Mathilde: mémoires d'une jeune femme

Part 54

Chapter 543,784 wordsPublic domain

--La passion!--dis-je en haussant les épaules avec mépris...--lui, Gontran... une passion pour vous? dites donc le goût, le caprice passager.

--Je dis _passion_, Mathilde, parce qu'il s'agissait d'une passion... entendez-vous, parce qu'il s'agit d'une passion.

--Il s'agit d'une passion... maintenant vous osez le dire? maintenant.

--Ne croyez pas que je veuille en rien blesser votre amour-propre, je veux vous rendre un service, Mathilde, réparer en partie le mal que je vous ai fait, et, Dieu merci, il en est temps encore.

L'accent d'Ursule avait une telle autorité que, malgré moi, je l'écoutai en silence.

--Oui,--reprit-elle,--je savais irriter la passion de votre mari. Ce calcul de ma part doit vous rassurer sur ce que je ressentais pour lui, mais non sur ce qu'il ressentait.. sur ce qu'il ressent encore aujourd'hui pour moi.

--Oh! c'est indigne!--m'écriai-je,--quelle odieuse calomnie! ce sont donc là vos adieux? en partant, vous voulez me laisser au coeur un affreux soupçon!

--Mathilde, par pitié pour vous, permettez-moi d'achever, mon mari peut arriver d'un moment à l'autre et rendre cet entretien impossible...

--Par pitié pour moi?...

--Oui... oui... par pitié pour vous, malheureuse femme... Écoutez-moi, croyez-moi, je cède à un mouvement de générosité qui me consolera peut-être un jour de bien des mauvaises actions... écoutez-moi donc: si ce n'est pour vous, que ce soit au moins pour l'avenir de votre enfant.

--Quoi! vous savez!...--m'écriai-je stupéfaite, car je n'avais confié ce secret qu'à Gontran.

--Oui, oui, je le sais,--reprit Ursule,--et cette raison surtout, en augmentant mes remords, m'a déterminée à agir comme je fais...

Après un moment d'hésitation, Ursule continua en baissant les yeux et d'une voix altérée:

--Vous vous souvenez bien, n'est-ce pas, de cet entretien si vif que nous eûmes ensemble?

--Oui, oui... Eh bien!...--m'écriai-je avec angoisse, car mon coeur se serrait par je ne sais quel odieux pressentiment en songeant que mon mari avait dit à cette femme un secret que lui et moi seuls nous savions.

--Je ne veux pas récriminer,--reprit-elle avec une émotion croissante;--mais enfin, si dans cet entretien je vous avais crûment avoué l'envie que vous m'aviez toujours inspirée, Mathilde, vous avez été pour moi sans pitié, vous m'avez reproché la honte d'une liaison que je n'avouerai jamais... vous m'avez reproché mes perfidies, et puis enfin, alors je vous croyais la plus heureuse des femmes... alors, je vous le jure... j'ignorais encore ce que vous avez souffert: car, rappelez-vous-le bien, Mathilde, c'est le soir... seulement le soir de ce jour-là que, par mademoiselle de Maran, j'ai appris une partie de vos chagrins...

--Mais, au nom du ciel, parlez... parlez... Eh bien! après notre entretien, que s'est-il passé? Mais... oui... je me souviens, vous êtes allée vous promener dans la forêt..

--Mathilde... grâce... grâce... j'allais y retrouver votre mari; il m'attendait dans une maison de garde inhabitée, où il m'avait donné rendez-vous.

Cet aveu était si inattendu, si horrible, que d'abord je ne pus y croire.

Il s'agissait de ma dernière espérance.

Il s'agissait de croire que depuis huit jours la conduite de Gontran envers moi était un tissu de mensonges et de faussetés.

Il s'agissait de croire que la tendresse qu'il me témoignait n'était qu'une apparence pour cacher son intelligence avec Ursule.

Je ne pouvais, je ne voulais pas me rendre à cette odieuse vérité... hors de moi, je m'écriai:

--Vous calomniez Gontran; il a passé ce jour-là à la chasse, un de ses gens est venu me le dire de sa part.

--Eh! cet homme a dit ce que son maître lui avait ordonné de dire:

--Cela n'était pas vrai? cet homme mentait?

--Oui... oui... grâce... Mathilde... Égarée par l'aversion que je vous portais, voulant me venger de vous en vous enlevant votre mari... j'ai été coupable.

--Je vous dis que je ne vous crois pas... je vous dis que vous vous calomniez pour me porter un coup affreux.

--J'ai le courage de vous apprendre la vérité, Mathilde, si honteuse qu'elle soit pour moi, si pénible qu'elle soit pour vous.

--Mon Dieu... mon Dieu, vous l'entendez!--m'écriai-je en levant les mains au ciel.

--Grâce, Mathilde... car lorsque j'appris plus tard combien vous aviez été malheureuse, lorsque plus tard je sus par Gontran que vous étiez mère; pauvre malheureuse femme... que vous étiez mère! oh! cela, surtout cela m'a désarmée... j'ai eu horreur de ma faute, en songeant que j'avais cédé, non pas même à l'amour, mais à une basse haine, à un exécrable sentiment de vengeance...

--Mon Dieu... mon Dieu!--m'écriai-je dans un accès de désespoir inouï,--rendez-moi folle... folle! ou retirez-moi la vie... Je ne puis plus... je ne veux plus... souffrir davantage.

--Mathilde... Mathilde... pardon... je vous jure que je ne soupçonnais pas alors tous les droits que vous aviez à l'intérêt, à la plus tendre pitié... et puis il faut avoir le courage de tout vous dire... Eh bien! je ne soupçonnais pas alors l'odieuse indifférence de votre mari pour vous; non... je ne croyais pas que l'amour qu'il ressentait pour moi pût le rendre aussi faux, aussi injuste, aussi cruel qu'il devait l'être à votre égard, hélas! car vous ne savez pas ses projets...

--Mais, c'est épouvantable,--m'écriai-je,--elle a été au-devant du déshonneur, et elle vient accuser mon mari! Mais qu'est-ce donc que cette femme?... Qu'est-il donc lui-même?... Que suis-je moi-même?... Quelle est cette vie? Est-ce un rêve? Est-ce une horrible réalité? Et vous... vous qui êtes là devant moi, qui me regardez... qui que vous soyez... répondez... où suis-je? Quelle est la vérité? Quel est le mensonge? Comment! depuis huit jours la tendresse que me prodiguait Gontran, c'était un piége, une fausseté insultante! Mais à quoi bon cette feinte?... Puisque vous partiez... puisque vous allez partir! Oh! c'est un chaos dans lequel ma tête s'égare et se perd... je délire, mon Dieu! je délire!!... ayez pitié de moi... éclairez-moi... Ursule, voyez, suis-je assez humiliée?... Suis-je assez malheureuse? Tenez, me voilà à vos pieds, Ursule... à vos pieds.

--Au nom du ciel! relevez-vous, Mathilde... Maintenant, c'est moi... c'est moi qui vous demande grâce.

--Je vous pardonne, je vous pardonne... mais au moins dites-moi la vérité, toute la vérité, si affreuse qu'elle soit... Je suis mère, je ne m'appartiens plus; à force de douleur, je tuerais mon enfant; je vous dis que je ne veux plus souffrir, je ne le veux plus! si Gontran m'a aussi indignement trompée... tout espoir de le ramener à moi est à jamais perdu... Eh! bien! j'en prendrai mon parti... je ne le reverrai plus... je resterai seule ici; et quand j'aurai mon enfant, je pourrai être heureuse encore... Ainsi, Ursule, n'ayez aucune crainte... dites-moi tout... entendez-vous, absolument tout: votre franchise peut me sauver la vie... Parlez... Ursule.... parlez... une certitude... pour l'amour de Dieu... une certitude si affreuse qu'elle soit: mieux vaut la mort que l'agonie...

--Pauvre femme... pauvre malheureuse femme!...--dit Ursule, en cachant dans ses mains sa figure baignée de larmes.

--Oui, malheureuse, bien malheureuse... n'est-ce pas? Eh bien! vous ne pouvez plus m'envier maintenant... n'est-ce pas? me poursuivre encore ce serait de la barbarie... Vous le voyez, il est impossible d'être plus malheureuse... c'est ce que vous vouliez. Votre aversion est-elle assez assouvie?...

--Mathilde... ah! je suis trop vengée.... C'est horrible... horrible... malheureusement je ne puis rien sur le passé... mais je puis pour l'avenir... Écoutez-moi bien... Voici une lettre que Gontran m'a écrite, voici ce que je lui répondais: chaque jour je voulais lui remettre cette lettre, elle n'atténue pas mes torts, mais elle prouve au moins que j'espérais les réparer; dans cette réponse, je me montrais sous de si odieuses couleurs que, malgré mon regret de vous avoir outragée, jusqu'à présent j'avais hésité à remettre à Gontran ces lettres si honteuses pour moi... les voici...

Et Ursule me donna une enveloppe cachetée que je pris machinalement.

--Maintenant un dernier mot, Mathilde: j'aurais pu vous taire ce cruel aveu, partir pour Paris... et vous laisser dans un complet aveuglement; mais, en lisant la lettre de votre mari, vous verrez quels étaient ses projets pour l'avenir, vous verrez qu'il ressent pour moi une passion désordonnée dont les conséquences m'ont fait frémir... Je vous ai jusqu'ici parlé du mal que je vous ai fait; maintenant, voici comment j'espère le réparer en partie... Avec la lettre qu'il m'a écrite, vous confondrez votre mari, il n'aura qu'à se jeter à vos pieds pour implorer son pardon... Avec celle que je lui réponds, vous lui prouverez qu'il ne lui reste aucun espoir de me revoir jamais... de plus, vous pouvez vous venger du passé et garantir l'avenir... Si je vous donnais l'ombre de jalousie... envoyez à M. Sécherin la lettre que j'ai écrite à Gontran; si vous voulez vous venger du passé, Mathilde... remettez tout à l'heure cet écrit à mon mari, il ne lui laissera aucun doute sur l'étendue de ma faute; je le connais: autant sa bonté, sa confiance, sont aveugles, autant il sera impitoyable envers moi s'il est certain d'être trompé; il me chassera, mon père ne voudra jamais me revoir, je serai sans ressources, et de ce rêve d'opulence que je vais réaliser je tomberai dans la misère... Et vous ne savez pas, Mathilde... ce que pourrait me conseiller la misère! Et puis, voyez vous,--ajouta Ursule d'un ton presque solennel,--il faut qu'il y ait quelque chose de fatal, de providentiel dans ce qui arrive... _Je n'écris jamais_... je suis trop rusée pour rien faire qui puisse me compromettre, la faute que j'ai commise pouvait rester sinon dans le secret, du moins sans preuves, et pourtant j'ai écrit cette lettre qui peut me perdre, et pourtant je viens volontairement vous la confier: rien ne me force, vous le voyez, à me mettre ainsi à votre discrétion... rien, si ce ne sont mes remords du passé, ma bonne résolution pour l'avenir et ma confiance aveugle dans votre justice; rien ne me force enfin à agir ainsi, rien, si ce n'est l'un de ces contrastes bizarres, inexplicables de ma nature, dont je vous parlais, et dont vous vous railliez, Mathilde.

Je restais anéantie, tenant cette enveloppe entre mes mains.

Cette corruption, ce cynisme auxquels se mêlait peut-être une sorte de générosité, de grandeur, me semblait incompréhensible.

Je me demandais et je me demande encore si l'aveu que venait de me faire Ursule était calculé par la plus infernale perfidie, ou s'il était dicté par un tardif intérêt pour moi...

Affectait-elle de se mettre à ma discrétion pour pouvoir porter mon désespoir à son comble en m'apprenant l'infidélité de mon mari, ou bien voulait-elle sincèrement me donner pour l'avenir des garanties contre elle et contre Gontran?...

Je regardais ma cousine avec autant d'effroi que de surprise et de défiance.

Tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre dans la cour.

Ma chambre à coucher était au rez-de-chaussée, Ursule courut à la fenêtre, écarta l'un des rideaux, regarda dans la cour, puis me dit avec une simplicité touchante dont je fus frappée malgré moi:

--Mathilde... la voiture de mon mari entre dans la cour... vous pouvez tout lui dire et vous venger du mal que je vous ai fait...

Nous gardâmes quelques moments le silence...

Ma porte s'ouvrit.

Ursule, pétrifiée, recula d'un pas...

Ce n'était pas son mari, c'était sa mère, madame Sécherin, qui entra...

CHAPITRE XI.

LE CHATIMENT.

Madame Sécherin puisait sans doute dans les circonstances qui l'amenaient une force surhumaine.

Je l'avais jusqu'alors vue marcher péniblement courbée par la vieillesse, par les infirmités... Elle s'avança jusqu'au milieu de la chambre d'un pas ferme, délibéré, presque agile.

Les rides semblaient avoir disparu de son front pour y laisser rayonner une sorte de satisfaction menaçante, de triomphe foudroyant qui donnait à sa physionomie un caractère majestueux et terrible.

On eût dit que, chargée d'exercer un arrêt de la vengeance divine, elle s'était un moment élevée jusqu'à la hauteur de cette formidable mission.

A son attitude haute et fière, à son sourire farouche, à son regard acéré, on devinait que la mère outragée dans son idolâtrie pour son fils, que la mère sacrifiée à une épouse coupable venait dans sa joie cruelle exercer d'effrayantes représailles.

A la vue de cette femme pâle, aux longs vêtements noirs, j'eus une telle épouvante, que j'oubliai tout ce qui venait de se passer entre moi et Ursule.

Comme ma cousine je restai muette, fascinée devant sa belle-mère.

Celle-ci s'écria d'une voix étouffée, en levant les yeux au ciel:

--Mon Dieu! mon Dieu! ne m'abandonnez pas... donnez-moi, s'il vous plaît, la force d'accomplir votre volonté jusqu'au bout! Trop de joie est trop de joie... comme trop de douleur est trop de douleur...

Et, comme si elle eût succombé à une violente émotion, un moment madame Sécherin appuya sa main ridée sur le dossier d'un fauteuil, puis elle s'écria en transperçant pour ainsi dire Ursule de son regard:

--Je vous le disais bien! malheureuse! que le bon Dieu démasquait les méchants, et qu'il les écrasait tôt ou tard...

Puis, se retournant de mon côté, elle ajouta:

--Je vous le disais bien! qu'un jour vous seriez punie par cette femme de la pitié coupable que vous aviez eue pour cette femme... je vous le disais bien, moi! que mon fils me reviendrait, et qu'il m'aurait alors pour seule consolation!

Et elle croisa ses bras en secouant la tête avec une expression d'orgueil farouche.

Gontran parut, suivi de mademoiselle de Maran et d'un homme que je ne connaissais pas.

--Puis-je savoir, madame, ce qui nous procure l'honneur de votre visite, et quel est monsieur qui s'est fait conduire chez moi par l'un de mes gens et est venu me chercher de votre part?--dit M. de Lancry.

--Monsieur est le premier commis de mon fils; je ne pouvais voyager seule, mon fils lui a dit de m'accompagner.--Puis s'adressant à cet homme:--Firmin, nous repartirons dans une heure; allez-vous-en et fermez la porte.

Gontran me regarda d'un air surpris.

Le commis sortit.

Nous restâmes, mon mari, mademoiselle de Maran, madame Sécherin, Ursule et moi.

Gontran et ma tante ignoraient le commencement de cette entrevue et pressentaient néanmoins qu'il s'agissait de quelque grave événement.

Madame Sécherin dit à ma tante:

--Vous êtes de la famille, madame?

Mademoiselle de Maran toisa la belle-mère d'Ursule sans lui répondre, et me la montra du regard comme pour me demander quelle était cette femme.

--Madame Sécherin,--lui dis-je,--et j'ajoutai en montrant ma tante à la belle-mère d'Ursule:--Mademoiselle de Maran.

Madame Sécherin, se rappelant les éloges que son fils, complétement abusé sur le caractère de ma tante, lui donnait toujours, s'avança vers elle et lui dit:

--Vous êtes aussi des nôtres, madame... vous êtes du parti des bonnes gens contre les méchants. Mon fils me l'a bien souvent répété... vous êtes comme moi, simple, loyale et ennemie de toute hypocrisie... votre présence est utile ici; il ne saurait y avoir trop de juges, car les coupables ne manquent pas.

--Quoique je ne comprenne pas du tout ce que vous voulez dire, ma chère madame, avec vos juges et vos coupables,--dit ma tante,--je ne perdrai certainement pas une si belle occasion de vous déclarer que vous avez le plus joli garçon de la terre, sans compter que tout ce qu'il vous a dit de moi, et de ma simplicité naïve, prouve joliment en faveur de sa pénétration et de sa judiciaire. J'ose espérer, en retour, que ce qu'il nous a dit de vous est tout aussi bien fondé; il ne nous resterait plus alors qu'à nous singulièrement congratuler sur la réciproque de notre rencontre.

Madame Sécherin regarda attentivement mademoiselle de Maran: soit habitude d'observation, soit sagacité, instinct de son coeur maternel, soit enfin que le sourire moqueur de ma tante eût trahi son ironie, la belle-mère d'Ursule, après un moment de silence, répondit à ma tante en agitant l'index de sa main droite et en secouant la tête:

--Non... non... je le vois... vous n'êtes pas, vous ne serez jamais des nôtres; votre regard est méchant, mon fils s'est trompé sur vous comme il s'est trompé sur d'autres.

Mademoiselle de Maran partit d'un grand éclat de rire et s'écria:

--Ah çà! mais, dites donc, chère madame, vous me faites furieusement l'effet d'être une manière de sibylle, de pythonisse avec vos prophéties pharamineuses et peu flatteuses... seulement, permettez-moi de vous le faire observer ni plus ni moins que si j'avais l'honneur de parler à M. votre fils, ces prophéties-là sont un peu malhonnêtes, vu qu'à votre compte je ne ferai jamais partie de la catégorie des braves gens.

--Je ne sais pas ce que c'est qu'une sibylle, madame, mais je sais quand on se raille de moi,--dit madame Sécherin avec hauteur.

--Je me ferai un vrai plaisir de vous remémorer, ma chère madame, que la sibylle de Cumes était une manière de devineresse qui prophétisait l'avenir avec des grimaces du diable et en gigottant toutes sortes de postiqueries étonnantes.

Mon mari, effrayé de la pâleur d'Ursule, qu'il ne quittait pas des yeux, s'écria en s'adressant à madame Sécherin:

--Madame, puis-je savoir encore une fois ce qui me procure l'honneur de vous voir? Madame de Lancry paraît fort troublée, madame votre belle-fille semble aussi très-émue; vous m'avez fait prier de me rendre à l'instant auprès de vous... Que se passe-t-il? qu'y a-t-il? de grâce expliquez-vous.

--Oh! vous allez le savoir, monsieur, vous allez le savoir,--dit madame Sécherin.

J'étais au supplice; je pressentais que cette femme avait quelque preuve accablante de la mauvaise conduite d'Ursule, mais elle ne se hâtait pas de la produire. Elle semblait savourer la vengeance et jouir de l'horrible angoisse où elle tenait ma cousine.

Celle-ci, malgré son sang-froid et son audace habituels, semblait atterrée.

Elle sentait que toutes ses séductions seraient impuissantes pour convaincre sa belle-mère.

Je l'avoue, malgré les motifs d'aversion que je devais avoir contre Ursule, je ne pus réprimer une velléité de compassion pour elle, en songeant qu'elle allait être perdue au moment où le remords de sa faute venait peut-être de lui inspirer un sentiment généreux.

Madame Sécherin tira lentement de sa poche une enveloppe toute pareille à celle que ma cousine venait de me confier.

Cette remarque me fut d'autant plus facile, que l'une et l'autre de ces enveloppes avaient dû faire partie de la provision de papier à lettre qu'on avait mise dans l'appartement d'Ursule et que ce papier était d'une couleur bleuâtre.

On va voir pourquoi j'insiste sur cette particularité.

--Connaissez-vous cette lettre?--dit madame Sécherin d'une voix éclatante en montrant l'enveloppe à Ursule.--Puis elle ajouta avec une dignité austère en levant au ciel l'index de sa main droite:--Voyez, si le doigt de Dieu n'est pas là!... La preuve de votre premier crime était une lettre que vous m'avez audacieusement dérobée... La preuve de votre second crime est encore une lettre, mais cette fois vous l'avez vous-même envoyée à mon fils... le Seigneur vous ayant frappée d'une distraction vengeresse.

Ursule ne répondit pas un mot, devint pâle comme une morte, s'élança vers moi, saisit l'enveloppe qu'elle m'avait remise et que je tenais encore à la main, la décacheta, l'ouvrit, y jeta un coup d'oeil rapide, puis la laissa tomber par terre en baissant sa tête sur sa poitrine avec un morne accablement.

Victime d'une fatale erreur, la malheureuse femme s'était trompée d'adresse...

Elle avait ainsi envoyé à son mari la lettre de Gontran et la réponse qu'elle lui faisait... elle m'avait remis, à moi, la lettre qu'elle écrivait à M. Sécherin.

--Quand je vous dis que le doigt de Dieu est là,--reprit madame Sécherin.--Quand je vous dis que le Seigneur a voulu que vous, si fourbe, si adroite, vous soyez démasquée, perdue par une maladresse: vous avez mis sur une enveloppe un nom au lieu d'un autre... Voilà tout pourtant!!! Et cette simple erreur a fait que mon pauvre fils a enfin reconnu ce que vous étiez... il a vu qu'à Rouvray j'étais bien inspirée du Seigneur lorsque je disais:--«Je jure que cette femme est coupable... Chassez-la... quoique les preuves de son infamie vous manquent!» Alors, n'est-ce pas? je passais pour une folle en exigeant de mon fils, sans raison suffisante, ce qu'il appelait un sacrifice insensé; mais Dieu a pris soin de me justifier et de prouver que les instincts maternels sont infaillibles.

Il y avait, en effet, une si étrange fatalité dans cette révélation, qu'un moment nous restâmes tous frappés de stupeur.

Mademoiselle de Maran rompit la première le silence, et dit d'une voix aigre à la belle-mère d'Ursule:

--Pour l'amour du bon Dieu, dont vous connaissez si bien tous les petits secrets, ma chère madame, expliquez-nous donc ce bel embrouillamini d'enveloppes; faites-nous grâce de vos moralités, et dites-nous qu'est-ce que ça prouve.

--La vieillesse impie, méchante et sans moeurs, donne toujours de mauvais exemples,--reprit madame Sécherin en regardant fixement mademoiselle de Maran, et elle ajouta durement:--Maintenant, que je sais que vous avez élevé ces deux jeunes femmes, je ne m'étonne plus de la perversité de cette malheureuse (elle montra Ursule), mais je m'étonne des vertus de sa cousine (et elle me montra).

--Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? s'écria mademoiselle de Maran,--ah çà, ma bonne dame, parce que vous êtes la femme de ménage de la Providence probablement, ce n'est pas une raison pour être si impitoyable au pauvre monde. Qu'est-ce que vous diriez donc, s'il vous plaît, si je vous reprochais, moi, d'avoir éduqué monsieur votre fils d'une si plaisante façon qu'il mérite ce qui lui arrive? Dites donc: mais, c'est vrai, est-ce que je vous rends responsable, moi, de son inconvénient hyménéen?

--Madame, de grâce, finissons ce débat,--dit Gontran à madame Sécherin.--Il est incroyable que je ne puisse savoir ce que vous désirez.

--Je veux, monsieur, faire lire à votre femme cette lettre que vous avez écrite à la femme de mon fils...

Et elle me remit une lettre.

--Je veux, monsieur, vous faire lire la lettre que cette femme vous répondait, car... Dieu est juste!... il faut que cette créature soit aussi détestée par celui qui a partagé son crime que par l'homme qu'elle a indignement outragé!

Et elle remit une lettre à Gontran.

--Je veux, monsieur, lire à cette adultère la lettre que lui écrit mon fils.

Puis madame Sécherin, toujours impassible, croisa ses bras et nous regarda en silence.

Mon mari était atterré; il comprenait enfin l'horreur de la position d'Ursule, et surtout combien je devais être accablée de cette découverte inattendue.

Ursule, anéantie, semblait ne rien voir, ne rien entendre.

Cette scène avait pris un caractère si grave, que mademoiselle de Maran oublia un moment sa méchante ironie, et sembla sérieusement attentive.

J'étais, moi, dans une sorte d'excitation fébrile qui me donnait pour quelques moments encore une force factice, mais je sentais que je ne pourrais résister longtemps et que je perdrais peut-être tout sentiment avant que le fatal mystère fût éclairci...

Pendant qu'Ursule était abîmée dans ses réflexions, pendant que Gontran lisait la lettre qu'Ursule lui avait répondue et que la malheureuse femme croyait m'avoir remise, je lisais, moi, cette lettre de mon mari qui avait motivé celle de ma cousine.

CHAPITRE XII.

MONSIEUR DE LANCRY A URSULE.