Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 71
Après avoir serré la main de madame de Richeville, il vint à moi; involontairement et contre mon habitude, mon premier mouvement fut de refuser la main qu'il me tendait. Voyant son étonnement, je me hâtai de la lui donner...
Je ne sais s'il la trouva brûlante ou glacée, je ne sais s'il s'aperçut de ma rougeur et du léger tressaillement qui m'agitait, je ne sais s'il devina l'émotion dont j'étais navrée; mais il garda ma main dans la sienne une seconde de plus peut-être qu'il n'était convenable de la garder, je la retirai brusquement.
--Comment vous trouvez-vous? votre migraine est-elle passée?--me dit-il avec intérêt.
--Je vous remercie mille fois, _monsieur_; je souffre toujours un peu.
Ma réponse causa un nouvel étonnement à M. de Rochegune; notre familiarité était si ouvertement avouée dans le très-petit cercle de madame de Richeville, que je ne lui disais jamais _monsieur_. Il ne me disait non plus jamais _madame_.
Pour la première fois, je fus confuse de cette preuve d'intimité. On annonça à la duchesse qu'elle était servie; M. de Grandval offrit son bras à madame de Richeville, comme étant plus âgé que M. de Rochegune; celui-ci m'offrit le sien, je lui dis tout bas presque d'un ton de reproche:
--Et madame de Semur?
Il était trop tard; madame de Semur, passant devant nous, avait pris gaiement le bras d'Emma.
Maintenant que je me rappelle une à une toutes ces maladresses, ou plutôt tous ces aveux involontaires, je ne puis que les attribuer à mon trouble cruel, à mon manque absolu de dissimulation. Sans me croire coupable, j'avais déjà perdu la sérénité de ma conscience; je répugnais à jouir des doux priviléges dont je me sentais alors moins digne.
Si la réflexion ne m'eût pas bien vite convaincue de la portée de mes imprudences, l'expression des traits de M. de Rochegune, l'inflexion de sa voix (il était placé à côté de moi à table), m'en eussent avertie.
--Mon Dieu, qu'avez-vous donc depuis tantôt?--me dit-il d'un ton doux et triste...
Ces paroles me rappelant à moi-même, pour la première fois je compris la nécessité de feindre; à tout hasard, quitte à trouver plus tard le moyen de justifier ma réponse, je répondis en souriant à M. de Rochegune:
--Je n'ai rien, c'est un enfantillage que je vous expliquerai; et puis je souffre encore un peu de ma migraine, mais je sens que cela va se passer...
Rassuré par ces mots, M. de Rochegune se mêla à la conversation avec son entrain ordinaire; je me remis tout à fait.
Ce qui me parut seulement singulier, ce fut de rencontrer plusieurs fois le regard d'Emma qui semblait vouloir lire jusqu'au fond de ma pensée.
D'abord, je soutins ce regard en souriant; mais sa physionomie resta impassible comme un masque de marbre, et son coup d'oeil devint d'une fixité si pénétrante, que je finis par en ressentir du malaise et par l'éviter.
Je fus sur le point de faiblir encore, croyant follement qu'Emma devinait les pensées qui m'agitaient; mais par un nouvel effort, par un nouvel élan de volonté, je m'élevai au-dessus de ces préoccupations.
Puis, à ce mouvement de contrainte succéda je ne sais quel entraînement auquel je ne pus résister: au lieu d'avoir honte de l'émotion que j'éprouvais auprès de M. de Rochegune, je m'y livrai aveuglément, et je sentis sur mes joues une légère chaleur fébrile; ma réserve se dissipa complétement, je devins très-causante, et plusieurs fois madame de Richeville et nos amis s'exclamèrent sur ma gaieté, qui m'étonnait moi-même.
Le dîner fut très-amusant. Presque aussitôt nous partîmes pour le concert; j'acceptai, cette fois, très-bravement le bras de M. de Rochegune.
Je pris une résolution violente, je voulais faire une épreuve décisive pendant cette soirée tout entière passée auprès de M. de Rochegune; je ne changeai rien à mes habitudes de familiarité. Je ne voulais me refuser à aucune des nouvelles impressions que je pourrais éprouver près de lui.
Une fois bien convaincue que mes craintes étaient fondées, je prendrais fermement une détermination.
Nous arrivâmes au concert.
J'étais placée au premier rang, entre madame de Richeville et madame de Grandval; les hommes de notre société étaient derrière nous.
Je ne sais si mes émotions, combattues, refoulées, jointes à l'espèce d'irritation nerveuse dans laquelle je me trouvais, me prédisposèrent mieux que jamais aux jouissances de la musique; mais j'éprouvai d'ineffables ravissements, et mon âme enivrée se noya dans les flots d'harmonie qui me transportaient.
Je me souviens surtout d'un moment où, par une bizarre coïncidence, tout concourut à m'exalter encore.
Rubini chantait délicieusement son air de _la Somnambule_; madame de Richeville, par un mouvement d'admiration involontaire, m'avait saisi la main en me disant:
--Mon Dieu! que cela est sublime!...
Derrière moi était placé M. de Rochegune. Il s'était un peu avancé pour mieux entendre Rubini; son souffle léger effleurait mon épaule nue et courait dans les boucles de mes cheveux, que je sentais tressaillir... enfin, en écoutant ces chants si adorablement passionnés, j'aspirais le parfum pénétrant d'un magnifique bouquet de roses et de stéphanotis, don chéri d'une main bien chère.
Non, non, de ma vie je n'oublierai ce moment de bonheur si complet... Avoir à ses côtés sa meilleure amie, sentir près de soi l'homme que l'on adore, être bercée par des accents enchanteurs en s'enivrant de la senteur embaumée des fleurs qu'un amant vous a données... n'est-ce pas absorber l'ivresse du plaisir par tous les sens?
Je ne reculerai devant aucun aveu, je l'ai dit:
Je reconnus avec une sorte de voluptueuse angoisse que jusqu'alors je n'avais rien ressenti de semblable. Jamais la présence de M. de Rochegune ne m'avait aussi violemment agitée, aussi délicieusement émue. Je reconnus enfin que le changement qui s'était opéré dans mon amour, changement si coupable qu'il fût, donnait à toutes mes impressions, naguère si douces et si sereines, je ne sais quel mordant à la fois amer et brûlant qui me charmait et m'épouvantait à la fois...
Enfin à ce moment, moi toujours si peu glorieuse, je me sentis orgueilleusement belle. Il fallut que ma physionomie me trahît, car, après le morceau de Rubini, m'étant, ainsi que madame de Richeville retournée du côté de M. de Rochegune, la duchesse me contempla un instant en silence, puis elle dit à voix basse à notre ami:
--Mais regardez donc Mathilde... jamais je ne l'ai vue aussi jolie.
Lui, attacha ses yeux sur les miens d'un air à la fois étonné... ravi; il tressaillit légèrement et par un signe de tête expressif témoigna qu'il partageait l'admiration de madame de Richeville.
--Vraiment!--dis-je tout bas à celle-ci,--vous me trouvez jolie?... Eh bien! je serais ravie que cela fût, ajoutai-je en regardant fixement M. de Rochegune;--je n'aurais jamais été plus heureuse d'être belle.
M. de Rochegune me regarda aussi fixement pendant une seconde.
Il est impossible de dire la puissance électrique de ce regard, qui remua jusqu'aux dernières fibres de mon coeur... Dans un espace qui échappe à la pensée, je ressentis des enivrements, des défaillances, des extases, des épouvantes qui m'arrachèrent au présent, au passé, à l'avenir... Enfin dans ce regard d'une seconde qui répondait au mien... je vis s'allumer tout à coup les feux de la passion la plus ardente...
Le concert continua.
M. de Rochegune retomba comme accablé en appuyant son front dans ses deux mains. Plusieurs fois je détournai un peu la tête pour l'apercevoir; il était toujours dans la même position.
Le concert terminé, on convint de prendre le thé chez moi. J'y invitai quelques personnes de notre société que je rencontrai au concert.
Je revenais en voiture avec madame de Richeville, Emma et M. de Rochegune. Celui-ci fut taciturne, préoccupé.
Je demandai à Emma si la musique lui avait fait plaisir.
--Non, elle m'a fait mal... J'ai beaucoup souffert,--me dit-elle doucement;--j'ai eu toutes les peines du monde à ne pas pleurer: il m'a semblé que les chants se transformaient pour moi en une harmonie d'une tristesse navrante.
Nous arrivâmes chez moi.
En passant devant une glace, je fus frappée de l'expression de mon visage. Pourquoi n'avouerais-je pas cette lueur de vanité?
Ainsi que me l'avait dit madame de Richeville, je me trouvais beaucoup plus jolie qu'à l'ordinaire... Je me souviens que je portais une robe de moire bleu de ciel très-pâle, garnie de dentelles et de noeuds de rubans roses; des camélias de la même couleur étaient placés dans mes cheveux blonds, dont les longues boucles descendaient presque sur mes épaules.
Fendant ce moment rapide où je me contemplai avec une sorte de complaisance, il me sembla que ma taille était plus souple, mes yeux plus brillants, mon teint plus transparent, mes lèvres plus vermeilles, ma démarche plus décidée; je me sentais comme animée, dominée par une force supérieure: c'étaient en moi des rayonnements, des espérances de bonheur qui arrivaient à l'idéal lorsque je rencontrais le regard amoureux et inquiet de M. de Rochegune.
Je me plaisais à admirer sa noble physionomie si mâle et si hardie; je m'étonnais de n'avoir pas jusqu'alors assez remarqué combien il était beau de cette beauté fière qui est aux hommes ce que la grâce est aux femmes; chacun de ses regards m'arrivait au coeur et me bouleversait.
Oh! non, non, je ne pouvais plus me tromper, cette fatale expérimentation me dévoila toute l'étendue, toute la profondeur de ce ressentiment passionné.
Cette soirée passa comme un songe; chose singulière! malgré mes préoccupations, je fis à merveille les honneurs de chez moi; en me quittant, madame de Richeville m'embrassa et me dit:
--Je vais vous répéter pour votre esprit ce que je vous ai dit pour votre visage, il n'a jamais été plus charmant que ce soir.
Malgré ma tendre affection pour madame de Richeville, je désirais de la voir sortir, je sentais la force factice qui m'avait jusqu'alors soutenue m'abandonner.
A peine la duchesse m'avait-elle quittée, qu'épuisée par les émotions de la journée, je me sentis défaillir; bientôt je tombai presque sans connaissance entre les bras de ma pauvre Blondeau.
L'épreuve que j'avais voulu tenter ne me laissa aucun doute. L'amour pur, héroïque, était un rêve, une chimère...
Ma faiblesse, l'ardeur de la jeunesse avaient-elles fait évanouir ces admirables illusions? ou bien un tel amour est-il une de ces dangereuses utopies, un de ces funestes mirages qui cachent un abîme? Je ne savais...
D'autres femmes que moi avaient-elles su garder un juste et prudent équilibre entre la froideur et l'entraînement? Était-il des caractères assez fermes des vertus assez hautes, pour étouffer jusqu'au timide et secret désir? Je l'ignore...
L'amour platonique enfin était-il possible entre deux jeunes gens qui s'aiment avec tous les chaleureux instincts de leur âge? Je l'espérais, je le croyais; j'aimais mieux douter de moi que de douter des autres et de porter atteinte à une idéalité morale et consolante...
Ce qui m'effrayait, c'était la rapidité avec laquelle les mauvaises idées envahissaient mon âme; c'était de voir quels pâles reflets elles jetaient déjà sur le calme attachement qui, la veille encore, suffisait à mon coeur.
Alors comme il me semblait terne et glacé! avec quelle barbare ingratitude je dédaignais déjà les jours passés où j'avais goûté de si nobles jouissances!
Ce brusque changement était et est encore un problème pour moi.
J'aurais oublié mes devoirs pour M. de Rochegune,--me disais-je, que ses paroles ne seraient pas plus tendres, ses prévenances plus charmantes, ses soins plus délicats, ses empressements plus vifs.
Y aurait-il donc dans une faute, dans les remords qu'elle cause un attrait fatal? Y aurait-il dans les violentes agitations d'une conscience troublée une sorte de charme cruel et irrésistible? Ou bien enfin croyons-nous n'avoir absolument prouvé notre amour qu'en lui faisant le plus douloureux des sacrifices... celui de notre vertu, celui du repos de notre vie entière?
* * * * *
J'étais encore amèrement humiliée en pensant que notre affection était peut-être profanée par moi seule, que M. de Rochegune aurait assez de volonté, assez de raison pour dompter ses passions, pour préférer un bonheur pur et durable aux angoisses d'un amour coupable et sans doute éphémère et méprisable.
Oui, méprisable, oui, éphémère... car la conscience d'une première faute a cela d'horrible, qu'elle fait germer le doute et la défiance de soi.
On a failli une fois aux résolutions les plus nobles, pourquoi n'y faillirait-on pas de nouveau?
On a cru d'abord à la domination de l'âme sur les sens, l'on s'est trompé... pourquoi ne se tromperait-on pas aussi sur la durée, sur la constance de l'amour qu'on éprouve?
Oh! encore une fois, il n'y a rien de plus horrible que l'idée de cette dégradation successive, pour ainsi dire logique, qu'une première déviation de la vertu doit fatalement entraîner.
CHAPITRE XIV.
L'AVEU.
L'on s'étonne peut-être de ce qu'alors je raisonnais comme si j'eusse été déjà coupable. C'est que je prévoyais que si M. de Rochegune était aussi faible que moi, je n'aurais pas la force de résister à mon penchant.
A ce moment donc les conséquences morales de cette faute _vénielle_ étaient les mêmes; je faisais peu de différence entre la certitude de la commettre et le remords de l'avoir commise.
Je ne pouvais plus compter que sur la délicatesse, que sur l'honneur de M. de Rochegune; je ne songeai donc qu'à lui cacher à tout prix ce que j'éprouvais... Si j'étais devinée, j'étais perdue.
Je m'attendais à voir M. de Rochegune le lendemain de ce concert.
Il vint en effet sur les deux heures, et me pria de faire fermer ma porte.
Je le trouvai pâle, triste, accablé; ses traits avaient une expression de langueur touchante que je ne lui avais jamais vue.
Il s'agissait pour moi d'un moment décisif; ma destinée tout entière allait dépendre de ma résolution.
Je rassemblai toutes mes forces, j'appelai à mon aide toute la dissimulation dont j'étais capable, afin de composer mon visage et de paraître insouciante et gaie.
Je me hâtai de dire presque étourdiment à M. de Rochegune:
--Vous m'avez trouvée bien maussade hier matin, n'est-ce pas? Après vous avoir demandé votre bras pour sortir, je vous ai renvoyé; avouez que je suis horriblement capricieuse!
M. de Rochegune garda un moment le silence; puis il me dit:
--Mathilde, vous me croyez honnête homme?...
--Mon Dieu!... quel grave début, mon ami!...
--Grave, en effet, bien grave... et il doit l'être.
--Et pourquoi cela?
Après un nouveau silence, il reprit:
--Mathilde, je n'ai jamais menti. Hier je vous ai juré de vous confier toutes mes pensées... bonnes ou mauvaises... je ne croyais pas devoir tenir si tôt ce serment...
--En vérité, mon ami, vous m'effrayez presque... quel changement subit!
--Mathilde, ceci me paraît un songe. Expliquer ce que j'éprouve est impossible... Je cède à je ne sais quel charme fatal qui depuis hier a bouleversé mes idées les plus arrêtées, mes principes les plus solides; je ne me reconnais plus... je ne vous reconnais plus vous-même.
--Que dites-vous?
--Depuis hier j'ai vu en vous une femme que je n'avais pas encore vue.
--Je... je.. ne comprends pas,--dis-je en tâchant de sourire,--je ne sais comment, depuis hier, j'ai pu vous apparaître sous un jour si différent.
--En vain j'ai voulu m'expliquer la cause de cette transformation, je ne l'ai pas pu. En vain je me suis demandé pourquoi votre vue m'a causé hier une émotion que je n'avais jamais ressentie. Votre physionomie n'était plus la même... Madame de Richeville s'en est aperçue comme moi, sans doute, car elle vous a dit que jamais vous n'aviez été plus jolie... Cela était vrai... Votre regard, ordinairement si doux, si calme et si limpide, était tout à tour brillant ou chargé de trouble et de langueur; votre voix était plus vibrante, votre teint plus animé, votre sourire plus éclatant... Penché sur votre épaule, j'ai cru la voir frissonner sous mon souffle... Vous étiez entourée de je ne sais quelle atmosphère magnétique qui m'attirait, qui m'enivrait... Non, ce n'est pas une illusion. Vous étiez, vous êtes maintenant plus belle que vous ne l'avez jamais été... ou plutôt vous êtes belle d'une beauté de plus.
--Allons, mon ami, vous êtes encore plus poëte que d'habitude; vous voulez essayer de nouvelles flatteries... Peut-être, hier, étais-je mise à mon avantage... Voilà tout le mystère de ce changement... Ce qui n'a pas changé, ce sont les sentiments que vous a voués votre amie... votre soeur...
--Ma soeur... ma soeur! Je ne vous ai jamais aimée comme une soeur... je vous l'ai dit... Seulement jusqu'ici j'ai eu du courage, jusqu'ici j'ai eu de la volonté... jusqu'ici j'ai cru que l'on pouvait impunément aimer une femme comme vous... jusqu'ici j'ai cru que l'intimité dans laquelle nous vivions me suffirait, et j'ai cru que la sublimité d'un amour idéal, que l'admiration qu'il m'inspirait me raviraient à toute humaine passion... Eh bien, Mathilde, je n'ai plus ce courage, je n'ai plus ces croyances: serments, voeux, promesses, tout est oublié... Ma passion, si longtemps comprimée, éclate à la fin... Mathilde... Mathilde, je l'avoue, il n'y a qu'un lâche... c'est moi... qu'un coupable... c'est moi; mais au moins pitié, pitié pour un amour brûlant... insensé... qui égare ma raison!
Je frémis du péril que je courais. En me retraçant ses émotions, M. de Rochegune me disait les miennes.
Je ne pus vaincre un secret sentiment de bonheur et d'orgueil en me voyant si follement aimée; mais je rappelai bientôt mon courage: je me sentis plus forte en voyant M. de Rochegune si faible... Je me dis qu'il serait beau à moi de remonter cette grande âme à sa hauteur et de me sauver de moi et de lui. Je ne craignais mon enivrement que s'il le partageait.
Après un moment de silence, je lui répondis d'un ton affectueux mais calme et sérieux:
--Pardonnez-moi, mon ami, de vous avoir d'abord répondu légèrement; vous me donniez une touchante preuve de confiance en me faisant cet aveu, je vous en remercie.
Et je lui tendis la main avec dignité. La réserve de mon langage le frappa; je repris:
--Quoiqu'il y ait sans doute de l'exagération dans ce que vous m'avez dit, cela ne m'étonne pas, je m'y attendais.
--Vous, Mathilde!
--Oui... mon ami; souvenez-vous de notre conversation d'hier... Ne m'avez-vous pas dit: «L'intimité dont nous jouissons ne nous est acquise qu'au prix de nos sacrifices; plus ils seront grands, plus ils nous seront comptés!»
--Mathilde,--s'écria-t-il avec exaltation,--ne me parlez pas du passé, un abîme sépare hier d'aujourd'hui!
--Alors donc, mon ami,--lui dis-je en souriant doucement,--alors, comme la fée de la légende, je jetterai un pont invisible sur cet abîme, je vous prendrai par la main, et je vous ramènerai dans notre région céleste, toute rayonnante de pureté, de noblesse et d'honneur, où, comme par le passé, nos deux âmes planeront encore fières et radieuses de leur élévation.
Malgré le sourire que j'avais aux lèvres, mon coeur était navré; M. de Rochegune semblait douloureusement affecté de mes paroles. Il resta quelque temps silencieux, puis il reprit, avec une tristesse douce, accablée, presque craintive:
--Vous avez raison, Mathilde; le passé a été tel que vous le retracez. J'ai eu ces généreuses croyances, ces nobles inspirations; je vous ai aimée ainsi. Mon caractère était énergique, ma volonté ferme, ma parole sacrée, mon coeur vaillant et hardi. Par quel phénomène inexplicable tout a-t-il changé? Je ne le sais... Oui... cela est vrai; hier encore, je vous le disais, au-dessus du bonheur dont je jouissais près de vous, je ne voyais que la réalisation du dernier voeu de mon père. Eh bien! en un jour, mon ambition s'est accrue jusqu'au délire; mais cette ambition ne m'a pas fait déchoir dans ma propre estime... Elle m'a élevé...
--Que voulez-vous dire, mon ami? ne serait-ce pas profaner notre amour que...
Il ne me laissa pas achever, et reprit d'un air grave et pénétré:--Le profaner... oh! non, Mathilde, non; ne voyez pas dans ce que je vais vous dire une subtilité sacrilége ou l'hypocrite excuse d'un amour coupable... Ce ne sont pas seulement les désirs passionnés de la jeunesse que je vous exprime ici... non, j'exprime encore le voeu le plus noble que Dieu ait mis au coeur de l'homme, le voeu de ce bonheur de tous les instants que l'on ne peut goûter que dans la douceur enchanteresse du foyer domestique. En un mot, vous me comprendrez, Mathilde; en vous j'adorerais peut-être plus encore l'épouse... que la maîtresse... Vous êtes à la fois si belle et si sainte... que l'ivresse que vous inspirez devient chaste et sérieuse... Il suffit de votre pensée pour tout épurer, pour donner à un amour coupable le but, le caractère sacré d'une union solennelle...
--Eh bien, mon ami... je vous en conjure au nom de ces sentiments que vous m'accordez, calmez votre exaltation.
--Non, non! le bonheur dont je jouis près de vous ne me satisfait pas, parce qu'il est incomplet; ce n'est plus la liberté de vous voir maintenant que je veux... c'est passer ma vie entière près de vous... Entendez-vous, Mathilde! oui, je veux entre nous des liens indissolubles pour vous être à tout jamais enchaîné: je veux tous les droits pour vous prouver tous les dévouements; tous les bonheurs, pour vous devoir toutes les reconnaissances!
--Mais jusqu'ici, mon ami, n'avez-vous pas été pour moi plein de dévouement et de bonté?
--Et! qu'est-ce que cela auprès de cette vie intime, concentrée dans sa propre félicité, où l'on jouit de tous les dons que Dieu a accumulés sur ceux qu'il aime, où l'on se repose d'une adoration par une idolâtrie, où la beauté morale rend plus précieuse encore la beauté physique: car si Dieu a voulu qu'une belle âme eût une belle enveloppe, c'est pour que ces deux charmes se confondissent en un seul; les séparer, c'est outrager la nature!
--Ah! ce langage...
--Contraste avec celui que je tenais hier: soit; mais hier comme aujourd'hui j'ai parlé vrai.
--Mais ce changement si brusque?
--Il me confond, il m'accable, Mathilde. Pour l'expliquer, il faut avoir recours à cette vulgaire mais juste comparaison de la goutte d'eau qui fait enfin déborder la coupe. Les circonstances les plus infimes décident des événements les plus graves lorsque l'heure est venue... Je n'en doute pas, demain, un serrement de main, l'accent de votre voix, eussent fait éclater toutes les violences de cette passion longtemps comprimée. Hier, en vous parlant de sacrifices, Mathilde, je ne me servais pas d'un vain terme. Mais l'héroïsme a des bornes. Et puis une pensée fixe, unique, est maintenant sans cesse présente à mon esprit: ce serait de vivre avec vous au fond de je ne sais quelle solitude. Pour vous et pour moi les plaisirs du monde sont une vanité, Mathilde... Ah! si vous vouliez...--Et il s'interrompit, craignant d'avoir trop dit.
Je ne le comprenais que trop; le même désir m'était déjà venu: il fallait encore que mes lèvres continuassent de démentir ma pensée. A ces élans passionnés, dont, malgré moi, je ressentais le choc jusqu'au fond du coeur, il fallut répondre par de froides, par de sévères paroles...
--En vérité, mon ami,--lui dis-je,--je ne vous reconnais plus... C'est vous... vous qui me proposez de fouler aux pieds toutes les convenances, tous les devoirs; de tromper l'amitié, la confiance de nos amis... Songez-y... de quels sarcasmes le monde ne les poursuivrait-il pas! Les rendre complices de notre faute, les vouer à d'amères railleries, parce qu'ils ont une foi aveugle en notre honneur... tenez, soyez franc et répondez... Si je consentais à fuir avec vous... que penseraient de nous le prince d'Héricourt, sa femme, qui ont si loyalement protégé notre amour?...
Cette question interdit M. de Rochegune: il hésita quelques moments de parler; j'étais désolée de la lui avoir faite, car il me semblait, hélas! que nous ne pouvions y répondre.