Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 72

Chapter 723,811 wordsPublic domain

Dans cet entretien, malgré la réserve apparente de mes paroles, je me sentis plus troublée, plus éprise que jamais... J'étais, hélas! j'ose l'avouer, peut-être encore plus de l'avis de M. de Rochegune qu'il n'en était lui-même, mon amour pour lui atteignait son paroxysme; à chaque instant j'étais sur le point de lui dire: Fuyons...

Il reprit tristement:

--Je n'ai jamais menti, Mathilde... je ne mentirai pas en cette occasion... Si vous consentiez à me suivre... j'irais trouver le prince et je lui dirais tout...

--Et quels reproches n'aurait-il pas le droit de vous faire, lui, lui!...

--Eh! après tout,--s'écria M. de Rochegune avec une impatience douloureuse,--qu'importent le prince, les jugements du monde! voulons-nous les braver? En disparaissant de la société, ne nous condamnons-nous pas; ne renonçons-nous pas à son estime, à son intérêt? Que veut-on de plus? Ne pouvions-nous pas agir moins noblement, abuser de cette confiance qu'on nous témoignait, est-il donc si difficile de tromper des yeux prévenus!

--Ah! vous et moi étions incapables d'une telle infamie!

--Je le sais; aussi aurions-nous le courage de renoncer hardiment à la haute position que nous nous étions faite; tant que nous y sommes restés, n'en avons-nous pas été dignes? Une chute houleuse ne nous en ferait pas démériter; ce serait une renonciation libre, volontaire. A l'admiration du monde, nous aurions préféré notre bonheur; il n'y a là ni lâcheté ni trahison... Je le dirais à la face de tous... comme j'ai dit...

--Hélas! mon ami,--lui dis-je en l'interrompant,--cesserions-nous d'être coupables en avouant hautement que nous le sommes? Cet aveu ne serait plus une généreuse audace, mais une grossière effronterie. Ah! croyez-moi, si nous succombions, il faudrait fuir honteusement et nous cacher comme des criminels.

--Oh! vienne ce jour bienheureux, Mathilde, et jamais mon front n'aura été plus fier... plus justement fier!

--Pouvez-vous parler ainsi! et la honte... et le déshonneur pour moi?

--Le déshonneur! n'êtes-vous pas libre? Le monde n'a-t-il pas lui-même prononcé une sorte de divorce moral entre vous et votre mari? Votre position peut-elle être comparée à celle d'aucune autre femme?

--Oui, aujourd'hui, à cette heure encore, je ne puis être comparée à personne; mais que j'oublie mes devoirs, et demain je serai, comme tant d'autres, une femme qui se venge des tromperies de son mari en le trompant à son tour. Bien plus, après avoir eu l'insolente audace de me poser en femme supérieure aux faiblesses humaines, je serai renversée de cet orgueilleux piédestal au milieu des mépris universels...

--Et où vous atteindront-ils, ces mépris? Venez... oh! venez, Mathilde, mon amour vous en défendra... le bonheur vous vengera... Qui vit pour le monde et par le monde peut le redouter; qui vit par soi et pour soi dans la retraite le dédaigne et le brave. Amis, orgueil, ambition, devoir, j'ai tout oublié; je ne vis que pour une seule pensée, que pour un seul désir... vous, vous, toujours vous.

--Mais votre carrière, mais votre avenir, mais tant d'infortunés qui n'existent que par vous, mais votre pays, auquel votre voix est si souvent utile?

M. de Rochegune haussa les épaules.--Rêveries creuses et sonores, stériles utopies que toute cette vaine politique. Quant à mes malheureux, c'est différent: du fond de cette retraite nous veillerons sur eux, nous serons leur mystérieuse Providence; ils n'y perdront rien... Est-ce qu'un amour comme le nôtre ne suffirait pas à nous rendre généreux et bienfaisants si nous ne l'étions déjà?... Vous me regardez avec surprise, Mathilde... vous êtes étonnée de m'entendre parler ainsi, moi naguère si jaloux de ce que je dédaigne aujourd'hui... Moi aussi je m'étonne et je m'en réjouis...

--Que dites-vous?

--Oui, ce brusque changement dans mes idées me prouve que votre influence sur moi augmente encore.

--Autrefois j'étais fière de cette influence, elle vous inspirait les plus nobles actions; aujourd'hui j'en rougis, elle ne vous inspire que des résolutions indignes de vous.

--Et qui vous dit cela? et qui vous dit que de nos tumultueuses passions ne sortiront pas quelques grands exemples, quelque dévouement sublime? Je ne sais ce que l'avenir nous réserve, mais ce n'est pas en vain que Dieu nous a rapprochés. Oui, notre chute apparente doit cacher quelque résurrection magnifique; deux âmes comme les nôtres ne peuvent se rencontrer dans un véritable, éclatant et profond amour, sans laisser après elles quelque souvenir de majesté; oui, une voix, qui ne m'a jamais trompé, me dit que, malgré les reproches, l'éloignement peut-être momentané de nos amis, ils nous reviendront, par la force des événements, plus dévoués que jamais, parce que jamais nous n'aurons été plus dignes d'eux...

--Comment?

--Je ne sais, mais j'en suis sûr; encore une fois, Mathilde, je vous dis que quoi qu'il paraisse, cet amour est noble et grand s'il en fut jamais; je vous dis que l'avenir le prouvera.

L'accent, la physionomie de M. de Rochegune exprimaient tant de foi dans ce qu'il disait, je me sentais aussi moi-même si fatalement persuadée que notre amour devait avoir de brillantes destinées, que malgré ma résolution de rester froide et réservée, je ne pus résister à un mouvement d'entraînement, et je m'écriai:

--Oui, oui, je vous crois, ce que vous dites là, je le sens, il me semble que vous traduisez les plus secrets mouvements de mon coeur!

--Mathilde!...--s'écria-t-il en tombant à mes genoux et en prenant mes mains dans les siennes avec un mouvement d'adoration passionnée,--oh! venez... Fuyons alors... Venez... venez... mon amie, ma soeur, ma maîtresse, ma femme...

Ces mots, les regards enivrés de M. de Rochegune, tout me rappela à moi-même; je me levai brusquement...

--Mathilde,--s'écria-t-il en cachant son visage dans ses mains,--pardonnez-moi... je suis insensé!

Quelques minutes me suffirent pour calmer mon émotion. Je lui dis le plus froidement qu'il me fut possible:

--Vous êtes insensé en effet de croire que je m'exposerai jamais à rougir de vous et de moi.

Il jeta sur moi un regard désolé; puis il s'écria d'un ton déchirant:

--Ah! vous ne m'aimez pas comme je vous aime... Et il pleura.

Je l'avoue, ô mon Dieu! si j'eus la force de ne pas le détromper, de ne pas lui dire que je partageais sa folle passion... ses idées justes ou injustes, élevées ou coupables, c'est qu'en ce moment même je prenais la résolution de fuir avec lui si, après une dernière et courageuse épreuve, je ne pouvais vaincre ce funeste entraînement.

Pour me réserver toute liberté d'agir, je devais alors lui ôter tout espoir et le rendre ainsi à son insu mon auxiliaire dans la lutte suprême que je voulais tenter.

--Je ne vous aime pas?--lui dis-je.--Pouvez-vous me faire ce cruel reproche! N'est-ce pas parce que je vous aime tendrement que j'ai le courage de vous épargner, ainsi qu'à moi, des remords éternels?

Il se leva et se mit à marcher avec agitation en essuyant ses yeux.

Je fus mise encore à une rude épreuve. Quelques boucles de sa chevelure s'étant dérangées, je vis à son front la cicatrice de la blessure qu'il avait autrefois reçue en venant savoir de mes nouvelles, lorsqu'il était tombé dans un guet-apens que lui avait tendu M. Lugarto.

La vue de cette cicatrice, en me rappelant depuis combien d'années durait le dévouement de M. de Rochegune, fit que ma résolution de lui cacher ce que j'éprouvais me devint plus pénible encore.

Il s'arrêta tout à coup devant moi et me dit:

--Mathilde, croyez-vous qu'il me soit possible de cacher aux yeux de nos amis les émotions qui m'agitent?

--Je crois qu'en réfléchissant aux suites cruelles que...

Il m'interrompit:

--La réflexion, la volonté sont,--dit-il,--impuissantes à contenir, à dissimuler un sentiment aussi violent... A chaque instant d'ailleurs ne remarquera-t-on pas entre nous une contrainte, une réserve affectée, qui ne contrastera que trop avec notre abandon habituel?

--Peut-être... mon ami, et en vous observant bien... Et puis laissez-moi espérer... que cette exaltation passagère se calmera, que vous, si courageux, vous vaincrez ce fol enivrement.

--C'est parce que mon caractère était ferme et courageux, Mathilde, que je sens mieux encore l'irrésistible puissance du sentiment qui me domine... mais c'est aussi parce que je suis ferme et courageux...

Puis il hésita.

--Parlez, mon ami... parlez...

--Eh bien! c'est parce que je suis courageux que j'aurai la force de prendre le seul parti qui puisse nous sauver tous deux!

Puis, les lèvres contractées par le désespoir, il dit d'une voix altérée:

--J'aurai la force de vous quitter.

Ce coup était si terrible, j'y étais si peu préparée, que je m'écriai en joignant les mains:

--Me quitter! mais c'est impossible!... Mon Dieu!... vous n'y pensez pas!

--Mais que voulez-vous donc que je fasse, alors, malheureuse femme?... Cesser de vous voir, c'est éveiller mille soupçons, provoquer les questions de nos amis, qui seront d'autant plus pressantes que nous ne devons avoir rien à cacher... Vivre auprès de vous comme autrefois, je vous dis que cela m'est impossible. Je prétexterai donc un voyage; je partirai.

--Vous ne partirez pas... je ne le veux pas... Je vous aime, moi... j'ai mis en vous tout l'espoir... tout l'avenir de ma vie. Il est impossible que vous m'abandonniez ainsi! vous n'aurez pas cette cruauté!

--Mais que faire alors? que résoudre?

--Je ne sais... mais, au nom du ciel... par la mémoire de votre père... ne me quittez pas... Je n'y pourrais pas survivre... J'ai été déjà si malheureuse... mon Dieu! que je n'aurai plus la force d'endurer de nouvelles douleurs.

--Écoutez, Mathilde... Vous ne me croyez pas capable de vous menacer de mon départ pour vous forcer à me suivre... Je ne parle, je n'agis jamais légèrement... Après avoir tout considéré, je vois qu'il ne me reste qu'à partir... Je partirai donc... Que Dieu me soit en aide!

--Ciel! vous m'épouvantez,--m'écriai-je, frappée de la sinistre expression de ses traits.

Il me comprit et me répondit:

--J'ai sur le suicide des idées qui ne changeront jamais: c'est une lâcheté..... Je ne serai jamais lâche... C'est parce que je ne pourrai pas me tuer, que je serai désormais le plus misérable des hommes.

Et il cacha encore sa figure dans ses mains en sanglotant.

Vaincue par ses larmes, j'allais tout lui avouer, renoncer à une dernière lutte, lui dire combien je l'adorais, lorsqu'après un moment de silence il releva la tête et me dit:

--Après tout, nous sommes des insensés de vouloir décider en une heure du destin de toute notre vie entière... Mathilde... pas un mot de plus... Nous sommes sous le coup d'impressions trop vives pour continuer cet entretien. Je pars aujourd'hui; je reviendrai dans quinze jours avec les mêmes idées que j'emporte... je vous en préviens... Mais vous... vous aurez eu le loisir de réfléchir mûrement à la proposition que je vous ai faite. Je reviendrai donc pour vous consacrer ma vie tout entière ou pour vous dire un éternel adieu. Je ne vous écrirai pas... je vous laisserai seule à vous-même. Tout mon espoir est que le passé vous parlera de moi... et que l'avenir... vous parlera pour moi...

Puis, me tendant la main avec une triste solennité, il me dit d'une voix profondément émue:

--Dans quinze jours...

Je serrai sa main en répétant:

--Dans quinze jours.

Il me quitta.

CHAPITRE XV.

UNE VISITE.

Après le départ de M. de Rochegune, je me mis à fondre en larmes; je me reprochai mon apparente insensibilité; je craignis de l'avoir désespéré, d'avoir risqué peut-être de l'éloigner de moi.

Je regrettai amèrement de n'avoir pas suivi mon premier mouvement, qui me disait de tout abandonner pour le suivre; s'il me quittait... la froide estime du monde compenserait-elle jamais la perte de cet amour dans lequel j'avais concentré tout le bonheur, toutes les espérances de ma vie?

Au milieu de ces perplexités poignantes, je me demandais si je ne résistais pas plus par orgueil que par devoir; je tâchais de me convaincre de cette pensée afin d'avoir un prétexte de céder aux voeux de M. de Rochegune.

Alors je rêvais avec délire à la vie qui m'attendait près de lui; la sûreté de son caractère, son esprit, sa tendresse exquise, tout me présageait l'existence la plus fortunée.

Je reconnaissais de plus en plus la vérité des paroles de M. de Rochegune. Mon amour pour M. de Lancry avait-il été, en effet, une _surprise de coeur_? je n'avais pour ainsi dire, en aucune raison _sérieuse_ de l'aimer avant mon mariage. Ses dehors charmants, la grâce de son esprit, m'avaient séduite. Dans mon opiniâtreté à l'épouser, malgré les sages avis de madame de Richeville et de M. de Mortagne, il y avait eu plus de parti pris, plus d'étourderie, plus de désir d'échapper à mademoiselle de Maran que de passion réfléchie; plus tard, lorsque les torts de mon mari devinrent si odieux, je persistai à l'aimer par habitude, par héroïsme de souffrance et d'abnégation, et surtout par suite de cette influence presque irrésistible que prend toujours sur une jeune fille le premier homme qu'elle aime.

Au milieu de mes chagrins j'avais haï cet amour _sans nom_, j'en avais rougi comme d'une mauvaise action; et pourtant en aimant ainsi mon mari, je remplissais un devoir sacré. Enfin lorsque, poussée à bout par une dernière trahison qui m'avait coûté mon enfant, j'avais échappé à l'épouvantable domination de M. de Lancry, je n'avais conservé pour lui qu'un mépris glacial...

Quelle différence, au contraire, dans les phases de mon attachement pour M. de Rochegune! Son généreux dévouement pour moi, l'admiration que m'inspiraient ses rares qualités avaient d'abord jeté dans mon coeur, et presque à mon insu, les profondes racines de cet amour; puis lorsque je me retrouvai moralement libre, ce furent de nouvelles et touchantes preuves de l'affection la plus constante et la plus noble: alors à mon admiration pour lui, sentiment sévère et imposant, se joignit une amitié affectueuse et tendre... puis l'amour pur et idéal... puis enfin la passion brûlante.

La gradation constante de ce sentiment n'en assurait que trop la durée.

Ainsi que toutes les choses grandes, puissantes et humainement éternelles, cet amour avait une base profonde, inébranlable. Comme le chêne que la foudre brise et ne déracine pas, cet amour avait lentement, imperceptiblement grandi....; l'orage ou les saisons pouvaient effeuiller ses verts et frais rameaux, mais jamais l'arracher au sol où il était né.

En un mot, telle était la différence de ces deux amours:--en aimant mon mari, en me dévouant pour lui avec l'abnégation la plus aveugle, j'avais éprouvé une sorte de honte, j'avais été la plus malheureuse des femmes; et me résignant avec courage, mes souffrances avaient à peine intéressé; ma résignation avait semblé stupide.

Au contraire, j'étais heureuse et fière de mon amour pour M. de Rochegune; le monde m'approuvait, je me sentais enfin élevée, grandie par ce sentiment, qu'une inflexible morale aurait pu réprouver.

Tantôt ces réflexions me semblaient toutes-puissantes en faveur de M. Rochegune, tantôt j'y puisais une nouvelle force pour lui résister... Notre position, à tous deux me semblait si magnifique, que je ne pouvais me résoudre à la perdre.

Mais alors je comparais malgré moi les enchantements d'une vie amoureuse et ignorée aux sacrifices que m'imposaient cette brillante couronne de pureté, cette souveraineté de vertu, cette éclatante majesté du renoncement.

Oh! alors il me semblait insensé de préférer un vaste et froid palais de marbre et d'or que l'on occupe seule... à une délicieuse retraite où l'on cache un amour heureux au milieu de la verdure et des fleurs...

Hélas! il faut être femme pour comprendre ces terribles luttes de la passion et du devoir.

Les hommes ne les subissent jamais; leurs cruelles alternatives se réduisent à obtenir ou à ne pas obtenir... tandis que ce n'est souvent qu'après de douloureuses anxiétés, qu'après d'affreux tourments, que nous accordons ce que nous désirons le plus d'accorder.

Les hommes ressentent ces terribles angoisses lorsqu'il s'agit de leur honneur, jamais lorsqu'il s'agit du nôtre.

M. de Rochegune était le type des hommes de coeur, de courage et de loyauté chevaleresque. Il n'avait pourtant pas hésité un moment entre son amour et l'éloignement de ses amis... entre sa passion et ma honte....

* * * * *

Ces résolutions, tour à tour faibles et héroïques, avaient duré plusieurs jours.

Le départ de M. de Rochegune m'accablait, m'ôtait beaucoup de ma force. Cette absence me donnait une douloureuse idée de ce que serait ma vie sans lui.

J'en étais déjà venue à ne plus admettre cette hypothèse, j'aurais consenti à tout plutôt que de le perdre: j'espérais seulement obtenir de lui d'essayer encore de vivre près de moi comme par le passé, de tacher de se vaincre, dussions-nous pendant quelque temps renoncer aux douceurs de notre habituelle intimité.

Une fois placée dans l'alternative de le perdre ou de le suivre, que résoudre? le désespérer... lui toujours et depuis si longtemps dévoué... lui que j'aimais, que j'aimais de toutes les forces de mon âme... Le désespérer... lorsque d'un mot, d'un seul mot, en faisant le bonheur de sa vie... je réalisais l'idéal de la mienne... Non... non... jamais... Et j'étais sur le point de lui écrire... Venez... venez... partons...

Les heures, les jours, les nuits se passaient dans ces irrésolutions; peu à peu elles affaiblirent mon courage: bientôt... funeste symptôme, je n'osai plus interroger mon coeur, tant j'étais sûre de le voir me répondre en faveur de M. de Rochegune....

* * * * *

M. de Rochegune avait donné à madame de Richeville une explication toute naturelle de son départ, en lui annonçant que quelques affaires importantes l'appelaient dans une de ses terres. J'avais prétexté moi-même une migraine violente pour rester seule le soir.

Un jour madame de Richeville, à qui j'étais allée faire ma visite habituelle, me dit qu'Emma, indisposée depuis quelques jours, se trouvait très-souffrante, elle était beaucoup plus absorbée qu'à l'ordinaire. Je demandai à la voir; elle reposait, je ne voulus pas la réveiller.

J'envoyai plusieurs fois Blondeau savoir de ses nouvelles, la journée se passa assez paisiblement.

Le lendemain de très-bonne heure, madame de Richeville entra chez moi; je fus frappée de l'altération de ses traits.

--Grand Dieu... qu'avez-vous?--lui dis-je.

--Emma m'inquiète au dernier point,--me répondit-elle;--j'ai passé la nuit près d'elle... Tout à l'heure, elle vient de s'assoupir un peu: je profite de ce moment pour venir... pour venir pleurer auprès de vous!--s'écria-t-elle en ne pouvant plus contenir ses larmes,--car devant elle je n'ose pas...--Et la pauvre mère se mit à sangloter.

--Mais rassurez-vous,--lui dis-je,--il ne peut y avoir rien de sérieux dans l'indisposition d'Emma. Hier que vous a dit votre médecin? Il n'en est pas de plus habile et de plus sincère...

--C'est justement parce qu'il est très-habile, et qu'il m'a avoué son ignorance au sujet de la maladie d'Emma, que je suis horriblement effrayée; il ne trouve aucune cause apparente à la langueur qui accable de plus en plus cette malheureuse enfant... Il lui trouve une fièvre lente et nerveuse; mais il avoue que d'un moment à l'autre... une crise violente peut éclater.

--Mais Emma souffre-t-elle?

--Non; elle le dit du moins, peut-être de crainte de m'affecter.

--Mais cette nuit qu'a-t-elle éprouvé? Pourquoi êtes-vous plus inquiète ce matin?

--Cette nuit elle a été très-agitée... Hier soir, je me suis établie près d'elle... elle allait mieux. Son visage était pâle, mais calme; elle ne dormait pas. Je lui ai proposé de lui lire une méditation de M. de Lamartine, elle m'a tendrement remerciée; après m'avoir écoutée, elle m'a dit avec cette grâce naïve qui n'appartient qu'à elle: «Mon Dieu, quelle douceur dans ces vers admirables! Merci! oh! merci, je me sens mieux... il me semble que je suis moins oppressée; mais puisque le langage de l'âme me fait tant de bien... c'est donc l'âme que j'ai malade?»

--Pauvre enfant!--dis-je à madame de Richeville,--cela est étrange.

--Oui, bien étrange, Mathilde, et ces paroles ont éveillé en moi une crainte affreuse...

--Et quelle crainte?

--Toute la nuit une cruelle pensée m'a poursuivie, lorsque l'agitation d'Emma est revenue avec son accès de fièvre, lorsque plusieurs fois ses regards brillants se sont attachés sur les miens... Oh!... Mathilde, il m'a semblé y voir un secret reproche.

--Mais expliquez-vous, mon amie; je ne vous comprends pas...

--Eh bien, sans pouvoir deviner comment elle pourrait être instruite de ce fatal secret... je tremble quelle ne sache que je suis sa mère... Oh, Mathilde! cette âme est si candide que pour elle ce coup serait mortel...

Je regardai madame de Richeville avec étonnement; cette idée me frappa d'autant plus, qu'elle m'expliquait les rêveries et la triste préoccupation d'Emma. Je ne doutai pas non plus que la révélation de ce mystère ne fût fatale pour cette jeune fille, qui éprouvait une horreur insurmontable pour les actions honteuses ou criminelles. Cette angélique et précieuse ignorance avait été soigneusement entretenue par sa mère, et les enseignements qu'Emma trouvait dans l'entretien des amis de madame de Richeville avaient encore exalté son excessive délicatesse.

Qu'on juge donc de la terrible perturbation qu'une pareille découverte aurait apportée dans l'esprit d'Emma, quelle lutte effrayante se serait engagée entre la susceptibilité outrée de ses principes et l'attachement profond qu'elle ressentait pour madame de Richeville.

N'apprendre que celle-ci était sa mère... que pour être forcée de la mépriser...

--Eh bien!--reprit la duchesse avec angoisse,--n'est-ce pas, Mathilde, que mes craintes sont fondées?... C'est affreux...--s'écria-t-elle avec désespoir.--Elle sait tout... elle sait tout... Je n'oserai plus la regarder sans honte... Ah! c'est une terrible punition que celle-là... rougir devant son enfant... La vengeance de Dieu n'est pas encore satisfaite... Oh! je suis bien loin d'avoir tari ma coupe d'amertume,--dit-elle avec abattement.

--Ne croyez pas cela,--lui dis-je,--par cela même que je partage vos craintes, que je connais le caractère d'Emma et l'effet que produirait sur elle une révélation pareille... je crois qu'elle a des soupçons, peut-être... mais non pas une certitude... qui aurait causé en elle une secousse violente.

--Mathilde, vous voulez me rassurer; au nom du ciel parlez-moi franchement.

--Ma pauvre amie, je m'adresse à votre raison. Vous connaissez comme moi le coeur d'Emma; nous avons, naguère encore, analysé cette franchise si impérieuse chez elle, qu'elle épanche toutes ses impressions à mesure qu'elles lui viennent, sans même prévoir où elles tendent. Et bien! croyez-vous qu'il lui soit possible de vous cacher un secret d'une telle importance, de dissimuler les agitations qu'elle en ressentirait?... Et, tenez, maintenant je vais plus loin: il se pourrait que l'instinct de son coeur eût suffi pour éveiller en elle de vagues soupçons qu'elle ne s'explique pas encore...

--Mais, il n'importe; pour être éloigné, le danger n'en est pas moins menaçant!--s'écria madame de Richeville.--Si ce secret n'appartenait qu'à vous et à moi ou à M. de Rochegune, je n'aurais aucune crainte; mais mon mari, mais cet infâme Lugarto, mais cette femme indigne qui le lui a vendu, le possèdent, ce secret; d'un moment à l'autre ce coup peut m'atteindre?

--Ne prévoyez pas le malheur de si loin, mon amie; vous allez me trouver bien optimiste, mais, en y réfléchissant davantage, je pense qu'il vaut mieux que ces vagues soupçons se soient peu à peu éveillés dans l'esprit d'Emma; peut-être notre salut est-il là. Sans doute alors on pourra, on devra peut-être lever avec ménagement le voile qui couvre sa naissance, et prévenir ainsi une brusque révélation qui... je le crains, et je dois vous l'avouer, mon amie... serait dangereuse pour elle.