Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 61
J'avoue aussi que la séduisante peinture de l'intimité dans laquelle elle vivait avec des personnes dont j'avais toujours entendu vanter l'esprit et le caractère entra pour quelque chose dans ma résolution. Au moment de commencer une vie nouvelle, j'éprouvais cependant quelques regrets d'abandonner ces lieux où j'avais tant souffert: j'avais fini par trouver une sorte de torpeur bienfaisante comme le sommeil dans l'engourdissement qui avait succédé à mes agitations... Savais-je ce que me réservait l'avenir?
La crainte de rencontrer à Paris mon mari ou Ursule n'avait été pour rien dans ma détermination de vivre solitaire. J'éprouvais pour M. de Lancry une indifférence méprisante, pour ma cousine une aversion profonde; mais j'avais assez la conscience de ma dignité pour être certaine qu'à leur rencontre et malgré leur effronterie, mon front ne pâlirait pas.
Du moment où mon mari m'avait abandonnée, je m'étais regardée comme à jamais séparée de lui, sinon de droit, du moins de fait; cette position embarrassante pour une jeune femme, et ma répugnance à vivre seule à Paris avaient contribué à prolonger mon séjour à Maran. Madame de Richeville, en me proposant de demeurer presque chez elle, levait tous mes scrupules.
Je prévins Blondeau que nous quittions Maran pour aller à Paris habiter avec la duchesse. Elle pleura de joie et fit à la hâte tous mes préparatifs de voyage dans la crainte de me voir changer de résolution.
Je quittai Maran à la fin de l'automne.
Je passais forcément devant Rouvray; je ne savais si je devais m'y arrêter ou non pour voir madame Sécherin; je n'avais eu aucune nouvelle d'elle ou de son fils depuis le jour fatal où elle était venue à Maran annoncer à Ursule que mon cousin, indigné de sa conduite, se séparait d'elle pour toujours.
Je redoutais cette visite; elle pouvait rouvrir et chez moi et chez ces malheureux des plaies peut-être cicatrisées. D'un autre côté, je n'aurais pas voulu paraître indifférente aux chagrins de cet homme si honnête et si bon. Au milieu de ces hésitations, j'arrivai presque en vue de la fabrique de M. Sécherin. J'ordonnai aux postillons d'aller au pas, voulant me ménager encore quelques minutes de réflexion, lorsque tout à coup je vis M. Sécherin sortir d'un chemin creux qui aboutissait à la grande route.
Il m'aperçut, il s'arrêta, me regarda quelques instants d'un air hagard; puis cachant sa figure dans ses mains, il regagna brusquement le chemin d'où il venait de sortir.
M. Sécherin était cruellement changé; il m'avait reconnue, et je ne pouvais me dispenser d'entrer chez sa mère: je me fis conduire à sa maison. Blondeau m'attendit avec ma voiture au bout de l'allée de tilleuls où jadis j'avais rencontré Ursule.
Je m'avançai seule, vivement frappée de l'état d'incurie dans lequel était le jardin autrefois tenu avec tant de soin et de recherche: des herbes parasites envahissaient les allées; les vieux arbres, autrefois symétriquement taillés, n'étant plus émondés, cachaient la rue de la Loire et ses riantes perspectives; on n'apercevait aucun vestige de fleurs dans les quinconces abandonnés, les feuilles mortes bruissaient sous mes pas; le ciel gris et pluvieux d'une matinée d'automne jetait un sombre voile sur ce tableau déjà si triste.
Au fond de l'allée de charmille où j'avais surpris les premiers aveux de Gontran à Ursule, je vis le groupe de figures en pierre peinte à demi détruit. Sous le vestibule, je trouvai l'une des deux servantes que j'avais déjà vues à Rouvray; elle me dit que madame Sécherin était dans le salon.
Je traversai l'antichambre et la salle à manger: il y faisait un froid glacial; les carreaux du sol, autrefois soigneusement rougis et cirés, étaient verdâtres et suintaient l'humidité. Tout semblait dégradé, délaissé. Quel changement dans les habitudes de madame Sécherin, que j'avais vue toujours si rigoureuse sur l'accomplissement des devoirs domestiques, si jalouse de la minutieuse propreté de sa demeure!
Les portes étaient ouvertes, mes pas peu bruyants; j'arrivai dans le salon sans que madame Sécherin m'entendît. Elle était assise à son rouet, et portait comme toujours une robe noire et un bavolet de toile blanche. Son vieux perroquet gris, engourdi par le froid, sommeillait sur son bâton. A travers les vitres des fenêtres, ternies par le brouillard, on voyait quelques sarments de vigne agités par le vent et dépouillés de feuilles; ils se balançaient çà et là, pendant à la treille négligée. Deux tisons noircis brûlaient lentement au milieu des cendres du foyer. Les housses des meubles et les rideaux, autrefois d'une blancheur de neige, étaient jaunis par la fumée. Enfin cette habitation, jadis d'une splendeur de propreté qui atteignait au luxe, montrait partout la funèbre et sordide insouciance de la vieillesse, qui semblait dire:--A quoi bon tant de soins pour si peu de jours?
En me rappelant l'animation, la gaieté que la présence d'une femme jeune et belle avait pendant quelque temps apportées dans cette demeure, je frissonnai... Si M. Sécherin conservait le souvenir d'Ursule; si, malgré les irréparables torts de sa femme, il comparait le présent au passé, sa vie devait être bien cruelle.
Le coeur me battait si fort que je restai immobile à la porte du salon.
Examinant plus attentivement la figure pâle et austère de madame Sécherin, je fus étonnée de l'innombrable quantité de rides profondes que le chagrin avait creusées sur ses traits. Par deux fois, le mouvement mesuré de son rouet se ralentit peu à peu comme le pendule d'une horloge qui s'arrête graduellement; elle pencha légèrement sa tête sur sa poitrine; ses yeux fixes et éraillés regardaient sans voir; une de ces larmes si rares chez les vieillards mouilla sa paupière ardente et rougie; puis, faisant un brusque mouvement comme si elle se fût éveillée en sursaut, et voulant échapper sans doute à de sinistres réflexions, elle se remit à tourner son rouet avec une vivacité fébrile.
Pour ne pas rester plus longtemps inaperçue, j'agitai la clef dans la serrure.
Madame Sécherin releva la tête, me vit, repoussa du pied son rouet bien loin d'elle et me tendit les bras sans me dire une parole.
Je baisai ses mains vénérables, et je m'assis près d'elle.
Au bout d'un silence de quelques minutes, elle s'écria avec explosion:
--Ah! je suis bien malheureuse! la plus malheureuse des créatures... mais n'en dites rien à mon fils... il ne le sait pas!
--Je viens de le rencontrer,--lui dis-je,--il m'a paru bien changé.
--Le pauvre enfant n'est plus reconnaissable... le chagrin le tue... il pense encore à cette infâme...--se hâta-t-elle de me dire d'un air presque farouche. Puis elle ajouta avec amertume:
--Elle ne lui a fait que du mal pourtant... tandis que moi, moi, mon Dieu! je l'ai toujours aimé comme le fils de mes entrailles... oui, et pourtant il pense encore à elle... il y pense plus qu'à moi peut-être! répéta-t-elle.
--J'espère que vous vous trompez,--lui dis-je.--Sans doute mon cousin est plus absorbé par la douleur d'avoir été indignement trompé que par le souvenir de...
--Ne prononcez pas ce nom détesté!--s'écria-t-elle en m'interrompant avec violence.--Ne le prononcez pas! par pitié... Vous voulez me consoler, mais je ne m'abuse pas.--Non, non, ce n'est pas de l'indignation qu'éprouve mon fils... L'indignation éclate, tempête, cherche avec qui maudire ceux qui l'ont causée... Enfin après l'indignation vient le mépris, et, plus tard, l'oubli... Eh bien! le malheureux n'a pas oublié... n'a rien oublié.
--Attendez, attendez... encore. Mon cousin en est déjà au mépris sans doute, bientôt viendra l'oubli... Croyez-moi, s'il est profondément chagrin... c'est que, dans une âme généreuse, le mépris est cruel.
Madame Sécherin secoua tristement la tête, et me dit:
--Hélas! vous vous méprenez! Plût au ciel qu'il eût du dédain pour elle... Mais je l'ai deviné.
--Que dites-vous?
--La vérité... je l'ai deviné, vous dis-je; aussi il a honte, il me fuit... il s'isole... Pendant les premiers temps de son chagrin, j'ai compris que mon fils voulût être seul. Je me disais que, par tendresse pour moi, il ne voulait pas me laisser voir ce qu'il souffrait. Car vous ne savez pas ce que c'était que son chagrin...
--Il a donc beaucoup souffert?
--S'il a souffert!... Mais je l'ai vu des jours, entendez-vous?... des jours entiers, des nuits entières, couché sur son lit, pleurant à chaudes larmes, et ne s'interrompant de sangloter que pour se livrer à des accès de rage insensée, et pousser des cris, des rugissements de douleur et de désespoir, qu'il n'étouffait qu'en mordant ses draps avec fureur... Je le vois encore, mon Dieu! les bras étendus, les mains crispées... ne connaissant pas ma voix, et, dans son délire, appelant cette femme... l'appelant... la misérable! tandis qu'il ne faisait pas attention à moi, qui étais là... qui priais... qui pleurais... O mon Dieu! que de nuits j'ai passées ainsi agenouillée à son chevet tout trempé de ses larmes et des miennes, craignant qu'il ne perdît la raison dans un de ces accès de rage!... Avec quelle angoisse j'attendais qu'il me reconnût!... Alors...--dit la malheureuse mère en portant son mouchoir à ses yeux;--alors, comme il est bon et sensible comme un enfant... quand il revenait à lui, il m'embrassait, il me demandait pardon de m'affliger, de ne pouvoir vaincre sa douleur... Aussi, dans les premiers temps, je ne me désespérais pas... si quelquefois il me répondait avec humeur ou avec impatience quand je lui reprochais son découragement, je me disais: Plus tard il me reviendra... Je faisais de mon mieux pour tâcher de le consoler, pour le calmer, pour le distraire; mais je ne réussissais pas... Je lui faisais faire les plats qu'il aimait, il ne mangeait pas. J'avais demandé à la ville des livres bien intéressants; malgré la faiblesse de ma vue, je lui faisais la lecture... il ne m'écoutait pas... Je voulus attirer ici quelques-uns de ses amis; il les reçut si mal qu'ils n'osèrent plus revenir. Malgré mon âge, je lui ai proposé de nous en aller voyager; il a refusé. Quoique cette maison soit sacrée pour moi, et que je veuille y mourir comme mon mari y est mort, craignant que ces lieux ne lui rappelassent trop de mauvais souvenirs, je lui ai proposé d'habiter ailleurs, qu'importait cela... il a refusé... toujours refusé, comme il refuse tout ce que sa mère lui offre,--ajouta-t-elle avec amertume.
Il y avait une si profonde douleur dans ces plaintes naïves, j'entrevoyais pour madame Sécherin une vie si malheureuse en songeant aux insurmontables regrets de son fils, que je ne pus que prendre la main de cette pauvre mère entre les miennes en attachant sur elle un regard désolé.
--Je patientais toujours,--reprit-elle;--je me disais: Les regrets que lui laisse cette horrible femme ne pourront pas durer... Je priais le bon Dieu de toucher mon fils de sa grâce et de le ramener à moi... Je fis dire des messes à sa patronne... Hélas! tout fut inutile... tout... Plus j'allais, plus je voyais que je n'étais plus rien... que je ne pouvais plus rien pour mon fils,--ajouta-t-elle d'une voix entrecoupée de sanglots;--mais je n'osais rien lui en dire: il était déjà si malheureux! j'attendais toujours... Quelquefois, pour me contenter, il prenait un air moins triste... Une fois le malheureux enfant voulut sourire... Je fondis en larmes, tant son triste et doux sourire était navré, et je me promis bien de ne plus le contraindre ainsi... Devant Dieu, qui m'entend, je vous le jure, jamais je ne lui ai reproché son chagrin; seulement... peu à peu cela m'a découragée, accablée... Le voyant insouciant de tout, je suis devenue comme lui, insouciante de tout... j'ai laissé aller les choses comme elles ont voulu aller, dans cette maison... Tout est négligé, l'herbe pousse partout dans le jardin, comme elle poussera bientôt sur la fosse d'une pauvre vieille femme qui n'est plus bonne à rien sur la terre, puisqu'elle ne peut pas consoler son fils...
Cet abattement contrastait si fort avec la fermeté un peu âpre que j'avais toujours vue à madame Sécherin, que je fus effrayée. Cet affaiblissement moral présageait sans doute un grand affaiblissement physique. J'essayai de la rassurer en lui citant mon exemple.
--Sans doute,--lui dis-je,--ces deux années ont dû vous sembler cruellement longues; mais songez que toute douleur finit par s'user... Plus les regrets de votre fils ont été violents, plus le terme de sa délivrance approche à son insu. Moi aussi, bonne mère, j'ai beaucoup souffert; j'ai non-seulement perdu l'homme à qui j'avais voué ma vie entière, mais j'ai perdu mon enfant et avec lui la seule chance de bonheur que je pusse encore espérer... Eh bien! à d'affreux déchirements a succédé le calme... Calme triste, il est vrai, mais qui est presque du bonheur, si je le compare à tout ce que j'ai ressenti... Courage donc, bonne mère... courage... vous touchez peut-être au terme de vos peines... Comme votre fils, je suis victime de cette femme... Un mépris glacial a remplacé ma haine... L'heure n'est pas loin où votre fils éprouvera comme moi...
Madame Sécherin secoua tristement la tête et me répondit, hélas! je dois l'avouer, avec un bon sens qui m'effraya:
--Ce n'est pas la même chose... Votre mari était de votre condition... C'était pour vous un homme ni au-dessus ni au-dessous de ceux que vous aviez l'habitude de voir... Cela vous manque moins à vous, tandis que mon pauvre enfant n'avait jamais connu de femme qui, en apparence du moins, pût être comparée à cette misérable.
Puis, recouvrant un éclair de son ancienne énergie, madame Sécherin s'écria:
--Mais cette infâme, dans son affreux orgueil, aura donc deviné juste en me prédisant, avec son audace de Lucifer, qu'on n'oubliait pas une femme comme elle, que mon fils la regretterait toujours; qu'il la pleurerait avec des larmes de sang!... O mon Dieu, mon Dieu!... ta volonté est impénétrable... Il faut avoir bien de la foi pour ne pas désespérer de ta justice... Il faut bien aimer son enfant pour l'aimer encore quand l'amour qu'on lui porte est aussi inutile...
Madame Sécherin revenait sur cette pensée, qui lui semblait douloureuse; je tâchai de l'en distraire.
--Ne croyez pas cela,--lui dis-je.--Sans vous, sans vos soins assidus, la vie de votre fils lui serait mille fois plus affreuse encore.
--Comment cela pourrait-il être? Il ne regretterait pas cette, femme plus qu'il ne la regrette!--reprit madame Sécherin avec une sombre opiniâtreté.--Oui, car s'il n'était pas si malheureux, je dirais qu'il est un mauvais fils, un ingrat...
--Ah! madame...
--Je dirais qu'il ne reste auprès de moi que par respect humain, et parce que, dans le premier moment de sa colère, il a juré sur la mémoire de son père de ne jamais pardonner à cette criminelle... Oh! j'ai bien souffert sans rien dire... Depuis deux ans... j'ai bien enduré... Autrefois il croyait à la vertu de cette femme; je comprenais, à la rigueur, qu'il me la préférât... mais après ce qui s'est passé... qu'elle lui tienne encore autant au coeur... tenez... il faut que je le dise à la fin... cela m'indigne... cela m'offense...
--Vous vous méprenez peut-être,--lui dis-je;--l'on peut éprouver longtemps de la colère, de la haine contre ceux qui vous ont trompé, sans pour cela subir encore leur influence. Les coeurs généreux sont surtout susceptibles de ces profonds ressentiments, la trahison leur est d'autant plus cuisante que leur confiance a été plus aveugle...
--Bénie soit toujours votre venue,--me dit madame Sécherin en essuyant ses yeux,--j'ai pu vous dire ce que je n'ai dit à personne, car depuis deux ans mon coeur s'emplit d'amertume. Fasse le ciel qu'il ne déborde pas, et que mon fils ne sache jamais le mal qu'il me fait!... Pourtant, il se pourra bien que j'éclate à la fin! il pourra venir un moment où je ne saurai plus me contenir.
--Ah! gardez-vous en bien,--m'écriai-je,--quelle serait votre vie, mon Dieu, et la sienne!
--C'est que je me lasse à la fin, non pas de me sacrifier pour lui; non... le peu de jours qui me restent lui appartiennent, mais je me lasse de le voir souffrir comme s'il était seul et abandonné de tous. Je me lasse de voir que le honteux souvenir d'une infâme étouffe dans le coeur de mon fils la reconnaissance qu'il me doit. Enfin... dites! dites!--s'écria-t-elle avec un redoublement de violence et de douleur,--n'est-ce pas terrible de voir son enfant mourir à petit feu et de ne pouvoir pas le sauver... quand c'est pour cela que Dieu vous a laissée sur la terre!
Cette conversation rapide me montra que l'existence de M. Sécherin et de sa mère était encore plus horrible que je ne l'avais soupçonnée.
Je vis alors M. Sécherin passer lentement devant les croisées du salon; il s'arrêta un instant, me regarda, puis s'éloigna.
Je croyais qu'il venait nous rejoindre; il n'en fut rien. Supposant qu'il voulait me parler en secret, je cherchais un moyen d'aller le retrouver lorsque sa mère me dit:
--Mon fils voulait sans doute causer avec vous, maintenant il n'ose plus... Tenez, le voilà qui se promène dans l'allée de charmille.
Je saisis ce prétexte.
--Si vous le permettez, j'irai près de lui; vous savez qu'il a toujours eu quelque confiance en moi: peut-être lui redonnerai-je du courage; peut-être l'aiderai-je à vaincre cette insurmontable tristesse...
Madame Sécherin me tendit la main en secouant la tête.
--Toujours généreuse et bonne,--me dit-elle.
--Toujours compatissante aux maux que j'ai partagés,--lui dis-je.
Je retrouvai M. Sécherin dans cette même allée où j'avais autrefois surpris les premiers aveux de M. de Lancry à Ursule.
En approchant de mon cousin, je fus encore plus frappée que je ne l'avais été du changement de ses traits. Hélas! pourquoi faut-il que le malheur et le désespoir puissent seuls imprimer un cachet de grandeur aux physionomies les plus vulgaires, tandis que le bonheur et le contentement ne les ennoblissent jamais!
La figure de M. Sécherin, jadis si fleurie, si débonnaire, si souriante, était d'une pâleur de marbre, d'une effrayante maigreur; ses yeux caves, rougis par les larmes, brillaient du feu de la fièvre; ses traits avaient enfin une expression de douleur farouche qui leur donnaient un caractère d'élévation que je ne leur aurais jamais soupçonné.
En me voyant il tressaillit, leva les yeux au ciel, et s'écria d'une voix étouffée:
--ELLE vous a fait bien du mal, à vous...
--Bien du mal... oui, mon cousin... mais j'ai du courage, moi... J'ai été comme vous, trahie, abandonnée... eh bien! à cette heure, je méprise, j'oublie ceux qui m'ont outragée, le calme est revenu dans mon coeur, et je n'ai pas comme vous une mère pour me consoler.
M. Sécherin ne me répondit rien, marcha auprès de moi d'un pas inégal; puis s'arrêtant brusquement devant moi, il croisa les bras et me dit avec une explosion de rage, le regard étincelant de fureur:
--Je n'ai pas encore tué votre mari... je dois vous paraître bien lâche, n'est-ce pas?... Mais patience... patience,--ajouta-t-il d'un air sombre et concentré,--ma pauvre vieille mère mourra un jour...
Et il recommença de marcher en silence.
Ces mots m'expliquèrent la conduite du M. Sécherin. Malgré sa bonhomie, il avait fait ses preuves de courage. Il attendait sans doute la mort de sa mère pour exiger une sanglante réparation. Je n'aimais plus M. de Lancry, mais l'idée de ce duel me fit horreur. Je répondis à mon cousin:
--Votre mère vivra assez longtemps pour que vos regrets soient tellement affaiblis... que vous laissiez à Dieu la punition des coupables.
M. Sécherin partit d'un éclat de rire sauvage en s'écriant:
--Abandonner ma vengeance à Dieu!!!--Et il reprit à voix basse, d'un ton qui me fit frissonner:--Mais vous ne savez donc pas que je trouve quelque fois que ma mère vit bien longtemps pour ma vengeance!
--Oh, cela est épouvantable!--m'écriai-je;--vous... vous toujours si bon fils!
--Je ne suis plus bon fils,--reprit-il avec une fureur croissante;--je ne suis plus rien... rien qu'un malheureux fou... qui passe la moitié de sa vie à regretter, à appeler une infâme... et l'autre moitié à la maudire et à rêver la vengeance... Tenez, voyez-vous!... il y a des moments où je suis capable d'abandonner ma mère, quoique je sache que ce serait lui porter le coup de la mort.
--Que voulez-vous dire?
--Oui, je suis capable de tout quand je pense que votre mari peut mourir avant moi... ou qu'Ursule peut croire que je suis un lâche... que je n'ose pas me battre...
Stupéfaite, je regardai M. Sécherin; sa crainte de paraître lâche aux yeux d'Ursule me disait combien son amour était encore violent.
--Il faut oublier Ursule, elle est indigne d'occuper votre pensée.
Il haussa les épaules.
--Vous aussi... vous voilà comme ma mère... il faut oublier!!!... Oublier! Dites donc à mon coeur de ne plus battre... dites donc à mon sang de ne plus brûler dans mes veines... à mon souvenir de s'éteindre!
--Mais cette femme est une misérable.
--Mais on l'adore!... cette misérable!!! mais votre mari vous a quittée pour elle... vous qui valez pourtant mille fois mieux qu'elle!--s'écria M. Sécherin presque brutalement.
Un moment, je l'avoue, je restai sans réponse; il fallait qu'Ursule eût une irrésistible puissance de séduction pour que deux hommes de natures si différentes, M. de Lancry et M. Sécherin, en fussent devenus si passionnément épris.
Mon cousin continua d'un air sombre:--L'oublier... l'oublier!... et pourquoi l'oublierais-je?... Jusqu'au jour où elle a été criminelle, qui donc a fait pour moi ce qu'elle a fait?...
--Mais votre mère...
--Mais ma mère n'était que ma mère... et ma femme était ma femme!--s'écria-t-il courroucé.--Le temps que j'ai passé près d'Ursule sera toujours le plus beau temps de ma vie... Elle qui m'était si supérieure par l'esprit et par l'éducation, elle s'était mise à mon niveau! Et puis si belle... si belle! Oh! que de nuits de rage furieuse j'ai passées dans notre chambre déserte en l'appelant à grands cris!... Oublier!... mais vous ne savez donc pas que je l'aimais autant, plus peut-être, pour sa ravissante beauté que pour son esprit charmant?... Oublier!... et pourquoi? pour vivre tête à tête avec ma mère, n'est-ce pas? Quelle compensation!
--Mais ce que vous dites là est affreux... Croyez-vous qu'il ne lui soit pas pénible de voir combien ses consolations sont impuissantes?
--Eh! que ma mère veut-elle de plus?... elle est heureuse et contente... J'ai abandonné Ursule à son sort... j'ai juré sur la mémoire de mon père de ne plus la revoir... de ne jamais lui pardonner... Je tiens ma promesse... quoiqu'elle me coûte. Pourquoi ma mère veut-elle me disputer mes larmes... mes larmes que je lui cache tant que je puis?... Pourtant...--Et les lèvres de M. Sécherin tremblèrent convulsivement, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux, il cacha sa tête dans ses mains et tomba assis sur un banc de pierre en sanglotant.
Épouvantée de cet affreux amour, je restai muette...
--Tenez, je suis ridicule, je suis vil, je suis fou... je le sais,--reprit mon cousin en essuyant ses yeux, mais, que voulez-vous! c'est plus fort que moi... Accablez-moi, je le mérite, car... car je l'aime encore...
--Vous l'aimez encore?
--Oui... c'est honteux, c'est horrible... je l'aime autant que je l'ai jamais aimée.
--Est-il possible, mon Dieu!
--J'ai beau me raisonner, j'ai beau me dire que sa conduite avec votre mari est mille fois plus coupable que si elle avait cédé à l'amour... j'ai beau me dire qu'il faut être profondément corrompue pour s'être donnée ainsi qu'elle s'est donnée... Eh bien! sans ma mère... entendez-vous! sans ma mère, vingt fois je serais allé tuer M. de Lancry ou me faire tuer par lui; si je l'avais tué, je me serais jeté aux pieds d'Ursule pour tout lui pardonner... et je suis sûr qu'à force d'indulgence et de bonté je l'aurais ramenée à de bons sentiments... Car, voyez-vous, personne ne la connaît comme moi...--dit-il en essuyant ses yeux.--C'est bien plutôt sa tête que son coeur qu'il faut accuser.