Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 57
--Oui, je l'ai... Oui, demain le monde saurait une à une les tortures que j'ai endurées, qu'il dirait en haussant les épaules avec mépris: «La stupide... l'ennuyeuse créature! avec ses plaintes et ses gémissements continuels! Elle n'a que ce qu'elle mérite. On ne peut donc pas être honnête femme et malheureuse sans être insupportable! Après tout, son caractère à la fois si faible, si lamentable et si susceptible, ferait presque excuser la dureté de son mari. Certes, Ursule est bien perfide, bien effrontée, bien corrompue; eh bien! l'on comprend que M. de Lancry la préfère mille fois à Mathilde: car, au moins, Ursule a du charme, du piquant; on trouve en elle de ces alternatives de bien et de mal qui tiennent, pour ainsi dire, toujours l'esprit et le coeur en éveil. Mathilde, au contraire, est une perpétuelle résignation larmoyante et monotone. Elle a toutes les vertus, soit; personne ne songe à les lui nier... mais elle ne sait guère rendre la vertu aimable. En un mot, c'est une femme qui a le plus grand tort de tous: celui d'aimer et de ne pas savoir se faire aimer.» Voilà ce que le monde dirait, Gontran... voilà ce qu'il aurait le droit de dire, à son point de vue, à lui... Quelques âmes compatissantes me plaindraient peut-être, en songeant que ma vie auprès de vous a pu se résumer ainsi: «Aimer noblement... souffrir et se résigner...» Oui, ceux-là me plaindraient peut-être; mais ils ne feraient que me plaindre... et entre la pitié et la sympathie il y a un abîme!
--Quel langage, Mathilde!...
--Hé bien, encore une fois, croyez-vous que je raille, Gontran, lorsque je vous dis qu'après tant de larmes versées il ne me reste pas même la consolation de me croire digne d'intérêt?
--Et qui a pu, mon Dieu! vous donner une si fatale conviction?--s'écria Gontran.
--La raison... la froide et inflexible raison; mais il faut que le coeur soit bien vide, bien désert, pour que cette voix sévère puisse y retentir!...
--Que dites-vous?... votre coeur!...
--Mon coeur est vide et désert depuis que je ne vous aime plus, Gontran... et seulement depuis que je ne vous aime plus, j'ai pu juger ma conduite et la vôtre avec impartialité.
--Vous ne m'aimez plus!--s'écria-t-il.
--Non... c'est ce qui fait que je vois tout avec désintéressement; c'est ce qui fait que je ne crains pas de vous affliger en vous parlant ainsi... On m'eût dit que l'amour immense que je ressentais pour vous... que cet amour, qui avait résisté à de si rudes épreuves, diminuerait un jour, que j'aurais crié au blasphème!... et pourtant... il s'est éteint.
--Mathilde... Mathilde!...
--Il s'est complétement éteint pendant le peu d'instants que j'ai mis à lire la lettre que vous écriviez à Ursule... Je ne vous fais pas de reproches, Gontran; je n'ai plus le droit de vous en faire... vous perdez un coeur tel que le mien... je le dis sans vanité, vous êtes assez puni... je n'ai ni à espérer ni à craindre que maintenant mes sentiments pour vous changent de nature. Je me connais assez pour voir que, malheureusement, je ne dois rien éprouver à demi: la sagesse eut été peut-être de vous aimer moins violemment et de ne pas vous désaimer si vite, je le sais; mais je suis ainsi. On ne peut rien contre la désaffection: je ne l'explique pas, je la ressens. Sans doute, mon amour pour vous était depuis longtemps et à mon insu _miné_ par mes larmes, il a suffi d'une violente secousse pour le déraciner tout à fait: votre lettre à Ursule m'a invinciblement prouvé que tout espoir était à jamais perdu pour moi; mon amour a dû se briser, se perdre contre une impossibilité. Tout ce que je sais, c'est qu'à mesure que je lisais cette lettre, un refroidissement lent mais profond, mais presque physique, paralysait mon coeur. Une comparaison vous rendra ce que j'éprouvais: ce n'était pas une tourmente impétueuse qui confondait, qui heurtait en moi les passions les plus contraires, comme l'orage courbe, ébranle tout dans son tourbillon; non, non... au moins, l'orage passé, si tout a cruellement souffert, tout n'est pas détruit; ce que j'éprouvais, c'était un envahissement sourd, croissant; peu à peu il glaçait et anéantissait mon amour... comme ces muettes inondations qui montent, montent, jusqu'à ce qu'elles aient tout englouti sous leur effrayant niveau et qu'elles n'offrent plus à l'oeil épouvanté qu'une immensité déserte, silencieuse, où rien... rien n'a surnagé.
D'abord stupéfait, mon mari me répondit avec un dépit concentré:
--La soudaineté même de votre désenchantement à mon égard vous prouve qu'il n'est pas sincère; sans doute, j'ai des torts... j'ai de grands torts envers vous, mais je ne mérite pas un traitement pareil.
--Il arrive ce qui devait arriver, Gontran; je m'y attendais, votre amour-propre se révolte à cette pensée: que je ne puis plus vous aimer... que je ne vous aime plus... Je conçois même que la soudaineté de mon désenchantement, comme vous dites, puisse entretenir votre illusion à cet égard... mais vous vous trompez, jamais je ne me suis égarée sur mes impressions.
Mon mari haussa les épaules.
--Vous croyiez aussi toujours m'aimer, vous l'avez dit vous-même, et vous voyez bien qu'en ce moment vous croyez votre amour éteint; il en sera de même de votre ressentiment, il aura son terme...--ajouta-t-il avec une confiance imperturbable.
--Votre comparaison n'est pas juste, Gontran; je vous aurais toujours aimé, j'en suis sûre, si vous n'aviez pas tout fait pour tuer cet amour. Je vous dirai avec la même franchise que maintenant vous feriez tout au monde pour vaincre ma profonde indifférence, que vous n'y réussiriez pas.
--Mais enfin ce ne sont que des étourderies, ce n'est qu'une infidélité, et il n'y a pas une femme qui, après son premier mouvement de vanité blessée, ne pardonne une telle faute.
--Je ne dis pas non, je ne prétends pas que toutes les femmes pensent ou doivent penser comme moi... J'ai tort sans doute, c'est un malheur de ma destinée d'être toujours accusée, ou c'est plutôt un vice de mon caractère d'être toujours exagéré.
--Mais, encore une fois, si c'est seulement la lettre que j'ai écrite à votre cousine qui cause votre éloignement pour moi, il n'est pas fondé.
--Je ne veux pas récriminer sur le passé, Gontran; seulement, puisque vous parlez de cette lettre, rappelez-vous-en les termes, et vous reconnaîtrez qu'il n'y avait pas une de ses expressions qui ne dût porter un coup mortel aux espérances les plus opiniâtres. Vous m'avez incurablement blessée comme femme, comme épouse et comme mère. Ce n'est pas tout: cette passion, au nom de laquelle vous m'avez sacrifiée sans hésitation, sans pitié, a été, est et sera la seule véritable passion de votre vie... Vous verrez que mes prévisions se réaliseront. Je l'avoue sans fausse humilité ou plutôt avec orgueil, je n'ai rien de ce qu'il faut pour lutter avec avantage contre Ursule, si, malgré ses promesses, elle veut continuer de vous séduire; je n'ai non plus maintenant aucune compensation de coeur à vous offrir, si elle continue à vous dédaigner. Ce n'est pas tout encore, vous me pardonnerez ma franchise, il m'en coûte de vous parler ainsi: tant que je vous ai aimé, je me suis tellement aveuglée sur certaines circonstances de votre vie, que, ne pouvant les excuser, j'avais fini par me persuader que j'avais été aussi coupable que vous; maintenant mes illusions sont dissipées, votre conduite m'apparaît dans son véritable jour, et, en admettant que j'oublie jamais vos torts, vos infidélités, comme vous dites, il me serait impossible d'aimer un homme... que je ne pourrais plus estimer.
--Mathilde! que signifie?...
--Avant mon mariage, avant que j'eusse subi la fascination de la passion la plus folle, j'aurais su ce que j'ai su depuis... que je ne vous aurais pas épousé.
--Mais, encore une fois, madame, que savez-vous donc qui puisse vous empêcher de m'estimer? car je ne suppose pas qu'on soit un malhonnête homme par cela même qu'on éprouve un amour insurmontable pour une femme qui en est indigne... en admettant que ce que vous dites soit vrai.
Après une dernière hésitation, je racontai à Gontran toute la scène de la maison isolée de M. Lugarto, et de quelle manière M. de Mortagne et M. de Rochegune avaient forcé cet homme à restituer le faux que Gontran avait commis.
Mon mari fut atterré.
Pendant ce court récit, il ne me dit pas un mot.
Aux termes où j'en étais avec lui, je n'avais plus de scrupules à conserver; il ne pouvait plus y avoir de tels secrets, de tels ménagements entre nous, je tenais à établir franchement ma position envers mon mari.
Si je voulais être généreuse plus tard, je ne voulais pas être dupe.
Aux sombres regards qu'il me jeta de temps à autre en marchant avec agitation dans la chambre, je vis que, selon les prévisions de M. de Mortagne, mon mari ne me pardonnerait jamais d'être instruite de cette fatale action.
Après avoir marché quelques moments avec agitation, Gontran s'assit dans un fauteuil et cacha sa tête dans ses mains.
Il me fit pitié.
--Je ne vous aime plus d'amour,--lui dis-je;--vous avez commis une action coupable, mais je n'en porte pas moins votre nom. Vous êtes le père de mon enfant, c'est assez vous dire que si vous avez à jamais perdu un coeur brûlant du plus saint amour, il vous reste aux yeux du monde une femme; et cette femme ne manquera jamais aux devoirs que sa position lui impose envers vous. En apparence, rien ne sera donc changé dans nos relations; sans les calomnies dont nous sommes victimes, je vous aurais demandé une séparation amiable; mais, quoi qu'en dise mademoiselle de Maran, nous ne pourrions, je le crois, que perdre tous deux à cet éclat. Il sera donc convenable que nous vivions encore quelque temps ainsi que nous vivons; plus tard, nous agirons selon les circonstances.
--Soit,--dit brusquement Gontran.--Je ne chercherai pas à vous faire revenir de vos préventions; désormais nous vivrons sépares, et je vous débarrasserai au plus lot de mon odieuse présence... Vous n'oubliez pas le mal que l'on vous fait... vous avez raison.
--Je vous assure que maintenant je l'ai complétement oublié; je pourrais me venger que je ne me vengerais pas. L'effet subsiste, les causes me sont maintenant indifférentes.
Après un moment de silence, Gontran s'écria:
--Mais non, non, c'est impossible, tant de froideur ne peut avoir succédé à tant de dévouement, vous ne pouvez me traiter avec tant de cruauté!... surtout dans un moment...
--Où vous avez besoin de consolation, peut-être?...--dis-je à Gontran;--aussi je vous assure que ce n'est pas la jalousie qui m'empêcherait de vous plaindre, mais le respect humain; je vois trop que l'amour que vous ressentez vous sera fatal pour ne pas en être épouvantée: tout ce qui vous arrivera de malheureux ne me trouvera jamais insensible...
--Après tout,--s'écria Gontran en se levant brusquement,--je suis bien fou de m'affecter! Comme vous le dites, madame, notre position est parfaitement tranchée; vous ne m'aimez plus d'amour, soit: on vit parfaitement bien en ménage sans amour. Ma présence vous est importune, je vous l'épargnerai: vous vivrez de votre côté, moi du mien; je ne m'oppose pas le moins du monde à vos projets.
--Gontran, seulement il est un point très-délicat qui me reste à aborder; je désire que les deux tiers de ma fortune soient placés de manière à ce que l'avenir de notre enfant soit assuré.
--Ce soin me regarde, madame, j'y veillerai.
--Je crois devoir vous prévenir qu'ignorant complétement les affaires, et désirant que celle-là soit faite le plus régulièrement possible, je prendrai les conseils de M. de Mortagne.
--Je n'aurai jamais aucune relation avec cet homme, madame.
--Je ne vous le demande pas non plus. Vous aurez la bonté de me fournir la preuve que mes intentions seront exécutées. Si M. de Mortagne trouve cette pièce en règle et suffisante, je ne vous demande rien de plus.
--Tout ceci, madame, ne peut se faire comme vous le désirez. Le sort de notre enfant m'intéresse autant que vous: c'est à moi, à moi seul d'y pourvoir; et je ferai pour cela ce qui sera nécessaire sans que vous exerciez votre contrôle sur des affaires qui me regardent exclusivement.
--Vous ne voulez pas me donner de garantie certaine pour ce que je vous demande, Gontran?
--Non, madame.
--Je dois alors vous prévenir que j'emploierai tous les moyens possibles pour y parvenir.
--Faites, madame, vous êtes libre.
Telle fut l'issue de cet entretien avec mon mari.
CHAPITRE XVI.
DÉSESPOIR D'AMOUR.
Quelques jours après cet entretien, M. de Lancry envoya à Paris son valet de chambre, en qui il avait toute confiance.
Depuis le départ de cet homme, mon mari reçut presque chaque jour une lettre de lui.
J'attendais avec autant d'impatience que d'inquiétude la réponse de M. de Mortagne.
C'était la seconde fois que je lui écrivais. Je ne comprenais pas son silence.
Ma vie continuait de se passer triste et morne. Quelquefois je m'étonnais de ce que l'indifférence avait si subitement remplacé l'amour; cela était pourtant naturel.
Les sentiments violents et profonds ne peuvent passer par les pâles transitions d'un refroidissement successif.
Ils vivent toujours, ou ils s'éteignent comme ils sont venus... subitement, après avoir résisté longtemps, vaillamment, aux atteintes les plus cruelles.
Oui, ces sentiments tombent et meurent tout à coup, comme le guerrier qui s'aperçoit seulement en expirant qu'il est criblé de blessures et qu'il a perdu tout son sang dans le combat.
Une chose encore me surprenait et je ne savais si je devais en être fière ou honteuse... Cette désaffection me glaçait le coeur; mais bien des circonstances de ma vie m'avaient été plus douloureuses.
Était-ce du courage? était-ce de la résignation? était-ce de l'indifférence?
Je surpris bientôt le secret de ma conduite.
Je me consolais de ne plus aimer M. de Lancry, en songeant que toutes les puissances de mon âme seraient désormais concentrées sur un seul être. Mon coeur me trompait-il encore? n'était-ce pas continuer d'aimer Gontran que d'idolâtrer son enfant?
Je ne pouvais donc pas m'abuser: l'amour maternel remplissait mon coeur tout entier, seul il causait ma fermeté. Car lorsque, par malheur, je songeais que la divine espérance dont le ciel m'avait douée n'était qu'_une espérance_, lorsque je me demandais quel serait le vide de mon coeur si elle m'était ravie... oh! alors j'étais saisie de vertige et je détournais ma vue de ce ténébreux abîme pour la reporter vers le radieux avenir qui seul m'attachait à la vie....
* * * * *
L'hiver était arrivé avec ses sombres froids, ses tristes brouillards, ses longues soirées, que la douce intimité du foyer domestique n'abrégeait pas.
A déjeuner, à dîner, j'échangeais quelques rares paroles avec Gontran; puis il rentrait chez lui, moi chez moi.
Ses habitudes étaient complétement changées.
Il ne chassait plus; mais, malgré la rigueur de la saison, presque chaque jour il sortait à pied dans la forêt: il y passait de longues heures, revenait avec une scrupuleuse exactitude pour l'heure de la poste, puis il repartait et ne rentrait quelquefois qu'à la nuit noire.
D'autres fois il restait deux ou trois jours renfermé chez lui; il s'y faisait servir et n'en sortait pas.
Ses traits commençaient à s'altérer d'une manière effrayante; ses joues creuses, ses yeux caves, le sourire nerveux qui contractait ses lèvres, donnaient à sa physionomie une expression de douleur, de chagrin, d'abattement, que je ne lui avais jamais vue.
A l'heure de la poste il ne pouvait vaincre son anxiété; il allait lui-même au-devant du messager. Un jour, de l'une de mes fenêtres, je le vis recevoir une lettre, la regarder quelque temps avec crainte, comme s'il eût redouté de l'ouvrir, puis la lire avidement, et ensuite la déchirer et la fouler aux pieds avec rage.
Par deux fois il fit faire tous les préparatifs de son départ, et il le suspendit.
Un soir j'étais dans mon parloir avec Blondeau à ouvrir une caisse de robes d'enfant que j'avais fait venir d'Angleterre; tout à coup Gontran, pâle, défait, presque égaré, entra en s'écriant avec un accent déchirant:--Mathilde... je ne puis plus longtemps...--Mais, voyant Blondeau, il s'interrompit et disparut.
Je le cherchai; il était renfermé chez lui; je restai longtemps à sa porte sans qu'il voulût m'ouvrir.
Un autre jour, il quitta les vêtements négligés qu'il portait, s'habilla avec la plus grande élégance, entra chez moi, et me dit d'un air égaré:
--Franchement, comment me trouvez-vous? suis-je très-changé? En un mot, ne suis-je plus capable de plaire? ou suis-je encore _aussi bien_ que j'étais autrefois?
Je le regardai avec surprise... Il s'écria violemment en frappant du pied:--Je vous demande si je suis très-changé; m'entendez-vous?
A mon étonnement avait succédé la frayeur, tant cette question et l'air dont il la faisait me semblaient insensés. Je ne savais que lui répondre. Il sortit en fureur, après avoir brisé une coupe de porcelaine de Chine qui se trouvait sur une table.
Enfin, l'avouerai-je! Blondeau sut par notre maître d'hôtel que M. de Lancry s'enivrait quelquefois le soir avec des liqueurs fortes qu'il se faisait porter chez lui.
Je ne pouvais plus en douter, ces excès, ces emportements, les bizarreries de Gontran, me prouvaient qu'il ressentait les violentes agitations d'une passion désespérée, et qu'il voulait quelquefois chercher dans l'ivresse l'oubli de ses peines.
La pitié qu'il m'inspira me fit croire que tout amour était à jamais éteint dans mon coeur. J'étais navrée de le voir si malheureux; j'accusais amèrement Ursule, mais je ne ressentais plus de jalousie contre elle.
A mon grand regret, je sentais que je ne pouvais rien pour Gontran et que mes consolations devaient être stériles. Je ne voulais ni n'osais d'ailleurs aborder un pareil sujet avec lui, j'attendis donc une occasion favorable.
Un jour, le courrier étant arrivé un peu plus tôt que de coutume, on apporta les lettres de mon mari dans la bibliothèque, où je le trouvai en allant chercher un livre.
Il rompit le cachet avec émotion, lut, pâlit, laissa tomber la lettre, et se cacha le front dans ses deux mains.
Je m'approchai de lui tout émue.
--Gontran,--lui dis-je,--vous souffrez...
Il tressaillit, releva vivement sa tête...
Il pleurait!...
Sa figure flétrie exprimait un désespoir profond.
--Eh bien! oui... je souffre,--me dit-il avec amertume;--que vous importe?
--Écoutez-moi, mon ami,--lui dis-je en prenant sa main brûlante et amaigrie; il est des chagrins dont je puis maintenant vous plaindre...
--Vous? vous?
--Oui, par cela même que je n'ai plus pour vous d'amour, je puis... je dois vous apporter les consolations d'une amie... Vous souffrez... je n'ai pas besoin de vous demander la cause du changement que j'ai remarqué en vous depuis quelque temps.
--Eh bien! oui...--s'écria-t-il hors de lui;--pourquoi me contraindrais-je avec vous maintenant? Oui, _je l'aime_ avec passion; oui, je l'aime comme un enfant, comme un insensé... oui, je l'aime comme personne n'a jamais aimé... et pourtant ses dédains sont impitoyables. C'est à cause de moi qu'elle est perdue... et elle ne veut pas même que je me fasse un droit du malheur que je lui ai causé... Car, enfin, il est maintenant de mon honneur de la protéger... et... mais, tenez: pardon... pardon... c'est à vous... à vous, mon Dieu... que je dis cela!
--Et vous pouvez me le dire, Gontran; vous ne m'apprenez rien là de nouveau, je ne puis plus avoir de doute sur la passion qui vous désole... fatale... fatale passion qui m'a déjà coûté mon bonheur, et qui ne vous cause que des chagrins!
--Oh! oui, fatale, bien fatale! Vous ne savez pas ce qu'elle m'a aussi coûté de larmes, de désespoirs cachés, d'accès de rage impuissante, de résolutions folles ou criminelles!... Vous ne savez pas les ignobles étourdissements que j'ai demandés à l'ivresse... Oh! cette femme infernale savait bien quel amour elle me jetait au coeur!... Infâme et horrible amour... auquel je vous ai déjà sacrifiée... vous!... Tenez, je suis un misérable, ou plutôt je suis un fou... et pourtant... malgré moi, chaque jour cet amour augmente... deux fois j'ai été sur le point d'aller la rejoindre... mais je n'ai pas osé: avec un caractère aussi intraitable que celui de cette femme, une fausse démarche peut tout perdre... et malgré moi encore, je conserve toujours une lueur d'espoir... mais, tenez: encore pardon, mon Dieu... je vous irrite, je vous blesse.
--Je puis maintenant tout entendre, je vous le jure, Gontran... pour vous et pour moi, c'est une triste compensation à ce que nous avons perdu tous deux.
--Oh! je le sais... je le sais!... Je ne puis plus compter sur votre amour, il faut y renoncer; mais ne soyez pas impitoyable, laissez-moi épancher mon coeur près de vous... Maintenant que vous ne m'aimez plus, cela ne peut pas vous froisser... Allez, Mathilde, je suis si malheureux, que c'est presque vous venger de moi-même que de vous avouer ce que j'endure. Oh! si vous saviez ce que c'est que de souffrir d'une douleur muette et concentrée!...
--Je le sais, Gontran... je le sais...
--Vingt fois j'ai été sur le point de me jeter à vos genoux, de vous tout avouer, de vous demander au moins votre pitié. Mais tous mes torts passés me revenaient à la pensée, j'ai eu honte de moi-même, je n'ai pas osé... En silence, j'ai dévoré mes larmes... oui, car je pleure, vous le voyez bien... je suis faible, je pleure comme un enfant.
Et il pleurait encore; puis, essuyant ses larmes, il s'écria:
--Mais elle est donc sans pitié, cette femme... mais elle ne réfléchit donc pas que je vous ai sacrifiée à elle... vous, noble... généreuse créature, aussi noble, aussi généreuse qu'elle est, elle, perverse et infâme... Mais elle ne songe donc pas... que mon aveuglement peut avoir un terme!... Quoi qu'elle en dise, son orgueil infernal est flatté de me voir à ses pieds... Elle ne sait donc pas que mon illusion dissipée, il ne me restera pour elle que mépris et que haine... Oh! sa vanité peut encore recevoir un coup cruel en me voyant revenir à vous, qu'elle envie toujours, quoi qu'elle dise.
--Tout retour vers le passé est impossible, Gontran; il faut renoncer à tout jamais à porter à Ursule ce coup que vous croyez si rude à son orgueil.
--Eh bien! tenez, méprisez-moi, Mathilde, mais je ne puis vous le taire; c'est depuis que vous m'avez dit ces mots, si cruels dans votre bouche: _Je ne vous aime plus_, que j'ai seulement senti tout ce que j'ai perdu en vous perdant... Oui, ce qui rend mon chagrin plus affreux encore... c'est de ne pouvoir plus me dire: J'ai toujours la, près de moi, un coeur noble, aimant, généreux, qui oublie, qui pardonne, et auquel je reviens toujours avec confiance, parce que sa bonté est inépuisable...
--Oui... ce coeur était ainsi... à vous, oh! bien à vous, Gontran.
--Mais ce coeur est encore à moi... Vous vous abusez, Mathilde... un amour comme le nôtre laisse dans le coeur des racines inaltérables; il peut languir pendant quelque temps, mais il reparaît bientôt plus vivace que jamais. Mathilde, ne me désespérez pas, aidez-moi à vaincre cette abominable passion: je vous le jure, je n'ai jamais mieux apprécié tout ce qu'il y a de grand, d'élevé dans votre coeur... Oh! quelle serait sa rage, à cette femme, si elle _nous croyait heureux_, unis, tendrement occupés l'un de l'autre!... Quel coup mortel recevrait son orgueil! Tenez, Mathilde... soyons sans pitié pour elle... venez, venez à Paris, et _affectons_ de paraître devant elle plus passionnés que jamais; elle aussi, alors, connaîtra les angoisses qu'elle nous a fait souffrir...
Cette étrange proposition me prouva l'exaltation de Gontran, et combien la passion est toujours aveugle et personnelle.
Il ne pouvait pas avoir dans ce moment l'intention de me blesser, et il me proposait de jouer un rôle odieux pour exciter la jalousie d'Ursule!