--Je n'ai rien à vous répondre, monsieur...

--Je vous dis, madame, que je vous parle sérieusement.

--Je vous dis, monsieur, que cet entretien a trop duré; il est incroyable que vous veniez chez moi me tenir de pareils discours...

--Chez vous?... comment, chez vous?--reprit-il avec un éclat de rire sardonique.--Ah çà! vous perdez donc la tête... Ce serait déjà beaucoup si, comme chef de notre communauté de biens, à _titre universel_, notez bien cela... à _titre universel_... je vous permettais de dire _chez nous_... car vous êtes ici chez moi.

--Mais, monsieur...

--Mais, madame, avez-vous lu le Code civil?... non, n'est-ce pas? Et bien, vous avez eu tort: car vous sauriez quels sont mes droits.

Je crus comprendre l'odieux but de cette visite; j'en rougis d'indignation.

--C'est de l'argent, sans doute, que vous voulez, monsieur?--lui dis-je avec un regard plein de mépris écrasant.

Il se leva vivement, les traits contractés par la colère.

--Madame, prenez garde...

--Et vous venez sans doute mettre à prix votre absence... Je regrette plus que jamais que vous m'ayez ruinée, monsieur... car il ne me reste malheureusement pas assez d'argent pour acheter de vous cette inestimable faveur...

--Ah! vous faites des épigrammes... malheureuse que vous êtes!--s'écria-t-il l'oeil enflammé de rage et de haine,--mais vous ne savez donc pas que vous êtes dans ma dépendance? que je suis ici chez moi, que vous êtes ma femme, entendez-vous?... toujours ma femme! que je dispose de vous, que je puis faire de vous ce que bon me semble, que vous n'avez pas un mot à dire, que j'ai la loi pour moi, et que demain, qu'aujourd'hui je puis m'établir ici ou vous emmener chez moi!

--Je sais, monsieur, que vous voulez m'effrayer en me menaçant ainsi, et certes la menace est bien choisie; il y aurait de quoi mourir d'effroi à cette pensée, que je pourrais être condamnée à vivre auprès de vous; mais vous ne songez pas, monsieur, que le scandale de votre conduite a été tel, que vous avez perdu tous vos droits sur moi!

--Vraiment, j'ai perdu mes droits sur vous?

--Quant à votre visite, monsieur; comme elle ne peut avoir d'autre but que celui de me demander de l'argent, et que malheureusement, vous m'avez à peine laissé de quoi vivre, je vous répète que vous n'avez rien à attendre de moi.

--Tenez,--ajouta-t-il avec un sombre sang-froid plus effrayant que l'accès de colère auquel il s'était laissé emporter,--si j'étais encore susceptible de quelque pitié, vous m'en inspireriez, pauvre folle!!! Écoutez-moi; ce bavardage me fatigue. En parlant du scandale de ma conduite, vous faites allusion à mon amour pour Ursule et à ma liaison avec elle, n'est-ce pas? Eh bien, aux termes de la loi, je puis avoir dix maîtresses sans que vous ayez le plus petit mot à dire, pourvu que je ne les aie pas introduites dans le domicile conjugal; or, je vous défie de prouver qu'Ursule ait mis le pied chez moi.

--Monsieur... il ne s'agit pas seulement d'Ursule!

--Bon! voulez-vous parler de mes prodigalités, de mes dissipations? Je vous répéterai ce que je vous ai dit autrefois, à propos de votre imagination d'hospice, qu'aux termes de la loi à moi seul appartient l'emploi de _nos_ biens. Que cet emploi soit bon ou mauvais, personne n'a le droit de le contrôler... je n'ai de compte à rendre à personne. Voilà, j'espère, ma position assez clairement établie et mes droits suffisamment prouvés.

--Très-clairement, monsieur, et...

--Finissons; ma volonté est que vous reveniez désormais avec moi. Je vous donne quarante-huit heures pour faire vos préparatifs. C'est aujourd'hui vendredi; dimanche matin je viendrai vous chercher... Je pourrais vous emmener ce soir... à l'instant même; mais cela n'entre pas dans mes arrangements... Seulement, comme vous pourriez prendre subitement la fantaisie de voyager d'ici à dimanche, quelqu'un de sûr ne bougera pas d'ici et vous suivra partout, afin que je sache où vous retrouver... Quant à votre platonique amant, vous pourrez lui dire de ma part que je le dispense de ses visites... à moins qu'il ne veuille m'en faire une à moi... personnellement... et alors... alors... le reste ne vous regarde pas.

--Vous parlez à merveille, monsieur... je tacherai de vous répondre aussi nettement. Soyez tranquille, je ne prendrai pas la peine de fuir, mais jamais je ne vous suivrai volontairement. Pour m'y contraindre, il vous faudra employer la force. Un magistrat seul peut ordonner l'emploi de la force; or, dès que la justice interviendra entre vous et moi, la question sera immédiatement décidée.

--Ah! ah! ah! vous êtes sans doute un très-habile et très-subtil avocat, madame; mais je crains fort que vous ne perdiez votre première cause... Vous voulez dire sans doute que vous demanderez votre séparation? j'y ai pensé. Il n'y a qu'un inconvénient, c'est qu'il ne suffit pas à une femme de vouloir une séparation pour l'obtenir... Au pis-aller... nous plaiderons... soit... Vous me direz _Ursule_, je vous répondrai _Rochegune_. La voix publique m'accusera, elle vous accusera aussi... et l'on nous renverra plus mariés que jamais, vu l'égalité de nos positions.

--Monsieur, ne poussez pas l'injure jusqu'à cette comparaison.

--Ah çà! mais elle est charmante... Comment, parce qu'un vieillard à peu près en enfance, sa bigote de femme, ou une vestale de la force de madame de Richeville, viendront attester de la pureté de vos relations avec Rochegune, vous vous imaginez que cela suffira? Eh bien! moi, je me donnerai aussi comme un héros du platonisme, et, au besoin, mademoiselle de Maran et ses amis viendront témoigner en masse de l'angélique pureté de mes relations avec Ursule; sur ma parole, ce sera un procès très-divertissant. Tout ceci est pour l'avenir, bien entendu... Quant au présent, en attendant l'issue du procès, un magistrat, autrement dit un commissaire de police, vous enjoindra provisoirement d'avoir à regagner immédiatement le domicile conjugal, chère petite brebis égarée.

--Je ne le crois pas, monsieur.

--Ah bah! et par quel philtre puissant, par quel charme magique attendrirez-vous M. le commissaire?

--Par un moyen très-simple, monsieur, en mettant sous les yeux de ce magistrat les preuves positives de votre liaison criminelle avec madame Sécherin, et du coupable emploi que vous avez fait de ma fortune.

--Des preuves? Une attestation du prince d'Héricourt, sans doute, ou un certificat de cette belle duchesse repentie?

--Mieux que cela, monsieur.

--Alors ce sera quelque doléance de ce pauvre M. Sécherin ou de madame sa mère, la _femme de ménage de la Providence_? comme disait mademoiselle de Maran.

--Prenez garde, monsieur,--m'écriai-je,--prenez garde: il peut y avoir en effet quelque chose de providentiel dans la triste destinée de cette famille...

Je ne pouvais m'empêcher de songer à ces menaces de mort que M. Sécherin avait prononcées contre M. de Lancry.

--En effet, il doit y avoir quelque chose de providentiel, car ce pauvre M. Sécherin me semble singulièrement _prédestiné_...--me dit mon mari en souriant de cette grossière plaisanterie.

--Monsieur, je ne sais ce qui l'emporte de l'indignation ou du dégoût. D'un mot je veux terminer cette scène: les preuves au nom desquelles je demanderai de me retirer provisoirement au couvent du _Sacré-Coeur_ en attendant qu'on prononce notre séparation...

--Les preuves, madame... voyons.

--Ces preuves, monsieur, sont les lettres écrites de votre propre main à un de vos amis de Bretagne sur votre liaison avec Ursule.

Ce fut au tour de M. de Lancry à me regarder avec stupeur. La colère, la honte, la rage, la haine, bouleversèrent ses traits. Il me prit les bras et s'écria d'une voix terrible:

--Malheur à vous... si vous avez lu ces lettres... malheur à vous...

Je sentis mon courage se monter à la hauteur de la circonstance. Je répondis en me dégageant de la brutale étreinte de M. de Lancry:

--J'ai lu ces lettres, monsieur!

--Vous les avez lues!... Et où sont-elles? où sont-elles?

--En ma possession.

--Oh!...--s'écria-t-il en jetant un regard autour de lui comme pour découvrir où elles pouvaient être...--Oh! ce serait une infâme trahison! et il la payerait de sa vie.

Puis portant ses deux mains crispées à son front avec une expression de fureur effrayante et frappant violemment du pied, il s'écria:

--Tenez... ne me répétez pas que vous les avez lues, ces lettres, ou je ne réponds plus de moi...

Je sonnai précipitamment. Mon valet de chambre entra.

--Restez dans le petit salon,--lui dis-je d'une voix ferme;--j'aurai tout à l'heure quelques ordres à vous donner.

Ces mots rappelèrent M. de Lancry à lui-même... Il fit quelques pas avec agitation et revint vers moi...

--Mais comment avez-vous ces lettres en votre possession?... Par l'enfer, il faut que je le sache à l'instant même.

--Peu vous importe, monsieur, de savoir de qui je les tiens... Ce qui est certain, c'est qu'elles sont entre mes mains. Si vous m'y forcez, j'en ferai usage.

--Et vous les avez déjà montrées sans doute,--s'écria-t-il avec une bonté désespérée;--vous les avez colportées dans votre société pour montrer jusqu'à quel point Ursule me bafouait et me rendait malheureux, n'est-ce pas? Oh! comme vous avez dû triompher, vous et vos imbéciles amis! Vous et eux avez bien ri de ces plaies saignantes de mon âme, n'est-ce pas? Ç'a été un amour bien ridicule, bien niais que le mien, n'est-ce pas? Me ruiner pour une femme qui se moquait de moi... Voyons,--ajouta-t-il avec un éclat de rire convulsif,--combien vous et Rochegune en avez-vous fait de copies? combien y en a-t-il en circulation à cette heure?

Cet ignoble soupçon me révolta.

--J'ai le malheur et la honte de porter votre nom, monsieur; cette punition est assez humiliante pour que je ne l'augmente pas encore.

--Cela n'est pas répondre. Les lettres, qui vous les a remises? depuis quand les avez-vous?

--Après tout, je ne vois, monsieur, aucun inconvénient à vous apprendre comment je les possède. Les deux premières ont été apportées chez moi dans un carton qui renfermait un bouquet de fleurs pareilles à celles que M. Lugarto m'avait autrefois offertes par votre entremise. J'ai donc tout lieu de croire que c'est lui qui m'a fait parvenir ces lettres. Comment se les est-il procurées, je l'ignore... Quant à la dernière, elle m'est arrivée par la poste.

--Plus de doute, Lugarto est secrètement ici,--s'écria-t-il,--on ne m'avait pas trompé... on l'avait vu... Pourtant c'est un de mes gens en qui j'avais toute confiance qui a mis ces lettres à la poste... et bien plus, la personne à qui je les écrivais m'a répondu comme si elle les avait reçues.

--Ce ne serait pas la première fois que M. Lugarto aurait contrefait votre écriture et corrompu vos gens.

--Oui... oui... c'est cela, par l'enfer; mais pourquoi se cache-t-il?... Oh! si je le découvre... Quant à son but... s'il a été d'augmenter jusqu'à la haine la plus impitoyable l'aversion que j'avais déjà pour vous, il a réussi, entendez-vous... réussi au delà de ses voeux... Mortel enfer! et dire que vous... vous... vous avez ainsi lu dans mon coeur mes plus honteuses, mes plus secrètes pensées: et vous me l'avouez encore! Mais vous ne réfléchissez donc pas que mon exécration augmente en raison de l'avantage que vous donnent ces lettres sur moi? Ces lettres... vous dis-je, ces lettres, il me les faut à l'instant!

--Vous oubliez, monsieur, que vos menaces me les rendent plus précieuses encore...

--Tenez, Mathilde, ne me poussez pas à bout! puisque vous les avez lues, vous avez dû y voir que mon âme était noyée de fiel Eh bien! cela était presque de la mansuétude auprès de ce que j'éprouve à cette heure. Encore une fois, ne me poussez pas à bout...

--Vivons comme par le passé, monsieur, séparés l'un de l'autre, et ces lettres resteront ignorées.

--Je vous dis qu'il faut que vous veniez habiter avec moi; que maintenant il le faut plus que jamais... m'entendez-vous?

--J'emploierai tous les moyens possibles pour échapper à l'épouvantable sort dont vous me menacez...

--Mais je vous dis que vous êtes folle, que malgré ces lettres vous serez d'abord obligée de me suivre et d'attendre chez moi l'issue de ce procès.