Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 6
L'âge n'a d'ailleurs jamais modifié chez moi cette étrange façon de me juger. Au lieu de choisir un milieu raisonnable entre deux exagérations, au lieu de ne me croire ni tout à fait inférieure, ni tout à fait supérieure aux autres, j'ai vécu dans de continuelles alternatives de confiance insolente ou de défiance accablante.
Les triomphes passés ne m'empêchaient pas plus d'être parfois d'une humilité ridicule, que les humiliations souffertes ne m'empêchaient d'être glorieuse jusqu'au dédain.
Du premier mot, du premier regard j'étais dominée ou je dominais, et cela, dans les relations les plus ordinaires de la vie. Il y a des personnes vraiment redoutées et redoutables, devant qui les plus hardis tremblaient, auxquelles j'ai toujours complétement imposé, tandis que des gens de la plus grande insignifiance prenaient sur moi un empire absolu.
Je devais encore conserver de mon éducation première l'habitude, la volonté de dissimuler mes chagrins ou mes souffrances, et de me venger du mal qu'on me faisait par une apparence de dédaigneuse insensibilité.
* * * * *
Je n'avais pas encore sept ans, je crois, lorsque mon éducation fut tout à fait changée. Les événements qui amenèrent cette révolution sont restés très-présents à mon souvenir.
On m'avait abandonnée aux soins de ma tante, d'après l'avis de mon tuteur, le baron d'Orbeval, parent assez éloigné de mon père, que je voyais fort rarement.
Lorsqu'il venait chez mademoiselle de Maran, on m'envoyait chercher, on me faisait quitter le sarrau plus que modeste dont ma tante voulait toujours que je fusse vêtue. On m'habillait avec un peu plus de soin que de coutume, et on m'amenait devant mon tuteur.
C'était un grand vieillard blême, à figure de fouine, à perruque blonde très-frisée; il portait un abat-jour de soie verte et une douillette de soie puce tout usée: il était conseiller à la cour de cassation, et d'une sordide avarice.
Quand j'arrivais auprès de lui, il me regardait d'un air sévère et me demandait si j'étais bien sage.
Ma tante se chargeait ordinairement de répondre que j'étais volontaire, stupide et paresseuse.
Mon tuteur me donnait alors une chiquenaude très-sèche sur la joue, en me disant:
--Mademoiselle Mathilde, mais c'est très-mal!... très-mal!... Si cela continue, on vous enverra avec les petites filles des pauvres.
Je fondais en larmes, et Blondeau m'emportait.
J'étais restée trois ou quatre mois sans être présentée à mon tuteur, lorsqu'un jour je vis entrer dans ma chambre un homme jeune encore que je ne connaissais pas.
Dès qu'il parut, Blondeau s'écria en joignant les mains avec une expression de surprise et de bonheur:
--Mon Dieu!... c'est vous, c'est vous! monsieur de Mortagne!!...
Celui-ci, sans répondre à ma gouvernante, me prit dans ses bras, me regarda en silence, avec une sorte d'avide curiosité; puis, après m'avoir tendrement embrassée, il me remit à terre, et dit en essuyant une larme: Comme elle lui ressemble!... comme elle lui ressemble!!
Et il tomba dans une sorte de rêverie.
La figure de cet étranger me semblait si bienveillante, malgré la sévérité de ses traits; il m'avait paru si ému en me contemplant; sa présence paraissait faire tant de plaisir à Blondeau, que je me rapprochai de lui sans crainte.
C'était un cousin germain de ma mère. Depuis plusieurs années il voyageait, et arrivait seulement en France.
M. le comte de Mortagne passait pour un homme, très-étrange. Il avait servi, et vaillamment servi sous l'empire. Depuis, l'on ne pouvait s'expliquer sa vie continuellement nomade. Il avait parcouru les deux mondes. On le disait doué d'une instruction prodigieuse, d'un caractère de fer, d'un courage à toute épreuve; mais sa franchise, presque brutale, lui avait concilié peu d'amis.
Il avait aimé ma mère comme le plus tendre des frères.
Plusieurs fois il avait tâché de faire comprendre à mon père tout le prix du trésor qu'il négligeait pour suivre les conseils ambitieux de mademoiselle de Maran; aussi ma tante avait-elle pris M. de Mortagne dans une aversion profonde; mais, comme membre de mon conseil de famille, et chargé comme tel de veiller à mes intérêts, il, se trouvait quelquefois forcément rapproché de mademoiselle de Maran.
Depuis quatre ans il voyageait dans l'Inde. Sa première visite, en arrivant à Paris, avait été pour moi. Il ne pouvait se lasser de me regarder, de m'admirer, de me louer! Il accablait Blondeau de questions.
Étais-je heureuse?
Recevais-je l'éducation que je devais recevoir?
Quels étaient mes maîtres?
A sept ans, je devais savoir bien des choses, j'avais l'air si intelligente! je devais avoir bien profité de l'instruction qu'on m'avait donnée!
Ma pauvre gouvernante osait à peine répondre. Enfin elle avoua en pleurant la vérité... Le peu que je savais, c'était elle qui me l'avait appris. Mademoiselle de Maran devenait de plus en plus dure et injuste envers moi. Je n'avais aucun des plaisirs de mon âge; et ce qui surtout exaspérait Blondeau, je n'étais jamais vêtue comme devait l'être la fille de madame la marquise de Maran.
A chaque parole de ma gouvernante, l'indignation de M. de Mortagne augmentait.
C'était un homme de haute taille, toujours vêtu avec négligence. Quoiqu'il eût quarante ans à peine, son front était chauve; par une mode qui semblait à cette époque des plus bizarres, il portait sa barbe longue comme quelques personnes la portent aujourd'hui.
La brusquerie de ses manières, la hardiesse militaire de ses paroles, sa physionomie singulière et presque sauvage, l'avaient fait surnommer dans le monde le _paysan du Danube_.
Il appartenait à l'opinion libérale la plus avancée de cette époque, et il ne cachait en rien sa manière de voir, quoique des personnes bienveillantes pour lui l'eussent engagé à plus de modération.
Quand il le voulait, il dissimulait la plus mordante ironie sous une apparence de bonhomie naïve; mais ordinairement son langage était âpre, rude et presque brutal.
Lorsque ma gouvernante eut exposé à M. de Mortagne la manière dont j'étais élevée par ma tante, la figure de mon cousin, hâlée par le soleil de l'Inde, devint pourpre de colère; il marcha quelques moments avec agitation; puis, me prenant brusquement dans ses bras, il se dirigea vers l'appartement de mademoiselle de Maran en s'écriant:
--Ah! c'est ainsi qu'elle traite l'enfant de ma pauvre cousine... Je vais lui dire deux mots, moi! et de ma grosse voix, encore!
--Mais, monsieur le comte, prenez garde... dit ma gouvernante en le suivant d'un air effrayé.
--Soyez tranquille, madame Blondeau, je ne m'intimide pas pour si peu! J'ai écrasé du pied des bêtes encore plus malfaisantes que mademoiselle de Maran.--Et il m'embrassa deux fois en me disant:--Pauvre petite, ton sort va changer.
Jamais je n'oublierai la joie que je ressentis en devinant que mon protecteur allait me venger des méchancetés de ma tante.
Dans mon ravissement, dans ma reconnaissance, j'entourai de mes bras le cou de M. de Mortagne, et, croyant lui rendre un important service, je lui dis tout bas:
--Il n'y a pas que ma tante qui soit méchante, monsieur, il y a aussi son chien Félix; il faudra bien prendre garde à vous, car il mord jusqu'au sang.
--S'il me mord, ma petite Mathilde, je le jetterai par la fenêtre,--dit M. de Mortagne en m'embrassant encore.
M. de Mortagne me parut un héros; je ressentis pour la première fois l'ardeur de la vengeance.
Servien était, selon son habitude, dans le salon d'attente qui précédait la chambre à coucher de sa maîtresse.
M. de Mortagne, suivi de Blondeau, allait ouvrir la porte; le maître d'hôtel se leva et dit:
--Je ne sais pas, monsieur, si mademoiselle est visible.
M. de Mortagne, sans lui répondre, le repoussa du coude, et entra chez ma tante.
Assise dans son lit, en manteau et en chapeau de soie carmélite, selon son habitude, elle lisait ses journaux.
L'entrée de M. de Mortagne fut si brusque, si bruyante, que Félix, alarmé, sortit vivement de sa niche, et se jeta résolument aux jambes de mon protecteur.
--Prenez garde, prenez garde, voilà le méchant chien,--lui dis-je tout bas.
--Voilà pour lui!--et d'un coup de pied mon vengeur envoya Félix rouler sous le lit.
Aux hurlements de son favori, ma tante, déjà très-irritée de l'entrée de M. de Mortagne, qu'elle détestait, s'écria aigrement:
--Mais, monsieur, cela n'a pas de nom!... Qu'est-ce que cela veut dire? Entrer chez moi comme d'assaut!... écraser mon chien!... Vous croyez-vous encore dans votre caserne?...
M. de Mortagne m'a bien des fois, depuis, raconté cette scène.
Il s'assit sans façon à côté du lit de mademoiselle de Maran, me tenant toujours sur ses genoux; il lui répondit:
--Il ne s'agit, madame, ni de chien, ni d'assaut; il s'agit de cette malheureuse enfant, que vous élevez en marâtre...
--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?...--répondit ma tante d'un air hautain.--Êtes-vous donc revenu des antipodes, monsieur, pour me dire de ces insolences-là? Parce que vous êtes fait comme un vilain sauvage, et que vous avez une réputation de grossièreté parfaitement bien établie, et méritée d'ailleurs, il ne s'ensuit pas que je me laisserai insulter ni intimider chez moi, entendez-vous bien, monsieur?
--Et parce que vous avez, madame, le bonheur de joindre la laideur et la méchanceté du feu duc de Gesvres à la difformité et à l'esprit d'Ésope, il ne s'ensuit pas non plus que je doive souffrir vos insolences, entendez-vous bien, madame?--reprit M. de Mortagne, qui avait toujours rendu à mademoiselle de Maran, grossièreté pour grossièreté.
Ma tante pâlit de rage et s'écria:--Monsieur, prenez garde, quand je hais, je hais bien... et quand je hais, je le prouve...
--Je sais que vous avez des amis puissants et des créatures dangereuses, mais je n'ai besoin de personne... je ne crains personne... Je vous dirai donc la vérité... Tant pis, si elle vous blesse; je l'ai dite à bien d'autres qui n'en sont pas morts... malheureusement! En un mot, cette enfant est indignement élevée, son éducation est si négligée que j'en rougis pour vous. N'avez-vous pas honte de traiter ainsi la fille de votre frère?
Ces mots réveillèrent à la fois l'amour de ma tante pour mon père et sa haine contre ma mère.
Elle s'écria:
--Et c'est parce que la mémoire de mon frère est sacrée pour moi que je traite cette petite comme il me convient de la traiter. Elle m'est confiée, je n'ai à en rendre compte qu'à son tuteur; ainsi, monsieur, allez porter ailleurs vos outrages: ce qui se fait ici ne vous regarde pas.
--Cela me regarde si fort, que, comme membre du conseil de famille, je vais aujourd'hui même en demander la convocation; et l'on examinera si votre nièce a reçu jusqu'à présent l'éducation à laquelle elle doit prétendre...
Cette menace parut faire un assez grand effet sur mademoiselle de Maran.
--Venez ici, petite, et répondez,--dit ma tante en me faisant signe d'approcher.
Au lieu d'obéir, je me pressai contre M. de Mortagne en le regardant d'un air suppliant.
--Vous voyez bien que vous lui faites une peur horrible avec vos tendresses!--dit M. de Mortagne.--Ce n'est pas cette enfant qui doit répondre, c'est vous. Elle n'a pas un maître! elle sait à peine ce que les enfants du peuple savent à son âge! Vous lui refusez jusqu'aux vêtements convenables à sa position. Pourtant on vous paye assez cher pour en prendre soin.
--Qu'est-ce que ça veut dire? On me paye!--s'écria ma tante avec indignation.
--Cela veut dire qu'on vous donne 1,000 f. par mois, sur la fortune de cette pauvre enfant, pour subvenir à ses dépenses, et, à voir la façon dont elle est vêtue et instruite, il est clair que vous ne dépensez pas 100 louis par an pour elle... Que faites-vous du reste? Si vous l'avez empoché, il faudra bien en rendre compte... Du reste, soyez tranquille... j'y veillerai... Parce que vous êtes très-méchante, ce n'est pas une raison pour que vous ne soyez pas aussi très-avare!
--Mais cela passe toutes les bornes! Mais si l'on ne savait pas que vous êtes plus qu'à moitié fou, monsieur, ce serait à vous faire jeter par les fenêtres! Est-ce que j'ai des comptes à vous rendre? Qu'est-ce que signifie cette impertinente inquisition-là--s'écria mademoiselle de Maran en s'agitant sur son lit.
--Je vous dis que je suis son parent, son conseil; m'entendez-vous?--répondit M. de Mortagne d'une voix tonnante,--et, comme tel, je vous citerai devant l'assemblée de famille pour répondre de votre conduite! Si l'on ne me fait pas justice de vous... je me la ferai moi-même! et nous nous verrons entre les deux yeux... ce qui ne sera guère agréable pour moi... car vous êtes un monstre.
--Oh! l'abominable homme, il va me rendre malade, avec ses brutalités... Traiter ainsi une malheureuse femme!--dit ma tante d'une voix dolente.
--Eh! madame, il y a longtemps que, par la hardiesse de vos attaques, par la méchanceté de vos propos, vous avez fait oublier la pitié qu'on doit avoir pour la vieillesse, pour la laideur et pour les infirmités... Allons donc! vous n'êtes plus une femme.
--Comment! je ne suis plus une femme! Je suis une licorne, peut-être?... Mais, c'est à vous faire enfermer, monsieur! Allez-vous-en d'ici! allez-vous-en! je ne veux pas faire d'éclat devant mes gens... Sans cela...
--Sans cela! madame, il en serait tout de même, vous n'y gagneriez que des témoins. Voici mon dernier mot: je vais me rendre chez tous les membres du conseil de famille, afin de les engager (et j'y parviendrai) à vous retirer cette malheureuse enfant d'entre les mains et à la placer dans une pension ou dans un couvent.
--Et pour compléter cette belle oeuvre-la,--reprit mademoiselle de Maran d'un air ironique,--on vous chargera sans doute, monsieur, de désigner le couvent? C'est grand dommage qu'il n'y ait pas de _Jacobines_, vous y feriez mettre tout de suite cette petite, n'est-ce pas? En souvenir des _frères et amis de_ 93 dont vous aimez tant l'histoire, vous l'appelleriez mamzelle _Scipionne_ ou mamzelle _Égalité_; qu'est-ce que je dis donc, mamzelle! citoyenne, s'il vous plaît. Malheureusement ces bons temps-là sont passés... et de nos jours, en tout et pour tout, on tient compte, monsieur, on tient sévèrement compte, entendez-vous, de la manière de voir des gens qui veulent faire prévaloir leur avis contre celui... de personnes bien pensantes.
Mademoiselle de Maran accentua tellement ces derniers mots, que M. de Mortagne en comprit la portée.
--Ah! nous y voilà,--s'écria-t-il,--j'étais bien étonné aussi que vous ne m'eussiez pas encore traité de _Jacobin_ ou de bonapartiste, ce qui, pourtant, ne va guère ensemble. Je sais que vous êtes assez perfide pour me susciter dans le conseil une question de parti, à propos de ma réclamation. Je sais que vos parents ultras y sont en grand nombre. Je sais qu'ils suivent aveuglément vos avis, et il est probable qu'ils feront dans cette circonstance, comme dans toute autre, un usage criminel de leur majorité.
En m'embrassant avec tendresse et émotion, M. de Mortagne ajouta tristement:
--Pauvre enfant!... Pauvre France!
--Ah! mon Dieu! voyez donc comme c'est à la fois superbe et touchant! s'écria ma tante en riant aux éclats de son rire aigre et insolent.--Ah! mon Dieu! voyez-vous ce pharamineux rapprochement... _pauvre enfant! pauvre France!_. Le tendre Saint-Just disait de ces jolies bergerades-là au club des Cordeliers, je crois; ce qui ne l'empêchait pas du tout de vous faire couper le cou le lendemain. Oui, oui, je vois bien à votre colère, monsieur, que si cela dépendait de vous, vous me traiteriez à la façon de ses pauvres _frères et amis_. Car, en vérité, malgré votre naissance, vous étiez digne d'être des leurs, vous avez fait partie de ces _messieurs de la Loire_.
M. de Mortagne m'a dit qu'en effet les froids et cruels sarcasmes de ma tante l'avaient mis hors de lui, et qu'il se reprocha de lui avoir brutalement répondu:
--C'est vrai! quand je songe que vous avez fait mourir de chagrin ma cousine de Maran, quand je songe que vous torturez une malheureuse enfant avec une méchanceté diabolique, je me demande si l'on ne devrait pas mettre hors la loi... ce qui est moralement et physiquement hors de la nature.
--Assez d'insultes comme ça! sortez! sortez! monsieur!--s'écria mademoiselle de Maran avec une telle expression de colère, que, lorsque M. de Mortagne, en se levant, voulut me déposer à terre, je me cramponnai à lui de toutes mes forces en le suppliant de ne pas me laisser avec ma tante.
Il me mit dans les bras de ma gouvernante, qui était restée muette et inaperçue pendant cette scène.
Nous sortîmes tous trois: mademoiselle de Maran était dans une colère difficile à peindre.
CHAPITRE III.
LE CONSEIL DE FAMILLE.
Je n'avais pas compris grand'chose à la conversation de monsieur de Mortagne et de ma tante. J'avais seulement été ravie d'entendre mon protecteur parler d'une manière si ferme à mademoiselle de Maran.
Je pressentais quelque heureux changement dans ma position. L'idée d'entrer dans un couvent ou dans une pension, qui effraye toujours si fort les enfants, me plaisait au contraire beaucoup. Tout ce que je désirais au monde, c'était de quitter la maison de ma tante.
Le conseil allait décider si je resterais ou non au pouvoir de mademoiselle de Maran. Je faisais les voeux les plus vifs pour que M. de Mortagne réussît dans son dessein. Le jour fatal arriva; ma tante me fit habiller avec soin, et je descendis dans le salon où les membres de notre famille s'étaient réunis.
Je cherchai des yeux M. de Mortagne; il n'était pas encore venu. Ma tante me plaça à côté d'elle et de M. d'Orbeval, mon tuteur.
Tous mes parents semblaient craindre mademoiselle de Maran, et l'entouraient d'une obséquieuse déférence. On lui savait un crédit puissant. Son salon était le rendez-vous des hommes les plus influents du gouvernement. Par égard pour Louis XVIII, les princes lui témoignaient une extrême bienveillance.
M. de Talleyrand partageait souvent ses soirées entre ma tante et la princesse de Vaudemont. Ce grand homme d'État, qui--disait ma tante avec beaucoup de raison d'ailleurs--«avait élevé le silence jusqu'à l'éloquence, l'esprit jusqu'au génie, et l'expérience jusqu'à la divination,» causait quelquefois une heure, tête-à-tête, avec mademoiselle de Maran; car elle était de ces femmes avec qui toutes les sommités sont presque obligées de compter.
Les enfants sont surtout frappés des apparences; ils ne peuvent se rendre raison de la puissance de l'esprit et de l'intrigue: aussi pendant bien longtemps il me fut impossible de comprendre comment mademoiselle de Maran, malgré son apparence chétive, presque grotesque, exerçait autant d'empire sur des personnes qui n'étaient pas forcément sous sa dépendance.
Lorsque ma tante était assise, sa tête, presque de niveau avec son épaule gauche, infiniment plus haute que la droite, ne dépassait pas le dossier d'un fauteuil ordinaire; ses longs pieds, toujours chaussés de souliers de castor noir, reposaient sur un carreau très-élevé qu'elle partageait avec Félix.
Pourtant, malgré sa laideur, malgré sa méchanceté, mademoiselle de Maran réunissait chaque soir autour d'elle l'élite de la meilleure compagnie de Paris, et gourmandait avec hauteur les personnes qui demeuraient quelques jours sans venir la voir. Ses reproches aigres et durs, témoignaient assez qu'elle ne tenait pas à ces hommages par affection, mais par orgueil.
On n'attendait plus que M. de Mortagne, il arriva. Mon coeur battait avec force. De lui allait dépendre mon avenir.
Je remarquai bien vite que M. de Mortagne était reçu avec froideur par mes parents. Sa barbe et ses dehors négligés firent chuchoter et sourire, quoique son originalité fût connue.
On savait la profonde aversion de ma tante contre lui; en le raillant on savait la flatter.
Après quelques moments de silence, mon tuteur, M. d'Orbeval, pria M. de Mortagne de reproduire les raisons qui lui semblaient motiver la réunion d'une assemblée de famille.
M. de Mortagne répéta ce qu'il avait dit à ma tante sans mesurer davantage ses termes; il finit par demander qu'on me mît au couvent des Anglaises, qui était alors en aussi grande vogue que l'a été par la suite le _Sacré-Coeur_.
Pendant cette violente accusation, mademoiselle de Maran resta impassible. Nos parents, complétement dominés par elle, en avaient une peur horrible. Ils manifestèrent à plusieurs reprises leur indignation contre M. de Mortagne par des murmures et par des interruptions; leurs regards, tournés vers ma tante, semblaient la prendre à témoin et protester contre la brutalité du langage de mon protecteur.
Celui-ci, parfaitement indifférent à ces rumeurs, haussa les épaules de temps en temps, attendit que le bruit eût cessé pour recommencer de parler, et ne modifia en rien son langage.
Il lui fallait véritablement du courage pour s'attaquer ainsi à mademoiselle de Maran; placée, entourée comme elle l'était, elle pouvait trouver mille moyens de lui nuire, de se venger... Hélas! elle ne prouva que trop à M. de Mortagne que la haine qu'elle lui portait était implacable.
J'étais alors bien enfant, je me souviens pourtant d'un fait qui me frappa malgré son insignifiance, et qui maintenant a toute sa valeur à mes yeux.
Pendant ce débat, la physionomie de ma tante n'avait trahi aucune émotion; elle tenait dans ses mains une longue aiguille à tricoter...
A mesure que M. de Mortagne parlait, mademoiselle de Maran semblait de plus en plus serrer cette aiguille entre ses doigts décharnés. Enfin, au moment où il s'écria--que si rien n'était plus respectable que la laideur, la vieillesse et les infirmités, rien n'était plus lâche que d'abuser de ces déplorables avantages pour répondre impunément des insolences aux hommes qui lui demandaient compte d'une conduite à la fois honteuse et cruelle, mademoiselle de Maran brisa en morceaux et comme par hasard l'aiguille qu'elle tenait entre ses doigts, et jamais je n'oublierai le regard fatal qu'en ce moment elle jeta sur M. de Mortagne.
Mon tuteur crut devoir, au nom de la majorité de l'assemblée, répondre à l'antagoniste de ma tante et blâmer vertement son langage. Mon protecteur sembla se soucier fort peu de cette attaque, ensuite de laquelle M. d'Orbeval demanda à mademoiselle de Maran, avec la plus respectueuse déférence et seulement pour la forme, si elle croyait nécessaire d'apporter quelques modifications à mon éducation, se hâtant d'ajouter que, d'avance, l'assemblée s'en rapportait absolument à sa décision sur ce sujet, qu'elle pouvait apprécier mieux que personne.
Mademoiselle de Maran, sans faire la moindre allusion aux attaques de M. de Mortagne, répondit avec une finesse, avec une adresse extrême, qu'en effet j'étais ce qu'on appelle fort peu avancée, que j'avais la tête faible, l'entendement peu développé; qu'elle avait cru ne pas devoir me fatiguer vainement l'intelligence en me faisant donner des leçons dont j'aurais été hors d'état de profiter; qu'ainsi je me serais nécessairement dégoûtée du travail; elle avait au contraire voulu d'abord s'occuper de ma santé, qui, grâce au ciel, était florissante: je me trouvais donc dans une condition parfaite pour regagner le temps perdu, sans craindre les fatigues d'une application forcée. Elle termina en disant qu'avant la convocation de l'assemblée de famille, elle était résolue de me faire commencer immédiatement mes études.
M. de Mortagne m'a dit bien souvent qu'il était impossible de se défendre plus habilement que l'avait fait ma tante et de colorer sa conduite de semblants plus spécieux; elle démontra clairement qu'en économisant beaucoup sur les premières années de mon éducation, elle avait voulu se réserver les moyens de me donner plus tard une instruction beaucoup plus large et beaucoup plus complète; elle ajouta qu'il était concevable que je m'ennuyasse dans la maison d'une tante vieille et infirme, mais qu'elle avait promis à mon père de ne jamais m'abandonner; qu'ainsi, elle ne pouvait croire que mes parents voulussent me faire entrer au couvent.