Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 55

Chapter 553,869 wordsPublic domain

«Non, non, Ursule!... je ne puis obéir à vos ordres... Votre conduite est tellement inexplicable... ce que je ressens est si étrange, après le bonheur inespéré dont vous m'avez comblé, qu'il faut que je vous écrive, puisque je ne puis vous parler, puisque par prudence, sans doute, vous semblez fuir toutes les rares occasions où je pourrais vous voir seule avant votre départ. Je ne sais si je veille, si je rêve... Peut-être m'aiderez-vous à m'expliquer ce mystère.

«La possession d'une femme ardemment aimée rend toujours heureux et fier!... et pourtant, le lendemain de ce jour... qui aurait dû être le plus beau de mes jours!... je suis tombé dans une tristesse morne, que votre conduite incompréhensible augmente encore... Ce qui se passe en moi est étrange, je vous le répète, Ursule; j'en suis épouvanté!... à l'agitation sourde, profonde, qui tourmente mon âme, je pressens que le plus grand événement de ma vie va... va s'accomplir!...

«Ma passion pour vous est immuable... fatale!... parce qu'elle est sans borne et sans issue... elle est immuable, fatale, parce que je vous aime mille fois plus que vous ne m'aimez!... Vous êtes la première femme qui m'ayez dominé! près de vous, je l'avoue, je me sens d'une infériorité absolue... Vous vouliez, disiez-vous, un tyran ou un esclave... Eh bien! vous avez un esclave... un esclave aveugle, résigné, soumis.

«J'ai honte de vous dire cela... et pourtant je vous le dis, parce que j'espère que cette humble abnégation désarmera cette ironie impitoyable qui m'a poursuivi, je crois, même au sein de ce bonheur enivrant qui, jusqu'à présent, n'a pas eu de lendemain!... Oui, il m'a semblé qu'alors j'étais à vous, et que vous n'étiez pas à moi... Dans vos regards il n'y avait ni amour, ni volupté, ni remords... il y avait je ne sais quelle expression de triomphe haineux, de domination insolente, de cruel sarcasme!... Tenez, Ursule, si je croyais au démon, si je croyais à ces _marchés d'âmes_ qu'il fait, dit-on, je lui donnerais votre regard dédaigneux et superbe, lorsqu'il voit un malheureux tomber à tout jamais en sa puissance, par la force de son charme infernal.

«Cette comparaison vous semble folle, absurde; vous vous en moquez peut-être... railleuse impitoyable, vous croyez que je plaisante... pourtant cette comparaison est sérieuse, elle est vraie. Elle explique, autant qu'on peut l'expliquer, une sensation réelle et pourtant indéfinissable... Oui, de ce jour, Ursule, mon âme ne m'a plus appartenu... elle ne m'appartient plus!... Ange ou démon, elle est à vous!... Qu'en ferez-vous?...

«Cela est insensé, stupide, mais il me semble que mon coeur ne bat plus dans ma poitrine, mais qu'il bat dans votre coeur, à vous... Tenez, je vois avec effroi que jusqu'ici je n'avais jamais aimé... Ne prenez pas ceci pour une banalité, Ursule; si je voulais vous dire des fadeurs, je ne prendrais pas cet amer et triste langage: il ne peut en rien m'être favorable auprès de vous; il est ennuyeux, bizarre, et il ne vous apprend que ce que vous savez, car vous avez la conviction de votre toute-puissance sur moi.

«Non... non... je vous dis que jusqu'ici je n'ai jamais aimé; j'ai toujours cru et je crois encore que l'homme qui éprouve la seule véritable passion de sa vie doit presque ressentir des impressions analogues à celles des femmes en ce qu'elles ont de plus délicat, de plus craintif, de plus soumis, de plus défiant... Eh bien! voilà ce que j'éprouve auprès de vous, Ursule... voilà ce que je n'avais jamais éprouvé... Un écolier n'avouerait pas cela! c'est vous donner sur moi un avantage immense... mais pourquoi lutterais-je? à quoi cela m'a-t-il servi de lutter contre mon amour depuis que vous m'êtes apparue sous une physionomie si nouvelle, lors de ce long entretien que ma femme entendait! Pourquoi de ce jour, où vous m'avez pourtant si impitoyablement raillé... pourquoi mon goût pour vous a-t-il pris soudainement tous les caractères de la passion la plus effrénée?

«Pourquoi n'ai-je pas été séduit par vos qualités, mais par l'audace et la témérité de vos principes, par l'étincelante ironie de votre esprit, par cette brûlante éloquence avec laquelle vous peignez si voluptueusement le bouleversement des sens à l'approche de l'homme aimé?...

«Tenez, Ursule, cette pensée est horrible, il faut que je vous dise tout; savez-vous pourquoi la possession me laisse si malheureux, si inquiet, si chagrin? pourquoi elle ne me donne pas sur vous cet ascendant, cet empire qu'elle donne toujours? pourquoi, enfin, je vous le répète, je suis à vous sans que vous soyez à moi? C'est... je frémis de le croire... de l'écrire... c'est... c'est qu'il me semble que, vous... vous n'avez cédé ni à l'enivrement de l'amour, ni même à l'entraînement des sens... On dirait que vous avez cédé, non pas à moi, mais à quelque mystérieuse influence qui m'est étrangère.

«Oh! vous ne saurez jamais ce que vous m'avez laissé de regrets affreux, de désirs brûlants, de radieuses et folles espérances, vous ne savez pas ce que c'est que de se dire: Cette femme qui inspire tout ce que le désir a de plus exalté, je l'ai possédée sans la posséder... j'ai tous les droits sur elle, et je n'en ai aucun; un jour... elle s'est livrée à moi avec tant d'insouciance et de dédain, que je ne ressens qu'humiliation et amertume... Qu'étais-je donc? que suis-je donc à vos yeux? ai-je été votre jouet? Si vous ne m'aimez pas... pourquoi ces faveurs? avez-vous donc voulu me prouver que j'étais si peu à vos yeux que vous pouviez impunément me tout accorder un jour, et l'oublier le lendemain sans vous croire même obligée de rougir?... Non, non, voyez-vous, il n'y a pas d'impératrice romaine qui, dans ses mépris écrasants, ait plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un homme!

«Depuis ce jour, en vain je tâche de lire sur votre physionomie impénétrable quelque tendre ressouvenir... Est-ce dissimulation, calcul, insensibilité, prudence? Vos traits ne disent rien... rien que raillerie humaine ou indifférence... Pourquoi me traiter ainsi? Ne suis-je pas votre amant? Ne le suis-je plus? Avez-vous donc voulu, par une coquetterie infernale, inouïe, ne me laisser rien ignorer... pour me faire tout regretter avec plus de rage encore?

«Par le ciel, cela ne peut pas être ainsi! Je n'ai pas foi en moi, mais en mon amour désespéré... Ces émotions enivrantes dont vous parlez avec de si ardentes paroles, vous les ressentirez pour moi, entendez-vous, Ursule!... Je vous inspirerai toute la fougue de la passion... Oh! que vous serez belle... ainsi... Tenez, à cette seule espérance, mon sang bouillonne, ma tête se perd... Ursule, Ursule! pour être aimé de vous, rien ne me coûtera, dévouement, sacrifice, honte... tenez, si je l'osais, je dirais crime...

«Et quand je pense que si votre charme voluptueux et irritant exalte l'amour jusqu'à cette frénésie, votre esprit étincelant, hardi, ravit, domine et captive à jamais...

«Si vous aimiez... oh! si vous aimiez, y aurait-il au monde une maîtresse plus enchanteresse? Tenez, c'est à devenir fou que de songer que, grâce à l'amour, vous si intraitable, si moqueuse, si indépendante, vous deviendriez soumise, tendre et dévouée... mais soumise, tendre et dévouée avec ce charme adorable qui n'appartient qu'à vous, et non pas à la manière des autres femmes qui vous font prendre la tendresse, le dévouement et la soumission sinon en haine, du moins en dédain ou en indifférence, parce qu'il est dans leur nature faible et chétive d'avoir ces qualités négatives...

«Après tout, que me fait, à moi, que la brebis soit douce et craintive? quel mérite a-t-elle? Mais que la panthère vienne, timide et caressante, ramper à mes pieds; alors, oh! alors je ressens un bonheur, un orgueil, un triomphe sans égal...

«Ursule... Ursule... je vous le répète, je le sens là... aux battements précipités de mon coeur, vous m'aimerez comme je veux être aimé de vous... Oh! je saurai bien vous y forcer... Oui... l'amour désespéré s'impose à force de dévouement; il s'imposera même à vous. Ne prenez pas cela pour une présomption aveugle et ridicule... Je puise cette assurance dans la profondeur même de ma passion.

«Quelquefois pourtant j'espère; je me figure que votre insouciance affectée est un jeu destiné à compléter l'illusion de ma femme et à lui faire croire plus aveuglément encore au retour que je feins d'éprouver pour elle... Mais non, vous m'auriez dit quelques paroles, nous nous serions entendus par quelque signe d'intelligence; tandis que depuis ce jour à la fois si cruel et si doux, vous avez pris à tâche d'éviter les rares occasions que j'aurais eues de vous entretenir seule... Qui sait même si je parviendrai à vous remettre cette lettre!

«Femme bizarre, incompréhensible! Si par quelque allusion détournée, je vous parle de notre amour, vous me répondez par un sarcasme! Chose plus étrange encore: ma femme vous redoute, vous hait, vous le savez, et depuis le jour où vous l'avez outragée, vous semblez la regarder avec un touchant intérêt? Est-ce le remords? non; vous n'aurez jamais de remords, vous; et puis, hélas! le remords de quoi? Une faute pareille... est-ce une faute?... Et d'ailleurs ne dirait-on pas que votre seul but maintenant est de me faire regretter et adorer Mathilde?

«Voyant votre inexplicable indifférence... autant pour détourner les soupçons de ma femme que pour essayer d'éveiller en vous quelque jalousie, j'ai feint d'entourer Mathilde des plus tendres soins... Au lieu de vous en alarmer, de vous en piquer... vous en avez paru satisfaite et nullement envieuse... Ursule... c'est à en perdre la raison. Qui êtes-vous donc? que me voulez-vous? Êtes-vous mon bon ou mon mauvais génie? Quelquefois vous m'épouvantez; il me semble que vous devez avoir sur ma vie la plus fatale influence... Non, non, pardon, je délire... Ursule! ne vous offensez pas de cette lettre; vous êtes de ces femmes supérieures auxquelles on peut tout dire...

«Cette incohérence de pensées vous prouve toute l'exaltation de ma pauvre tête. Mes idées se heurtent, se combattent; mille fantômes s'offrent à mon imagination, parce que mon esprit et mon coeur sont incertains, parce que je ne sais pas ce que vous êtes pour moi. Cet état de doute est horrible; s'il continue, si vous ne me rassurez pas, c'est à peine s'il me restera la force et la volonté de feindre une tendresse que je dois feindre pour détourner les soupçons de Mathilde et empêcher un éclat qui pourrait vous perdre. Heureusement les distractions où me plongent tant de pensées diverses passent aux yeux de ma femme pour des rêveries amoureuses dont elle est l'objet. Quelques jours encore, et tout sera éclairci.

«Vous ne me connaissez pas, Ursule; vous ne savez pas l'invincible opiniâtreté de mon caractère. Je l'ignorais moi-même avant que d'avoir ressenti la force de volonté que vous m'avez inspirée. Je ne renoncerai à l'espoir d'être aimé de vous qu'après avoir tenté tout ce qu'il est humainement possible de tenter... Et encore non, je ne puis même admettre la pensée que je renoncerai à cet espoir... non, une voix secrète me dit que je réussirai.

«Voici mes projets. N'essayez pas de les combattre; vous n'y changeriez rien. Vous partez dans quelques jours pour Paris. Prétextant des calomnies que nous a rapportées mademoiselle de Maran, j'ai persuadé ma femme de rester à Maran tout l'hiver. Quinze jours après votre départ, je vous rejoins à Paris. Des affaires d'intérêt motiveront suffisamment mon départ aux yeux de Mathilde. Une fois à Paris, les raisons ne me manqueront pas pour y prolonger mon séjour. L'_état dans lequel se trouve ma femme_ l'empêchera de venir me rejoindre; d'ailleurs elle le voudrait que son désir serait vain: jamais je ne me suis senti plus intraitable, sans pitié; je serais cruel pour tout ce qui n'est pas mon amour pour vous. Il faut ma crainte de voir Mathilde se laisser égarer par sa jalousie et vous perdre auprès de votre mari pour me forcer de simuler ce que je n'éprouve plus pour elle.

«Tenez, Ursule, encore une remarque qui vient à l'appui de ce que je vous disais, c'est que l'amour sincère et profond inspire des délicatesses inouïes... Jusqu'ici j'avais toujours menti en galanterie sans l'ombre de peine ou de regret; eh bien! je vous le jure, maintenant il m'est odieux de dire à ma femme des tendresses que je ne ressens plus: il me semble que ce sont autant de blasphèmes contre la sincérité de ma passion pour vous.

«Il faut tout l'aveuglement de Mathilde pour ne pas découvrir combien le rôle que je joue auprès d'elle me coûte et me révolte... Mais il aura bientôt sa fin; je vais vous rejoindre à Paris, notre parenté me permettra de vous voir chaque jour sans éveiller les soupçons de votre mari. Alors, Ursule, une fois qu'aucune contrainte ne me gênera plus, je pourrai me faire aimer, et il faudra bien que vous m'aimiez... Exigez de moi tous les sacrifices possibles et impossibles, je m'y soumettrai avec bonheur, rien ne me coûtera, je ne regretterai rien, parce que maintenant tout ce qui n'est pas vous n'existe plus pour moi... Cela est affreux à dire, mais cela est... ma raison, ma volonté n'y peuvent rien... Toi... toi... Ursule, rien que toi... toujours toi... Oh! dis... le veux-tu? brisons les faibles liens qui nous retiennent tous deux, allons cacher notre amour dans quelque pays lointain; Ursule, ne soyez pas retenue par la pitié! que ma passion soit heureuse ou malheureuse, le sort de ma femme ne peut changer; elle réunirait plus de qualités et plus de perfections encore que, je le sens, tout sentiment pour elle est à jamais éteint dans mon coeur.

«Vous êtes maintenant l'idéal, le rêve de mon coeur, de mon esprit, de mes sens, de ma vie... Jugez si Mathilde peut balancer votre influence si vous m'aimez, ou me consoler si vous ne m'aimez pas...

«Encore une fois, Ursule... vous... vous sans condition, je n'admets pas de doute à ce sujet, je ne veux pas en admettre, parce que je ne veux pas entrevoir l'abîme sans fond qui s'ouvrirait devant moi si... mais, non, non, vous m'aimez, il faudra que vous m'aimiez; le hasard ne vous a pas donné en vain mon âme, je n'existe plus que par vous, que pour vous; _vous avez été à moi!_ quoi que vous disiez, quoi que vous fassiez, il faut que nous soyons désormais et pour toujours l'un à l'autre. Je ne reculerai devant aucun moyen, vous entendez, _devant aucun moyen_ pour y parvenir... Cela sera, parce que la fatalité le veut ainsi. Adieu! ange ou démon, je partagerai votre ciel ou votre enfer... «G.»

* * * * *

Je dirai plus tard la réaction brusque, profonde, que la lecture de cette lettre me causa.

Pendant que je la lisais, Gontran, lui, lisait cette réponse qu'Ursule lui avait faite, et qu'elle avait cru me donner à la fin de mon entretien avec elle.

CHAPITRE XIII.

URSULE A GONTRAN.

«Je suis très-généreuse au moins... je vous renvoie votre lettre; elle m'a beaucoup divertie: il y règne un mélange de défiance et du fatuité, d'aveuglement et de clairvoyance, de dévouement et d'égoïsme, de tendresse et de cruauté, très-amusant à observer; tout cela manque de grandeur, de charme et même d'esprit (quoique vous en ayez certainement); mais, comme tout cela est naturel, je dirai même d'une horrible naïveté, vous m'avez persuadée.

«Je crois donc à votre passion, oui... je crois que vous aimez pour la première fois; je crois que vous ferez tout au monde pour vous faire aimer de moi. Je vous crois capable des tentatives les plus insensées, des actions les plus noires, pour arriver à ce beau résultat; je vous crois enfin susceptible de véritable dévouement pour moi: c'est à ne pas vous reconnaître, mon pauvre cousin.

«Sans avoir la prétention de mériter les qualifications diaboliques dont vous me gratifiez dans votre orgueilleux étonnement, comme s'il fallait, en vérité, avoir recours aux sciences occultes pour être digne ou capable de vous séduire, je crois avoir sur vous beaucoup d'influence: cette influence sera fatale si vous le voulez, cela dépendra de vous.

«Je crois encore, comme vous, que ce sont mes vilains défauts qui vous ont irrésistiblement tourné la tête.

«D'abord vous ne m'avez pas du tout inspiré l'envie d'avoir des vertus si je n'en possède pas... ou le désir d'en faire montre si j'en possède: ces perles virginales sont enfouies au fond de l'âme comme les perles au fond de la mer; ces trésors n'appartiennent jamais à ceux qui s'arrêtent à la surface des flots... dont ils sont les jouets... Il est des profondeurs solitaires et mystérieuses que les vues courtes ou débiles ne pénétreront jamais.

«Nous sommes donc parfaitement d'accord sur beaucoup de points, mon cher cousin, seulement nous différerons toujours sur le plus important de tous: vous croyez fermement qu'à force d'amour _vous m'obligerez à vous aimer_, je vous déclare non moins fermement que jamais je ne vous aimerai et qu'_à force d'amour_ vous finirez par vous faire détester, l'amour qu'on inspire étant généralement en raison inverse de l'amour qu'on ressent; vous devriez savoir au moins votre A B C, seigneur don Juan.

«Si la passion ne vous rendait pas aussi inintelligent qu'un écolier, vous verriez une profonde vérité dans ce passage de votre lettre qui n'a été qu'une boutade de votre vanité froissée:

«_Jamais impératrice romaine n'a plus audacieusement prouvé qu'un esclave n'était pas un homme._

«J'ai souligné ces mots, ils le méritent; vous avez deviné juste cette fois: en d'autres termes, cela signifie que _la vengeance n'est pas de l'amour_. Eh bien! comprenez-vous l'énigme? Devinez-vous-maintenant les motifs de ma conduite bizarre? Non? Pas encore? Allons, vous n'êtes décidément pas en veine de sagacité. Je reprends donc les faits d'un peu haut; tout mon espoir est que cette confession vous donnera de moi une horrible aversion. Il est malheureusement trop tard maintenant pour que je puisse vous paraître _respectable_; avec ce _paraître_ j'aurais sûrement éteint votre folle passion.

«Or donc, en venant à Maran, en pensant même à profiter de l'offre que m'avait faite autrefois Mathilde, d'occuper à Paris un appartement de votre maison, mon projet bien arrêté était de vous rendre amoureux fou de moi; entendez-vous, amoureux fou... et de me servir de votre fol amour... je vous dirai tout à l'heure dans quel but.

«Je réunissais tontes les conditions nécessaires pour vous séduire: d'abord je ne vous aimais pas, je me sentais sur vous beaucoup de supériorité; et de plus je m'étais imaginé que le moyen le plus sûr d'enamourer un nomme blasé par de nombreux succès était de se moquer de lui, d'irriter ainsi vivement son orgueil, et, pour l'achever, de le convaincre que tout en restant parfaitement indifférente à son mérite, on devait ne pas l'être à celui d'un autre.

«Tout ce beau système, développé avec assez de malice, a obtenu près de vous le succès que j'attendais.

«A Rouvray, vous m'avez fait, le matin même de votre arrivée chez moi, une déclaration assez brusque et assez impertinente; j'y ai répondu comme il fallait pour mes desseins.

«Ici, vous avez renouvelé vos tendres protestations, je vous ai répondu et prouvé que je ne me souciais pas de vous le moins du monde; par esprit de contradiction, vous vous êtes passionné: c'était tout simple. Pendant quelques jours j'ai augmenté votre amour, non pas en le partageant, mais en le raillant, mais en me montrant à vous sous des aspects bizarres, mais en affectant un cynisme de principes, une hardiesse de pensées, qui auraient révolté tout homme d'une âme élevée.

«Je ne pouvais croire moi-même aux progrès que je faisais dans votre coeur par de si misérables moyens. Si j'avais eu de vous une haute opinion, la facilite de mon succès l'eût détruite.

«Rappelez-vous encore ceci, seigneur don Juan, ordinairement les femmes de mon caractère aiment d'autant plus qu'elles ont eu plus de peine à se faire aimer. Elles dédaignent les succès faciles, la lutte leur agrée, les obstacles les charment, elles se passionnent pour l'impossible...

«En un mot, profitez de l'avis... si jamais vous retrouvez une de mes _pareilles_: le seul moyen de la séduire sera de lui montrer de l'éloignement.

«Pour que vous me plaisiez, mon cher cousin, sous bien des rapports nous nous ressemblons beaucoup trop (j'espère que je suis humble); notre nature est de subir la loi de _l'attraction des contraires_. Quand vous restez dans cette _voie normale_, comme nous disait le savant M. Bisson, vous réussissez... Voyez... peut-être Mathilde vous adore-t-elle, parce qu'elle est aussi pure que vous êtes perverti... Quand, au contraire, vous vous adressez à moi, qui suis peut-être théoriquement aussi avancée que vous, vous faussez votre destinée, vous perdez vos avantages, et je me moque de vous.

«Les augures ne pouvaient se regarder sans rire, c'est pour cela que votre sérieux amour me cause une incroyable hilarité. Prenez garde, un fripon qui devient dupe est mille fois plus sottement dupe qu'un honnête homme.

«Ceci dit, mon cher cousin, revenons au sujet de votre étonnement.

«Un jour, brusquement, sans motif (à vos yeux du moins), _vous avez été à moi sans que j'aie été à vous_, selon votre expression... De ce moment vous m'avez toujours trouvée froide, dédaigneuse, et aussi insouciante du passé que s'il n'existait pas... Vous vous étonnez de cette soudaine indifférence, vous criez au démon, à la fatalité, que sais-je? Vous me demandez si je vous aimais, si j'avais au moins pour vous un vif caprice? Nullement; vous êtes charmant, mais j'ai le malheur d'avoir très-mauvais goût. Comment donc, direz-vous, vous ne ressentiez pour moi ni passion, ni amour, ni même le plus léger penchant, et... vous... Non, non, c'est impossible, répétez-vous.

«Vous oubliez, mon cher cousin, qu'il est des passions de toutes sortes, et que l'amour n'est pas la plus violente de toutes... Vous ignorez donc que pour satisfaire sa haine et sa vengeance, une femme comme moi ose ce qu'elle n'oserait jamais si elle éprouvait un amour passionné, ou si elle ne ressentait même qu'un tendre penchant. Dans ce dernier cas, elle obéirait à un instinct de coquetterie qui lui dirait qu'un triomphe trop facile éteint un goût passager.

«Si elle aimait au contraire passionnément, oh! elle ne raisonnerait pas... L'amour, le véritable et profond amour lui inspirerait les plus exquises délicatesses... Si elle succombait, elle succomberait avec une sorte d'enivrement chaste et pudique. Dans son aveugle entraînement, elle n'aurait la conscience de sa faute qu'après l'avoir commise; elle en aurait les remords, la honte, la volupté ardente et amère. Enfin ses ressentiments seraient ceux de la plus noble des femmes, car un amour sincère élève souvent les coeurs les plus perdus à la hauteur des coeurs les plus purs...

«Quel est donc ce mystère? Qu'êtes-vous donc pour moi? demandez-vous encore.

«Écoutez... depuis que j'ai pu analyser mes impressions et me rendre compte du bien et du mal, j'ai haï votre femme.

«Je l'ai haïe, parce que depuis que je vis il n'y avait pas eu de jour, d'heure où je ne lui eusse été sacrifiée, où elle ne m'eût écrasée de ses avantages.

«Jamais l'envie, la jalousie, ne furent exaltées à ce point... Pour la frapper plus sûrement je voulus la frapper dans ce qu'elle avait de plus précieux au monde... Je résolus de vous enlever à elle, non parce que vous me plaisiez, il n'en était rien, mais parce qu'elle vous adorait.

«Quelques jours après cet entretien que Mathilde entendait à mon insu, j'ai eu avec elle une longue conversation; elle m'a accablée de reproches. Elle m'a menacée par ses mépris, et maintenant je dois dire par ses _justes mépris_; elle a exaspéré mes plus mauvais sentiments. Vous m'aviez donné un rendez-vous, j'ai hâté le moment d'assurer à la fois et ma vengeance et mon empire sur vous; car alors... Mais, non, non, vous ne saurez jamais quels odieux desseins je méditais... vous m'aimeriez trop, et je veux vous détacher de moi.