Mathilde: mémoires d'une jeune femme
Part 51
Je fus effrayée de l'expression d'audace et de méchanceté qui se révéla tout à coup sur les traits d'Ursule.
--Depuis assez d'années ce masque me gênait,--reprit-elle.
--Depuis assez d'années? que voulez-vous dire, Ursule?
--Ah! cela vous surprend? Ah! vous me croyiez une amie dévouée, une soeur?... Femme ingénue et candide!--Et elle haussa les épaules.
--Mon Dieu... mon Dieu!...
--Mais vous oubliez donc tout ce que vous m'avez fait souffrir, vous, depuis votre enfance?--s'écria-t-elle.
--Moi? moi?
--Vous, Mathilde! Vous me supposez donc bien insensible, bien inerte, ou bien stupide, pour croire que j'aie oublié notre jeunesse! Vous ne savez donc pas tout ce que mon coeur ulcéré a amassé de haine et d'envie, depuis qu'un hasard fatal m'a rapprochée de vous?
--Et moi... moi! qui avais béni ce jour parce qu'il me donnait une soeur...
--Vous auriez dû le maudire, car alors il vous donnait une victime... et plus tard une ennemie...
--Une victime, une ennemie... grand Dieu!... que vous ai-je donc fait?
--N'était-ce pas en votre nom, n'était-ce pas à votre orgueil, qu'on me sacrifiait chaque jour? Vous ne vous rappelez donc pas que sans cesse, à tout propos, j'ai été humiliée, blessée, méprisée à cause de vous? Non, il n'y a pas de torture d'amour-propre qu'on ne m'ait fait subir toujours en me comparant à vous... Enfant, mon éducation était un bienfait que je devais à votre charité! si l'on me donnait quelque vêtement élégant, c'était encore une aumône qu'on me jetait à vos dépens! ce n'était pas tout... pour vous toujours et partout la louange, les flatteries, les récompenses; pour moi toujours les reproches, les punitions, les duretés. Et vous croyez que j'ai pu oublier cela, moi! Et vous croyez que ce ne sont pas là de ces blessures dont les cicatrices sont ineffaçables! Et vous croyez que vous êtes maintenant bien venue à me reprocher une faute et à me menacer!
--O mon Dieu! mon Dieu!--m'écriai-je en cachant ma figure dans mes mains,--l'infernale prévision de mademoiselle de Maran ne l'avait pas trompée: elle savait dans quelle âme elle faisait germer l'envie!
--Et que m'importe!--reprit Ursule avec une nouvelle violence,--que m'importe la main qui m'a frappée? Je ne pense qu'au coup que j'ai reçu. N'ai-je pas toujours et d'autant plus souffert que l'on ne m'accablait que pour vous exalter? Enfant, les punitions; jeune fille, les mépris: voilà quel a été mon sort auprès de vous. S'est-il agi de nous marier, vous deviez, vous, prétendre aux plus brillants partis; moi, je devais me trouver trop heureuse d'épouser quelque homme pauvre et grossier. Vous étiez si riche! vous étiez si belle! vous étiez remplie de si adorables qualités! tandis que moi, au contraire, j'étais pauvre, sotte, et dépourvue de tous les agréments qui vous faisaient chérir! Cela est arrivé, d'ailleurs, comme on nous l'avait prédit: vous avez épousé un grand seigneur spirituel et charmant, moi j'ai épousé un homme ridicule et vulgaire. Oh! jamais, jamais je n'oublierai, voyez-vous, ce que j'ai ressenti lorsque, devant vous qui, toute rayonnante d'orgueil et de bonheur, regardiez votre beau fiancé, on a insulté, raillé l'homme dont je rougissais de porter le nom. Oh! comme ce rapprochement était un dernier et terrible coup qu'on me portait, comme cette fois encore on me sacrifiait, on m'immolait à vous, à l'insolent bonheur dont vous m'écrasez depuis si longtemps!
--Mais c'est horrible!--m'écriai-je,--mais vous savez bien que j'étais étrangère à ces perfidies de ma tante; mais vous savez bien que, même pendant notre enfance, je me faisais punir pour partager les rigueurs qu'on vous imposait; mais vous savez bien que plus tard il n'a pas dépendu de moi que vous ne fissiez un mariage selon votre coeur...
--Vous m'avez offert la moitié de votre fortune, me direz-vous; l'ai-je acceptée? Qui donc vous dit que je n'ai pas ma fierté comme vous avez la vôtre? qui donc vous dit que je n'ai pas été encore aigrie davantage par vos éternelles affectations de générosité, de pitié?
--Mais vous m'avez donc toujours haïe? mais ces assurances d'amitié que vous m'avez données jusqu'ici étaient donc autant de mensonges, autant de blasphèmes? Comment, dès notre enfance, cette odieuse haine a fermenté en vous? Comment, vous avez pu jusqu'à présent la dissimuler? Comment, rien ne vous a touché, ni mon affection de soeur, ni la haine que me portait mademoiselle de Maran? Comment, vous, avec votre esprit, vous n'avez pas vu qu'elle prenait à tâche de vous humilier en me louant, afin d'exciter votre jalousie, votre envie, et de vous rendre un jour mon ennemie?... Ah! Ursule... Ursule... si elle vous entendait, elle serait bien heureuse de voir que vous servez ainsi d'aveugle instrument à sa haine.
--Eh! mon Dieu... n'accusez pas tant mademoiselle de Maran,--s'écria Ursule avec impatience;--elle n'a fait sans doute que développer le sentiment d'envie qui était en moi: je suis née jalouse et envieuse, comme vous êtes née loyale et généreuse; vous eussiez été à ma place, j'eusse été à la vôtre, que, malgré tous les calculs de la méchanceté de mademoiselle de Maran, elle n'aurait jamais éveillé en vous une jalousie ardente contre moi.
--Mais puisque vous me reconnaissez loyale et généreuse, pourquoi me haïssez-vous? Que vous ai-je fait?
--C'est justement parce que vous êtes loyale et généreuse, que je vous hais... Je vous hais encore parce que j'ai toujours été humiliée à cause de vous; je vous hais parce que vous jouissez de tous les bonheurs que j'envie; je vous hais parce que j'ai eu à rougir devant vous. Nous sommes seules, je puis tout dire impunément... Eh bien! oui, ce qui a porté le comble à ma rage contre vous, ç'a été de vous voir instruite d'une liaison ridicule, ç'a été de me voir traitée devant vous avec le dernier mépris par ma belle-mère.
--Mais vous le voyez bien, cette liaison existait; ce mépris, vous le méritiez!
--Et c'est justement cela qui m'exaspère... vous me diriez que je suis laide et bossue comme mademoiselle de Maran, que je ne m'en inquiéterais pas.
--Mais...
--Mais, je ne veux pas me faire meilleure que je ne le suis, je ne discute pas... je ne dis pas que j'ai raison d'éprouver ainsi... je dis que j'éprouve ainsi; le hasard a fait que par vous ou à cause de vous j'ai été blessée dans ce que j'avais de plus irritable... je m'en prends à vous et je vous hais. Ceci n'est peut-être pas logique, mais c'est réel... Ce langage vous étonne?... oh!... c'est que le chagrin et l'isolement avancent et développent singulièrement l'intelligence, Mathilde!... D'abord j'ai dû à ces maîtres rudes et cruels la science de dissimuler et d'attendre. J'étais humiliée à cause de vous, que pouvais-je contre vous? rien. J'attendis, j'observai; les louanges excessives dont on vous accablait me donnèrent le désir violent de compenser par l'art, par la grâce hypocrite, par la coquetterie la plus étudiée, ces avantages qui me manquaient et qu'on admirait en vous... Quand j'eus quinze ans, je vous trouvai belle, bien plus belle que moi; ne pouvant lutter de beauté avec vous, je me promis de vous le disputer un jour par la physionomie, par l'entrain, par le montant: vous étiez belle d'une beauté chaste et sereine... je voulus être agaçante... provoquante... mais le moment n'était pas venu... Un jour, je pleurais de rage en pensant à l'avenir brillant qui vous attendait, au triste sort qui m'était réservé... Par hasard je me regardai dans un miroir, je vis que les larmes m'allaient presque aussi bien que le rire éclatant et fou... Provisoirement je me résolus d'être triste, mélancolique, sentimentale. Vous étiez riche, j'étais pauvre; on vous comblait de flatteries, on m'accablait de mépris: rien ne paraissait plus naturel et plus intéressant que mon rôle de victime résignée... Je me mariai et vous aussi; vous aviez tout pour choisir, et vous avez choisi un homme charmant... Le même bonheur vous a suivie dans votre union; belle, riche, jeune, titrée, jouissant d'une réputation sans tache, idole de ce monde qui n'a d'admiration que pour votre beauté, de louanges que pour vos vertus, vous ne pouvez faire un voeu qui ne soit réalisé: voilà votre vie... Est-ce assez de bonheur, cela?--ajouta-t-elle avec une expression de colère et d'envie qui me prouva qu'elle me croyait véritablement la plus heureuse des femmes.
Un moment je fus sur le point de la détromper, pensant ainsi la désarmer; je voulais lui dire toutes les angoisses des premiers mois de mon mariage, les calomnies dont j'avais été victime... mais cela me parut une lâcheté, je me contentai de lui répondre:
--Vous me croyez donc bien heureuse, que vous me haïssez tant...
--Eh bien! oui; quand je compare votre existence à la mienne, je vous envie, je souffre. Pourquoi cette différence entre nous? Pourquoi n'y a-t-il pas un avantage dont vous ne jouissiez? pas une qualité, pas une vertu qu'on n'admire en vous? Je l'avais bien prévu, et votre tante me l'a sans cesse répété depuis son arrivée ici: à Paris... dans votre monde... on ne connaît que vous, on ne jure que par vous... Vous êtes à la fois la femme la plus à la mode et la plus respectée. On vous cite partout comme un modèle de grâce et d'élégance, et on ne vous reproche pas une faiblesse, pas une coquetterie... Et cela dans le monde le plus médisant, le plus difficile à capter... tandis que moi je vis en province avec un obscur marchand que je ne puis dominer qu'en affectant des vulgarités qui révoltent mes goûts et mes habitudes! Et ce n'est pas tout: il faut encore que vous veniez surprendre les plaies honteuses de cette existence déjà si cruelle! il faut qu'à votre arrivée ma belle-mère, mon mari, ne cessent de m'étourdir de vos louanges comme autrefois mademoiselle de Maran! Oh! vous êtes une femme incomparable, soit... mais votre insolent bonheur n'est peut-être pas invulnérable...
La colère et la jalousie dominaient tellement Ursule, qu'elle ne s'aperçut pas de ma stupeur.
En l'entendant ainsi parler du mon _insolent bonheur_ je m'expliquai les paroles de mademoiselle de Maran, qui m'avait plusieurs fois répété: «Je suis fidèle à nos conventions; je ne parle pas de toutes ces horreurs de Lugarto à votre cousine: au contraire, je lui répète sans cesse que vous avez toujours été la plus heureuse des femmes, que votre sort fait l'envie de tous, et que les bons comme les méchants n'ont pour vous qu'un sentiment,--l'adoration.»
Je ne m'étonnai plus. Avec sa perfidie ordinaire, mademoiselle de Maran avait pris à tâche d'exaspérer la jalousie de ma cousine en lui peignant ma vie comme aussi riante qu'elle avait été douloureuse.
En voyant Ursule si indignement irritée du bonheur qu'elle me supposait, je songeai à sa joie si elle pénétrait mes véritables infortunes: moins que jamais je voulus lui donner cette satisfaction.
--Ainsi,--lui dis-je,--voilà le secret de votre haine?... vous l'avouez au moins... A cette heure quels sont vos desseins? Voulez-vous m'enlever mon mari? Est-ce là la vengeance que vous prétendez tirer de moi?
--Au point où nous en sommes maintenant, vous ne comptez pas, je crois, que je vous fasse part de mes projets?--me dit impérieusement Ursule.
--Comme il ne m'est pas difficile de les deviner,--m'écriai-je...--je vais vous dire, moi, mon irrévocable décision. Je vais écrire à votre mari de revenir en toute hâte: à son arrivée, je lui avoue mes soupçons, que je veux bien encore lui dire insensés, et je le supplie de vous emmener; vous êtes désormais ma plus dangereuse ennemie... je n'ai plus aucun ménagement à garder. Ainsi je ne cacherai rien à mon mari de ce qui s'est passé à Rouvray entre vous et M. Chopinelle.
--Vous voulez la guerre, Mathilde! eh bien, la guerre!... tous les moyens sont bons quand on réussit; j'espère vous le prouver.
Et Ursule me laissa seule.
CHAPITRE VII.
RETOUR.
Après le départ d'Ursule, mon premier mouvement fut d'aller trouver mon mari et de lui raconter mon entretien avec ma cousine.
Malheureusement Gontran était sorti dès le matin pour aller à la chasse.
Je dis à Blondeau de me prévenir de son retour. L'heure du déjeuner sonna, Gontran n'était pas encore de retour.
Je trouvai mademoiselle de Maran dans le salon. Elle me demanda où était ma cousine, je lui dis qu'elle était sans doute chez elle.
On alla l'y chercher, on ne la trouva pas.
La matinée était assez belle, je supposai qu'elle se promenait dans le parc; on sonna une seconde fois, elle ne parut pas.
Tout à coup l'idée me vint qu'elle était peut-être allée rejoindre Gontran. Mais on me dit que mon mari était sorti sur un poney avec un de ses gardes et ses chiens, pour chasser au marais.
Cela me tranquillisa, je me mis à table avec ma tante; elle ne m'épargna pas ses méchantes remarques sur l'absence d'Ursule et de mon mari.
J'avais de telles préoccupations, que ces perfides insinuations qui, dans d'autres circonstances, m'eussent été pénibles, m'étaient alors presque indifférentes.
En sortant de table, je prétextai de quelques lettres à écrire avant l'arrivée du courrier pour remonter chez moi. Je laissai mademoiselle de Maran occupée à son tricot.
Deux heures sonnèrent, ni Ursule ni Gontran n'étaient encore de retour.
Je vis venir Blondeau, je la priai de s'informer auprès de la femme de chambre d'Ursule si sa maîtresse lui avait donné quelques ordres.
Blondeau revint m'apprendre que madame Sécherin avait pris un livre dans la bibliothèque, et qu'elle était allée pour se promener.
Je parcourus le parc en tout sens, je ne trouvai pas Ursule.
Une petite porte donnant dans la forêt était ouverte. Ma cousine avait dû sortir par là. Peut-être la veille était-elle convenue d'un rendez-vous avec Gontran.
Cette idée m'effrayait, j'attachais la plus grande importance à ne pas être prévenue par Ursule auprès de mon mari.
Je revins au château le désespoir dans l'âme.
Mademoiselle de Maran me dit qu'elle commençait à être sérieusement inquiète d'Ursule, que je devrais envoyer quelques-uns de mes gens dans la forêt, qu'elle s'était peut-être égarée.
A ce moment ma cousine entra.
Elle me salua avec une cordialité aussi intime que si la scène du matin n'avait pas eu lieu.
Son teint était animé, ses yeux brillaient, je ne sais quel air de triomphe et d'orgueil éclatait sur tous ses traits; ses bottines de soie un peu poudreuses montraient qu'elle avait assez longtemps marché, les rubans dénoués de son chapeau de paille doublé d'incarnat flottaient sur ses épaules, et les longues boucles de ses cheveux bruns, un peu défrisées, s'allongeaient jusqu'à la naissance de son sein, à demi voilé par un fichu à la paysanne.
Elle tenait dans une de ses mains un gros bouquet de fleurs sauvages.
Elle dit à mademoiselle de Maran et à moi qu'elle avait voulu sortir du parc et qu'elle s'était à demi égarée dans la forêt; mais, que trouvant le temps magnifique, elle avait voulu profiter d'une des dernières belles journées d'automne: elle s'était amusée à cueillir des fleurs, et n'avait songé à retrouver son chemin qu'après avoir fait au moins une grande lieue. Un bûcheron, auquel elle s'était adressée, l'avait rencontrée, et l'avait ramenée jusqu'au château.
Ce récit, fait simplement, naturellement, dissipa ma défiance, si justement éveillée.
Je crus d'autant plus à ce que disait Ursule, qu'environ une demi-heure après son retour, au moment où le courrier venait d'apporter nos lettres, le garde qui avait accompagné mon mari vint me dire de sa part que sa chasse s'était prolongée plus qu'il ne l'avait pensé, que je fusse sans inquiétude, qu'il reviendrait le soir pour dîner.
J'interrogeai ce garde; il me dit n'avoir quitté mon mari que depuis une heure environ, à l'étang des Sources, où il chassait encore.
Ces renseignements me rassurèrent complétement.
J'attachais tant de prix à voir mon mari avant Ursule, que de nouveau je recommandai à Blondeau de guetter son arrivée et de le conduire chez moi en lui disant que j'avais à lui parler des choses les plus importantes.
Cet ordre donné, je rentrai au salon.
Je trouvai mademoiselle de Maran lisant avec attention les lettres qui venaient de lui arriver de Paris.
Je ne sais si elle s'aperçut ou non de ma présence, mais elle ne quitta pas des yeux les lettres qu'elle lisait, et s'écria plusieurs fois avec les marques du plus grand étonnement:
--Ah! mon Dieu... mon Dieu... qui est-ce qui aurait cru cela? on lui aurait donné le bon Dieu sans confession. Qu'est-ce que cela va devenir?... faut-il le prévenir?... faut-il lui cacher? c'est terrible!...
Impatientée de ces exclamations, ne pouvant supposer que ma tante ne m'eût pas vue entrer... je lui dis:
--Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?
Mais elle, sans me répondre, sans paraître m'entendre, continua de se parler à elle-même.
--Quel éclat ça va faire... D'un autre côté, comment l'empêcher?... Comme c'est encore heureux que _je sois venue ici pour arranger tout cela!_
Ces derniers mots de ma tante me donnèrent à penser et m'effrayèrent. J'ignorais ce dont il s'agissait; mais, en entendant dire à mademoiselle de Maran qu'il était «heureux qu'elle fût venue pour arranger quelque chose,» un secret pressentiment m'avertissait que son arrivée à Maran cachait de méchants desseins, et que ses terreurs des révolutionnaires de Paris n'étaient qu'un prétexte.
Je m'approchai d'elle; je lui répétai cette fois assez haut pour qu'elle ne pût feindre de ne pas m'entendre:
--Avez-vous de bonnes nouvelles de Paris, madame?
Elle fit un mouvement de surprise, et me dit:
--Comment... vous étiez là... Est-ce que vous m'avez entendue?...
--Je vous ai entendue, madame; mais je n'ai pu rien comprendre à ce que j'ai entendu.
--Tant mieux, tant mieux; car il n'est pas temps... Ah! mon Dieu, mon Dieu, c'est-y donc possible!--reprit mademoiselle de Maran en levant les mains au ciel.
--Vous semblez préoccupée, madame... Je vous laisse,--lui dis-je.
--Je semble préoccupée... je le crois bien, il y a de quoi, vous n'en saurez que trop tôt la raison.
--Cette lettre peut donc m'intéresser, madame?
--Vous intéresser? vous intéresser... plus que vous ne le pensez. Hélas! vous m'en voyez tout abasourdie... toute je ne sais comment, de cette nouvelle! Mais je ne puis encore y croire... non, non; n'est-ce pas que vous êtes incapable de cela?
--Mais de quoi, madame? sont-ce de nouvelles inquiétudes que vous voulez me donner! De grâce, expliquez-vous.
--Que je m'explique! est-ce que c'est possible en l'absence de votre mari? Il faut l'attendre... Et encore je ne sais si j'oserai... Dites donc, est-ce qu'il est toujours violent comme on dit qu'il était avant son mariage? C'est qu'alors il faudrait de fameux ménagements.
Je regardai fermement ma tante.
--J'aurais été bien étonnée, madame, que votre arrivée ne fût pas signalée par quelque triste événement... Je suis résignée à tout, et je mets ma confiance dans le coeur de mon mari.
--Ah bien alors, puisqu'il en est ainsi, tant mieux! je n'aurai pas à prendre de grandes précautions oratoires: vous avez raison de placer votre confiance dans le coeur de votre mari, ça répond à tout... Vous avez là une ingénieuse idée... C'est égal, défiez-vous toujours de son premier mouvement, et tâchez de n'être pas seule: car, hélas! pauvre chère enfant, je suis bien faible, bien vieille, et je ne pourrais pas vous défendre.
--Me défendre... et contre qui?
--Contre votre mari... car, malgré moi, je pense toujours que le prince Kserniki a souvent battu comme plâtre la belle princesse Ksernika, sa femme, pour bien moins que ça, ma foi!
--Je vois avec plaisir, madame, à ces exagérations, que vous voulez faire une triste plaisanterie.
--Une plaisanterie? Dieu m'en garde!... Vous ne verrez que trop que rien n'est plus sérieux; tout ce que je puis, tout ce que je dois faire, comme grand'-parente, c'est de m'interposer si les choses allaient trop loin.
Je connaissais trop ma tante pour espérer de la faire s'expliquer et de mettre un terme à ses mystérieuses réticences; je lui répondis donc avec un sang-froid qui la contraria extrêmement:
--Veuillez m'excuser si je vous quitte, madame; je voudrais aller m'habiller pour dîner.
--Allez, allez, chère petite, et faites-vous le plus jolie possible; ça désarme quelquefois les plus furieux: la belle princesse Ksernika s'y connaissait, et elle n'y manquait jamais. Elle s'attifait toujours à ravir pour conjurer l'orage conjugal, elle arrivait toujours triomphante et pimpante; aussi gagnait-elle à ses beaux atours, de n'avoir jamais qu'un membre cassé à la fois par ce cher et bon prince.
Je sortis sans entendre la suite des odieuses plaisanteries de mademoiselle de Maran; je montai chez moi pour attendre Gontran.
A son retour de la chasse il vint me trouver, ainsi que je l'en avais fait prier.
Je fus frappée de son air radieux, épanoui, lui que j'avais vu depuis plusieurs jours si pensif et si triste.
En entrant chez moi il m'embrassa tendrement et me dit:
--Pardon, mille pardons, ma chère Mathilde, de vous avoir peut-être inquiétée; mais je me suis laissé aller, comme un enfant, au plaisir de la chasse, et, comme toujours, j'ai compté sur votre indulgence.
Les excuses de mon mari me surprenaient: depuis longtemps il ne m'en faisait plus.
--Je suis ravie,--lui dis-je,--que cette chasse ait été heureuse; vous semblez moins soucieux que ces jours passés.
--Mon Dieu, rien de plus simple; vous le savez, souvent les plus petites causes ont de grands effets. Ce matin, en m'en allant sur mon poney, j'étais de mauvaise humeur, je commençai la chasse machinalement, sans plaisir; le ciel était voilé de brouillard. Tout à coup un brillant rayon de soleil perce les nuages, la nature semble s'illuminer, resplendir: je ne sais pourquoi je fis comme la nature; mais, j'étais morose, et je devins tout à coup heureux et gai... heureux et gai comme à vingt ans, ou mieux... heureux et gai comme le jour où vous m'avez dit: Je vous aime. Voyons... regardez-moi,--me dit Gontran avec charme,--regardez-moi et comparez, madame, si vous avez, comme moi, conservé un souvenir immortel de ce beau jour.
Cela était vrai, de la vie je n'avais vu à mon mari une physionomie à la fois plus riante et plus indiciblement heureuse.
--En effet...--lui dis-je sans pouvoir cacher ma surprise,--votre figure respire le bonheur et me rappelle bien de beaux jours...
--Oh! oui,--reprit-il avec expansion,--mon bonheur est immense, il resplendit autour de moi et malgré moi... Il s'agirait, je crois, de ma vie, que je ne pourrais cacher combien je suis heureux!
--Béni soit donc ce rayon de soleil, mon ami, puisqu'il a eu le pouvoir de vous changer ainsi.
Gontran me regarda en souriant.
--Oh! il faut tout vous avouer; ce n'est pas seulement ce rayon de soleil qui m'a changé, il y a eu aussi, pour ainsi dire, un rayon de soleil moral qui est venu dissiper les ténèbres de mon esprit. Ai-je besoin de vous apprendre, bon ange chéri, que c'est votre pensée adorée qui a opéré ce prodige?
--Vraiment, Gontran? Mon Dieu! et comment cela?
--Je me suis demandé pourquoi ma sombre tristesse contrastait ainsi avec le brillant éclat de la nature... Je me suis demandé si je n'avais pas tout ce qui rend l'existence adorable, si je ne devais pas tout cela à une femme bien-aimée, la plus belle, la meilleure, la plus généreuse de toutes celles qui se soient jamais dévouées au bonheur d'un homme: ce n'est pas tout, me suis-je dit, un nouveau gage d'amour, un nouveau lien ne va-t-il pas nous unir plus étroitement encore? Et je suis sombre, et je suis triste! et je ne jouis pas avec délices de chaque instant de cette vie. Alors, Mathilde, il m'a semblé que je sortais d'un mauvais songe.
--Oh! Gontran... Gontran... dites-vous vrai? mon Dieu!