Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 56

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«Maintenant, souvenez-vous que le soir de ce _jour de bonheur, sans lendemain_, comme vous dites, mademoiselle de Maran a reçu des lettres de Paris, et que devant moi elle vous a appris toutes les abominables calomnies dont Mathilde était victime.

«Malgré les méchantes exagérations de mademoiselle de Maran, j'ai bien vite compris que la réputation de Mathilde était aux yeux du monde horriblement compromise. Le hasard m'apprit ainsi que cette femme, dont le bonheur m'exaspérait depuis mon enfance, était la plus malheureuse des créatures.

«Jusqu'alors elle avait vécu pour vous et pour la vertu; elle avait toujours été digne de tous les amours et de tous les respects... et sa bonne renommée était presque perdue... et vous la délaissiez pour moi, pour moi...

«C'était trop.

«Maintenant, qui m'a inspiré l'intérêt, la pitié qui a succédé tout à coup à la haine que je portais à Mathilde? Est-ce un noble et bon sentiment? Ne serait-ce pas plutôt la conviction que votre femme, étant à tout jamais malheureuse, ne peut plus être pour moi un sujet d'envie?... ou bien encore, ne serait-ce pas la connaissance parfaite que j'ai de votre caractère et de ce qu'il présage à Mathilde?... Oui, c'est plutôt cela qui m'a désarmée... Ma vengeance étant plus que satisfaite par l'avenir que vous ménagez à votre femme, votre amour me devient parfaitement inutile. Excusez-moi, mon cousin, de _vous avoir séduit pour rien_.

«En ce qui touche cette pauvre Mathilde, je ne puis malheureusement rien sur le passé; mais je puis pour l'avenir...

«Je suis une femme si singulière, que du moment où je me suis sentie apitoyée sur elle, j'aurais regardé comme un crime de lui donner le moindre motif de jalousie à votre égard.

«Voilà le pourquoi de ma froideur subite, voilà pourquoi vous devez absolument renoncer à l'espoir assez coquet de _me changer de panthère en brebis, de partager mon ciel ou mon enfer_. Mon Dieu! mon cher cousin, je ne suis ni une panthère, ni un ange, ni un démon; je ne pratique ni le ciel ni l'enfer... je suis tout simplement une pauvre femme qui ne vous aime pas, et je fais d'autant plus aisément le voeu de vous rendre à mon amie d'enfance, que ce sacrifice m'est fort agréable, de sorte que mon dévouement peut passer pour de l'égoïsme.

«Vous me permettrez donc de ne _pas briser les liens_ qui m'unissent au meilleur homme du monde, _afin d'aller cacher notre amour dans un pays lointain_: il n'est pas besoin d'aller si loin pour cacher quelque chose qui n'existe pas... J'abdique aussi très-volontairement toute _souveraineté_ sur votre âme; mille grâces de ce beau royaume que vous mettez si gracieusement à mes pieds. J'aime mieux vivre esclave à l'ombre protectrice d'une fraîche oasis que de régner sur un désert aride et desséché. N'oubliez pas surtout, je vous en conjure, de m'épargner ces preuves de dévouement, ces sacrifices inouïs dont vous me menacez et dont je suis très-indigne... Vous me gêneriez infiniment dans la secrète recherche que je veux faire de mon tyran futur, car je me sens destinée à éprouver pour je ne sais quel mystérieux idéal une passion aussi _immuable_, aussi _fatale_ que celle que vous éprouvez pour moi.

«Où s'est jusqu'ici caché ce mystérieux et futur despote de tout mon être?... c'est ce que j'ignore... Mais ce qui est certain, c'est que votre sombre aspect l'effaroucherait.

«Ne comptez pas, je vous en conjure, sur votre intimité avec mon mari pour venir me voir à Paris, dans le cas où vous feriez la folie de m'y suivre.

«Pour expliquer à M. Sécherin mon brusque départ, je serai forcée de lui avouer que vous vous occupiez un peu trop de moi, et que pour la tranquillité de Mathilde et pour m'épargner votre obsession, j'ai jugé à propos de quitter Maran.

«Vous le voyez donc bien, vous seriez très-mal venu à vouloir faire le _cousin_ auprès de nous.

«Restez avec Mathilde. Vous parlez de bon et de mauvais génie; si vous avez, je ne dirai pas quelque générosité, mais seulement l'instinct de votre conservation, vous reviendrez à elle. C'est elle qui sera votre bon ange.

«Si, malgré ma profonde indifférence pour vous, vous vous opiniâtrez à vous faire aimer de moi, je serai, sans le vouloir, votre mauvais démon.

«Vous m'aimez passionnément, je le crois; mais on a toujours raison d'une passion sans espoir... aussi, dans l'intérêt de Mathilde et dans l'intérêt de ma _tranquillité_ (prenez, je vous prie, ce mot dans cette acception prosaïque: n'être pas importunée par un fâcheux), je m'efforce de vous convaincre de la vanité absolue de vos tentatives à venir.

«Toute ma crainte est que vous conserviez quelque espérance. Malgré votre apparente humilité, vous avez un fond d'amour-propre intraitable, d'autant plus dangereux que vous avez de quoi le justifier auprès de tous... excepté auprès de moi. C'est ce que vous ne croyez peut-être pas... On n'admet jamais les exceptions blessantes...

«Plutôt que de vous avouer que vous ne me plaisez pas, vous êtes capable de vous persuader que je romps avec vous d'une manière brusque et cynique pour échapper à un sentiment dont je redoute et dont je prévois l'empire... Homme trop dangereux!!! ah! mon cousin... mon cousin... si vous vous laissiez prendre à l'une de ces amorces, que votre orgueil révolté vous tendra certainement, vous seriez à jamais perdu.

«Plus je vous témoignerais de dédain et d'aversion, plus vous vous croiriez redoutable et redouté; selon cet axiome: Que l'on n'éloigne que les gens dangereux... comme si les ennuyeux n'étaient pas de ce nombre.

«Prenez garde... prenez garde... tous vos avantages alors ne vous sauveraient pas d'un ridicule ineffaçable; je serais impitoyable, car je prendrais en main la cause de Mathilde; je la vengerais en vous tourmentant, et pour la venger, je serais capable de feindre la pitié, de feindre d'être enfin touchée d'un si profond et si constant amour, de vous faire quelques fausses promesses, et de me jouer de vous de la manière la plus sanglante...

«Une fois pour toutes, défiez-vous de moi, dès que je vous paraîtrai éprouver à votre égard autre chose que la plus complète indifférence.

«Ainsi donc, mon cousin, oubliez-moi pour qui vaut mille fois mieux que moi. Revenez à Mathilde: c'est un coeur d'or, c'est une âme qui n'est ni de ce temps ni de ce monde.

«Maintenant que, par une bizarre contradiction, elle m'intéresse autant par son malheur qu'elle me révoltait par son bonheur, je puis le dire, c'est une de ces natures tellement excellentes, tellement riches, tellement portées à croire au bien et à nier le mal, parce qu'elles sont pétries de noblesse et de générosité, qu'il suffit de quelques semblants pour les rendre complétement heureuses.

«Incapables de croire au mensonge, ces pauvres âmes ont la confiance ingénue des enfants. Il faut si peu, si peu, pour exciter leur joie naïve et candide, qu'on serait un monstre de les affliger.

«Vous l'avez vu... depuis huit jours, par prudence, vous avez feint un retour à elle; comme sa charmante figure rayonnait de bonheur!... et puis elle est mère!... elle est mère!... monsieur... et vous avez eu le honteux courage de m'écrire: «_L'état dans lequel se trouve ma femme l'empêchera de venir à Paris..._»

«Tenez, monsieur de Lancry, je suis capable et coupable de bien des mauvaises actions, je ne sais pas ce que l'avenir me réserve de commettre encore; mais jamais, je le jure, je n'aurai à me reprocher l'équivalent de ces odieuses paroles.

«Décidément, vous êtes le plus ingrat, le plus égoïste, le plus insensible des hommes, car la passion vous déprave... au lieu de vous ennoblir! C'est d'ailleurs naturel, une passion dépravée ne peut élever le coeur...

«Gardez-vous encore de votre vanité, qui vous dira peut-être que Lovelace et don Juan ne valaient pas mieux que vous, et que mon reproche signifie _adorable scélérat_...

«Vous vous tromperiez singulièrement: moi qui suis un don Juan femelle, je sais ce que vaut le don-juanisme; j'ai même honte de voir les passions que j'inspire se traduire par de si mauvais instincts: comme le sorcier du conte allemand, je recule épouvantée du monstre que j'ai produit, et qui vient à grands cris me demander d'être sa compagne.

«Oubliez-moi donc, mon cousin; encore une fois, si vous vous opiniâtrez dans votre fol amour, je vous prédis la plus malheureuse fin du monde, et vous me ferez croire à ces rémunérations et à ces punitions divines dont parlait toujours mon insupportable belle-mère.

«A un coupable tel que vous il fallait une _punition_ telle que moi: seulement, comme ce rôle de vengeance divine est un peu sérieux pour mon âge, je vous saurais un gré infini de me l'éviter en vous amendant et en devenant le plus honnête et le plus fidèle des maris, ce qui veut dire le plus heureux et le plus adoré des hommes, puisque Mathilde est votre femme.

«Adieu, adieu, et pour toujours adieu... Souvenez-vous surtout qu'il ne s'est jamais agi d'amour entre nous, mais d'une infâme trahison envers la plus noble des femmes. _Vous avez été mon_ COMPLICE, jamais mon AMANT.»

CHAPITRE XIV.

MONSIEUR SÉCHERIN A URSULE.

Lorsque madame Sécherin vit à notre abattement que moi et Gontran nous avions lu les deux lettres qu'elle nous avait remises, elle lut cette lettre de son fils à Ursule d'une voix lente, et comme pour faire durer le supplice de ma cousine plus longtemps.

«Je ne vous reverrai de ma vie, Ursule... Je vous méprise encore plus que je ne vous hais. Dieu m'a puni de n'avoir pas écouté les conseils de ma pauvre mère; elle me reste, elle, elle me reste, et avec elle je ne regrette rien; je remercie au contraire le ciel de m'avoir délivré d'un monstre de perfidie et de corruption tel que vous; je me maudis quand je pense que, pour vous, _pour vous_, mon Dieu! j'ai pu affliger, presque abandonner la meilleure des mères... Allez... ma tendresse la dédommagera des chagrins que je lui ai causés; elle me pardonnera, elle m'a pardonné: lorsqu'une femme aussi dangereuse et aussi abominable que vous entre dans une famille, il faut bien s'attendre à tout... Je vais vous apprendre une chose qui vous fera de la peine, j'en suis sûr, celle-là: le jour même où, par la volonté divine, le ciel a voulu que je reçusse cette lettre qui montre la noirceur de votre âme... je venais de faire rédiger l'acte qui vous assurait toute ma fortune après moi... Vous qui aimez tant le luxe, vous allez être pauvre... tant mieux, tant mieux, c'est le seul chagrin qui puisse vous atteindre... Les soixante mille francs de votre dot sont dès aujourd'hui déposés à Paris chez un notaire. Votre père vous chassera aussi de sa présence, lui; car je lui ai envoyé une copie de votre abominable lettre. Enfin, pour vous porter un dernier coup qui vous sera plus sensible encore que les autres, je vous préviens que je ne souffre aucunement de vos infamies; entendez-vous, je n'en souffre pas... Non, non, cela est si odieux que je ne ressens que de l'horreur pour vous, et je me trouve heureux... oh! bien heureux d'être à jamais séparé de vous; ma bonne et excellente mère vous le dira... ce sera votre dernier châtiment.

«SÉCHERIN.»

Après avoir lu cette lettre, madame Sécherin attacha sur Ursule un regard implacable.

Celle-ci sortit enfin de l'état de stupeur dans lequel elle était plongée depuis le commencement de cette scène.

Elle se leva impérieuse, altière, le regard assuré, le sourire amer et dédaigneux; elle dit à madame Sécherin:

--Vous triomphez, n'est-ce pas? femme aveugle et insensée! vous vous réjouissez, tandis que le coeur de votre fils est mortellement blessé!

--A cette heure il ne pense même plus à vous,--dit madame Sécherin;--il vous l'écrit, et cela est vrai, Dieu merci!

--Mais moi je ne crois pas aux termes de cette lettre,--reprit Ursule;--un homme comme lui ne peut pas oublier une femme comme moi. Sachez que si je le voulais, entendez-vous à votre tour, que si je le voulais, demain il serait encore à mes pieds, me demandant à mains jointes de revenir à lui... mais je ne le veux pas. La destinée m'accable au moment même où je cédais à un sentiment si généreux qu'il en était fou, au moment où j'avais pitié de la femme que j'avais haïe, outragée, au moment où je tâchais de réparer le mal que j'avais fait... Eh bien! seule je lutterai contre la destinée; un jour viendra, et il n'est pas loin, où, dans son désespoir de m'avoir perdue, votre fils vous maudira de ne l'avoir pas engagé à me pardonner.

--L'entendez-vous, la malheureuse?--s'écria madame Sécherin en joignant les mains avec horreur.--Vous regretter, vous! Voyez... voyez... l'infernal orgueil!

Ursule haussa les épaules avec une expression de pitié.

--Vous ne savez donc pas ce que j'étais, ce que j'aurais été pour lui, car il était simple, bon, dévoué, et je m'amusais à le rendre heureux comme on s'amuse de la joie d'un enfant... Vous l'avez entendu vous-même vous dire si son bonheur était grand, si je n'étais pas tout pour lui! Vous vous réjouissez sans songer qu'il pleurera... qu'il pleure peut-être avec des larmes de sang un passé qui sera toujours pour lui un rêve, l'idéal de la félicité humaine... Aveuglé sur mes défauts par son amour, sur ma conduite par sa confiance, sa vie se fût écoulée paisible et heureuse... elle se passera dans la désolation!... Allons, vous devez être satisfaite: me voici pauvre, abandonnée de tous, même de mon père; vous voici vengée, Mathilde, et vous aussi, monsieur,--dit Ursule en s'adressant à Gontran.--Vous, Mathilde, dont j'ai trahi l'amitié; Vous, monsieur, dont j'ai raillé l'amour... A votre triomphe il manque pourtant une chose... c'est de me voir anéantie, écrasée, sous les coups d'une fatalité inouïe; mais je ne vous donnerai pas cette joie. J'ai de la volonté, j'ai de l'énergie: je me trouvais dans un de ces moments qui peuvent décider de l'avenir de toute la vie... un premier bon sentiment en eût peut-être amené un second... Le sort ne l'a pas voulu... Eh bien! j'ai dix-huit ans, j'ai un caractère de fer, un esprit souple, je suis belle et hardie, que Dieu ait pitié de moi!--dit Ursule en terminant par ce sarcasme impie.

Madame Sécherin restait muette, effrayée, devant cette femme audacieuse.

Gontran la regardait avec une angoisse mêlée d'admiration...

Tout à coup mademoiselle de Maran se leva, feignit de s'essuyer les yeux et s'écria:

--Eh bien! non, non, il ne sera pas dit que je resterai insensible, moi, aux tourments de cette pauvre chère enfant; je suis tout émue de son angélique résignation: il est impossible d'avouer ses torts avec plus de candeur et d'être mieux disposée à la contrition et au repentir... Tenez... votre dureté à tous me révolte... Je l'emmènerai à Paris avec moi, et chez moi, cette chère petite, et cela aujourd'hui même, car elle ne peut pas rester ici un jour de plus... Elle vous gâterait, honnêtes gens que voue êtes!

--Vous osez la soutenir...--s'écria madame Sécherin avec indignation;--vous osez lui offrir un asile...

--Et pourquoi non, s'il vous plaît? Est-ce que je donne, moi, dans vos lamentations de Jérémie sur la désolation de l'abomination! Dirait-on pas qu'il s'agit du sort de la chrétienté ou que le monde est menacé d'une fin prochaine, parce que monsieur votre fils a eu un inconvénient dans son ménage! Est-ce que c'est une raison pour venir crier comme une orfraie après cette pauvre Ursule, et l'accabler sans pitié?... Pour vous qui vous piquez de religion... ça n'est guère charitable, ma bonne dame...

Madame Sécherin leva les yeux au ciel, et dit d'une voix grave et solennelle:

--Seigneur mon Dieu! ayez pitié de cette femme; sa tombe est ouverte, sa fin est proche, et elle blasphème.--Puis elle ajouta d'une voix imposante et avec tant d'autorité que mademoiselle de Maran resta un moment atterrée:--Vous soutenez le vice, vous insultez aux larmes des honnêtes gens, vous reniez Dieu. Mais patience, au lit de mort vous aurez une affreuse agonie en pensant au mal que vous avez fait et aux peines qui vous attendent... Vous êtes si méchante et si impie, que vous ne trouverez pas un prêtre qui veuille prier pour votre âme...

Après un moment de silence, mademoiselle de Maran s'écria en riant de son rire aigu:

--Ah! ah! ah!... est-elle donc drôle avec ses excommunications? Ah çà! apparemment que vous êtes aussi du dernier mieux avec les foudres du Vatican, ma chère dame? Tout à l'heure c'était avec le ciel et la Providence que vous maniganciez... Dites donc: sans reproche, vous me paraissez joliment banale, pour ne pas dire un peu coureuse, à l'endroit des choses de là-haut... Mais rassurez-vous, j'aurai toujours un bon petit quart d'heure pour me repentir et un petit écu pour me faire dire une messe quand viendra le moment de songer à mon salut.

* * * * *

Le soir même, mademoiselle de Maran partit pour Paris avec Ursule.

Madame Sécherin alla rejoindre son fils.

Gontran et moi, nous restâmes seuls à Maran.

CHAPITRE XV.

LES DEUX ÉPOUX.

Je restai deux jours sans revoir M. de Lancry.

L'arrivée et le départ de madame Sécherin ayant fait supposer à nos gens que quelque grave discussion intérieure avait eu lieu entre moi et mon mari, ils avaient cru de leur devoir d'augmenter encore de silence et de réserve dans leur service; ils ne parlaient entre eux qu'à voix basse... On eût dit que quelqu'un se mourait dans la maison... Il est impossible de peindre l'aspect sinistre de ce grand château muet, sombre et désert, dont j'habitais une aile et Gontran une autre.

J'avais voulu être seule pour me préparer à l'entretien que je devais avoir avec mon mari.

Pendant ces deux jours, par un phénomène moral que je suis encore à m'expliquer, une révolution profonde, complète, se fit subitement en moi.

Il était de mon devoir de parler à mon mari avec la plus entière franchise.

Cet événement fut le plus important de ma vie; son retentissement durera jusqu'à mon dernier jour.

Les moindres détails de cette entrevue sont encore gravés dans ma mémoire.

C'était un dimanche. Après avoir entendu une messe basse à l'église du village et être restée longtemps à prier, je revins chez moi.

Le temps était gris et lugubre; au moment où je rentrais au château, la neige commençait à tomber.

Dix heures sonnèrent à la pendule de mon parloir.

C'était un petit salon très-simple, où je me tenais d'habitude; ses deux croisées s'ouvraient sur le parc. A droite et à gauche du la cheminée étaient les portraits de mon père et de ma mère; sur ma table à écrire, un médaillon de Gontran peint en miniature.

A propos de cette miniature, je dois dire ici ce que je sus plus tard: c'est qu'elle avait été rendue à mon mari par madame de Richeville.

Donner à sa femme un portrait fait autrefois pour une maîtresse, c'est une de ces indignités naïves qu'un homme se permet, sans même se douter de ce qu'il y a d'odieux et d'insultant dans un pareil procédé.

A coté de ma table de travail, une petite bibliothèque de bois de rose renfermait mes livres de prédilection; enfin entre les deux fenêtres était mon piano.

En passant devant une glace, je me regardai: j'étais horriblement pâle et maigre; mes pommettes, déjà un peu saillantes et légèrement pourprées, témoignaient de la fièvre dont j'étais brûlée depuis deux jours; mon regard était très-brillant, très-animé; mais j'avais les lèvres violettes et les mains glacées.

J'étais habillée de noir, mes cheveux lissés en bandeaux, car je n'avais pas songé à les faire boucler.

Je contemplais avec une sorte de joie sombre le ravage que les chagrins avaient imprimé à mes traits, et je me comparais à Ursule, toujours si fraîche et si rose.

Dix heures et demie sonnèrent à l'antique horloge du château; mon mari entra chez moi.

Lui aussi, depuis deux jours, avait cruellement changé; il était d'une pâleur extrême. Les veilles, les pleurs... peut-être, avaient rougi ses yeux; il semblait accablé; sa physionomie était presque farouche.

--Je ne chercherai pas à le nier,--me dit-il brusquement,--les torts que j'ai envers vous sont très-grands; vous devez me détester...; soit, détestez-moi.

--Je vous prie de m'entendre, Gontran. Notre position fera fixée aujourd'hui. Je dois vous dire avec la plus entière franchise le résultat de mes réflexions et ma résolution inébranlable...

--Je vous écoute...

--Pendant ces deux jours que je viens de passer seule, je ne sais par quel étrange mirage de ma pensée, tous les événements qui ont eu lieu depuis que je vous connais me sont apparus pour ainsi dire en un seul moment; j'ai pu en saisir à la fois et l'ensemble et les détails: je les ai jugés avec une sûreté, avec une hauteur de vue dont j'ai été moi-même étonnée. En contemplant ainsi les jours d'autrefois, j'ai reconnu, sans fol orgueil, que mon dévouement envers vous n'avait jamais failli, que j'avais fait des prodiges de tendresse pour conserver mon amour intact et pur malgré vos dédains. Excepté quelques plaintes rares que m'arrachait une douleur intolérable, j'ai toujours souffert avec résignation: à votre moindre velléité de tendresse, vite j'essuyais mes larmes, je venais à vous le sourire aux lèvres, et je renaissais encore à des espérances de bonheur tant de fois trompées.

--Cela est vrai... mais il n'est pas généreux à vous de mettre à cette heure en présence et mes torts et vos vertus,--dit Gontran avec amertume.

--Si je vous parle ainsi, Gontran, ce n'est pas pour me louer d'avoir toujours agi de la sorte, mais pour m'en blâmer.

--Comment, vous regrettez?...

--Je regrette d'avoir fait justement ce qu'il fallait pour être malheureuse sans vous rendre heureux. Peut-être même eussiez-vous été moins cruel pour moi... si je m'étais conduite autrement.

--Que voulez-vous dire?

--Cela vous semble étrange... mais le résultat de mes réflexions a été presque de m'accuser et de vous absoudre.

--M'absoudre... moi!

--Vous absoudre, vous... Je ne m'abuse plus, Gontran: je n'ai jamais été pour vous une noble compagne, ayant la conscience de sa dignité et un caractère assez ferme pour se faire respecter; j'ai été votre lâche esclave, et je n'ai eu que les qualités négatives de l'esclave, la soumission aveugle, la résignation stupide, la patience inerte. En me voyant ainsi, vous avez dû me traiter comme vous m'avez traitée et n'avoir pour moi ni merci ni pitié.

--Je ne sais dans quel but vous voulez m'innocenter ainsi?--dit Gontran en me regardant avec défiance.

--Je pourrais vous dire que c'est pour vous rendre moins cruel l'aveu qui me reste à vous faire; mais je mentirais. Si je ne désire pas vous blesser sans raison, je m'inquiète assez peu maintenant que vous souffriez ou non de ce que je dois vous dire.

Mon mari parut frappé de mon expression de froideur insouciante.

--Votre langage est nouveau pour moi, Mathilde.

--Il doit être aussi nouveau que le sentiment qui le dicte... aussi nouveau que l'aveu que je vais vous faire.

--Mais, de grâce, expliquez-vous.

--Après ce long coup d'oeil jeté sur le passé, j'ai fait encore une découverte... une découverte affreuse, je vous le jure: c'est que mes chagrins, pourtant si vrais, si douloureux, étaient à peine dignes d'intérêt... c'est que mes lamentations continuelles étaient plus fastidieuses que touchantes; c'est que mes larmes éternelles avaient dû avec raison vous impatienter, vous exaspérer, mais rarement vous apitoyer.

--Raillez-vous, Mathilde? La raillerie serait cruelle.

Je pris mon mari par la main, je le menai devant la glace, et là, lui montrant mon visage flétri, je lui dis:

--Pour que je sois ainsi changée, il m'a fallu bien souffrir, n'est-ce pas, Gontran? Eh bien! jugez donc ce que j'ai ressenti lorsque la raison m'a forcée d'avouer que mes chagrins étaient à peine dignes de pitié, lorsque je me suis dit... «Demain je les raconterais à un juge impartial, qu'il aurait le droit de me dire:--_C'est votre faute..._» Hé bien! croyez-vous qu'en face d'une telle conviction, j'aie le courage de railler, Gontran?...

--Vous avez cette conviction, Mathilde?